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OUS avez entendu l'histoire d'Aye, la belle d'Avignon, et du noble baron Garnier de i Nanteuil,qui était proche parent de Girart » de Rossillon et cousin germain de Renaut, le fils Aymon. Garnier prit Aye pour femme, de l'aveu de Charlemagne; mais cette union fut troublée par un neveu de Ganelon, par Bérenger, qui de ses jours ne fit jamais que le mal. Garnier le tua. fit sa paix avec Amalgré et Sanson, frères de Bérenger, mais n'en périt pas moins sous les coups de ces deux traîtres.
Vous pl3Ît-il entendre maintenant un autre récit? Les vers en sont fort bons, et il est plein d'agrément. C'est celui delà conversion de Ganor, qui abandonna, pour croire en Dieu, et Mahomet, et Margot, et Apollon, et Jupiter, et Baratron. Plus de soixante mille païens reçurent le baptême en même temps, qui tous crurent en Dieu pour l'amour de Gui, le valet de Nanteuil, que Ganor retint si longtemps près de lui et fit élever dans son palais. Nous arrivons au temps où Gui donne sa mère à Ganor, pour le récompenser de ses soins.
« Gui, lui dit Ganor, tu m'as donné Aye ; je l'ai épousée selon la loi chrétienne, en quoi j'ai déjà Vfak
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beaucoup pour toi, puisque j'ai renié ma croyance. Mais écoute encore une promesse à laquelle je ne faillirai point : tu ne saurais avoir guerre en ton pays que, pour l'amour de ta mère, je ne réunisse mon armée, une armée de plus de cent mille hommes qui passera la mer pour te venir en aide. Tu pourras alors chevaucher, l'oriflamme déployée, et voir Paris de bien près. » P. 1-2.
Ses noces terminées, Ganor prend congé des barons et fait appareiller pour retourner dans son royaume. — Tendres adieux d'Aye à son fils. — « Beau fils, qui m'es si cher, lui dit-elle, fais du bien et des aumônes pour ton père Garnier, et, dans l'occasion, songe à le venger. — Dame, lui répond Gui, cessez de pleurer mon père; vous avez à sa place le meilleur chevalier qui ait jamais porté des armes et monté un destrier. » — Départ de Ganor et d'Aye. — Leur arrivée à Aigremore. — Ils sont accueillis avec grande joie. — A peine rentré dans son palais, Ganor va s'accouder sur l'appui de marbre d'une fenêtre; il appelle sa femme : a Venez ici, lui dit-il. Tout ce pays que vous voyez, il est à vous, et vous n'y manquerez pas de châteaux , si vous en voulez. — Grand merci de ces bonnes paroles , dit Aye, et faites de moi tout ce qu'il vous plaira. » A ces mots Ganor la serre dans ses bras et la couvre de baisers. Puis il fait mander deux évêques et deux abbés qu'Aye a amenés avec elle : « Seigneurs, leur dit-il, préparez les fonts pour nous.donner le baptême à tous tant que nous sommes.» — Quelle riche terre devint alors terre chrétienne à cause d'Aye ! — Le roi lui donne en douaire la tour d'Aufaierne, où elle avait été si long-temps captive. Il lui fait visiter toutes les cités du royaume, dont elle sera désormais
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dame et reine. — Maintenant commence la belle chanson de Gui de Nanteuil. P. 2-4.
La première année de son mariage avec la dame d'Avignon, Dieu donna à Ganor un héritier qui lui fut bien cher. L'enfant reçut au baptême le nom d'Antoine. L'année d'après, Ganor en eut un autre qu'on appela Richier. Deux nourrices prennent soin de les lever et de les baigner. A cinq ans, ils commencent à chevaucher; à six, ils savent diriger un destrier au galop. Ils apprennent tous deux les échecs et les dames. S'ils peuvent vivre jusqu'à l'âge des armes, ils se rendront redoutables aux parents de Ganelon , et aideront au besoin Gui de Nanteuil.
Un jour de printemps que Ganor tenait sa cour à Aufalerne, comme il était assis près de la belle Aye, Antoine et Richier se présentèrent devant eux, et l'aîné dit au roi : « Beau sire, nous avons un frère ; au nom du ciel, pourquoi nous le celer? C'est le fils de notre mère, nous le savons, et depuis longtemps déjà il est chevalier et sire d'un grand domaine. Donnez-nous une suite de vos hommes et envoyez-nous à notre frère. Il nous armera chevaliers quand nous serons en âge, et nous ne lui demanderons ni châteaux, ni cités; car, s'il plaît à Dieu, nous ne manquerons pas d'en recevoir de vous. » A ces mots Aye fait approcher les enfants, les serre dans ses bras et les couvre de baisers ; puis elle dit à Ganor : ce Ecoutez-les donc, beau sire! — Je les ai si bien écoutés, répond Ganor, que je ne suis pas éloigné de me rendre à leur désir. — Sire, reprend la dame, vous n'en ferez rien, s'il vous plaît. » P. 4-$.
Mais laissons Aye pour parler de Gui, le valet de Nanteuil. Avignon, Valence et Marseille lui obéissent. Il n'a souci que d'accroître son mérite, car il est
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preux et sage et sans orgueil. Son nom fait grand bruit, et dès la première année il a pris un tel essor qu'il fait parler de lui jusqu'à Corbeil. Cent dames le convoitent qui ne Pont jamais vu. Il a une riche terre où tout abonde. Il préside des tournois et y prend part lui-même, en armes et le heaume entête. Quand il crie : « Nanteuil ! » toute sa chevalerie s'agite comme une fourmilière. Il frappe un ennemi sur son heaume de Pavie, et Tétend roide mort sur la place. Depuis le mont Joux jusqu'en Normandie, il n'est pas un chevalier dont on dise tant de bien. Aussi les parents de Ganelon nourrissent-ils contre lui une envie mortelle. Jamais la cour de Charlemagne ne fut sans félonie, à cause de cette race maudite. P. 6.
L'empereur tint une grande cour à Paris, où se trouvèrent réunis Français et Flamands, Frisons et Allemands, Bavarois , Normands et Bretons. Gui de Nanteuil y vint avec trois cents chevaliers de sa maison, tous richement vêtus, armés et montés; luimême était couvert de soie et d'or. Son arrivée fit grand bruit par la ville, et tous montèrent aux fenêtres pour le voir passer. Il descendit au perron du palais et alla s'incliner devant Charles, qui le fit asseoir près de lui et lui dit : « Ami, vous êtes un preux, et l'on ne dit de vous que du bien : dorénavant vous porterez mon gonfanon royal comme fit votre père, Garnier, fils de Doon.» — Grande douleur pour Amalgré et pour Sanson, qui haïssent le jeune chevalier depuis le[jour où il trancha la tête à Milon sous les murs d'Avignon. — Il y avait aussi à la cour un damoiseau nommé Hervieu, fils de la sœur du traître Ganelon. Il était sire de Lyon sur le Rhône, de Vascler et de Mâcon, et avait de race un cœur de félon. Que le Seigneur Dieu le confonde!
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car il n'y eut jamais pareil traître jusqu'à Capharnaùm. — Hervieu voit Gui de Nanteuil qui porte le vin au roi. Jaloux de sa bonne mine et de son air noble, il tire à part Sanson et Amalgré et leur fait remarquer ces avantages du jeune chevalier. «Le roi l'aime, ajoute-t-il , il lui a confié son oriflamme; c'est pour nous un mauvais présage, car, s'il le peut, il ne laissera pas de nous perdre. Voilà une guerre à recommencer, et, si j'y manque, que Dieu ne me permette jamais de remonter à cheval. » — Hervieu soulève là une tempête que personne ne pourra apaiser avant que mille grands barons y aient perdu la vie. — Amalgré est de l'avis d'Hervieu : son courroux s'allume aussi quand il se rappelle la mort de Bérenger, celle de son neveu Milon, et quand il voit monter si haut celui qui les fit périr de sa main. Fort de cet appui, Hervieu se présente devant le roi Charles, et lui dit d'un ton hautain : « Par Dieu, empereur, voici une chose étrange! manque-t-il donc à votre cour de ducs et de barons pour que vous confiiez votre oriflamme à un jeune gars? N'est-il pas d'ailleurs du lignage de Rossillon, qui vous fit si rude guerre et mit tout votre royaume à feu et à sang ? Rappelez-vous les parents de Renaut, le fils Aymon. Vous préféreriez sans doute Maugis le larron à moi, à mon neveu Sanson, au duc Amalgré, à Tibertd'Orion ! Je veux, avec mille de mes amis, demander compte à Gui du meurtre de son beau- père Milon, qui tomba sous ses coups après avoir épousé dame Aye(i); mais je n'ose vous faire affront dans votre
I . Allusion à une version perdue de la chanson d'Aye. Dans l'unique rédaction de ce poëme que nous possédions aujourd'hui, Milon meurt sans avoir épousé Aye.
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palais, sans quoi je le frapperais ici d'un bâton à la tête. » P. 6-9.
Gui l'a entendu; il se lève, la face enflammée de colère: « Allez, s'écrie-t-il , allez, Hervieu , vous êtes en bon chemin! Prétendez-vous me reprocher comme une trahison la mort de Milon, après la paix que j'ai faite avec vous? S'il en est ainsi, dispensezvous de brûler et de piller : vous aurez le combat, si Charles me le permet, sous les murs de Saint-Germain-des-Prés. » Aces mots, Hervieu s'élance en fureur sur Gui avec Sanson et Amalgré et tous leurs compagnons. La présence de l'empereur' ne les arrête pas : heureusement ils sont sans épées. Gui se défend du poing et appelle ses barons à son aide. Us accourent, et l'on voit bientôt plus d'une moustache arrachée, plus d'une chevelure sanglante. Outré de colère à cette vue, Charles monte sur une table et leur ordonne de mettre fin à la lutte. « Par saint Denis, s'écrie-t-il, il n'est pas un chevalier qui ose la continuer que je ne fasse pendre à l'orage et au vent î »
— La mêlée cesse; l'empereur, en courroux, se retire dans sa chambre et y appelle ses princes, ses ducs, ses vassaux. « Venez, leur dit-il, et conseillez-moi.»
— Us obéissent et le suivent au nombre de plus de soixante, dont six abbés — « Seigneurs , leur dit Charles, je suis vieux et faible , j'ai fait mon temps, depuis plus de soixante-dix ans que je porte la couronne. Vous m'avez bien servi , et moi je vous ai bien aimés; je vous ai distribué des richesses, et des chevaux, et des fourrures. Aussi suis-je grandement étonné qu'on m'outrage, qu'on m'affronte sous vos yeux, et que vous le supportiez. Hervieu de Lyon ne vient- il point de se parjurer envers moi, et parce qu'il est puissant et bien apparenté, n'a-t-il point osé me
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honnir dans ma cour ? » — L'abbé de Cluny prend la parole le premier pour donner son avis. A ses yeux, Hervieu est excusable; il tient Gui pour son ennemi mortel, et Gui l'a défié devant l'empereur. Après tout, il n'y a personne de mort ni de blessé. Qu'on les réconcilie, et ils seront bons amis. — A ce discours, Charles devient sombre et ne répond rien. Lambert, duc de Berry, ouvre un avis contraire : « Ces abbés veulent la paix, dit-il ; c'est leur affaire. Il n'en coûte aucune peine. Mais cette querelle n'est pas nouvelle : elle remonte jusqu'au temps où Bérenger et le duc Garnier se disputèrent Aye d'Avignon. Que de villes, que d'églises brûlées, que d'hommes tués, que de femmes veuves par suite de cette rivalité ! « Sire, ajoute Lambert , vous êtes le roi de PVance, vous en êtes le seigneur et le justicier; vous avez autour de vous une cour plus nombreuse que jamais. D'autre part, Gui de Nanteuil est preux ; il est votre gonfalonier. Hervieu est plein de félonie et d'arrogance : un accord entre eux ne vaudrait pas deux deniers. Maintenez-les bien sous votre justice et sans en rien relâcher. » P. 9-12.
Au sortir du conseil , l'empereur fait comparaître devant lui Hervieu et Gui de Nanteuil : «Hervieu, dit Charles, vous êtes mon vassal ; mais votre race est une race de félons, et l'on ne vit jamais pire trahison que celle de votre oncle Ganelon lorsqu'il vendit en Espagne et les douze pairs et les vingt mille chevaliers qui furent mis à mort par Marsile. Vous venez de courir sus à Gui contre toute raison; si vous n'en êtes puni au gré de mes barons, que le Seigneur Dieu ne me permette plus jamais de ceindre d'épée ni de chausser d'éperons. — Me voilà donc réduit à la fuite, répond Hervieu ; mais Valence et Avignon en
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porteront la peine : il n'y restera pas une maison en dehors des forteresses, et les prochaines Rogations ne se passeront point sans que je montre à Gui trois mille gonfanons. Ce sera une guerre à outrance, et je ne lui laisserai ni repos ni trêve. » A ces menaces, Gui de Nanteuil répond en courroux : « Hervieu, vous avez tort, et je vous dirai pourquoi. Milon épousa ma mère contre mon gré, et quand je lui coupai la tête, ce fut en présence d'au moins trois cents des miens. Mais vous et votre parenté vous avez fait périr mon père par trahison, et vous venez encore de me courir sus sans défi. Si je ne vous convaincs de félonie et de parjure, que Charles me fasse pendre! » — Il s'avance à ces mots, et livre son gage de bataille; il a pour cautions ie duc Naimes et Milon d'Àiglant. Hervieu s'avance aussi, transporté de colère; il désire la bataille, et tend son gage à l'empereur, a Gui de Nanteuil a tort, dit-il, de l'appeler félon et traître ; il ne nie pas, cependant, s'être trouvé dans la mêlée où Garnier reçut le coup de la mort. — Mais c'est à la fois nier et avouer, disent les barons. — Où sont vos cautions? demande l'empereur. » A ces mots se lèvent les ducs et les comtes du lignage félon qui ne connaît point l'amour de Dieu. Sanson et Amalgré se portent garants pour Hervieu. A la requête de ses barons, Charlemagne prononce que, si Hervieu est vaincu, il sera pendu aux fourches. P. 12-14.
En ce moment, on entend sonner les vêpres. L'empereur s'y rend avec toute sa cour; le valet de Nanteuil monte sur son destrier, qu'on lui amène au bas du degré, et s'en va à son hôtel plus joyeux qu'il ne le fut jamais depuisl'heure de sa naissance; il descend à l'hôtel d'Hongier de la Savine. Vis- à-vis était un
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autre hôtel fort beau où arrive dans le même temps une noble damoiselle, Eglantine, fille d'Yon de Gascogne. Elle avait perdu son père, et, demeurée orpheline, avait à soutenir une terrible guerre contre des Sarrasins. Elle vient à la cour accompagnée de cent chevaliers, et suivie de deux jeunes pucelles : Jeannette et Martine. — Gui lui montrera qu'elle n'est pas sa cousine; il rompra pour elle plus d'une lance. Voilà l'amour; tel est son régime. — Eglantine, en descendant de sa mule, est conduite par quatre comtes dans la salle richement tendue que l'hôte a préparée pour la recevoir. Elle a souffert de la chaleur, et découvre sa tête. Jeannette et Martine lui ôtent sa guimpe. Alors apparaissent et sa belle chevelure blonde, et sa peau plus blanche que celle d'une sirène ou d'une fée. Dieu l'a parée des plus fraîches couleurs : il n'est si belle dame jusqu'à la mer Rouge, et l'on ne trouverait pas sa pareille jusqu'aux Indes. P. 14-1$.
Au moment de se mettre à table dans la maison Hongier, Gui de Nanteuil demande à laver; on lui apporte l'aiguière. Il regarde de l'autre côté de la chaussée, aperçoit la jeune damoiselle, et change de couleur; il demande à son hôte quelle est cette dame.
— « Sire, lui répond l'hôte, c'est une dame de grand sens et de grande sagesse; elle est fille d'un roi qui n'avait point d'autre enfant; elle sera bien mariée et proclamée reine depuis Poitiers jusqu'aux montagnes.
— Dieu qui ressuscitas Lazare, s'écrie Gui de Nanteuil, et qui sauvas Jonas dans le ventre delà baleine, tu ne créas jamais si belle dame jusqu'à Capharnaùm! »
— La noble Eglantine a aussi aperçu le baron; elle appelle Jeannette, et lui dit : « Vois quel beau chevalier couvert de soie ! — Dame, lui dit Martine, on
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l'appelle Gui; il est fils d'Aye, la belle d'Avignon, et eut pour père Garnier, fils de Doon, qui fut longtemps le gonfalonier de Charlemagne et fut tué en trahison par les parents de Ganelon , que Dieu maudisse ! C'est ce même Gui dont on parle tant en Anjou et en Gascogne, et qui doit combattre avec Hervieu de Lyon. » — Églantine n'avait jamais vu le fils d'Aye, mais elle avait entendu parler de lui, et s'en était éprise depuis plus d'un an. Lorsqu'elle apprend qu'elle l'a devant ses yeux, elle chancelle, et s'assied à terre : ce Donnez-moi un manteau, dit-elle à sesécuyers; j'ai eu si chaud que je me sens toute saisie. » P. 1 5—16.
La belle Églantine n'est pas venue à la cour pour assister à des audiences et entendre prononcer des jugements, mais bien pour demander au roi un mari dont elle sent que l'appui lui est nécessaire. Dans l'après-dînée, comme Gui rentre avec sa suite d'une promenade sous les murs de Paris, elle le voit encore, et prie Dieu de le lui accorder pour époux. A peine le valet de Nanteuil a-t-il mis pied à terre qu'elle appelle Hernaut d'Agenais, un de ses écuyers, et lui dit en secret : « Allez de ma part inviter ce chevalier à venir me parler; je désire m'entretenir avec lui. » Hernaut s'empresse d'obéir, se rend près de Gui, le tire à part, et lui dit: « Beau doux sire, ma maîtresse vous mande de venir lui parler; vous n'aurez pas sujet de vous en repentir. — Ami, répond Gui, je ne saurais le lui refuser. » Sa joie est extrême, mais avant la fin de l'année elle se changera en douleur. Il n'est point d'écrivain au monde, si bien qu'il sache écrire; il n'est point de clerc ni de chapelain, si bien qu'il sache lire les romans, qui puisse raconter les scènes de douleur et de martyre qui se passèrent sous les murs de Nan-
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teuil , dans la lutte de Gui contre Charlemagne. P. 16-17.
Accompagné d'un des siens, et conduit par Hernaut, le valet de Nanteuil se rend près d'Églantine. Après un salut courtois, elle s'assied à côté de lui sur une courtepointe qui recouvre la menthe dont la chambre est jonchée: « Dame, lui dit Gui, avez-vous déjà reçu la foi de quelque chevalier? — Sire, répond Eglantine, je m'en suis bien gardée; j'ai été demandée par plus d'un riche baron, mais je ne prendrai pour époux que celui qui me plaira. Si vous n'avez point d'amie en votre pays, je suis prête à vous agréer; je suis reine depuis Poitiers jusqu'aux montagnes ; ma terre de Gascogne sera remise en vos mains, et vous aurez couronne d'or en tête. — Belle, dit le valet de Nanteuil, j'ai accepté le combat contre un adversaire le plus félon qui se puisse trouver d'ici en Frise; si je puis le mettre à mort, par le corps de saint Denis, il n'est au monde pucelle blonde ou brune que j'aime et que je serve mieux que vous. — Sire, dit Eglantine, yous m'avez toute conquise. Votre grande beauté m'a si fort touchée, mon cœur en a reçu une telle atteinte, et l'amour s'est si bien emparé de moi, que, si vous voulez ma terre, elle est à vous. — Belle, répond Gui, je dois vous l'avouer, si je puis tuer Hervieu, lui couper les membres, et venger ainsi mon père, je vous prendrai volontiers pour épouse et pour compagne. — Sire, m'en donnez-vous l'assurance? — De grand cœur, et sur ma foi, » répond le fils de Garnier. Un mutuel baiser confirme leurs promesses. Ils sont dans la joie, mais bientôt ils seront dans la peine. P. 17-18.
Hervieu a fait épier Gui ; il sait que le soir même le jeune baron doit aller veiller à Saint-Paul, et le traî-
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tre a formé le projet de le faire mettre à mort au retour du moutier. Il est informé aussi de l'arrivée d'Églantine à Paris, et de son entrevue avec Gui. Il assemble tous ceux de sa parenté, et tient conseil avec eux : « La fille d'Yon de Gascogne, Églantine, est ici, leur dit-il; elle est descendue dans ce bourg, chez Florent, et vient à Paris pour demander un époux à l'empereur; elle a déjà eu un entretien avec Gui, qui la prendra pour femme si Charles y consent. Mais ce soir le valet de Nanteuil ira veiller à Saint-Paul; je n'ai pas un bon ami parmi vous si l'on ne m'apporte sa tête. — Nous y réussirons, dit Amalgré, et voici comment. Gui est parent de l'empereur, et je n'ose porter la main sur lui ; mais il y a en cette ville un vaillant chevalier nommé Floriart , fils du comte Gautier et de la tante de Charlemagne. Le père de Florian fut tué par Garnier de Nanteuil; Florian doit donc haïr le fils de Garnier, et vous aidera volontiers sans doute à en tirer vengeance. Allez lui demander son aide. » — Hervieu adopte cet avis; il a une entrevue secrète avec Florian , qui consent avec joie à lui prêter assistance, sans se douter qu'il court à la mort. — Le soir, au sortir de l'église, le valet de Nanteuil est attaqué par les traîtres. Florian se précipite sur lui ; mais Gui le pourfend jusqu'aux dents, parvient à s'échapper, court à la maison Hongier, donne l'alarme à ses compagnons, et, à leur tète, réduit Hervieu à prendre la fuite. — Gui est sauvé, mais jamais l'empereur ne sera son ami. P. 18-21.
Tibert d'Orion court au palais : « Juste empereur, dit-il à Charles, quelle douleur! Gui a tué Florian, le seigneur d'Avalon, de Montpellier et de Saint-Gilles, de Valence et d'Avignon ! » L'empereur l'entend et
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fronce la moustache ; il s'assied, le menton appuyé sur sa main, et dans sa colère il jure par saint Simon que, s'il peut prendre Gui, il ne le laissera jamais sortir de prison. Le sage Naimes lui conseille vainement de réprimer son courroux : ce Vous ne savez pas, lui dit-il , pourquoi Gui a tué Florian. » Mais Charles ne veut rien entendre. Il a, dit-il, essuyé maint outrage de la famille de Gui; il a eu à guerroyer contre Girart de Rossillon; il a été défait sous Nanteuil par Renaut, le fils Aymon, et par Doon le barbu; jamais il ne pourra aimer un des leurs. Il veut bien pourtant donner trêve au valet de Nanteuil jusqu'à ce qu'il ait vidé son affaire avec Hervieu. — Le duc Naimes fait mander à Gui de comparaître au plus tôt devant l'empereur. Avant d'obéir, le valet de Nanteuil, ému par cet ordre, se rend à Saint-Paul avec sa suite, et y veille toute la nuit. P. 21-22.
Cependant Tibert d'Orion est revenu vers les siens : ce Eh bien! lui demande Hervieu, l'empereur est-il courroucé? — Il ne faut pas le demander», répond le traître, puis il ajoute : « Vous avez par orgueil proposé le combat à Gui, et ce fut une grande folie, car Gui est preux, et ne laissera pas de combattre très-bien avec son épée. Maintenant que vous lui avez fait perdre l'amitié de l'empereur, soyons courtois; allons parler à Charles, promettez-lui mille marcs pour vous le rendre favorable; qu'il vous accorde la belle Églantine; épousez-la demain, et vous serez maître de toute la Gascogne. » Hervieu s'empresse de suivre ce conseil ; il se rend au palais avec Tibert , Sanson et Amalgré. « Sire, dit à l'empereur le traître Amalgré, voici notre parent Hervieu, fils de Macaire , un de vos grands vassaux, qui tient son fief de Dieu et de vous; il vous donnera mille marcs, et
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la reine en aura cent, si vous lui accordez femme ? son gré. — C'est un riche présent, répond Charles; qu'Hervieu fasse sa demande, je suis prêt à le satisfaire. — Donnez-moi Églantine, dame de Gascogne, qui vint hier se loger dans ce bourg chez Florent. — Vous l'aurez, répond l'empereur. » — Hervieu lui en rend grâces, et lui garantit par caution le payement de la somme promise. L'empereur, de son côté, fait apporter la châsse de saint Vincent et s'engage par serment à tenir sa parole. En lui offrant cent marcs de plus, Amalgré obtient de lui encore que le combat de Gui et d'Hervieu soit différé jusqu'après le mariage. — Au diable soit l'or ! il allume la convoitise des petits et des grands jusqu'à rendre le père traître à son enfant. P. 22-24.
Eglantine est en grand émoi; elle a mis tout son- cœur en Gui. On vient l'avertir que l'empereur est levé, qu'il y a déjà foule et bruit au palais, où les Flamands et les Anglais ont commencé à se prendre de querellés. Églantine, richement parée, monte sur une mule, et se rend au palais, accompagnée de quatre comtes de son pays, et suivie de cents chevaliers de sa maison. Plus blanche que sirène ou fée, elle attira en ce jour les regards de plus de mille chevaliers, Arrivée près de l'empereur, elle lui fait un gracieux salut, et se prosterne à ses pieds : «Dieu vous garde, lui répond Charles, et qu'il lui plaise vous accorder une heureuse destinée digne de votre beauté ! » Il la fait asseoir près de lui, et lui demande : « Belle, d'où êtes-vous ? - De Gascogne, beau sire. Je suis nièce de [Gaifier, fille du roi Yon qui vous chérissait, et sœur d'Hernaut, un de vos chevaliers, qui mourut, hélas ! à Roncevaux, avec les douze pairs, et qui m'a laissée seule héritière de la Gascogne. Les
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Sarrasins me font la guerre ; ils viennent de me ravager mon pays et ne m'ont pas laissé un denier. Je ne suis qu'une simple fille; jene sais pas guerroyer. Donnez-moi un mari qui s'entende au métier des armes. — Volontiers, » dit l'empereur; puis, se tournant vers Hervieu : « Voici votre épouse , lui dit-il, soyez seigneur delà dame et de sa terre. » Hervieu sourit de joie en regardant Naimes de Bavière ; le duc Hoel de Nantes pousse du coude Ogier le Danois. La jeune fille pense en perdre le sens. Elle regarde du côté de la fenêtre, aperçoit un clocher, et s'écrie : « Sire, par tous les saints qu'on prie dans ce moutier, je ne le prendrai pas, dût-on me couper les membres, tant que n'aura point eu lieu le combat dont il a donné le gage hier. — Belle, dit l'empereur, refuseriez-vous. un de mes riches comtes que je veux vous donner? — Sire, répond la pucelle, laissez-moi vous parler. Il est le neveu de Ganelon, et je ne saurais pardonner ni la mort de mon frère, ni celle d'Anguelier, mon oncle, qui moururent à Roncevaux avec les douze pairs par la trahison de celui qui vous ravit Roland et Olivier. Quelle honte pour vous, s'il vous en souvient ! Quelle honte pour toute la France! Et voilà à qui vous me voulez donner ! Vous n'êtes plus digne d'être roi et de porter couronne quand vous lui permettez de vivre près de vous au lieu de le faire saisir et pendre à tous les vents ! » P. 24-26.
Comme elle dit ces mots, voici venir le valet de Nanteuil. On lui fait fête; on lui ouvre passage. Il arrive près de Charlemagne et lui parle ainsi : a Juste empereur, me voici prêt à combattre avec Hervieu. Je viens dégager mes otages. — Ami, répond l'empereur, c'est trop vous hâter; laissez passer la quinzaine, le mois : vous avez tout le temps » Mais Gui de Nanteuil. d
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Gui ne l'entend pas ainsi. Ce n'est point une plaisanterie, dit-il; il veut venger la mort de son père; il veut couper la tête et les membres à Hervieu. — Sanson et Amalgré tirent Hervieu à l'écart et lui disent : « Voici une vilaine affaire. On va croire, si vous ne combattez point, que c'est couardise de votre part; allez vous armer; nous nous embusquerons au milieu des vignes et des prés, et, avant que votre lance et votre écu soient brisés, nous courrons sus à Gui, quoi qu'on en puisse penser. » Hervieu a regardé la belle Eglantine ; il s'anime à sa vue, s'en vient à l'empereur, et se déclare prêt à combattre. De son côté, le valet de Nanteuil insiste pour être mis aux prises avec son adversaire. Le comte de Chalon accuse tout haut l'empereur de s'être laissé corrompre. En dépit de sa promesse, Charlemagne se décide à ordonner la bataille. P. 26-28.
Les traîtres font aussitôt leurs dispositions : ils embusquent cent chevaliers en armes dans les vergers qui avoisinent Saint-Germain-des-Prés. Dans le même temps, l'empereur fait apporter la châsse de saint Vincent, et reçoit les serments des deux adversaires. Durant les préparatifs du combat, Eglantine encourage son chevalier, lui fait don de sa terre, de ses richesses et de cent de ses barons. C'est elle qui lui ceint l'épée, l'une des trois que Galan fit dans une île de mer. La jeune damoiselle redoute quelque trahison et ordonne qu'on fasse armer cent de ses chevaliers pour surveiller la lutte L'hôte de Gui approuve cette précaution. En cas de malheur, dit-il, sa maison sera un refuge pour le valet de Nanteuil.
II n'en. est point de si forte à Paris et l'on y pourrait soutenir un assaut. Soixante-dix des compagnon* de Gui montent aussi à cheval, sortent de la ville et
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se tiennent prêts à tout événement. Eglantine et ses barons, Gui et sa suite, se rendent au lieu du combat, où Hervieu arrive en même temps, richement armé et entouré d'une nombreuse escorte. P. 28-33.
Voici venir l'empereur. Les deux ennemis sont en présence, le combat s'engage. Leurs lances rompues. Hervieu et le valet de Nanteuil mettent la main à i'épée, et chacun en assène de terribles coups à son adversaire. Bientôt I'épée d'Hervieu se brise entre ses mains; son cheval est tué; il tombe, et va recevoir le coup de la mort, à la grande joie d'Eglantine, lorsque surviennent les traîtres sortis de leur embuscade. — Gui s'élance sur le premier qui s'offre à lui et l'étend roide mort sur la place. Au même moment arrivent les soixante-dix chevaliers du valet de Nanteuil avec son hôte Hongier. — Mêlée générale. — Hervieu est remonté et prend part à la bataille avec de nouvelles armes. Gui, I'épée à la main, répand la terreur autour de lui , et les traîtres fuient à son approche comme les oiseaux devant le faucon. — Haton et Tibert d'Orion périssent sous ses coups. — Eglantine lui envoie une lance dont le fanon de soie est orné d'un lion. « Portez-lui ce gage d'amour, fait-elle en le remettant à son messager, et dites-lui bien de donner à boire à ce lion, qui ne s'abreuve que de sang. » P. 33-38.
L'empereur voit avec douleur continuer cette lutte. Ogier lui reproche sa faiblesse pour les parents de Ganelon. — Joute de Gui et de Hardré, fils d'Amalgré. — Mort de Hardré. — Toute sa parenté accourt pour le venger. — Gui est contraint de faire retraite avec ses iiommes et va se renfermer à l'abri des murs et des fossés qui entourent la maison Hongier. — Le deuil est grand parmi les parents de
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Ganelon. L'empereur, Ogieretle duc Naimes viennent se joindre à eux. Ils trouvent le jeune Hardré sans vie; le tronçon de la lance de Gui lui est resté au au corps. L'âme s'en est allée sans confession. — « Beau fils, dit Amalgré, quel malheur pour celui qui vous a élevé ! Que diraî-je à votre mère, à la fille de Milon d'Aiglant et de la sœur deCharlemagne?» — L'empereur aussi se lamente. Il regrette d'avoir accepté les présents d'Hervieu; il craint de voir ravager sa terre s'il laisse retourner Gui à son manoir de Nanteuil. — Hervieu somme l'empereur de sa parole : il veut avoir Églantine, et lui fera payer cher, dit-il, le secours qu'elle a donné à Gui en lui envoyant ses hommes. — La damoiselle l'entend et n'a souci de ses menaces; plutôt que de le prendre pour époux, elle aimerait mieux renier Dieu. Charlemagne, irrité de sa résistance, la saisit par la main et donne ordre à un de ses barons de la conduire au moutier. Alors elle ne se possède plus ; elle s'écrie à haute voix : « Ah! Gui de Nanteuil, je suis à toujours votre amie. Plaise à Dieu que jamais Hervieu ne m'ait en son pouvoir !» — Le comte de Chalon et Bernard de Montclair adressent à l'empereur de vifs reproches pour vouloir marier les filles contre leur gré. En même temps, Huon de Saint-Omer court annoncer à Gui la décision de l'empereur. — A cette nouvelle, Hernaut, l'un des écuyers d'Eglantine, s'est écrié : «Àcleval, barons! Il nous faut faire fête à notre dame à l'occasion de son mariage. Pour moi, j'irai à l'offrande avec mon épée d'acier fourbi.» P. 38-40. Gui a changé de couleur; il craint qu'Églantine soit déjà mariée, s'élance sur son destrier et part à la tête des siens. Il arrive au moment où l'empereur, après avoir tenté vainement d'obtenir le consente-
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ment d Eglantine, s'acquitte de sa promesse envers Hervieu en lui livrant la jeune fille. Le valet de Nanteuil fend la presse, et le premier chevalier qu'il rencontre, il l'abat aux pieds d'Églantine. Transporté de fureur, Hervieu monte à cheval, abandonnant la damoiselle. Gui la saisit et la remet aux mains de ses gens. Alors s'engage une mêlée sanglante entre les deux partis, au grand courroux de l'empereur, qui jure que, si Gui tombe entre ses mains, il le fera jeter au fond d'un cachot. P. 40-42.
Charlemagne passe la Seine pour aller s'armer, suivi du duc Naimes et d'Ogier. Durant ce temps, Gui et les siens refoulent les compagnons d'Hervieu jusque sur le Grand-Pont, et les y battent de telle sorte qu'à son retour Charlemagne trouve le pont rompu et n'y peut plus passer. Le valet de Nanteuil profite de ce répit pour courir près de son amie, qui lui rend grâces de l'avoir sauvée; mais il redoute encore Charlemagne, et prend le parti de fuir avec Eglantine. P. 42-43.
Ils sortent de Paris en toute hâte et chevauchent vers Etampes. Au même moment l'empereur, outré de colère, fait sonder la rivière et la passe à gué. — Il se met à la poursuite des fugitifs, et ne tarde pas à les atteindre, mais après une course effrénée et telle qu'il n'est si bon cheval dont la croupe ne soit couverte d'écume. En apercevant les royaux derrière lui, Gui a disposé sa troupe pour les recevoir Le pays est favorable à une bataille ; il est égal et s'étend au loin, sans bois, sans montagnes ni vallées. — Voici les royaux couverts de leurs écus. Hervieu est au premier rang; il menace Gui de la mort s'il ne lui abandonne Eglantine ; mais le valet de Nanteuil se rit de ses menaces, et les deux troupes en viennent
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aux mains. — Récit de la bataille. — A la nuit tombante, les royaux sont défaits, laissant sept comtes aux mains de leurs ennemis. Charlemagne en ressent une vive douleur. Le duc Naimes ne laisse pas pour cela de le railler : «Voilà, dit-il, de tristes noces pour une pucelle d'aussi haut rang qu'Eglantine ! » — Hervieu conseille à l'empereur d'aller se loger à Etampes ; dès le lendemain matin il pourra savoir par un éclaireur où se trouve Gui de Nanteuil, le poursuivre, le défaire et lui reprendre les prisonniers. L'empereur suit ce conseil. Pendant qu'il se loge à Etampes, Gui a pris à gauche et est entré à Samois, où il s'arrête épuisé de fatigue. Seul, Hernautd'Agenais, qui a la garde des prisonniers, continue sa route avec une escorte de quarante chevaliers. Hervieu ne tarde pas à être informé par Péclaireur qu'il a dépêché sur les traces de Gui du lieu où s'est arrêté le jeune chevalier; il se flatte de le surprendre le lendemain et fait partager cet espoir à l'empereur. Aussi Charlemagne est-il à cheval avant l'aube du jour, et après avoir fait plus de trois lieues au clair de la lune, il vient s'embusquer avec ses gens devant Monterin. P. 43-50.
La matinée est belle; le soleil brille et abat la rosée. Jeannette et Martine, au lever de leur dame, l'ont revêtue de ses habits de voyage. Mais Gui a trop tardé; il aurait dû avoir passé la Seine avant le jour, et le voilà seulement qui sort de la ville avec les siens. Il a une lieue à parcourir jusqu'à la rivière. Il prend le cheval d'Eglantine par la rêne dorée et dit à la belle : a Vous êtes née sous une heureuse étoile. Si je réussis à vous conduire jusque dans mon pays, vous deviendrez mon épouse au château de Nanteuil. » Mais Eglantine s'inquiète d'un rêve qui a
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agité son sommeil. Un lion l'emportait, contre lequel la lance ni l'épée de Gui ne pouvaient rien. Elle était délivrée par Charlemagne, puis reconquise par Gui sous les murs deNanteuil. « Dieu vous donne longue vie ! dit-elle tristement à son ami. — Soyez sans crainte, ma belle, répond le valet de Nanteuil, et remettons-nous-en au roi du ciel qui fit l'herbe et la rosée. — Qu'avez- vous fait d'Hernaut ? demande-t-il à Thibaut d'Aspremont. — Il a lagarde des prisonniers, répond Thibaut, et est passé sans encombre à Moret. » Cependant-, le valet de Nanteuil se tient sur ses gardes, et ordonne à ses hommes de se tenir prêts à combattre. Au même instant ils sont assaillis par Hervieu et par les gens du roi, qui s'élancent de leur embuscade. Une mêlée terrible s'engage, dans laquelle Eglantine tombe aux mains d'Hervieu. Quatre cents charpentiers quicharpenteraient à la fois pour relever un château ne feraient pas autant de bruit que les épées des combattants frappant sur les heaumes d'acier. Il n'est rien que ne fasse Gui pour délivrer Eglantine; mais ses efforts sont impuissants. Il passe la Seine avec les chevaliers qui lui restent, coupe le pont derrière lui , et échappe ainsi à ses ennemis. P, 50-52.
Charlemagne s'approche jusqu'au bord de l'eau et s'y arrête. En face de lui, de l'autre côté, se tient Gui de Nanteuil, appuyé sur l'arçon de sa selle. Alors fut porté un défi qui fit tuer ou blesser bien des chevaliers, ce Vassal, dit l'empereur à Gui, rends-moi mes hommes que tu as faits prisonniers, ou, par saint Lazare, si je ne les ai sans rançon, je mettrai le siège devant ton manoir de Nanteuil et réduirai tout en cendres dans ton pays. Je n'ai oublié ni ton aïeul Doon, ni ce que j'eus à souffrir de Girart de Rossillon , ni la guerre que me
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fit Renaut le fils Aymon , ni le duc Betive d'Aigremont, ni le larron Maugis. Je les ai récompensés selon leurs mérites ; tu es de leur lignage : je tirerai aussi vengeance de toi comme d'un voleur ! » Grande est la joie des parents de Ganelon en entendant ces paroles. La rivière est large et l'eau profonde ; qui voudrait prendre Gui courrait grand risque de se noyer. Aussi le valet de Nanteuil répond-il sans crainte et de façon à être entendu d'Eglantine : « Par le nom de Dieu, empereur, nul de mes hommes ne croira que vous veniez planter vos tentes devant Nanteuil et vous y livrer à la joie, si Hervieu fait ses noces. Pourquoi ne vous le dirais-je point? — J'y accepterais un tournoi, dit le duc Amalgré, si le roi le permet. — Et moi, je gagerais, répond Gui, d'y trouver dans l'espace d'une lieue à la ronde mille chevaliers en armes. Je sais bien où les prendre. >j Eglantine parle à son tour, et dit à Hervieu : « S'il en est ainsi, donnez-moi votre main, et je m'engage, dussé-je passer pour folle, à vous prendre pour époux, en dépit qu'on en ait. » P. 52-54.
Près du château de Moret, au bord de la Seine, Gui est là triste et courroucé. Il n'a souci de tout ce qu'il a perdu, excepté d'Eglantine, et voici qu'Hervieu la conduit près de la rive , et s'écrie : c< Vois-tu , Guide Nanteuil, cette belle châtelaine? Elle est plus blanche que fée ou sirène. Eh bien, je la prendrai pour femme avant qu'il soit quarante jours, et tu en ressentiras une douleur comme celle de Ménélas lorsque Paris lui enleva Hélène. » — Eglantine baisse la tête à ces mots, et l'eau lui coule des yeux comme d'une fontaine. P. 54.
Le tournoi est décidé ; l'engagement est pris départ et d'autre. Jusque-là il y aura trêve et suspension
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d'armes. Gui de Nanteuil en profite pour repasser l'eau avec le comte de Chalon et Thibaut d'Aspremont. — Charlemagne confie Eglantine à l'abbé de Saint- Denis, cousin germain de la belle. Elle regarde Gui encore une fois, et, le voyant si beau, dit tout bas : « Ah Dieu, quel malheur de ne pouvoir être l'épouse d'un tel baron ! » Ce n'est pas sans douleur non plus que Gui se sépare d'elle pour retourner à Nanteuil. Chemin faisant, il trouve Hernaut avec les prisonniers confiés à sa garde, ce Beau sire, d'où venez-vous ? lui demande Hernaut. Avez-vous combattu ? — Oui, répond Gui, et j'ai perdu votre dame, et je suis en déroute. » — Hernaut s'évanouit de douleur; mais Gui le reconforte en lui annonçant le tournoi qui doit décider à qui de lui ou d'Hervieu appartiendra Eglantine. — Il envoie un messager à sa fiancée pour la rassurer, et s'en revient à Nanteuil avec ses prisonniers pendant qu'Eglantine est ramenée à Paris par l'abbé de Saint-Denis. L'empereur aussi est rentré à Paris, dolent et courroucé à cause des hommes qu'il a perdus. Il mande de toute part ses barons pour aller au plus tôt assiéger le valet de Nanteuil.
A son arrivée, Gui a trouvé à Nanteuil des messagers qui lui apportent l'assurance que Ganor et Aye ne l'abandonneront jamais dans l'occasion. « Qu'ils me viennent donc en aide maintenant , répond Gui , car j'en ai grand besoin. » Il s'informe de sa mère : regrette-t-elle encore le duc Garnier? — « Oui, répond l'un des messagers; elle pleure encore souvent, et, pour l'amour du baron qu'elle a tant aimé, elle a fondé une abbaye merveilleuse. Elle a deux fils de Ganor , dont l'aîné , Antoine ,
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est en âge de porter les armes. — Ii faut donc l'armer, répond Gui. Les parents de Ganelon me veulent malmener ; ils veulent me dépouillei avec l'aide deCharlemagne. Dites à Ganor et à ma mère de venir sans retard à mon secours. » II songe avec joie que, si Dieu lui accorde cette grâce, les parents de Ganelon ont commencé une mauvaise année. — Départ des messagers. — Leur retour à Aufalerne. — Us rendent compte à Ganor de leur message. — En apprenant le danger qui menace Gui, ses deux frères, Antoine et Richier, conjurent leur père de réunir au plus tôt son armée. Antoine se réjouit à la pensée d'être armé chevalier sous les murs de Nanteuil. — Ganor se hâte de mander ses hommes. Il en a plus de cent mille en quinze jours. Il s'embarque avec eux et met à la voile. P. 57 61 .
Dans le même temps, Charlemagne rassemble son armée sous Paris, confie son oriflamme àHervieu, et, laissant de côté Ogier et le duc Naymes , donne le commandement de ses hommes à Amalgré et à Sanson. Avant le départ, l'abbé de Saint- Denis lui amène Eglantine , qui semble, se résigner à devenir l'épouse d'Hervieu. Elle conjure l'empereur de lui donner des dames pour l'accompagner : « Jamais, ditelle, femme de mon rang, portant le titre de reine, ne se maria ainsi seule. Priez le baron à qui je dois être donnée de mander les damoiselles de son pays : je lui en saurai gré toute ma vie. » — Pour complaire à Eglantine, les parents de Ganelon s'empressent de mander leurs mères et leurs filles. Charlemagne lui-même fait venir une nièce qu'il avait, la plus belle du monde. La ruse d'Eglantine a réussi : elle compte bien que, lorsque l'armée sera sous les murs
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le Nanteuil et que les défenseurs du château auront u toutes ces belles , ils ne s'en montreront que lieux. P. 61-62.
Départ de l'Empereur. — Egîantine dépêche un nessager à Gui pour lui en donner avis. Il s'écrie, 1 cette nouvelle : a Ah ! Dieu qui avez été vendu ux Juifs mécréans, et cloué sur la croix, comme il :st vrai, beau sire, que vous fûtes frappé d'une lance iu côté, faites que Charlemagne s'en retourne doent et courroucé. Pour l'amour d'Eglantine nous ortirons là dehors, les écus au cou, et avant que 'armée soit campée et le roi arrivé , il y aura bien les chevaliers blessés et jetés à terre. » — Après avoir ait tous ses préparatifs de défense, Gui sort de Naneuil à l'aube du jour, et, sur l'avis du comte de ^halon , va s'embusquer en avant avec mille chevaiers, tandis que le reste de ses gens, sous les ordres lu comte, prennent une autre position d'où ils pouront au besoin le secourir. S'il savait qu'à cette ieure Ganor et Aye sont en mer pour venir à son lide, de sa vie il n'aurait ressenti pareille joie. Gui 'est arrêté à une lieue de Nanteuil : là, il monte sur in tertre et voit venir à lui un messager qui pousse ;on cheval de l'éperon. Le messager reconnut bien e valet de Nanteuil, qui n'avait ni barbe ni mousaches, pour l'avoir déjà vu à Paris. Il l'a salué cour- :oisement, car ce n'était pas un Breton. «Que le seigneur Dieu soit avec vous, sire! Je viens de la part ie votre ami Huidelon le Bavarois vous annoncer ju'Amalgré, Sanson et Hervieu se sont détachés de 'armée avec deux mille chevaliers et ont déjà poussé usqu'à une demi -lieue d'ici pour ravager votre terre. » Quand Gui apprend cette nouvelle, il n'a pas envie de chanter; il fait mettre ses compagnons sous
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les armes, tient ses regards fixés du côté de la route de France , et ne tarde pas à voir flotter au vent l'oriflamme de Charlemagne entre les mains d'Hervhu, qui a pris les devants pour piller. Il se prépare à le bien recevoir et fait attacher au haut de sa lance de frêne l'enseigne que lui a envoyée son amie Eglantine. — Rencontre des deux troupes. — Mêlée sanglante. — Gui est vainqueur et met en fuite ses ennemis, qui laissent bon nombre des leurs sur le champ de bataille. Il tourne bride et reprend le chemin de son château, mais derrière lui accourt Hervieu, monté sur le bon destrier Morel qu'il a emprunté le matin au duc Naimes. — Joute entre les deux rivaux. — Hervieu est désarçonné. — Gui s'empare de Morel.
— Mais Hervieu est remonté par ses hommes. — Nouvelle mêlée. — Défaite d'Hervieu et des siens.
— Retour de Gui à Nanteuil avec deux cents prisonniers. P. 62-69.
Charlemagne apprend avec douleur la déroute de son avant - garde. Le duc Naimes à cette nouvelle regrette surtout Morel, le bon destrier qu'il montait à Aspremont. Eglantine rit sous cape et se livre à l'espoir d'être bientôt dans les bras de son ami. — Sur l'ordre de l'empereur, dix mille hommes s'avancent pour éclairer sa marche et assurer le campement. Ils arrivent sans coup férir jusqu'aux lices qui entourent le château. L'armée les suit et vient un mercredi se loger sous les murs de Nanteuil. Eglantine et ses compagnes font dresser pour elles, près d'un verger, une tente merveilleuse que Charlemagne leur a donnée.
Cependant Ganor est sur le point de débarquer avec son armée ; il dépêche des messagers à Gui pour lui annoncer sa prochaine arrivée. Grand
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sujet de joie pour le valet de Nanteuil : « Ah Dieu! s'écrie-t-il, je pourrai donc avoir Eglantine! Demain, à l'aube du jour, j'irai envahir la tente de Charlemagne et frapper Hervieu de mon épée. » — Les messagers se hâtent de retourner près de Ganor et l'informent que dès le lendemain Gui s'attend aune attaque, ce Vous pouvez être arrivé avant le jour, lui disent-ils, et lancer avec avantage deux mille chevaliers sur le camp. — Jamais, répond Ganor, on ne pourra me reprocher un de ces exploits de nuit dignes d'un larron. Quand le soleil sera levé et quand nos chalands auront touché terre , il sera temps de vous revêtir de vos hauberts, de lacer vos heaumes et de monter sur vos chevaux rapides, l'écu au cou et la lance au poing. Charles est vaillant, et la France n'a jamais eu de roi aussi redouté; il a gagné plus d'une bataille, mais il pourra bien perdre celle qui se prépare. P. 69-74.
Le lendemain, Hervieu et Gui sont levés l'un et l'autre de grand matin et s'apprêtent à se disputer Eglantine. Le valet de Nanteuil sort du château avec trois mille chevaliers et fait une pointe jusqu'au camp ennemi ; mais il y trouve Salomon de Bretagne sous les armes avec trente mille des siens. Après un premier engagement , Gui juge prudent de rentrer au château pour recommencer la lutte plus tard avec l'aide de Ganor. Il va au devant de lui jusqu'à la mer, à deux lieues de Nanteuil. La flotte vient d'arriver. Ganor met pied à terre le premier avec Aye. Gui les embrasse tendrement tous deux ; il embrasse ses deux frères, Antoine et Richier, et prie Ganor de les armer chevaliers, puis, après une courte entrevue, il revient l'attendre à Nanteuil. — Antoine et Richier sont faits chevaliers. Le lendemain matin , suivis de
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cinq cents compagnons , ils partent en avant avec l'émir d'Icône, un chef sarrasin qui s'est joint à Ganor et auquel il ne manque que de croire en Dieu pour être un parfait chevalier. Arrivés sous les murs de Nanteuil, ils s'arrêtent et voient accourir du camp français plusieurs milliers de jeunes bacheliers impatients d'engager la lutte. Ilsvoient aussi Eglantine et ses compagnes sortir de leur tente et commencer une danse légère sous l'ombre d'un verger voisin. L'émir prend plaisir à les entendre, et leurs ébats lui donnent à penser. « Sire compagnon , dit-il à Antoine, en lui montrant les damoiselles , regardez ! il est né à une bonne heure celui qui aura le prix du tournoi. Mais le jour n'en est-il point passé?» Gui est mandé par ses frères , se rend auprès d'eux et leur annonce que le tournoi aura lieu le lendemain. Antoine lui demande quelle est cette belle tente qu'il aperçoit, quelles sont ces damoiselles qu'il vient de voir entrer en danse, ce C'est là, répond Gui, que doit être mon amie, celle que Charles m'a enlevée pour la donner à un autre. Elle ne veut point de lui , et cependant il est venu ici pour pour faire ses noces dans cette prairie; mais s'il l'épouse, la vie ne m'est plus rien. — Voilà une grande vilenie que j'entends, dit l'émir d'Icône ; on ne vit jamais gens de si haut parage descendre si bas ! » Aussi propose-t-il d'aller sans plus attendre assaillir les Français. Il veut montrer sa chevalerie pour l'amour des damoiselles. « Lâche qui n'y consent ! » répond Gui, et, après s'être armés, ils chevauchent vers le camp de Charlemagne. L'amiral monte un cheval qui ne pouvait manquer d'être beau, car il était issu de Bucéphale, le destrier si éprouvé d'Alexandre. P. 74-79.
L'empereur de France est dans sa tente ; il voit
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de loin briller des heaumes et donne l'alarme. Ses hommes montent à cheval et bientôt commence un combat qui fera le désespoir d'Amalgré. Eglantineet ses compagnes ne s'en livrent à la danse qu'avec plus d'ardeur pour animer encore les guerriers de Nanteuil. — Dans cette première rencontre, où l'empereur lui-même se mêle aux combattants, Antoine et Richier font merveilles et excitent l'admiration de Charlemagne, qui voudrait les connaître. La tente d'Amalgré est renversée, et il perd plus de cinquante des siens; mais les forces ne sont point égales : Gui de Nanteuil se retire avec ses compagnons en bon ordre derrière les lices qui ferment l'accès de son château. Charlemagne accourt jusqu'à la barrière : « Vassal, dit-il à Gui, défendrez-vous Nanteuil ou me le rendrez-vous ? Demain, je prendrai vos lices et vos maîtres fossés. — Sire, lui répond Gui, tant que je vivrai vous n'entrerez dans ces lices ni ne les prendrez de force. A demain le grand tournoi qui a amené ici votre armée, et pour lequel le ducAmalgré a engagé sa foi. Qu'il songe à la garder, et que ce ne soit point une foi mentie ! je l'en sommerai demain à l'aube du jour. — Demain , répond l'empereur, ton amie Eglantine sera épousée par Hervieu, qui l'a bien méritée, sous ce laurier que tu vois, dans cette prairie. Il t'invite à ses noces ; mais tu n'y feras pas joyeuse vie, car alors ta ville sera prise, et toi-même, si tu tombes entre mes mains, tu n'auras plus longtemps à vivre. - Ah Dieu ! s'écrie Gui, ah sainte Marie! faut-il entendre pareilles menaces! — Vassal, reprend Charles, au nom du Dieu que nous adorons, dis-moi, je te prie, quels sont ces chevaliers si redoutables qui t'accompagnent. — Sire, répond Gui, voici l'émir d'Icône et Sadoine le
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baron, Sarrasins tous deux, mais qui n'en sont pas moins de preux chevaliers. Ils sont venus prendre part au tournoi. Dieu leur accorde un heureux retour ! Quant à ces jeunes bacheliers, ils sont fils de ma mère, dameAye, pour laquelle Ganor s'est fait chrétien. Ils ont passé la mer pour me venir en aide. Demain matin, je veux épouser mon amie, et je compte bien couper la tête et les membres à Hervieu. » A ces mots, Gui rentre au château et l'empereur retourne à son pavillon. Là, il apprend l'arrivée de Ganor et de son armée; il fait crier la nouvelle par tout le camp, et annoncer le tournoi pour le lendemain. — Après quelques moments de repos, le valet de Nanteuil propose une nouvelle sortie à ses frères et aux deux chefs sarrasins. Il veut pousser, dit-il, jusqu'àla tente de son amie, et lui donner trois baisers avant que les Français aient pris les armes. « Eh bien donc, sire Gui, à cheval ! dit l'émir d'Icône. On voit bien que vous aimez d'amour. >•• P. 79-84.
« Ah ! Dieu, s'écrie Flandnne, la nièce deCharlemagne,en les voyant arriver, Père qui êtes aux deux, vous faites miracles pour nous. Voici venir les chevaliers que nous avons tant admirés aujourd'hui pendant le combat. Dites-moi, Eglantine, lequel d'eux est votre ami. » — Ils mettent pied à terre. Gui se précipite vers Eglantine et la serre entre ses bras. Elle aussi le presse tendrement et prend plaisir à sentir l'armure qui lui recouvre les flancs. L'émir d'Icône embrasse pareillement Flandrine : « Belle, lui demande-t il, quels sont vos parents? » Elle lui répond avec courtoisie: ce Mon père est Raimbaut le Frison, et celui-là peut se réjouir qui aura mon amour. — Belle, venez avec moi, dit Gui à Eglantine. — Pour Dieu, sire, fuyez ! lui répond-elle.
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car Hervieu et ses parents ne cessent d'avoir l'œil au guet.» — Flandrine commence à regarder l'émir ; elle le voit beau et de noble contenance, et se prend à l'aimer : « Sire, d'où êtes-vous ? lui dit-elle. — Je suis émir d'Icône, au delà de la mer Rouge, et je suis venu à ce tournoi pour mon plaisir. Donnez-moi votre amour ; il est digne d'envie. — Sire, fait la pucelle, je ne saurais vous le refuser. » P. 84-85.
Comme ils parlent ainsi, Hervieu et les siens voient briller des heaumes près de la tente des damoiselles. L'alarme est donnée. Les deux barons se hâtent de remonter à cheval et de regagner Nanteuil. Sanson s'était mis le premier à leur poursuite. L'émir détourne vers lui son destrier de Nubie, et d'un terrible coup de lance lui enfonce son gonfanon dans le cœur. Sanson ne fera plus jamais de trahison. Sa mort est une grande douleur pour ses parents et pour l'empereur. Gui rentre à Nanteuil, et les Français reviennent à leur camp. P. 85-86.
Le lendemain, jour du tournoi, Ganor arrive de grand matin avec son armée. Gui et l'émir vont à sa rencontre. Le valet de Nanteuil se fait amener Morel, le destrier du duc Naimes, et en fait présent à Ganor. Aye d'Avignon entre au palais qui lui fut jadis donné en douaire au temps de son mariage avec le duc Garnier. A ce souvenir, elle change de couleur, se prend à pleurer, et tombe évanouie. — Des deux côtés les combattants se préparent. « Êtes-vous prêt ? demande Charlemagne à Hervieu. Venez au moutier épouser votre amie. — A vos ordres, » répond Hervieu ; et le roi se dirige vers la tente des damoiselles, où il mène avec lui un évêque et deux abbés. Préparatifs inutiles, car Eglantine ne sera point mariée avant qu'il y ait eu bien des coups don- Gui de Nanteuil. t
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nés, bien des chevaiiers tués ou blessés. Au même instant Gui de Nanteuil, l'émir, Antoine et Richier, suivis de quinze mille hommes, s'élancent hors de la place, et laissent courir leurs destriers par les prés. Le tournoi commence devant les pavillons. — L'émir d'Icône ne s'oublie pas ; il a déjà jouté sept fois pour l'amour de Flandrine, sous ses yeux et à sa grande joie, lorsque Ganor sort à son tour avec les siens, après avoir reçu la bénédiction d'Aye au nom de Notre Seigneur. A la vue des vingt mille chevaliers et des trente mille sergents que Ganor fait entrer en ligne, Charlemagne appelle Naimes et Ogier: « Pour Dieu, conseillez-moi, nobles chevaliers. Voyez ces rangs pressés de sergents qui nous menacent d'une défaite; voyez luire tous ces heaumes et chevaucher ces nombreux guerriers. N'y a-t-il pas là de quoi s'émouvoir ? Mes hommes vont périr sous mes yeux sans que je les puisse sauver. » Il pleure à cette pensée, et Ogier partage sa tristesse, ce Sire, dit le duc Naimes, à quoi bon des conseils ? Vous ne les voulez jamais croire. Oui, vous perdrez la bataille. Maintenez vos barons le mieux que vous pourrez; pour moi, quelle que soit l'issue de la lutte, je n'aurai mérité aucun blâme. » P. 86-90.
Le tournoi continue avec fureur : de trois lieues loin on entend les cris des combattants. Les craintes de Charlemagne redoublent; il se rappelle avec douleur qu'il a déjà été vaincu aux mêmes lieux. Il invoque le secours de sainte Marie. — «Eh bien! compagnon, dit à Gui l'émir d'Icône, que faitesvous? piquez votre cheval!» Ainsi fait le valet de Nanteuil en se précipitant sur Hervieu, qu'il traverse de sa lance et étend roide mort. «Hervieu, lui dit-il alors, prenez mon amie, je vous en fais don, et
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épousez-la demain en présence de Charlemagne.» Le duc Amalgré périt de la main d'Antoine, et Ganor se réjouit en voyant que ses fils sont si bons chevaliers. Il fait avancer ses sergents, dont les flèches acérées jettent le désordre et l'effroi dans l'armée de Charlemagne. Elle abandonne le champ de bataille. Gui et ses compagnons donnent la chasse à leurs ennemis jusque dans le camp français, puis ils se dirigent vers la tente des damoiselles. Là, le valet de Nanteuil se saisit d'Eglantine, et l'émir prend Flandrine dans ses bras ; ils les placent l'une et l'autre devant eux sur le col de leur destrier, et s'en retournent ainsi à Nanteuil. P. 90-92.
Grande est la douleur de Charlemagne. Il appelle le duc Naimes : « Pour Dieu, conseillez-moi! ils ont emporté ma nièce, et peut-être lui ont-ils fait outrage. Si nous attendons jusqu'à demain, jamais nous ne rentrerons en France. — Par ma foi , sire, répond le duc , il n'est si sage homme au monde qui soit capable de vous donner conseil. Qui veut défaire un prince et ravager son pays n'accepte pas ainsi de lui une bataille à jour nommé, mais rassemble ses hommes et marche contre son ennemi. Vous n'avez à cette heure d'autre ressource que la paix. Mandez le valet de Nanteuil, accordez lui Eglantine, assistez à ses noces, et qu'il tienne de vous la Gascogne. — Mais qui charger de ce message ? demande l'empereur. — Je vais m'apprêter à le remplir, sire, répond le duc Naimes. — Allez donc, reprend Charles, et que Dieu vous donne un heureux retour. Durant ce temps je vais faire relever et enterrer les morts. » — Naimes se rend à Nanteuil avec Ogier le Danois. Les deux messagers y sont reçus à bras ouverts, et Gui, de l'aveu de Ganor, accepte l'entrevue propo-
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sée. — Le duc Naimes redemande Morel, son bon destrier, qu'il avait depuis longtemps et qui lui était si cher. Ganor consent courtoisement à le lui rendre. — -Conclusion de la paix. — L'émir d'Icône se déclare prêt à abandonner la loi de Mahomet si l'empereur veut lui accorder Flandrine. — Réponse favorable de Charlemagne. — L'émir reçoit le baptême et fait baptiser aussi tous les siens. Quiconque s'y refusa eut la tête coupée. — Après les noces de Gui et d'Églantine, de Flandrine et de l'émir, Ganor et Aye, Antoine et Richier, s'en retournent dans leur pays. Il y eut bien des larmes versées au moment de leur départ. Charles revint à Paris, poursuivant de ses malédictions les traîtres qui lui avaient brassé une telle besogne. P. 92-9$.
GUI DE NANTEUIL
ï avez de Ayen, la bêle d'Avignon, De Garnier de Nantueil, le nobile baron; Prèsfu du parenté Girart de Roussillon, Et fu cousin germain Regnaut, lefix Aymon. Aye prist à moillier par le congié Kallon ; Tuit furent destourbé par .1. mauvez glouton, Cil ot nom Berengier, si fu niez Guenelon, Celui qui de Rollant fist la grant traïson , Qu'il vendi, comme fel, au roy Marcilion , Dont furent mort à glesve li .XII. compengnon. Onques cil Berengiers ne fist jour se mal non. L'ame li traist du corps Garnier, le fix Doon , Puis en requist la trieve Amalgré et Sanson; Et il rochistrent lui par mortel traïson.
Pleiroit vous à oïr une bone canchon ? Li vers en sunt moult bon, s'i a moult contoison, Si corn li rois Ganors rechut benéichon Que il crut Damedieu et si guerpi Mahon, Margot et Appolin, Jupiter, Baratron.
Plus de .XL mile en i baptiza on,
Gui de Nanteuil. 1
2 Gui de Nanteuil. 21— j
Qui tuit crurent en Dieu pour l'amour de Guion, Le vallet de Nantueil, qui tant fu en prison , Que Ganorfist nourrir petit en sa maison. Or aproche le terme que l'en rent guerredon ; Il li donna sa mère, quant il ot mort Milon.
« Guion, che dist Ganors, tu m'as Aye donnée; « A la loy crestienne ai la dame espousée ; « Moult en ai fet pour toi, ma loy en ai faussée. « Une rien te diroi qui toute iert avérée : « Ja ne te croistra guerre en la toue contrée « Que pour ta mère Aye, ne soit m'ost assemblée. « Plus seront de .c. mile quant mer aront passée; « Bien pourras chevauchier, Toriflambe levée, « Tant que verras Paris à demie louée. »
POUR Aye d'Avignon , la femme au duc Garnier, Se fist le roy Ganor lever et baptisier; Moult furent grans lez nochez sus u palez plenier. Il a dit as barons : ce Je m'en weil reperier. » A Dieu l'ont commandé qui tout a à baillier. Ganor envoie au port sez nés appareillier. Dame Aye d'Avignon alason fix baisier; Là véissiez ensemble estreindre et embrachier; Andui chiéent pasmé desous .1. olivier, Quant Tiebaut d'Aspremont lez courut redrechier. « Biau fix, che dist la mère, moult vos doi avoir chier : ce Or fai bien et osmosne pour ton père Garnier ; ce Se tu as lieu et aise, si pense de[lj vengier. » Le vallet commencha sa mère à castoier : ce Dame, le duel mon père vous commant à lessier; « Ja n'avez vous escange le meillor chevalier ce Qui onques portast armez ne montast sor destrier.» Atant entrent es nés, si prennent à nagier;
Leur siglez ont levée li mestre notonnier. Aye lesse son fix, quel mortel encombrier! Li parent Guenelon ne'l] voudrent pas lessier ; Bien le cuident ocirre et les membres trenchier
DÈS or s'en va Ganor à forche et à vertu ; O soy enmaine Aye, onques si lié ne fu. D'un chier bliaut de soie a bien son corps vestu, Sez crins out achesmez à .1. fil d'or batu. Ele [otj le cuer u ventre dolent et irascu Pour Garnier de Nantueil, son ami et son dru. Li parent Guenelon li ont à tort tolu ; Mez, selonc l'aventure, li est bien avenu: Or mieudre de Ganor ne porta son escu. Desi à Aigremor ne sunt arestéu , Par .1. mardi matin sunt en hance venu. Encontre sunt aie li jenne et li chanu , Mil chevaliers et plus, tuit sunt de fer vestu. Il lor ont demandé : « Estez vous abatu ? » Et chil dient : « Nennil , mez tout avon vaincu; « Nous créon en cheli qui fix Marie fu. » Pour Aye d'Avignon i fist Dex tel vertu Tuit en orent grant joie, li jenne et li chanu.
Or est le roy Ganorsens es pors arrivés. •I. palefroi li fu maintenant aprestez; Par son estrief à or i est le roy montez , Dame Aye seur .1. mul qui bien fu afeutrez. Il ont tant chevauchié qu'il viennent as degrés; Seur .i. perron deschendent à fin or noielez, Puis montent u palez qui bien fu painturez, A l'euvre sarrazine entailliez et ouvrés. As fenestrez de marbre s'est le roi acoutez ; Sa moillier ape^a, si li dist : ce Chà venez :
4 Gui de Nanteuil. 85 — 1 ;é
a Vostre est tout chest païs quanque as iex véez ;
« Assez avez castiax, se prendre lez voulez.
— Vostre merchi , dist Aye, de quanque dit avez
« Et vous ferez de moi toutez vos volentez. »
Quant Ganor l'entendi , celé part est aies ,
Sez bras li mist au col , si la baisa assez;
Puis a pris .II. evesques, et s'i ot .11. abbés,
(Dame Aye d'Avignon lez a 0 soy menés) :
« Seignors, che dist Ganors .1. fons nous aprestés
« Et, femmez et enfans, tous nous crestiennez. »
Et chil ont respondu : « Si corn vous quémandés. »
Or vous dirons d[e] Aye : moult est preus et senée ; Dey comme est riche terre pour li crestiennée , Et la gent sarrazine baptizie et levée ! De la tour d'Aufalerne Ta li sire douée; Ele [fu] là dedens longuement enserrée Quant le duc Berengier Tôt de France getée, A tort et à pechié de son mari emblée. Ganor la reconquist au trenchant de l'espée. Quant ele fu au port venue et arivée , Or a tant fet le roi que il Ta espousée, Par toutez lez chitez l'a bonnement menée; Et Dex ! quele aventure là li fu destinée ! D'ore en avant iert dame et royne clamée. Orcommenche canchon de bien enluminée, De Guion de Nantueil à la chiere membrée.
En tout le premier an que Ganor prist moillier Dame Aye d'Avignon , la femme au duc Garnier, L'en donna Dex .1. air que il ot forment chier; Antoine Tapelerent quant le font- baptisier. A l'autre an en ot .1. qu'en apela Richier; .II. nourrichez li baillent pour lever et baignier.
n7— h8 Gui de Nanteuil. 5
Quant il orent .V. ans, si lez font chevauchier, Et quant il en ont .VI., bien galopent destrier; Et d'eschez et des tablez lez font bien enseignier. Se il pevent tant vivre qu'armez puissent baillier, As parens Guenelon feront grant encombrier , Et aideront Guion, se il en a mestier.
Ganor tint sa court grant à .1. temps en pascour , Tout droit en Aufalerne , en la plus mestre cour. Et cornent etbuisinent, grant joie i ot le jor, Et mainent le déduit de la gent paiennour ; Pour quant si croient il en Dieu le créatour. [Ganor] si sist jouste Aye plus blanche c'une flour; Il Pestraint et acole et baise par amour. Atant es vous Antoine et Richier le menour : Vestus sunt de .11. pailez entailliez de colour ; Il saluent le roy de Dieu le créatour.
Es vous lez .11. enfans eu palez arestés ; Vestus sunt de .11. pailez à coulors geronnez. ce Pour amour Dieu, biau sire, dist Antoine Painsnés, « Jaavon nous .1. frère, pour quoi nous est chelez ? ce Fixestde nostre mère, nous le savon assez, ce Piech'a qu'est chevalier et tient grant héritez, ce Carchiez nous de vous hommez, si nous i trametez ; ce Chevaliers nous fera, quant vendra nostre aés. ce Nous ne queron du sien ne chastel ne chités, ce Quer, se Dex plest, et vous assez nous en donrés! » Dame Aye ot lez enfans, si lez a apelez; Entre sez bras lez prent, si les beisa assez , Puis a dit à Ganor : ce Biau sire, quar oés.
— Dame, che dist le roi, bien lez ai escoutés, ce A poi que je ne fes toutez lor volentez.
— Sire, che dist la dame, s'il vous plest, non ferés. »
6 Gui de Nanteuil. 149—180
Or vous leiron de Aye dont je dire vous sueil , Si diron de Guion, le vallet de Nantueil, Qui tint toute Avignon et Valence et Marceil, De son pris essauchier a garde en son foil , Quer il est preus et sage , si n'a cure d'orgueil ; Il prent tornoiemens et demaine grant brueil , Quer sachiez de verte, se je dire le weil, Qu'en tout le premier an a pris Gui tel escueil Qu'en parole de lui entresi à Corbueil ; .C. damez le couvoitent ains nel virent de l'ueil.
Le vallet de Nantueil maine moult bêle [vi e; N'a si bon chevalier desi c'en Rommenie. Or il preus est et sage , s'aime chevalerie, Il a moult riche terre assasée et garnie, Il prent tornoiemens, volentiers lez affie , Il méismez i va , de noient ne s'oublie, Armez, l'elme lachié où li or reflambie. Quant il crie « Nantueil ! » tout li rens en fourmie ; Il fiert .1. chevalier en l'elme de Pavie, Que mort l'a abatu en la lande enhermie. Dez les mons de Mongi desi c'en Normendie N'a .1. seul chevalier dont l'en tant de bien die. Li parent Guenelon en orent grant envie ; Onques la court Kallon ne fu sans felonnie. Il i a .1. lignage que Damedieu maudie, Le gloriex du chiel , le fîx sainte Marie !
KalleS tint sa court grant à Paris sa meison , Si i furent François et Flamenc et Frison, Alemant et Bavier et Normant et Breton. Gui de Nantueil i vint, à la clere fachon , A .111e. chevaliers; tuit sunt de sa meson , Vestu ont vair et gris et hermin pelichon,
ï8i — 21 3 Gui de Nanteuil. 7
Haubers ont et espiez et destriers arragon.
Li vallés fu vestu d'un vermeil siglaton ,
Afublé d'un mantel , à or sunt li bouton.
Chaucez ot de brun paile, à or li esperon.
Aval par la cité en ot moult grant reson;
Tuit montent as fenestrez pour esgarder Guion.
Le vallet descendi bêlement au perron ,
Et entra u paies, si salua Kalîon.
Et le roi le connut, si haucha le menton,
Si l'assist jouste lui, sel prist par l'auqueton :
« Amis , moult estez preus , l'en n'en dit se bien non ;
ce D'ore avant porterez mon roial gonfanon,
« Si corn fist vostre père Garnier, le fix Doon. »
Moult en poise Amalgré , entre lui et Sanson,
Quer il héent l'enfant , pour l'amour de Milon
Cui il trencha la teste es prés sous Avignon.
.1. damoisel i ot , Hervieu l'apeloit on ,
Fix fu de la seror au cuvert Guenelon ,
Lions tint sus le Rosne et Vascler et Mascon;
Bien li vient de lignague qu'il ait cuer de félon.
Damedieu le confonde par son saintisme non,
Qu'il n'a si traïtour jusqu'en Carphanaon !
A Paris tint sa court Kalles le fix Pépin ; Li barnagez i fu d'entre Loire et le Rim. Nul clerc ne pourroit dire en rommans n'en latin Les messes qui là furent, qui ja ne prendront fin. Kalles est viex et freilez et tornez au déclin , Sine puet justisier au soir et au matin; Le rois ot soif moult grant, si demande le vin. En piez s'en sunt levé tex .L. meschin, N'i a chil n'ait hermine ou bliaut ostorin. Gui de Nantueil deffuble le mantel sebelin, E remest u bliaut painturez à or fin;
8 Gui de Nanteutl. 214—245
Le vin porte le roi dedens .1. maselin,
Dont l'esgardent François, Normant et Poitevin.
Moult en poise Hervieu, Sanson et Amalgin;
A une part se traient ens u palez marbrin.
Chil sire les destruie qui confondi Chayn !
DiST Hervieu du Lyon : « Esgardez quel vassal , « Corn semble bien de corps franc home natural ! ce Moult par a bloi chil poil luisant comme cristal; « Le roy l'aime forment et le tient à loial ; « Or li a commandé Poriflambe roial.
« Ne poon pas faillir que ne nous tourt à mal ; « Certez , s'il le peut fere . il nous metra u val. ce Se je ne recommens la grant guerre mortal, ce Ja Damedieu ne place que je monte en cheval. » Hervieu a commenchié le jour tel batestal Qui ja n'iert abessiez par nul homme charnal , Jusqu'en mourront .M. prinche de grant terre chasal.
ce Hervieu, dist Amalgré, je vous ai forment chier ; ce Nous sommez d'un lignage et merveilleus et fier, ce En Guenelon nostre oncle ot moult bon chevalier, ce Se n'éusson de lui .1. poi de reprouvier. ce Mez que nostre lignage nous vousist bien aidier, ce II n'a en toute France si puissant chevalier ce Que hors de chest pais ne péusson cachier, ce Ou à tort ou à droit durement empirier. « Chertez, quant moi remembre du franc duc Berengier, ce De Milon son neveu , n'i a que courouchier. ce Es prés sous Avignon l'ochist le fix Garnier; ce Or l'ont si haut monté déable et aversier ce Quer le roi en a fet mestre gonfanonnier, ce Sa terre abandonnée et fet son conseiller, ce Par foi , de chest affeire nous doit moult ennuier ;
24é— 277 Gui de Nanteuil. 9
« Je ne weil que il tiengne en France tel mestier, « A foi, tost le ferroie du brant fourbi d'achier. » Chil vint devant le roi, prist soi à courouchier; Pour Guion de Nantueil commencha à tenchier.
Hervieu s'estut en piez devant le roi Kallon , Et parla hautement, bien resemble baron : ce En nom Dieu, emperere, chi a maie reson. « Dont n'a en vostre court maint duc et maint baron « Quant vous vostre oriflambe bailliez à .1. garçon ? « Dont n'est il du lignage Girart de Roussillon ce Qui tant vous guerroia à coite d'esperon « Que il mist vostre terre en feu et en carbon ? « Membre vous des parens Regnaut le fîx Aymon 1 « Miex amenez vous Amalgis le larron « Que vous ne feitez moi ne mon neveu Sanson , « Ne le duc Amalgré ne Tiebert d'Orion. « A mil de mez amis weil requerre Guion « Qu'il ochist comme fel son parrastre Milon, « Quant il ot espousée Dame Aie d'Avignon ; « Mez n'en weil fere honte en la vostre meson, « Que jel ferroie ja ens u chief d'un baston. »
Quant Gui ot la nouvele, merveillez li ennoie ; Il se drecha en piez, ne li caut qui le voie. Et fu moult bien vestu d'un siglaton de soie, Et fu chaint par dessus d'une large couroie; Des pierrez qui reluisent le palez reflamboie. Du mautalent qu'il a la fâche li rougoie, Et a parlé en haut que l'emperere l'oie! « Hervieu, alez avant, vous alez droite voie. « Se vous chen voulez dire que je traître soie « De la mort de Milon dont acordez m'estoie, « Mar en ardrez meison n'en encourrez en proie;
io Gui de Nanteuil. 278—308
« Ja en aurez bataille , se Kalles la m'otroie,
« Sous Saint Germaines prés, sus l'erbequi verdoie. »
Hervieu passa avant > plein fu de mautaïent, Sanson et Amalgré et trestoute lor gent. Damedieu lez maudie, le père omnipotent! Ja ne tendront à home ne foi ne serement. Ne lessent pour Kallon qui douce France apent, Guion coururent sus sans nul arrestement ; Il n'orent nulle espée, li mal glouton pullent. Et Gui torne le poing, gentement se deffent. Il escrie « Nantueil ! » ses barnages Tentent, Et viennent entour li plus de .M. et de .C. Là ot maint guernon trait et maint cheveul senglent. Quant le voit l'emperere, si l'en pesa forment; Seur une table monte , si parla hautement Et jure saint Denis, où son chevage rent, N'i a mes chevalier, se l'un vers l'autre tent, Que ja ne soit pendu à l'orage et au vent. Puis n'i ot cheveul trait ne tiré garnement.
L'emperere de France s'estut droit seur la table, Et fu bien afublé d'un gros mantel de sable , Et tenoit en sa main une verge d'arrable. Il n'a soig de déduit, de chembel ne de fable; Par mautaïent en jure le père esperitable, (Ja ne sera de chen tenus à menchonchable) Se il n'a de Hervieu le cheval en l'estable, Dont soit il si honnis comme il vit Maroitable, Si cois et si souffrans comme Tiebaut d'Arrable, « Sui je donques trouvez? que cuident [cil déable?»
L'emperere de France fu moult grains et iriés ; Il descent de la table , en sa chambre est entrés .
3o9— ho Gui de Nanteuil. 11
Et apela ses princez, ses dus et ses chasés :
ce Venés chà , dist le roy, si me conseillères. »
Et chil ont respondu : ce Si com vous quémandés. »
Il furent bien .lx., si i ot .VI. abbés.
« Seignors , che dist le roy, à moi en entendes :
« Je sui et viex et fraillez, si ai mes jors passés;
ce Ma couronne ai portée .Vlix. ans a passés.
« Vous m'avez bien servi et je vous ai amés,
ce Et vous ai les avoirs et les chevax donnés ,
ce Et le vair et le gris, les hermins engouiez ;
ce Moultenaigrant merveille comment vous le souffres,
ce Ma honte et mon ennui que vous à iex véés,
ce De Hervieu du Lion qu'est vers moi parjurés.
ce Pour ce qu'est riches hons et bien emparentés ,
ce M'a fet honte en ma court, que de fi le savés. »
Premerains a parlé li abbes de Clugni ; Chil fu nés de Coulongne , fix le duc Amaurï. ce Sire drois emperere, entendez envers mi , ce Pour amour Damedé qui onques ne menti : ce Hervieu tenoit Guion à mortel enemi , ce Et si Ta devant vous de bataille aati ; ce II n'i a homme mort y ne autre malbailli , ce Nous querrons des barons et manaide et merchi : ce Feitez les acorder, si seront bon ami. » Et Kalles s'embruncha, mie ne respondi.
Aprez parla Lambers, li dus de Berouiers : ce Entendez envers moi, drois empereres chiers; ce Vous demandez conseil } si Tarez volentiers. ce Chil abbé veulent pes , quer il lor est mestiers, ce Quer selonc Paventure li feirez est legiers. ce Toute cheste folie commencha Berengiers ce Pour Aye d'Avignon , il et li dus Garniers:
12 Gui de Nanteuil. 341—372
ce Maintez yilez ont arses, yglisez et moustiers ;
« Dex ! tant homme en sunt mort et vevez tant moilliers !
« Vous estez roy de France, sirez et justisiers,
« Vostre court est moult grant de barons chevaliers,
ce Ne fu mez si pleniere bien a .vu. ans entiers;
« Gui de Nantueil est preus et vo gonfanonniers,
« Et Hervieu est moult fel et orgueilleus parliers ;
« Si n'i vaudroit acorde vaillissant .II. deniers:
ce Tenez leur bien droiture, onques ne lor laschiés. »
L'emperere de France est de la chambre issus, Tost et isnelement est u palez venus.
Il a fet .1. ban fere, s'est li noisiers chaùs , Et d'amont et d'aval est moult tost remanus. Kalles en sot bon gré sez amis et ses drus ; Il apela Hervieu, et il i est venus.
Et Guion de Nantueil, qui n'est mie esperdus. Le jourfu en la sale itel plet esméus Dont mainte lance iert frainte et percié maint escus , Maint hauberc jaserant desmailliez et rompus , Et maint chevalier mort et à terre abatus ; Méismez l'emperere en fu puis irascus , Et ses régnez gastez, destruit et confondus.
ce Hervieu , che dist le roi , de moi tenez Lion ce Et Valence et Vascler et lez tours de Mascon ; ce Vous estez du lignage où moult a de félon : ce Assez le fist ja pis vostre oncle Guenelon, ce Quant vendi en Espengne les .XII. compengnun, ce Et trestous lez .xxm. qu'ochist Marcilion. ce Guion courustez sus, che fu maie reison ; ce Se je n'en fez droiture au losde mi baron ce Ja Damedieu ne place ne son saintisme non ce Que chaigne mes d'espée ne cauche d'esperon.
573—404 Gui de Nanteuil. ij
— Sire, che dist Hervieu , et nous nous en fuiron ,
a Mes ains le comperra Valence et Avignon :
« Ja dehors fortereiche ne remaindra meison,
« Ja ne verrez passer première Rouvoison
« Qu'à Guion monsterrai .lllm. gonfanon;
« Jamez ne li faut guerre ne noise ne tenchon.»
Moult ennuie Guion quant il ot et entent Que Hervieu le menache, si l'en poise forment. Il a parlé en haut, plus Poïrent de chent : « Hervieu , vous avés tort, si diroi bien comment : a Mile espousa ma mère sus mon deffendement; ce Je li toli la teste querJ] virent bien .IIIe. « Mon père m'ochisistez , vous et vostre parent , « Par mortel traïson, s'en ai le cuer dolent , « Et moi courustez sus sans nul arestement. « Se pour félon parjur, traître, ne vous rent, « Ja Dex n'ait Kallon s'a fourques ne me pent! s Il est passé avant , mist son gage en présent ; Dus Naimez le repleige, li et Milez d'Aiglent. Hervieu repasse avant, plain fu de mautalent; La bataille désire , son gage à Kallon tent.
Hervieu porte son gage Kallon Temperéour : « Sire, tenez mon gage, je vous tieng à seignour. « Tort a Gui qui m'apele félon netraïtour; « Che ne desdi je mie que ne fusse en l'estour « Où Garnier prist la plaie dont fu mort à doulour : « A lui me combatroi à mon brant de coulour.
— C'est noier et connoistre, ce dient li plusour.
— Amis, che dist le roy, où sunt vo plegéour ? » En pies se sunt levé li duc et li contour
Du lignage félon qui vers Dieu n'ont amour; Sanses et Amalgré le repleigent le jour.
14 GuideNanteuil. 4o$— 4$6
Hervieu et Gui li enfez ont lor gages donnés, Sansez et Amalgré et li grant parentés. Et d'une part et d'autre les ont bien présentés, Et tuit dient à Kalle : s Or le nous recréés « Par itel couvenant com dire nous orrés : « Se Hervieu est vaincus, as fourques le pendes. » Respont li emperere : c Si com vous commandés. » Adonc sonnèrent vesprez, li rois i est aies , Et li duc et li prinche et li autre barnés. Li vallet de Nantueil avala les degrés Et monta seur Veiron qui li fu amenés. A son ostel s'en va li vallés aloses; Il n'ot mez si grant joie puis Tore qu'il fu nés.
Gui descent à Postel Hungier de la Savine. D'autre part la cauchie, devers sainte Henorine, Ot .1. moult bel ostel, une sale perrine ; Iluec se heberga une franche meschine, Fille Yon de Gascoigne, de devers la marine. Quant son père fu mort, si remest orfeline ; Moult grant guerre li font une gent sarrazine. Or est venue à court damoisele Esglentine , 0 lui .c. chevaliers qui sunt de franche orine, Et si ot .11. puceles, Jehenneite et Martine. Or li monsterra Gui qu'el n'est pas sa cousine; Pour li voudra brisier mainte hanste fresnine : Che fet on par amour, tele en est la mechine.
La pucele descent de la mule afeutrée ; .1111. contes l'adestrent, qui sunt de la contrée. Tous lez degrés de marbre est u paies montée. Moult par outla meison li ostes atornée, La sale pourtendue e bien encourtinée ; De jonc et de mentastre fu bien englaiolée.
4J7— 469 Gui de Nanteuil. 15
Pour le chaut qu'ot eu s'estoit desafublée ; Jehenneite et Martine li ont sa guimple ostée. Moult par ot blont le chief quant fu desvolepée , Elle est assés plus blanche que seraine ne fée, De moult gente colour l'a Dex enluminée; Il n'a tant bêle dame dusqu'à la mer Betée, Jusqu'en Ynde majour ne seroit pas trouvée. En la meison Hungier a l'en l'eve cornée; .IIIe. chevaliers montent en la sale pavée, Homme sunt au vallet de mesnie privée.
Et Gui fu en la loge , à la chiere membrée ; Il a demandé l'eve, on li a aportée.
Il a gardé aval par desus en l'estrée; Comme il voit la pucele, s'a la coulour muée , Il demande à son oste tel dame où fu trouvée. « Sire, che dist li oste, moult es preus et senée, « Elle est fille à .1. roi, bien est enparentée ; « Il n'i a plus d'enfans, bien sera mariée , « De Poitiers jusqu'as pors iert roïne clamée.
— Dex, dist Gui de Nantueil, qui formas Lazaron, ce Et garisis Jonas u ventre du poisson, « Il n'a tant bêle [dame] dusqu'en Carphanaon ! » Aiglentine la gente regarda le baron ; Jehenneite apela, si l'a mise à reison : ce Vés corn bel chevalier vestu de siglaton ! — Dame , che dist Martine , l'en l'apele Guion ; ce Ains plus bel chevalier ne caucha d'esperon , ce Et si fu fix dame Aye la bêle d'Avignon. ce Voirement l'engendra Garnier, le fix Doon, ce Qui tant porta à Kalle son roial gonfanon ce Qu'en traïson l'ochistrent li parent Guenelon. a Damedieu leur otroit honte et maléichon ! a Quer il n'avoit tel prinche en nule région ;
16 Gui de Nanteuil. 470— 501
« Ch'est chil dont tant parolent Angevin et Gascon , « Qui la bataille a prise à Hervieu du Lion. »
Quant l'entent la pucele qui Gascoigne justise Que il fu fix dame Aye d'Avignon la marchise, (El nel vit onquesmès, or en est si esprise, Bien a passé .1. an que s'amour i a mise), Ne peut ester seur pies, à terre s'est assise. Ele apela Girart et Perron de Monbise ; Chil fu ja escuier au duc Raimbaut de Frise : « Bailliez moi .1. mantel dont la penne soit bise; « Pour le chaut qu'ai eu sui durement sousprise. »
Ayglentine la bêle fist forment à prisier. N'est pas venue à court pour oïr droit jugier, Ains vint parler au roi qui France a à baillier Pour mari demander dont ele avoit mestier. A mengier sunt assis en la meson Hungier. N'a plus riche bourjois desià Monpellier; Moult aime le vallet pour l'amour de Garnier, Le baron de Nantueil, que il ot forment chier; Quer, quant il prist dame Aye d'Avignon à moillier, De lui fist senescal et mestre bouteillier. Quant il orent soupe, les napez font sachier. La mesnie Guion se va esbanoier Là dehors, à chez prés, chascun sor son destrier. Es prés desous Paris furent bien .111. millier; Quant orent behourdé , si s'en revont arrier. Guion vint galopant seur Veiron le legier ; La rue fet frémir sous lez pies du destrier. Esglentine l'esgarde qui estoit u solier, Et prie Damedieu qui tout a à baillier Qu'ele l'eit à mari et il Fait à moillier. Gui descent du cheval, sel baille à l'escuier.
<C2— 552 Gui D£ Nanteuil. jy
Ayglentine la gente ne se voult atargier ;
Hernaut d'Ayglent apele, où il n'ot qu'enseignier,
Dedens la destre oreille li prist à conseillier :
« Alez m'a chel vassal , je vous en weil prier,
« Qu'il viengne à moi parler, moult en ai grant mestier . »
HERNAUT s'en est tourné, s'ala à Guyon dire , A une part le trait, par le mantel le tire : < Ma riche damoisele vous mande, biau dous sire, « Qu'à li veigniez parler, vous n'en serez ja pire. — Amis, respont Guion , ne l'en puis escondire. » De la joie qu'il a en commencha à rire ; Ains que li an passast, en ot et duel et ire. Sous chiel n'a escrivain , tant sache bien escrire, Ne clerc ne chapelain tant sache rommans lire, Qui péust aconter le duel ne le martire Qui fu fet sous Nantueil pour Kallon desconfire, Tant vaillant chevalier en couvint à ochirre !
MOULT fu liés le vallet quant il ot la nouvele Qu'Ayglentine le mande la courtoise, la bêle ; Huidelon Pierrelée ensemble 0 lui apele : N'a plus franc chevalier desiques à Bourdele. Tous .111. s'en vont à pié, onc n'i ont mise sele , Trespassent la cauchie par delés la capele. Hernaut, chil d'Agenois, lez conduit et caele Entresi c'a la chambre où iert la damoisele. Chele les voit venir qui courtoise est et bêle.
Chele voit les barons, encontre s'est levée. Gui ne fu pas vilains, ains l'a bel saluée. Une coûte pourpointe lor a l'en aportée, Par dessus le mentastre l'ont esparse et getée; Là s'assist la pucele, qui preus est et senée, Gui de Nanteuil. 2
i8 Gui de Nanteuil. 533—564
De jouste le vallet de qui ele est amée. ce Dame , che a dit Gui , fustez vous ains douée, « Ne de nul chevalier plevie ne jurée ?
— Sire, dist la puchele, moult m'en sui bien gardée. ce Assez richez barons m'ont souvent demandée ;
ce Je n'en prendroi ja nul se il mont ne m'agrée, ce Se vous n'avez amie en la vostre contrée , ce A mari vous prendroi , toute en sui aprestée. « De Poitiers jusqu'as pors sui roïne clamée: « Ma terre de Gascoigne vous iert abandonnée, « Riche couronne d'or vous iert u chief posée.
— Bêle , dist le vallet, je ai bataille prise « Envers le plus félon qui soit desic'en Frise ;
« S'a mort le puis avoir, par le corps saint Denise, ce II n'a sous chiel puchele, tant soit blanche ne bise, ce Que je miex aim de vous, ne fâche son ser/ise.
— ce Sire, dist la pucele, toute m'avez conquise : ce La vostre grant biauté m'a si d'amours esprise
ce Et m'a navrée u cuer, tant sui d'amours sousprise , ce Se vous voulez ma terre , vous iert à bandon mise.
— Bele, che dist Guion , je ne vous quier noier, « Se Hervieu puis ochirre et les membrez trenchier ce Et destruire en bataille et mon père vengier,
et Volentiers vous prendrai à per et à moi Hier.
— Sire, dist la pucele, vous l'estuet fianchier.
— Volentiers , par ma foi , che dist le fix Garnier. » As fois entreplevir se vont entrebaisier ;
Adonc orent il joie et puis grant destourbier. Hervieu, le fix Macaire , fist Guion espier ; Il sout bien tout l'afaire par .1. sien pautonnier, Et [qu'il] ira ennuit à saint Pol pour veillier : Murdrir le voudra fere à [PJaler du moustier.
s6$— 595 Gui de Nanteuil. 19
A Hervieu du Lyon viennent li mesagier Qu'Ayglentine est venue, la nieche au roy Gaifier.
A Hervieu du Lion sunt venu li mesage Qu'Ayglentine est venue, la courtoise, la sage. Il a mandé le conte de l'orgueilleus lignage, Moult par est orgueilleus et de grant parentage ; Sansez et Amalgré furent en lor estage. a Seignors, che dist Hervieu, entendez mon lengage : « Vos avez bien véu que baillié ai mon gage, « PourGamierde Nantueil, dont j'ai fait grantfolage; « Sa mort li pourcachoi et pourquis ^n damage. « Gui son fix est moult preus et de grant vasselage ; « Une rien vous diroi qui me vient en corage: « Ayglentine est venue , la courtoise , la sage , « Fille Yon de Gascoigne, chele terre sauvage ; « Or est venue au roi pour querre mariage.
« Seignors, chedist Hervieu, barons, conseilliez m'ent; « Nous sommez tuit neveu et cousin et parent. « Ayglentine est venue, à qui Gascoigne apent, « Orendroit descendi en cel bourc quiex Florent, « Entre lui et Guion sunt ja au parlement ; « A moillier la prendra, se le roi le consent. « Che me dist .1. mesage qui de guerez ne ment, « Que il ira veillier à Saint Pol vroiement; « Je n'ai nul bon ami se la teste n'en prent. » Amalgré respondi, qui la parole entent : a Bien en vendron à chief, si vous diroi comment.
a Seignors, dist Amalgré, bien vous saiconseillier. « Gui est parent le roi , si ne l'os pas touchier ; « Il a en cheste vile .1. vaillant chevalier « Qui a nom Florians, fix le conte Gautier.
20 Gui de Nanteuil. î9é — 62
« De l'antain Kallemaine, che ne puet nul noier. « De la seror Bertain , la roïne au vis fier. « Il het forment Guion pour amour de Garnier; « Son père li ochist de devant Monpellier. « Tost li aideroit il la teste à rooignier ; « Alez parler à lui , tost vous vendroit aidier. « Ne le lessiez vous mie à l'aler du moustier; « Bien sunt en sa compengne tex .111e. chevalier « Qui aideront Guion se il en a mestier. « Ne je ne vous lo pas à estor commenchier « Dont aiez le peiour et greignor destourbier. »
Hervieu ot la parole, merveillez li agrée. Il mande Floriant coiement, à chelée, Et chil i est venu à mesnie privée.
Il li ont la parole et dite et devisée Qu'il ochirront Guion ennuit à l'avesprée. Quant l'entent Floriant, grant joie en a menée ; Hé ! las, pourquoi le fist?sa mort a pourparlée. Il n'i a nul dez .XV. n'ait la broigne endossée, Et lacoife lachie, la ventaille fermée; II n'orent pas haubers, mes chascun ot s'espée A son senestre flanc, sous la chape afublée. Guion font espier en sa chambre pavée Qui est o la pucele et a sa foi donnée ; Se Damedieu n'en pense, la teste ara coupée.
Le jour va déclinant, s'est li soirs aprimés. Hervieu, le fix Machaire, fu moult joiant et liés Pour amour Floriant dont il cuide estre aidiez ; Mez par li fu li deuls et li cris enforchiés. Atant es le mesage qui ja est reperiés ; Il a dit à Hervieu : « Estez appareillez? « Venez ent ové moi , vostre ennemi gaitiez. »
éig— é$9 Gui de Nanteuil. 2\
Quant Tentent Floriant, onques ne fu si liés. Ens u brueil d'une haie s'est Hervieu embuschiés; D'autre part la cauchie en fu l'autre moitiés. Dex garisse Guion et la soe pitiés, Quer, se il ne se garde, il sera detrenchiés.
Le jour va déclinant , li soirs aprimez fu ; Gui demande congié, s'est de la chambre issu. Hue de Pierrelée n'i est mie arestu; Trois guisarmez ont prisez, s'issent des ars volu. Onques nel sot Guion, s'est seur eus embatu. Il le héent de mort, si ont espiez moulu ; Li niés le roi de France li est seure couru. Gui hauche la guisarme, qui fu fort et membru ; Parmi le gros du cuer fu Florient féru. Nel pot garir la coife ne le hauberc menu Que desic'ens es dens ne soit tout pourfendu. Hue de Pierrelée est entr'eus remanu ; Il l'ont tout detrenchié as brans d'achier moulu. Et Hue d'Agenois en a .1111. abatu, Avec Guion s'en tome dolent et irascu.
Vers la meison Hungier est li vallet venu; Il escrie « Nantueil ! » moult tost fu entendu. Il coururent as armez et as espiez agu. Et Hervieu tome en fuie dolent et irascu. Dex garisse Guion et la soe vertu !
Jamez ne sera Kalles son ami ne son dru.
Me[r]veilleuse aventure avint l'enfant Guion ; Ochirre le cuidierent li parent Guenelon, Mes Dex l'en a gari par son saintisme non. Tiebaut s'en est tourné, le sire d'Orion, Venus est au paies, si salua Kallon, Doucement l'en apele, si l'a mis à reison :
21 GUIDENaNTEUIL. 660-691
« Sire, drois emperere, confet duel de baron î
« Gui a mort Floriant qui tenoit Avalon ,
« MonpelHer et Saint Gifle, Valence et Avignon. »
Quant l'entent l'emperere, si fronchi le guernon;
Par desor une coûte pourpointe d'auqueton
S'assist li emperere, sa main à son menton :
Par mautalent en jure le corps saint Syméon
Que, s'il puet Guion prendre, n'istra mes de prison.
Ogier en apela entre lui et Naymon.
« SlRE drois empererez, dist Naymez li sénés, « Chertez, n'en ferez point, se mon conseil créés; k Ja ne savez vous pas pourquoi est mort getés.
— Naymes, dist l'emperere, onques mes n'en parlés. « Floriant iert preudom et sagez et membrez ;
« Garnier ochist son père, ains n'en fu acordés.
« Maintez hontes m'a feites li richez parentés :
« Girars de Roussillon me guerroia assés ;
« Renaut le fix Aymon et Doon le barbés ,
« Ichil me desconflrent desous Nantueil es prés;
a Ja n'en amerai .1. à jour de mon aés,
« Mez tant li donrai trieves que li plet soit fines.
— Sire, che dist li dus, si corn vous quémandez. y> Il mande le vallet qui est au roy mettez
Qu'il viengne tost au roy et très bien apensés. Quant l'entent li vallés, à poi n'est forsenés; A Saint Pol va li enfes et ses richez barnés, Là veilla toute nuit li riches adoubés. Et Tiebaut d'Orion avala les degrés , Et vint as traïtours, ses a reconfortés. « Sire, che dist Hervieu , dont n'est li rois ires ? » Et respont li traîtres : « Mar fe demanderés. »
Dist Tiebaut d'Orion: « Ne leiroi ne vous die