‹ Aye d'Avignon; chanson de gesteChapitre 14 sur 17 · Exemple · texte numérisé non relu

Exemple

A ces paroles — respondi It garçon :

« Sengnor, dist il, — l'on m'apelle Guion. » (Fol. 6 v<\)

xxx Préface.

Cestoret cellor (ceux-ci, ceux-là) , qui ne sont autre chose que cosioro et colloro.

Cestor oit en ses terre envoie et trametus, Cellor en fait dol ad cui n'est calus, E cellor ne fait çoie ad cui est plassus.

(Fol. 12 r.)

Por salver tôt celoro che perdon cherirois.

(Fol. 8 v\)

Signalons encore con (avec) et da (de ou par), mots purement italiens :

Cun ces paroles. (Fol. 7 r°.) Con dos vis pietois. (Fol. 8 r\) Con pietos semblans. (Fol. 9 r.) Da bons e da mais. (Fol. 10 v°.)

Sans doute ces mots et d'autres auraient pu être substitués par un copiste aux mots français correspondants; mais ce copiste, apparemment, n'en aurait pas fait emploi seulement dans une petite partie du manuscrit pour les abandonner dans une partie beaucoup plus étendue.

Un dernier argument bien plus concluant est celui-ci : si le poëme de Gui de Nanteuil a été simplement italianisé d'un bout à l'autre , on doit retrouver les rimes depuis le premier vers jusqu'au dernier après avoir effacé les traces de prononciation italienne qui auront pu altérer les mots. On les retrouve en effet, et sans trop de peine, dans la partie du manuscrit qui n'est qu'une transcription mal faite ; mais qu'on les cherche dans les 42 premières tirades à corn-

Préface. xxxj

mencer par la première , que nous avons rapportée ci-dessus, et l'on se heurtera à des difficultés insurmontables. Nous signalerons par exemple, dans cette tirade, les mots florixe, larixe, drudarixe, apprixe, gaberixe. Rien de si aisé que de ramener florixe à la forme française : la rose est florie, eût-on dit dans le français du temps; admettons maintenant que par assonance beaucoup de mots de cette tirade aient pu rimer avec florie, tels que reverdissent, franchise, avarice, église, qui ont des finales muettes , mais larris (par bois et par larris) , un Français Peût-il fait rimer, surtout à la fin du XIIe siècle, avec les mots qui précèdent? Nous en doutons fort. Un Italien n'a pas hésité à lui donner une forme féminine et à écrire larixe. Il écrit drudarixe pour druerie , gaberixe pour gaberie, afin de rimer richement ; il n'a pas non plus reculé devant ce solécisme :

Le vallecte de Nantol de ce ben e apprixe.

Il faudrait appris , qui ne rimerait qu'avec larris ; mais ni Pun ni Pautre ne devraient trouver place dans une tirade en ise.

Autre solécisme plus loin, où l'auteur met ces vers dans la bouche d'Aye :

Avant me lassaroie detrincer cor e pis Che jamais sot vos soit ma persona mis. (F° 3 v).

La grammaire exigeait mise, mais la rime voulait mis, et elle l'a emporté. Jamais Français n'eût prêté un langage aussi incorrect à la belle duchesse d'Avignon.

Xxxij Préface.

Les exemples de ces fautes caractéristiques reparaissent à chaque page. Voici des vers d'une même tirade :

Grans fu l'estors e orible a xtotri.

L'aste paumoie o est un penons d'oert.

Quant l'aste est brisie, trait lebrandde coloere, Et fert Joserant par tes si gran vigoere Ses armes trince corn fustioile de poere. (Fol. 6 r

Restituons au dernier mot de chaque vers sa forme française : vêoir ou voir, or, color, vigor, poire. Voilà des mots qui n'avaient pas accoutumé de se faire écho dans la même tirade , et qui ici devaient rimer de plus avec sicomore , Ganor, noir, estoire, victoire, rasoir, etc., etc.

Après ces preuves, nous pouvons négliger certains indices dont deux cependant valent la peine d'être relevés. Dans la tirade trente-deuxième (fol. 10, v°) figure un abbé Annibal, nom qu'on chercherait vainement dans un texte français du temps. Ailleurs, Ganoret Aye sont servis à table par un certain Ramon de Pise 'fol. 12, r°).

Ainsi, à nos yeux , l'auteur du prologue placé en tête de Gui de Nanîeuil dans le manuscrit de Venise est un Italien qui se mêlait d'écrire en français , mais qui était loin de connaître cette langue comme son compatriote Brunetto Latini. Il était même inférieur à ce Padouan qui a compilé pour partie et imaginé pour le reste le poëme de L'Entrée en Espagne, sur lequel M. Léon Gautier a publié une notice si intéressante dans la Bibliothèque de r École des Chartes (»).

J. IVe série, t. 4, 1858.

Préface. xxxiij

L'auteur de L'Entrée en Espagne s'est nommé et désigné très-clairement. Celui du prologue de Gui de Nanteuil nous paraît aussi s'être nommé, mais c'est chose moins sûre. Voici les vers où nous croyons retrouver son nom :

Ce nos conte Çcnat ch'i furent trente eplus. (Fol. 12 r.)

En cefenist Çenatsor ceste pietance, CW entrer ïestoit ounais en novel assectance D'amors e de vertus e de gran provéance, D'onors et de bens et degrant conossance. (Fol. 14 r\)

Ces derniers vers se trouvent précisément à la fin du prologue, et semblent dire que Pauteur de ce prologue va commencer un nouveau récit, qui est la chanson même de Gui de Nanteuil.

Le manuscrit de Venise se termine par ces vers, qui, sauf certaines incorrections provenant seulement du copiste, sont français d'origine et répondent exactement à la dernière tirade du manuscrit de Montpellier.

Celle nuit lo laissirent jusqu'à la maitinée. La pax ont otrièe quite etacordée, A l'amirant dal Coyne cristienté donée E tote sa masnée batiza e lavée, Davant lo roi de France a safeme esposee. Gui pris Aiglant qui tant jor a amèe; Grant noces i ont f et soi Nantoil en la prie. Ses frère baixa Gui, dur' est la desevréey Dame Aye d'Avignon gist à terre pasmée, E Ganor la redrize qui Va reconfortée.

La masnée Ganor en est as nef alée , // ont drizé lor sigle, si ont lor velle levée. Gui de Nanteuil. c

xxxiv Préface.

E zascuns des barons s'en va en sa contrée ; De cels qui mort i furent e la noise obliée. Charles vint à Paris. La zaizons est finie; Dex vos qarische toi qui Pavez escoltee, Porce qi miels en seit qi la zantêe.

Outre les deux manuscrits de notre poëme qui sont parvenus jusqu'à nous , nous en signalerons trois autres aujourd'hui perdus. M. Barrois indique , au n° 1 74 de sa Bibliothèque protypographique : « Guiot de Nanteuil rymé»>, qui faisait jadis partie de la bibliothèque de la Tour du Louvre. Un texte plus ancien , le testament, daté de la 34e année du règne du roi Edmond, c'est-àdire de 1306, par lequel Gui de Beauchamp, comte de Warwick, lègue ses livres à l'abbaye de Bordesley dans le comté de Worcester, mentionne (( Dooun de Nauntoille, e le romaunce de Gwyoun de Nauntoyl» (2). Enfin Fauchet, dans son Recueil de l'origine de la langue et poésie française (6), dit avoir eu entre les mains un manuscrit qui contenoit presque tous les poëmes de la geste de Doon de Mayence , et notamment ceux de Guiot de Nanteuil et de Garnier son fils, dont il intervertit évidemment les noms par inadvertance, comme l'eût fait par ignorance le jongleur des Deux Trovéors ribaus.

1 . Il a été publié deux fois en Angleterre, et une troisième depuis, dans l' Histoire littéraire de la France, xix, 623. 1. Paris, 1 5 8 1 , p. m.

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