‹ Aye d'Avignon; chanson de gesteChapitre 7 sur 17 · SOMMAIRE · texte numérisé non relu

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i armer, fils de Doon, fut élevé par Chartei magne et par la reine, dont il était chéri, Ce fut un jeune homme preux et sage , et accompli de tous points. Aussi le roi,, quand il allait au bois, n'avait-il garde de le laisser: Garnier lui portait son arc ou lui tenait l'étrier. Charlemagne allait-il en rivière, il emmenait Garnier pour porter son autour ou son faucon. Voulait-il dormir 7 Garnier assistait à son coucher et lui chantait des chansons pour le divertir : nul mieux que lui ne mettait les gens en gaieté. Quand vint le temps où le damoiseau fut en âge de porter les armes , le bon roi l'arma lui-même et lui donna l'office le plus relevé de sa cour : il fit de lui son sénéchal et son gonfalonier. Garnier ne s'oublia pas : il se prit à chevaucher, suivi de maint baron, contre les ennemis du roi qu'il voulait abattre et écraser. Preux, sage et libéral , il fit parler de lui plus que personne. Il y avait à la cour un duc appelé Bérenger, qui était fils de Ganelon; lui et Garnier furent d'abord compagnons ; mais une femme alluma entre eux une telle guerre que plus de mille chevaliers en moururent et plus de cent églises. en furent brûlées. C'est le sujet de la chanson que l'on \a entendre. P. i-2.

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Charlemagne était de retour d'une expédition contre Witikind. Il avait vaincu les Saxons, mais non sans perdre beaucoup de ses hommes. Le duc d'Avignon, Antoine, était mort dans cette guerre, ne laissant qu'une fille, la belle Aye , pour hériter de son fief. Elle était nièce du roi, qui la mandaàLaon, où il tenait sa cour. La fille du duc Antoine s'y rendit accompagnée de trois cents chevaliers en armes. Elle était montée ce jour-là sur un mulet de couleur fauve richement enharnaché; jamais chrétienne ne fut plus gracieuse. A son arrivée, le roi la fitasseoirprès de lui en déplorant amèrement la mort du duc. ce Laissez là les regrets, lui dit un de ses barons; ils n'ont jamais sauvé personne de la mort, et mariez votre nièce sans plus attendre à un prince, à un duc ou à un comte qui soit capable de gouverner sa terre. » A ces mots, Charles regarde autour de lui, aperçoit Garnier et lui dit : a Avancez, ami. Depuis le jour que je vous armai chevalier, vous avez pour moi livré de grandes batailles; vous êtes sorti vainqueur de rudes joutes et vous avez confondu les plus redoutables de mes ennemis; je vous aurais donné un fief s'il m'en était échu un ; je veux du moins aujourd'hui accroître le vôtre de quatre mille écus : prenez ma nièce Aye, la fille du duc Antoine. » Garnier, transporté de joie , se jette aux pieds de Charles, et reçoit de lui la main de la jeune dame. P. 2-4.

En ce moment, le duc Bérenger jouait aux échecs avec Bernard de Riviers. Il voit accourir son neveu Amauguin, suivi de Sanson, de Renard et de Gontier. ce Par ma foi, sire, lui dit Amauguin, vous voici loin de l'espoir dont vous vous flattiez, et votre mésaventure n'est guère honorable pour nous : du fief d'Avignon vous n'en aurez pas grand comme la main ; et

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avec Valence vous avez perdu la belle Aye , car le roi vient de la donner à Garnier, fils de Doon. — Que dites-vous là, beau neveu ? répond Bérenger en riant, il n'y a en France si hardi chevalier qui ose la prendre, moi vivant, sans craindre de sentir sur sa tête le poids de mon épée. — Songez donc à votre défi ! » reprend Amauguin. A ces mots, Bérenger renverse les échecs , se lève et s'en va trouver le roi de France, a Puissant empereur, lui dit-il, je viens vous demander une grâce : c'est le fief d'Avignon et la belle Aye, qui m'a été promise par son père. — Ce ne fut point en ma présence, reprit Charles, et je n'en ai rien su : maintenant, il est trop tard. » Bérenger, le cœur navré, fend la foule qui le sépare de Garnier: a Sire compagnon, lui dit-il, ne songez à prendre ni la femme ni la terre qui vous est donnée , car à compter de ce jour notre amitié sera rompue, et vous ne vivrez avec Aye ni un an ni six mois avant de sentir sur votre tête le poids démon épée. » A cette menace de mort le fils de Doon répond doucement : « Sur ma parole, vous avez bu hier d'un vin bien fort, ou vous avez beaucoup dormi pour avoir tant rêvé. Il n'y a que la foudre pour donner une mort aussi prompte que celle dont vous me menacez. Par les yeux de ma tête, je prendrai la femme que Ton m'offre, et malheur à moi si je ne l'osais. Voilà quatre ans entiers que vous êtes mon compagnon: je vous convie à mon repas de noces. — J'irai pour sûr! répond Bérenger. — Sire , dit Amauguin le brun à Garnier, vous aurez à vous reprocher la mort de maint chevalier et de maint baron qui vit dans la joie: Aye est la femme de mon oncle ; elle lui a été donnée ; le fils de Doon le sait bien pour l'avoir vu et entendu , et si nous ne l'obtenons, c'est un outrage que nous ferons payer cher. — Mal-

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heur à qui assista à cette promesse, répond Garnier. Il n'est chevalier en France, s'il me la veut prouver par les armes, dont je n'accepte le défi et que je ne réduise au silence en une heure de combat. » Aye parla à son tour, et de façon que tous l'entendirent : « Sire duc Bérenger, dit-elle, vous avez trop attendu. Etiez-vous mort , que vous voici ressuscité ? On perd à tant tarder, et Ton n'a que ce qu'on mérite. Ne chassez plus le cerf que vous avez lancé; Garnier de Nanteuil l'a atteint , et puisque un tel ami m'est donné , je n'en aurai point d'autre. » Et chacun de dire parle palais : « On ne vit jamais telle pucelle; qui l'aura pour femme ne sera onques maté.»

Pendant ce débat, voici venir au palais Auboin et Milon, deux fils de Pinabel, deux neveux de Ganeion. Ils menacent aussi Garnier de mort s'il ose accepter Aye et le fief d'Avignon. « Nous savons bien, disent-ils, que le roi vous en a fait présent, mais c'est qu'il vous redoute plus que l'alouette le faucon. Vous êtes de ia race des quatre fils Aymon et du larron Maugis, de cette race qui, chassée de France , vint plus tard ravager le pays, et d'Orléans à Laon ne laissa pas une maison. » Garnier, à son tour, reproche à Auboîn et à Milon la mort de Beuve d'Aigremont, son oncle. Tant s'allume la querelle qu' Auboin et Garnier en viennent aux mains. Charlemagne leur ordonne de se séparer; il fait jeter en prison Auboin et Milon, et emmène sa nièce pour la faire épouser le jour même à Garnier. P. 4-6.

Mariage de Garnier et d'Aye. — Riche costume de la mariée. — Jalousie des ennemis de Garnier. — Plaintes amères de Bérenger. « Tant que nous vous servons, dit-il à Charlemagne, vous nous faites de belles promesses , et quand nous venons à demander,

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vous nous manquez de parole. Je ne sais qui a détourné de nous votre amitié ; mais nous n'avons plus que faire en France dès l'instant que vous nous haïssez. Mieux vaut vivre pauvrement dans un autre pays que richement dans celui-ci, mais avec honte et ignominie. — Bérenger , répond le roi, c'est trop vous lamenter. Ne songez plus à ce débat d'Aye : c'est une cause jugée. Mais Garnier a deux sœurs : prenez la plus belle. Vous aurez Nanteuil grandement restauré, et de ce chef un fief de mille chevaliers. — Par la Vierge dont Dieu naquit, s'écria Bérenger, jamais mon lignage ne s'unira à celui de Garnier tant que ne sera pas dissipé le deuil qui m'est entré au cœur, tant que Milon et Auboin ne seront pas hors de prison. Assez d outrages ainsi ; la mesure est comble. Ce fut pour son malheur que Garnier vit Aye et se fit agréer d'elle. Si cette conquête ne peut maintenant lui être ravie, il va avoir du moins un autre compte à rendre, et il faudra qu'il se défende bien pour n'être point convaincu de trahison ; vous, alors, sire, vous n'êtes plus digne d'être roi si vous ne le faites pendre. »

A ces mots, Amauguin le brun prend la parole : « Moi et mon frère que voici, dit-il à l'empereur, nous sommes fils d'Alori et neveux de Haguenon ; pour Milon et Auboin, ils sontfils, il est vrai, de Pinabel le blond, qui fut mis à mort avec Ganelon; mais le forfait de leur père les rend-ils coupables? Vous ne savez, puissant roi, où je veux en venir : écoutez, A Verberie, sur un perron de marbre, Garnier ici présent, nous parla ainsi : « Seigneurs chevaliers, nous ditil, il nous faut prendre un parti. Le roi est plein de félonie et de trahison , de méchanceté , de ruse et de fourberie ; il nous laisse bien peu de terre à tenir. Pour moi, je suis prêt à le tuer, si vous y donnez les

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mains (i), soit au bois, soit en rivière, là où nous pourrons. Lui mort, qu'avons-nous à craindre ? Il ne laisse qu'un fils que nous savons -tous débonnaire , et qui sera trop heureux si nous daignons le servir. A ces paroles nous répondîmes: «Non, certes. Nous aimons mieux tout endurer que de tuer le roi. Mais si nous y avions consenti, je prends à témoin Auboin et Milon que Charles eût été mis à mort. » P. 6-9.

Le roi veut entendre les témoins invoqués : il les fait tirer de la prison et amener devant lui. C'est Auboin qui parle le prefmier. Il aurait eu par écrit sous les yeux les paroles d'Amauguin qu'il ne les aurait pas reproduites plus fidèlement. Si son témoignage est contesté, dit-il, il est prêt à accepter le combat. — ce Vil traitre, s'écrie Garnier, je te forcerai bien à te rétracter, s'il plaît à Dieu et s'il me prête vie. » — Le combat est décidé; le roi reçoit les gages des deux adversaires. — Aye en éprouve une douleur inexprimable. Bérenger la voit pâlir d'effroi et lui dit : « Duchesse d'Avignon, il vous en faut bien rabattre. Vous souvientil de votre raillerie de l'autre jour? Je chassais le cerf que Garnier avait pris, disiez-vous. Si Dieu m'accorde la mort de votre ami , vous allez retomber entre mes mains, vous et votre duché, et j'userai de mon droit tout à Taise et à loisir. — Tais-toi, félon, répond la duchesse ; j'aimerais mieux être nonne ou n'avoir jamais d'époux que de me voir alliée à la famille d'Alori. »

Sur ces entrefaites arrive au palais Girart de Riviers,

1 . D'après la leçon du fragment de Bruxelles : s'an siez compagnon (si vous vous y associez). Le manuscrit de Paris porte : voîant .M. compaignon, ce qui n'est qu'un remplissage.

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sire de Huy,deNamur,deDinant et d'Erezée(i). Par sa mère, fille de Doon de Nanteuil, il était neveu de Garnier. Il va s'asseoir près de lui : « Beau neveu Girart, lui dit Garnier après lui avoir donné l'accolade, comme vous vous êtes fait attendre! Il doit nous être bien cher ce roi qui daigne unir son lignage au nôtre; mais c'est un honneur que les fils de Ganelon me font payer. Ils m'accusent de trahison : demain il y aura bataille, les gages en sont donnés. — Oncle, dit Girart, je combattrai de grand cœur pour vous. — Non, beau neveu, même au prix d'un muid d'or. Je dois combattre en personne , c'est chose décidée. — Hélas! dit Girart, j'ai trop tardé. Ah! barons de France , que vous avez vite oublié le grand deuil de la mort de Roland ! Les traîtres sont en-' core à la cour quand ils devraient être pendus depuis plus de sept ans! Mais demain, avant le soir, ils seront montrés au doigt. » — Fière réponse d'Amauguin. — Echange de reproches entre Bérenger et Garnier. — Charlemagne met fin à leurs récriminations : le combat , dit-il , décidera entre eux. — La cour se rend de Laon à Soissons , où la belle Aye avec la reine Blanchefleur va implorer l'assistance de saint Gervais. P. 9-1 1.

Préparatifs du combat. — Messe solennelle. — Offrandes de Garnier et d'Aye. — Serments des deux adversaires. — Ils s'arment et sont mis aux prises. — Leur combat à cheval. — Le cheval d'Auboin est tué d'un coup de lance. — Combat à pied. — Sentiments des assistants. — Anxiété d'Aye et de Girart de

1. Le texte porte Ruisê (p. 10). C'est sans doute Ertzlt, à neuf ou dix lieues au sud de Liège. En ce cas , les quatre lieux désignés dans le texte formeraient les quatre angles d'un carré.

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Riviers. — Après de terribles coups donnés et reçus, Auboin blesse Garnier à la tête; il le somme de lui rendre son épée et de s'avouer vaincu. — Garnier répond à Auboin par un coup d'épée qui lui enlève une oreille. — La lutte n'en continue pas moins; mais Tépée d'Auboin lui échappe, Garnier s'en saisit. — A cette vue, deux parents d'Auboin, deux fils de Macaire, à ce que dit l'histoire, accourent avec trente des leurs. C'en était fait de Garnier, si les gardes du camp, au nombre de plus de cent, tous hommes de Charlemagne, ne s'étaient jetés rapidement au-devant d'eux En un instant les traîtres sont mis à mort ou faits prisonniers. P. 11-21.

Cependant Auboin s'est saisi d'une massue pendue à l'arçon de sa selle; il en assène au fils de Doon un tel coup sur la tête qu'il lui fait fléchir un genou en terre; mais Garnier se redresse aussitôt, et, avec l'épée même de son adversaire, lui abat le poing dont il tient la massue. — Auboin tombe et s'évanouit. Revenu à lui, il demande merci, et se déclare prêt à confesser sa trahison. — Charlemagne vient en recevoir l'aveu, suivi du duc Naymes et des barons de France. — « Si j'ai accusé Garnier, dit Auboin, c'est que j'espérais le tuer dans ce combat, et donner Aye d'Avignon à mon frère Milon, à qui elle fut promise; mais, sachez-le bien, mon frère est innocent; il n'est point entré dans mon projet. Ce que j'ai fait, je l'ai entrepris par les conseils d'Aquart , d'Hondrion et de ceux que vous venez de jeter en prison avec eux. C'est à eux que je dois d'avoir perdu l'oreille et le poing. Soyez honni, empereur Charles, si vous ne les en punissez. Quant à moi, je m'avoue vaincu sans espérer pour cela ni pardon ni rémission. J'irai en enfer, je m'y attends. J'y retrouverai mon oncle Ga-

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nelon, Pinaoel de Sorence et Gui mon parent ; nous serons là réunis bon nombre de la famille. Mais j'avais à cœur de disculper mon cher frère Milon , qui est sans reproche. Il n'y a de coupable que ceux qu'on vient d'emprisonner et moi. — Barons, dit Charlemagne, prenez-moi ce misérable , tirez ses complices de prison, et conduisez-les tous à Montfaucon. Par l'âme de mon père Pépin, je ne mangerai ni chair ni poisson avant qu'ils aient reçu le prix de leur crime. Quant à Milon, puisqu'il n'est point coupable, il est de droit et de raison que ce malheur ne lui soit jamais reproché. — A votre gré, sire, » répondent les pairs. P. 21-23.

Auboin et ses complices sont mis à mort. — Charlemagne reçoit de Milon un riche présent qui sera payé cher avant un mois , si Dieu n'en ordonne autrement. — Le roi fait mander Milon au palais, le fait asseoir près de lui, et lui dit en présence des barons :« Milon, vous êtes, je le sais, d'une famille princière, et vous pouvez réunir quinze mille vassaux en armes. Je sais aussi que vous êtes d'une grande loyauté et que vous n'avez trempé en rien dans le complot qui vient de causer la mort de maint vaillant chevalier. C'est de grand cœur que je vous en absous; vous avez été disculpé par tel que je ne veux pas nommer. Si un criminel paye le prix de son forfait, vous n'avez pas droit de vous en plaindre, et je défends à tous de vous en faire jamais un sujet de reproche; mais je vous ordonne comme roi, en même temps que je vous en prie, d'être désormais l'ami de Garnier de Nanteuil, qui m'est si cher. En retour, je vous fais mon conseiller avec le duc Naymes et vous promets la première femme que vous me demanderez, pourvu qu'elle n'ait point de mari. Allons, soyez amis

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vous etGarnier plus que vous ne l'étiez hier. — Sire, j'y consens, répond le traître. » — Les deux ennemis se donnèrent le baiser de paix en présence de l'empereur; mais ce fut une paix fourrée de trahison, comme le prouva plus tard le meurtre de Garnier. P. 23-2$. Au même moment arrive un messager au palais de Charlemagne ; il vient s'agenouiller devant lui et lui remet une lettre. Le roi en brise le sceau et la donne à lire à un de ses chapelains. ■ Sire, dit le chapelain, le roi Anséis de Cologne vous mande que les Sarrasins ravagent son pays (1). Il vous supplie, pour l'amour de Dieu, de venir à son aide, et vous rappelle que jadis vous le lui avez promis. — Par ma barbe grise, dit Charles, c'est la vérité. » Puiss'adressant au messager : « Va dire à ton maître qu'avant quinze jours je lui viendrai en aide avec soixante mille hommes. Garnier portera mon oriflamme, et Milon aussi viendra avec nous. — A votre volonté, sire , » répond le félon. — Charlemagne réunit son armée. — Avant le départ, Garnier dit à la duchesse : c Rendez-vous à Avignon. Vous serez accompagnée par Fouques, par Guinemer et par Girart de Riviers avec une escorte de trente chevaliers, et si c'est votre gré ils vous conduiront à Nanteuil. » — L'armée se met en marche, et Milon part avec le roi ; mais, auparavant, Amauguin et Sanson ont reçu de lui l'instruction secrète d'aller s'embusquer avec cinq cents des leurs sur la route où doit passer Aye d'Avignon, de se saisir d'elle et de mettre à mort son escorte. — Les traîtres le lui ont promis ; ils tiennent parole. — En-

1. C'est-à-dire l'Espagne, puisqu'à la page 39 de notre texte on voit Charlemagne revenir du siège de Tarragone. D'après la chanson d' Anséis de Carthagc, l'empereur avait donné l'Espagne à Anséis.

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tourée au milieu d'un bois par cinq cents hommes armés, Aye tombe entre leurs mains. Elle voit périr les chevaliers qui l'accompagnent, excepté Fouques, Guinemer et Girart. Amauguin veut les faire pendre; mais, moins cruel que lui, Sanson leur sauve la vie, et défend aussi la duchesse contre les violences de son compagnon.

Un écuyer de la suite d'Aye, quoique blessé d'un coup de lance, a réussi seul à prendre la fuite. Il arrive au fort château de Lorion, où il trouve Fouquerant et Renier, deux neveux de Garnier de Nanteuil. Il leur raconte le coup de main de Sanson et d'Amauguin, et les adjure de venir en aide à la duchesse en l'absence de leur oncle, qui est parti avecCharlemagne. Fouquerant et Renier montent à cheval, et, suivis de quatre mille hommes, vont se poster au bois de Lorion pour attendre les traîtres qui doivent y passer. Mieux vaut, dit-on, ami en voie que denier en courroie. P. 25-28.

Ils ne tardent pas à les voir venir et se précipitent sur eux. — Aye, qui ne connaît point ses défenseurs, profite de la mêlée pour mettre pied à terre, et, se dépouillant de son manteau d'hermine, elle prend la uite par un sentier au bout duquel coule une rivière assez large pour qu'on ne puisse la traverser qu'en bateau. La duchesse se jette à l'eau, si grande est sa crainte du déshonneur, et elle fait tant qu'elle parvient à l'autre rive. Là, au milieu d'une contrée déserte et sauvage, elle aperçoit une pauvre abbaye où vivait recluse la marquise Aldegonde en compagnie de quinze autres dames. Elle y court chercher un asile et y trouve un accueil d'autant meilleur qu'Aldegonde reconnaît en elle une fille de son frère, Antoine d'Avignon. « Demeurez avec nous, lui dit la recluse; je

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ferai connaître votre malheur à Anséis et à Doon, à Renier et à Fouquerant, à Achart de Mesines et à Thibaut de Châlon. Ils sont tous mes cousins et ne me feront point défaut. Que le Seigneur soit pour eux sans miséricorde s'ils n'abattent l'orgueil des parents de Ganelon ! » P. 28-29.

Pendant que ce refuge s'ouvre pour Aye, la mêlée continue au bois de Lorion. Fouques, Guinemer et Girart de Riviers sont dégagés des liens qui les étreignent par les hommes de Fouquerant et de Renier, auxquels ils se font connaître. A peine libre, Girard monte à cheval, et, la lance au poing, se précipite sur Sanson, qui le premier s'offre à lui. Sanson est renversé, entouré et fait prisonnier avant de pouvoir se relever. « Avignon ! s'écrie Girart, Avignon ! chevaliers, y Sanson l'a reconnu et lui dit: « Est-ce donc a récompense que j'ai méritée hier en sauvant votre été ? Jamais votre lignage n'a pu aimer le mien. » — La défaite des traîtres est complète. « Sire oncle, s'écrie Amauguin, où es-tu ? Il ne nous reste plus que quatorze chevaliers. C'est toi qui nous as conduits ici: à toi maintenant de nous en tirer. « P. 29-32,

Sanson est désarmé. Il baise les mains de Renier, de Fouquerant, de Girart de Riviers, et leur demande avec effroi : « Qu'allez-vous faire de moi, vaillants chevaliers? Si je tombe aux mains du roi Charles, je suis perdu. — Nous n'en savons rien, répondent-ils; le roi disposera de vous à son gré. » — La nuit est venue ; les vainqueurs la passent sur l'herbe verdoyante. Le lendemain, grand bruit et grande joie au réveil ; mais où est la duchesse? Nul n'en sait rien dire, si ce n'est qu'on a retrouvé sa mule et son manteau. L'inquiétude de tous est extrême; ils montent à cheval et se mettent en quête de la dame. Ils rencontrent quatre hom-

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mes du pays qui revenaient de la pêche, et les interrogent: '< Barons, répondent les pêcheurs, de femme chrétienne, nous n'en avons point vu ; mais à cette rivière que vous apercevez viennent souvent des fées prendre leurs ébats; hier soir, nous en vîmes une, et belle et avenante, qui se mit à l'eau, passa la rivière sous nos yeux, sans bateau, et s'en alla à cette grande chapelle là-bas. Nous ne l'avons pas revue depuis. — C/est-elle, sûrement, » s'écrient les chevaliers, et, à ces mots, ils piquent leurs chevaux et se dirigent vers la chapelle.

Leur joie fut grande en retrouvant Aye. Elle, inquiète de l'issue de la lutte, en demande des nouvelles à Girart. « Dame, lui répond-il, c'est ici une grande guerre qui commence, Sanson est prisonnier ; il craint pour sa vie. — Vous vous êtes conduit en preux, dit Aye; quand Garnier l'apprendra, combien il vous en saura gré! Girart, ajoute la duchesse, je n'ai point de haine pour Sanson : il vous a sauvé la vie et à moi l'honneur. Il l'aura fait en pure perte, si je ne lui en tiens compte. Toutefois, il demeurera prisonnier jusqu'au retour de mon seigneur. Je le ferai bien garder d'ici-là, puis je prierai Charles de Saint Denis de ne le point mettre à mort, et s'il exige une rançon, je lui en donnerai une de cent livres. Garnier y consentira ou je cesserai d'être son amie.» — Aye prend congé de la marquise Aldegonde. De retour à Avignon, elle fait emprisonner Sanson et se croit désormais en sûreté ; mais de nouvelle épreuves l'attendent. Bérenger l'a suivie , il vient l'assiéger dans le palais de ses ancêtres et ravager son pays. P. 32-34

Siège d'Avignon. — Combats sous les murs de la ville. — Joutes de Bérenger contre Girart de Riviers, d'Amauguin contre Guinemer. — Amauguin tombe

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aux mains des défenseurs d'Avignon. II est conduit devant Aye, qui le fait jeter en prison. — La duchesse triomphe de cet avantage. Du haut des murs, elle répond, en raillant, à Bérenger qui lui reproche d'avoir allumé cette guerre par sa préférence pour Garnier : ce Vous prêchez bien, Bérenger ; il ne vous manque pour faire des sermons qu'une chape, une tonsure et un psautier. Pour moi, je vous ai bien logé Sanson et Amauguin,et dans un tel logis que l'année pourra bien se passer sans qu'ils voient leurs pieds. » P. 34-36.

Tout entier au désir de la vengeance, Bérenger abandonne le siège d'Avignon, mais pour le reprendre avec des renforts. Il lève son arrière-ban : il fait mander Milon l'Ardenois, Othon de Bavière et le vieux Haguenon, et, suivi de plus de vingt mille chevaliers, reparaît sous les murs de la ville. La veille même, la duchesse, qui ne s'attend point à ce retour, a congédié ses hommes. Elle dort, et pendant son sommeil un rêve sinistre vient l'agiter. Elle songe que Garnier est revenu d'Espagne ; elle le voit entrer dans sa chambre et court à lui une rose à la main ; mais Garnier la repousse et veut la frapper de son épée. De douleur et d'effroi elle s'éveille en sursaut, et entend résonner les clairons de l'armée de Bérenger. — Bientôt les échelles sont dressées, les portes sont enfoncées, la ville est envahie. — La duchesse, entourée seulement de quelques serviteurs, voit briser les portes de sa chambre, où Bérenger entre en vainqueur. « Aye, lui dit-il en la saisissant par la main , me voici arrivé à mon but. Pour en venir là mes yeux ont été souvent privés de sommeil, et mon corps est endolori par le poids de mes armes. Mais je le tiens, le cerf que j'ai tant couru. Rendez-moi Sanson et Amauguin, je le veux ; ils iront me chercher assez de chevaliers pour

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faire le désespoir de Garnier de Nanteuil. — Bérenger, répond la duchesse, tu récolteras ce que tu sèmes. Charlemagne abattra ton orgueil comme il fit celui de Guimar, à qui il enleva Marteuil. (i) » P. 36-38.

Bérenger n'ose demeurer en possession d'Avignon, tant il redoute Charlemagne. Il se contente de piller la ville, d'où il emporte un immense butin. Il délivre Sanson et Amauguin et emmène la duchesse captive au château de Grellemont. — Il la ferait entrer aussitôt dans sa couche s'il n'en était empêché par ses neveux. « Tenez-la prisonnière, lui disent-ils, et continuez la guerre. Si vous réussissez à tuer Garnier, vous demanderez merci à Charlemagne et vous obtiendrez de lui sa nièce et le fief d'Avignon. » Pour assurer l'effet de ce conseil, ils lui font jurer de ne point parler sans témoins à la duchesse. — Bérenger se croit sûr maintenant de posséder Aye et de ravir à Garnier le fief d'Avignon, mais il sera mis fièrement à la raison. Des messagers sont partis d'Avignon pour l'Espagne, où Charlemagne est en guerre contre les Sarrasins.

Avant d'avoir dépassé Narbonne, les messagers ren-

1. Allusion à un poème aujourd'hui perdu, dont le héros était sans doute le même personnage que celui nui fiaure dans la chronique de Philippe Mouskes :

Estourmis mil en i mena Dont oncqes nus n'en retorna; Guimars .v. cens à bons obiers Preudomes, vaillans et apiers.

Et ailleurs :

Guimars i vint tous aficiés,

Vipcc traite vaitferir

./. paien p?.r moult grand air. Etc.

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contrent l'empereur qui revient en France. Il a défait les païens au siège de Tarragone , et en a tué plus de cinquante mille ; il a détrôné l'émir de Cordoue et a donné sa couronne au comte de Barcelone. Les messagers lui apprennent le malheur de sa nièce et l'affront qu'elle a reçu. Il eût fallu voir Garnier, en ce moment, se défaire lui-même, se tordre les mains, s'arracher les cheveux ! Charles appelle à lui les princes, les ducs et les comtes de Bavière et d'Allemagne, de Bourgogne, de France et du Hurepoix. « Barons leur dit-il, si vous ne m'aidez à confondre les deux fils deGanelon, à qui j'ai donné Grellemont, et qui ne m'en aiment pas davantage, par saint Pierre, vous ne me reverrez jama;s porter couronne à Saint-Denis. Il faut que je tire vengeance de cette douleur qui me remplit le cœur. — Chevauche, puissant roi, répond l'un des barons. Voici tes hommes réunis autour de toi. Quelle est donc la terre dont tu ne pourrais te rendre maître ? Réduisons en cendres cités et châteaux, et venge ainsi ton baron de l'affront fait à sa femme. — Ah Dieu ! dit l'empereur, qu'il fait bon entendre de telles paroles. » — Bientôt résonnent à la fois plus de vingt mille clairons. Bérenger n'aura pas été longtemps près d'Aye ; il va se sentir en péril de mort, s'il ne se défend bien. P. 38-40.

Les Français viennent camper dans les plaines de Landemore devant le château de Grellemont. — Forte position du château. — Sortie de Bérenger, de Sanson, d'Amauguin et du vieil Haguenon, suivis de trois mille chevaliers.— Ils poussent jusqu'au camp, et du premier choc abattent sur la place quatre cents des assiégeants. — Plus de trente mille hommes sortent des logis pour les repousser. Garnier est à leur tête. Le premier qu'il rencontre est Anséis, fils de Hague-

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non et cousin de Eérenger. Il lui passe sa lance au travers du corps et s'écrie quatre fois : « Avignon ! chevaliers. Ils payeront cher la douleur de ma femme ! » — Haguenon a vu tomber son fils ; il veut le venger, et succombe, à son tour, à côté de lui. Atterrés par cette perte, les défenseurs de Grellemont n'essaient pas de lutter plus longtemps ; ils rentrent dans la place, poursuivis par les Français, qui avancent leurs tentes à une portée d'arbalète. Charlemagne fait dresser des mangonneaux et des pierriers qui ruinent les murailles et les maisons. — La duchesse paraît aux créneaux et encourage les assiégeants. P. 4C-42.

A la vue du danger qui le menace, Bérenger fait faire à l'empereur des propositions de paix. Il offre de rendre Aye, si Charles consent à lui pardonner et à le laisser vider sa querelle avec Garnier. L'empereur répond, en jurant par saint Gilles de Provence, que, s'il tient Bérenger et les siens, il les fera tous pendre. Plus effrayé encore, Bérenger mande ses neveux et les principaux de ses chevaliers pourtenir conseil avec jux. La fuite leur paraît le seul moyen de salut, a J'ai vu ici dans le port, dit l'un d'eux, un solide navire et qui tient bien la mer. Il arriva hier avec une riche cargaison Achetons-le et passons en Perse ou en Afrique, à Babylone, en Barbarie ou en Espagne. Là, dame Aye pourra être à vous, chose impossible en terre chrétienne. » — L'avis est adopté d'une commune voix, le navire acheté avec son équipage et muni de vivres pour un an. Bérenger s'y embarque avec les siens, emmenant la duchesse, pour laquelle il abandonne son fief. — Ce fut une grande surprise à Grellemont quand on y sut ce départ. Charlemagne fut mandé ; on lui ouvrit les portes, on lui rendit le châ-

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tcau. Il fit don à Garnier de Grellemont et de La Roche. P. 42-44.

Cependant Aye est en mer et s'abandonne à la douleur. Gamion le courtois la reconforte en lui chantant un lai qu'il accompagne de sa rote. Le navire fait force voiles , poussé par un bon vent. II arrive bientôt à Aigremore, une cité des îles de Majorque. Le roi du pays a nom Ganor; c'est le cousin germain de l'émir d'Afrique. II est tout jeune encore et n'a point de femme. En ce moment il est assis, entouré de ses barons, dans un beau jardin , sous les murs de l'antique cité, et prend plaisir à voir s'escrimer l'un contre l'autre deux captifs français : Hernaut de Gironde et Garin d'Anséune, qui sont tombés entre ses mains, et qui, chaque jour, luttent ainsi devant lui. Un païen vient lui annoncer l'arrivée du navire qui porte, dit-il , quelque puissant seigneur, amiral ou roi, et une belle dame, comtesse, duchesse ou reine. — « Bonne aubaine pour moi qui n'ai point de femme, » dit en riant Ganor. Il en tressaille de joie et court au port avec ses barons. Il aperçoit Aye, s'émerveille de sa beauté et veut savoir d'où elle vient, elle et ses compagnons. — « De France, répond Bérenger. Nous y avons eu de tels démêlés à la cour de Charlemagne que de nos jours nous ne pouvions espérer en voir la fin. Nous avons entendu parler , beau sire, du roi Ganor. On nous a dit que jamais meilleur chevalier ne porta écu ni lance. S'il y consent , nous nous engagerons pour un an à son service, afin de l'aider à défendre sa terre et à conquérir celle d'autrui, -^ Vous avez pris le bon chemin , dit Ganor, en venant ici, et ne songerez jamais à retourner en France, Mais dites-moi , quelle est cette dame si belle? Peut-être une cousine, une parente à

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vous ? Si cependant vous me la voulez vendre pour de l'or fin, je l'épouserai et en ferai ma compagne. — Ce ne sera pas de sitôt, répond Bérenger : ce n'est pas la coutume en notre pays de France qu'un bon chrétien vende sa femme. — Mais, par Mahomet, dit Ganor, c'est la coutume ici que tout ce qui arrive dans le port , un beau cheval comme une femme, appartienne au roi , si c'est son plaisir, et toutefois, je vous le répète, en l'achetant à prix d'or. — Plutôt la mort, répond Bérenger. — Ami, lui dit Ganor, prétends-tu donc me faire tort et me tiens-tu pour un sot? A aucun prix je ne laisserai d'user du droit qu'ont eu mes ancêtres. » — Bérenger tenait en main son épée au pommeau d'or; il en pensa frapper Ganor; mais il n'atteignit qu'un païen qui était près du roi , et de sa lame d'acier lui trancha la tête. Dans le même temps, un autre Sarrasin est frappe à mort par Amauguin le brun. — Ganor s'enfuit; les Français reprennent la mer, mais bientôt Ganor les fait poursuivre par plus de cent galères. Assaillis de toute part comme le sanglier par les chiens quand il est blessé à mort, ils sont pris et ramenés au port. Il eût fallu entendre alors les lamentations de la duchesse : « Sainte Marie, s'écrie-t-elle, à l'aide! Ah! traître Bérenger, que Dieu te maudisse ! Pourquoi m'as-tu arrachée à ma douce compagnie, à ma douce France, où j'ai été si tendrement élevée ? Tu vas trouver ici la mort, et moi la honte. » Et Ganor, qui savait parler roman, lui répond : « Soyez sans crainte , belle sœur, douce amie. Que Mahomet vous soit en aide! Si vous me voulez croire, je vous prendrai pour compagne, car je n'ai point de femme. « En même temps il donne l'ordre d'épargner les prisonniers et de met-

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tre en sûreté tout ce que renferme leur navire. P. 44-47.

On fait monter la duchesse sur un mulet de Syrie , on l'emmène dans la cité, on la conduit à la mosquée où est écrite la loi de Tervagant. Là se rendent en foule les Sarrasins , la tète penchée sur la poitrine. « Ah Dieu ! s'écrie la belle, en quelles mains suis-je tombée! Que maudite soit pareille compagnie! » — Au même instant voici venir Alfamion l'Arménien, un païen qui ne cesse de courir le monde. Il a été à Rome, en Pouille, en Sicile et jusqu'en France, où il a assisté à mainte assemblée. Il reconnaît les barons français et sourit. Ganor s'en aperçoit et lui dit : « Tu connais donc ces hommes ? Qui sont-ils? - Par Mahomet, beau sire, répond Alfamion, ce sont les meilleurs barons de France. Voici la belle Aye , la dame d'Avignon, la nièce de l'empereur Charles. Je l'ai vue lorsqu'elle épousa Garnier, fils de Doon. Voilà Bérenger et Sanson, deux fils de ce Ganelon dont la trahison causa la mort des douze pairs et la défaite de Charlemagne. L'Espagne est leur obligée et leur doit reconnaissance : hâtez-vous donc de les faire délivrer. » Ganor ordonne qu'on les amène devant lui et leur parle ainsi : « Barons , n'êtes-vous point frères? avouez-le moi: vous chercheriez vainement à me le cacher, car je sais que Ganelon f > votre père; dites moi aussi pourquoi le roi Charles vous a bannis de France. Et cette dame, d'où vientelle? où l'avez-vous trouvée? comment est-elle ici, séparée de son seigneur? l'avez-vous enlevée de vive force? » — C'est Aye elle-même qui répond au roi, et, les larmes aux yeux, lui raconte son infortune : a Beau sire, ajoute-t-e!!e, faites-moi bien garder et

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que je demeure ici en sûreté, car on ne manquera pas de venir me redemander à vous lorsqu'on saura que je suis en vos mains. Ma rançon vous sera richement payée de l'or le plus fin de France, et plus de quatorze fois mon poids. Mais dès à présent, beau sire, si yous faisiez dresser des fourches là haut sur cette montagne , et si vous y faisiez pendre Bérenger et son frère, vous seriez assuré de mon amitié. — Dame, répond Ganor, nous n'en ferons rien. II ne serait ni juste ni beau que nous les fissions mettre à mort, car ils sont les fils de ce Ganelon dont la trahison causa la mort des douze pairs et la défaite de Charlemagne. Je les enverrai au roi Marsile, sous la conduite de Maingot et de Baratron, et vous pouvez croire qu'il leur fera un beau présent. Il mettra toutes ses cités à leur disposition et ne retiendra de leurs richesses que Iabelle Aye(i). Vous aurez un an de répit jusqu'à mon retour de la Mecque, puis je vous prendrai pour femme selon la loi païenne. — Puisse le Seigneur ne jamais t'accorder cette joie ! » dit tout bas la duchesse. P. 47-50.

i. Il semble que ce passage du texte ait besoin d'être modifié pour donner un sens plus conforme aux circonstances du récit. Ce n'est pas le fils de Marsile qui retiendra la belle Aye ; c'est Ganor lui-même qui la retient pour en faire sa compagne. On pourrait peut-être , en substituant retendra[ï] à retendra, lire ainsi les paroles de Ganor :

Je les envoierai au roi Marcillion,

Mon conduit avec eus , Maingot et Baratron.

Je vos plevi ma foi il lorfera gent don ,

De totes ses cités les metra à bandon.

Ja de tôt lor avoir ne retendra[i] mangon,

Fors solement Ayen, etc.

Il faudrait comprendre, en ce cas : « Quant à moi, je ne retiendrai rien de ce qu'ils ont, excepté Aye. »

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Départ de Màingot et de Baratron, qui conduisent Bérenger et son frère au roi Marsile. — Leur arrivée à Morinde. — Situation de cette ville, où réside le roi sarrasin. — Sur la place, au-devant de son palais, croissent quatre lauriers. Ce fut là que Ganelon prépara la mortelle trahison qui fit tomber les douze pairs sous le glaive. Dieu fit en ce lieu un grand miracle en faveur de Charlemagne : les lauriers ne portèrent depuis lors ni feuilles ni boutons, quoique leur tige demeurât verte. — « Qui sont ces chevaliers ? » demande le roi en voyant arriver Bérenger et Sanson. Bérenger, qui savait la langue des Sarrasins, lui répond: « Sire, nous sommes de France et du plus haut lignage ; nous sommes fils du comte Ganelon, qui fut l'ami de votre père. Banni injustement par Charlemagne, je suis tombé entre les mains du roi Ganor, qui m'envoie à vous. Je suis prêt à porter votre enseigne sur le champ de bataille contre quiconque vous ferait tort, et, si je ne fais mourir de douloureuse mort tout chrétien qui aborderait à votre port, que je ne reçoive jamais de vous la valeur d'un anneau d'or. » — A ces mots le roi lui passe les bras autour du cou et lui dit : « Par Mahomet ! vous serez des nôtres. Bérenger, bel ami, que vous avez sagement fait d'abandonner la France pour venir à moi ! Je ferai de vous un puissant roi et vous donnerai tant du mien, si vous le voulez accepter, que lorsque Charles le saura, lui et ses Français, il n'est pas un d'eux qui ne s'en émerveille. Je vous fais don de Monsecret et de la terre de mon oncle. Vous aurez là une grande seigneurie, et je vous accorde pour femme ma sœur Plomboie. » Bérenger l'entend et tombe à ses pieds. Le misérable ! comme il renie sa loi en prena pour femme une Sarrasine ! « Puissant roi, dit-

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puisque je demeure avec toi, fais-moi justice de Ganor, Sire, tu ne sais pas quel trésor il m'a ravi I Une femme d'une beauté sans pareille. Redemande-la à Ganor. Si tu la peux obtenir, et si Dieu permettait que tu en eusses un héritier, tu aurais droit par là à la couronne de France, car Charles n'a point d'enfant qui en soit digne : il n'a qu'un seul fils qui ne voit ni n'entend. » Le roi consent avec joie à la demande de Bérenger: il dépêche deux messagers à Ganor pour le sommer de lui rendre Aye. P. $0-52.

Arrivée des messagers à Aigremore. — Leur entrevue avec Ganor. — En vain le menacent-ils d'une guerre aussi terrible que celle qu'alluma la belle Hélène; Ganor leur répond par un refus dédaigneux. « Amis, leur dit-il, je ne fais pas plus de cas des fils de Marsile que d'une châtaigne. Le Mont Joux sera une plaine et la mer deviendra terre avant que je leur rende Aye, dont je veux faire ma compagne. » Puis il regarde Aye, la voit fraîche comme une fleur et tremblant de tous ses membres de peur d'être livrée par le Sarrasin. « Sois sans crainte, gentille sœur, lui dit-il, tant que je pourrai réunir vingt ou trente chevaliers je ne te rendrai jamais à personne; je t'emmènerais plutôt au royaume d'Otrante, ou je passerais la mer pour aller en France et pour toi j'embrasserais la foi chrétienne. » — Les messagers s'en retournent sans oser prendre congé de Ganor Ils rapportent sa fière réponse aux fils de Marsile et la guerre commence aussitôt. P. 52-54.

Pendant que Ganor se défend en baron contre les ennemis qui ont envahi sa terre, la belle Aye est enfermée dans une tour merveilleuse, la tour d'Aufalerne. Là elle n'entend ni messe, ni matines, ni vêpres, ni sermon ; elle ne sait rien du monde, elle ignore Aye d'Avignon. 4

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quand tombent les fêtes. Trois reines s'empressent à la servir, qui lui enseignent la loi de Mahomet. Par sa vertu, par sa sagesse, elle se fait louer de tous, et demeure inviolablement fidèle à Garnier, fils de Doon.

Le souvenir de la belle Aye n'est pas moins cher à Garnier. Un jour de Saint-Michel, comme il revient de courre le cerf en nombreuse compagnie, il va se reposer à l'écart sous l'ombre d'un verger. Là, il se fait dire une chanson qui lui rappelle Aye. Il pâlit, et l'on eût pu faire une grande lieue à pied avant qu'il prononçât une parole, lorsque passe près de lui un pèlerin à longue barbe, l'écharpe au cou, et tenant une palme à la main. Garnier l'appelle, le fait asseoir près de lui et lui demande d'où il vient. Le pèlerin répond qu'il est allé prier à Saint-Jacques, mais qu'il est tombé aux mains des païens. lia été vendu, dit-il, à un roi qui n'aurait point son pareil s'il était chrétien. Il a vu là deux chevaliers de France, captifs comme lui : Garin d'Anséune et Hernaut de Gironde ; il y a vu aussi une noble dame, la plus belle du monde, qu'on appelait Aye. ce Le roi , ajoute-t-il, soutient en ce moment une guerre terrible contre les deux fils de Marsile et contre le duc Bérenger ; il m'a rendu la liberté en me faisant jurer de venir en France lui chercher des gens de guerre à sa solde. Qui voudrait y aller y pourrait gagner beaucoup. » A ces mots, le duc se jette au cou du pèlerin et l'embrasse plus de sept fois en souvenir d'Aye. « Dis-tu vrai, ami ? Dieu t'ait en sa garde ! Es-tu bien venu en France chercher des gens de guerre pour secourir la dame que tu as vue ? Elle est ma femme ; Bérenger me l'a enlevée. Dieu, faites que j'en aie vengeance, et si je vis, je l'aurai à la pointe de ma lance ! — Oui,

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dit le pèlerin, sur ma foi, c'est pour secourir la dame que je viens ici chercher des gens de guerre. Le roi ne l'abandonnera pas, dût-il y perdre la vie : jamais femme ne mit au monde un tel Sarrasin. — Ami, reprend Garnier, me puis-je fier à toi ? me conduiraistu prèsd'Aye, au royaume de Ganor, le noble baron ? J'emmènerais avec moi dix compagnons seulement. Nous servirons le roi et lui livrerons nos ennemis sans lui rien demander pour prix de ce service. Mais tu me jureras de ne me point faire connaître au roi Ganor ni moi ni les miens. » — Le pèlerin y consent, et Garnier s'apprête à partir. — Noms des chevaliers qui l'accompagnent. — Ils font raser leur barbe et leurs cheveux de façon à se rendre méconnaissables. — Leur embarquement. Description du navire qui doit les porter à Aigremore. — Leur arrivée en vue de la tour d'Aufalerne. « Baron, dit le pèlerin à Garnier, vois-tu cette grande et belle tour qui semble toucher le ciel ? C'est là qu'est renfermée dame Aye. — Quelle joie si nous l'en pouvions tirer, s'écrie un des compagnons de Garnier ! » — Le pèlerin, dépêché auprès du roi pour lui annoncer l'arrivée des chevaliers, le trouve dans un sombre courroux. Ce jour-là même Ganor avait combattu contre les païens : son sénéchal avait eu la tête tranchée, et lui-même, atteint de deux coups de lance, faisait panser ses blessures, lorsqu'il voit arriver le pèlerin. «Sire, dit le pèlerin après s'être agenouillé devant le lit du roi, me voici revenu de France, d'où je vous ai ramené des gens de guerre tels qu'on n'en trouverait nulle part. Ils vous serviront pendant un an, et s'ils ne vous livrent vos ennemis morts ou captifs, vous n'aurez point à leur tenir compte de leur service. » Grande est la joie de Ganor à cette nouvelle. « Mais, dit-il

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au pèlerin, les connais-tu, ami, ces hommes qui sur ta parole ont quitté leur pays pour venir ici? — Oui, certes, beau sire, répond le pèlerin. Ce ne sont ni rois, ni princes, ni ducs, mais de hardis vavasseurs, des gens de guerre éprouvés qui viennent mettre leur courage à votre solde. » P. 55-60.

Ganor envoie son maître sénéchal pour recevoir les chevaliers français qui débarquent avec leurs chevaux. — D'une des fenêtres de sa tour Aye les aperçoit et s'écrie : « Voilà des armures qui ont été faites dans mon pays! — Qu'avez-vous, belle sœur? » lui dit une de ses gouvernantes; et la duchesse lui demande à son tour : « Sais-tu expliquer les songes ? Cette nuit j'ai eu une terrible vision durant mon sommeil. J'étais sur une montagne, le roi Ganor à mes pieds, couché sur l'herbe, et je tenais sa tête entre mes mains, lorsque deux aigles fondirent sur nous, comme pour nous arracher les yeux à tous deux. Mais un faucon survint, qui arrivait du côté de mon pays, et avec lui un lion d'une blancheur sans pareille. Le faucon se rua sur les aigles et ne lâcha point prise qu'il ne les eût abattus à terre, où le lion les mit en pièces. — Dame, s'écrie la païenne, c'est une grande joie qui vous est promise : un secours vous est arrivé, et, si le roi le savait, il en pourrait être marri. » P. 60-6 1 .

Cependant les Français reçoivent bon accueil du roi et des siens. Ils demeurent longtemps sans combattre. Un jour le duc Garnier, en revenant de la chasse avec deux de ses compagnons , passe sous la tour où est enfermée la belle Aye. Accoudée sur sa fenêtre, la duchesse les aperçoit et s'écrie : « Guerriers de France, parlez-moi un peu, car moi aussi je suis française. Ditesmoi des nouvelles de ma douce patrie. Pour Dieu,

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Charles, notre empereur, vit-il toujours ? » Garnier l'entend et lève la tête. Elle le reconnaît et lui dit : « Ah ! noble baron , comme vous m'avez oubliée ! Quelles peines j'ai endurées pour l'amour de vous , exilée et captive sur la terre étrangère ! » A ces mots, elle prend son anneau d'alliance orné de trois pierres précieuses, dont l'une, qui venait du paradis terrestre, avait été douée par Dieu d'une telle vertu qu'elle était comme féée. La femme qui la portait ne pouvait, contre son gré perdre sa virginité. Aye jette l'anneau à son époux, qui le reconnaît , et désormais la duchesse ne sera plus en souci de sa délivrance. — Cependant les fils de Marsile, à la tête d'une troupe d'élite, ont quitté leur camp, et viennent un matin, au lever du soleil, pousser leur cri de guerre sous les murs d'Aigremore. Ganor, guéri de ses blessures, mande auprès de lui les Français: « Barons, leur dit-il, armez-vous, et nous ferons des sorties le matin à l'aube du jour et le soir à la clarté de la lune. Je ne me priserais pas un gant si je ne pouvais soutenir la lutte à vos côtés. Je sais me servir del'écu, n'en 'doutez pas, et si je suis désarçonné, qu'importe? Pourvu que je puisse combattre à l'épée , je ne pense pas trouver mon maître. Deux prisonniers français qui sont tombés dans mes mains l'an dernier m'en ont assez appris pour que je n'aie plus de leçons à demander à personne. — Faites-nous les donc voir, sire, dit un des compagnons de Garnier. » — Ganor donne l'ordre qu'on les amène, et les barons reconnaissent avec joie Garin d'Anséune et Hernaut de Gironde. Garnier va au-devant d'eux et leur dit : « Ne nous nommez point, vaillants chevaliers ; nous sommes à la solde du roi Ganor; nous allons lui demander votre délivrance. » — Ils la demandent en effet, Pob-

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tiennent, font armer Garin et Hernaut et se renforcent ainsi de deux nouveaux compagnons. P. 61-64. — Ils entendent les fils de Marsile, qui les appellent à grands cris en frappant de leur lance contre les portes de la ville. Les voilà qui piquent leurs chevaux et qui vont montrer le courage du faucon. — Les Sarrasins tombent sous leurs coups , la terre en est jonchée : il n'en échappe pas cent. « Aux armes! barons, s'écrie l'un de ces fugitifs en rentrant au camp. Je puis vous dire des nouvelles de Ganor : il a à son service des guerriers français qui nous ont mis en tel état que, sur mille chevaliers, il ne nous en reste pas trente. » Aces mots, Bérenger, Sanson et Amauguin courent au combat. Ils sont bientôt en face de Garnier et de ses compagnons, qu'ils ne reconnaissent pas. — Grande est la joie de Garnier quand il aperçoit son rival. Il fond sur lui, traverse d'un coup terrible l'écu et le haubert de Bérenger, lui plonge dans le corps le fer de sa lance avec le gonfanon, lui déchire les entrailles, lui brise l'échiné en deux parts et le renverse sans vie sur le sable, en lui disant à demi voix : « Ce fut pour ton malheur que tu vis la nièce du roi Charles , et c'était ici , loin de la France, que tu en devais être puni! » — Sânson a vu mourir Bérenger, dont le destrier s'enfuit : « Frère, s'écrie -t-il , qui vous a tué me laisse en grand deuil : tant que je vivrai, je ne connaîtrai plus la joie I » A ces mots, il brandit sa lance, court sur Garnier, qu'il n'atteint point, et tombe aux mains de ses ennemis, qui le font prisonnier. Bérart et Amauguin ne tardent pas à le suivre dans la même prison. — La bataille continue et se termine à l'avantage de Ganor. P. 64-68.

Les barons français lui demandent leur congé : ils

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ont achevé leur tâche. Mais Ganor les retient; il les prie de rester pour garder sa terre pendant qu'il ira en pèlerinage à la Mecque. C'est un devoir qu'il n'a pas encore rempli et dont il veut s'acquitter sans plus tarder. « A mon retour, dit -il, je prendrai, comme de raison, pour femme celle qui a été cause de cette guerre ; vous recevrez de moi de quoi vous enrichir tous, et si je vous rappelle, vous reviendrez volontiers. » — Ganor part, en effet, avec une suite nombreuse, et laisse la garde de sa terre au fils de Doon. P. 68-69.

Il y avait trois ans que la duchesse était captive, lorsqu'une nuit de la Saint-Jean (fête que les païens célèbrent plus religieusement que nous), elle voit entrer dans sa tour les douze compagnons. « Noble fils de baron, dit-elle à Garnier, que de peines je vous ai coûtées ! Puisse le Seigneur Dieu vous en récompenser î » Puis elle le couvre de baisers. « C'est assez de caresses, dit l'un des barons; les nuits sont courtes, et si les païens nous aperçoivent, nous sommes perdus!» — Le trésor du roi était entre leurs mains; mais le noble Garnier n'en prendrait pas la valeur d'un bouton : il ne veut que sa femme. — Deux de ses preux compagnons pénètrent dans la prison où sont renfermés Amauguin, Bérart et Sanson, les délivrent et les font embarquer sur le navire qui doit les emporter tous. — Ils partent et arrivent à Grellemont le onzième jour. — Le bruit se répand bientôt dans le pays que Ganor est de retour avec Aye d'Avignon, et de toute part on accourt pour leur faire fête. Les évêques et les clercs accueillent avec grande joie le fils de Doon, qui, non content de pardonner à Amauguin et à Sanson , leur accorde ses deux sœurs et rend à Pun La Roche , à

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l'autre Grellemont {i). — Aye et Garnïer ne tardèrent point à retourner à Avignon, où ils se reposèrent volontiers des peines qu'ils avaient endurées. Dieu Uur donna un héritier qui eut nom Gui. Ce fut Gui le sauvage, qui eut guerre avec Charlemagne. P. 69-71.

( Ici le trouvère prévient ses auditeurs que la chanson nest point finie, et que qui nen entendrait pas plus long perdrait la plus belle part du récit.)

Ganor en revenant de la Mecque apprend qu'il a été dupe des Français. « Garnier de Nanteuil , lui dit un messager envoyé à sa rencontre , n'était venu se mettre à votre solde que pour reprendre sa femme. Il Fa tirée de la tour et l'a emmenée ainsi que tous vos prisonniers. » — Douleur de Ganor à cette nouvelle.— De retour à Aigremore, il reste plus d'un an sans se baigner et sans changer de vêtements, laissant croître ses cheveux et sa barbe. Il était beau, cependant; son teint était clair comme l'or le plus pur. Large des épaules, mince de la ceinture, il avait le corps bien fait, les mains belles et blanches et le cou gros.

Il forme le projet de partir pour la France avec un de ses interprètes, qui était bon compagnon , et part en effet comme pour aller accomplir une pénitence. Arrivé au port le plus voisin , il fait marché pour son passage et pour celui de sa suite avec le patron du navire le Saint- Clément. C'étaient de riches marins de

Gênes et de Pise qui montaient ce navire et faisaient

1 . Les deux fiefs qu'il avait reçus lui-même de Charlemagne après la fuite de Bérenger. Voyez ci-dessus, p. xuv.

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le commerce des épices et des plantes médicinales, qu'ils allaient acheter dans toutes les contrées païennes. « D'où êtes-vous , beau sire ? demande à Ganor le patron de la nef. — De Saint-Denis en France, et je suis le frère du riche Gaifier. — Si Dieu me prête vie, répond ie marin , et si je n'ai point vent contraire, dans quinze jours vous pourrez être à Saint- Denis. Il y a une foire franche à Avignon . Le duc Garnier, fils de Doon, l'y a établie en y ramenant sa femme, qu'il a si vaillamment reconquise et tirée de la tour d'Aufalerne. C'est là que se rend mon navire avec quatre mille autres. » P. 71-73. — Belle occasion pour Ganor. Il s'embarque, et au bout de dix jours il est à Avignon. — Il admire le pays et regrette de n'y être point venu avec une flotte pour en faire la conquête. — Il entre dans la ville, s'arrête sous un arbre devant ie perron du palais , et ne tarde pas à voir la duchesse qui revient de vêpres. « Dieu vous garde, lui dit- il; on ne vit jamais si belle dame! » Puis il lui demande l'hospitalité. Aye le regarde, et peu s'en faut qu'elle le reconnaisse : « Frère, lui dit-elle, je t'ai vu quelque part, mais je ne saurais dire où. — C'est à Laon, Madame, répond Ganor. j'y ai vu faire vos noces, et quand la cour se sépara vous fûtes la cause d'une grande guerre. — Êtesvous donc de Laon ? reprend Aye. — Non, Madame, je suis né en Vermandois. — Et à quelle occasion faites-vous pénitence? — Madame, j'ai tué un de mes frères en un tournoi à Bouillon dans les Ardennes. Je reviens de Rome, en passant par Saint-Gilles de Provence, et me rends maintenant au Puy-Sainte- Marie, et de là à Saint-Martin de Tours. — Il a le diable au corps, disent tout bas ses compagnons ! Si elle nous reconnaît c'en est fait de nous. » — Durant

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cet entretien, Ganor avait retiré le gant de sa main droite. Au petit doigt de cette main, qui était belle et effilée et blanche comme neige , brillait un anneau d'or orné d'une pierre précieuse d'une vertu singulière : qui la porte n'éprouve ni faim ni soif. La duchesse s'approche du pèlerin et lui tire l'anneau du doigt, en lui demandant : « Bel ami, n'en aurezvous point regret ? — Non, sur m'a foi, douce dame, répond Ganor; gardez l'anneau et le gant aussi. » Puis, comme il veut prendre congé de la duchesse, elle le prie de remettre son départ au lendemain matin , et le fait conduire à l'hôtel du prévôt Garin Bonnefoi, où était le jeune Gui, son fils.

Arrivé chez son hôte, qui demeurait près des murs de la ville, Ganor s'informe de lui où est le duc Garnier. — « Beau sire, répond le prévôt, il a conduit une grande armée à Nanteuil, dont il fait réparer les murs et les défenses. » — Ganor en éprouve grand déplaisir. Il avait avec lui deux félons Sarrasins : Baratron et Margot. Celui-ci était pourvu d'une racine dont on ne peut goûter sans tomber soudainement dans un profond sommeil. Il s'en sert à table pour endormir l'hôte et tous les convives. Les portes sont refermées sur eux, et Ganor s'enfuit avec ses compagnons, emportant le fils de la duchesse. P. 73-77.

Ils courent au port, où ils trouvent un marin qui apprêtait sa nef pour mettre à la voile. « Hâte-toi. l'ami, » lui dit le roi en lui donnant de l'or. Mais, avant de s'embarquer, Ganor avise sur le rivage un paysan qui labourait, « Tiens, l'ami, lui dit-il, prend cet or, va-t'en tout droit à Avignon, et dis de ma part à la duchesse que le pèlerin qui l'a si bien déçue est l'arabe Ganor, que j'emporte avec moi le petit Gui, son fils, qu'elle ne le reverra pas jusqu'à

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ce qu'il ait appris à parler ma langue, et que je lui laisse en gage mon anneau et mon gant. » — Une fois parti, Ganordit au patron de la barque : « Es-tu bien pourvu de vivres ? — Oui , répond le marin , j'en ai assez pour vous nourrir pendant un an. — De quel pays es-tu ? — Sire, du pays de Ganor, de celui qu tint en prison la duchesse Aye, comme le dit la chanson. — Hâte-toi donc , frère, car je suis ce roi que tu viens de nommer. Si Garnier m'a ravi la duchesse que je tenais prisonnière, j'ai bien pris ma revanche aujourd'hui en lui ravissant à mon tour le petit Gui, son fils. » A ces mots, il soulève un manteau et lui montre l'enfant, qui pleure et veut, dit-il, retourner à la maison, car sa mère aura du chagrin s'il tarde tant. Ganor le console avec un émerillon(i). P. 77-78.

Au même moment , la duchesse endormie dans son palais est éveillée en sursaut par un songe terrible. Elle voit sa ville en flammes; elle voit son fils jeté par deux ours dans la guçule d'un lion ; elle voit un griffon qui saisit à la fois et le lion et l'enfant, et les emporte vers la tour d'Aufalerne. Dans sa frayeur elle se lève pour aller prier au moutier Saint-Simon, et envoie à l'hôtel du prévôt pour avoir des

i . Le moyen employé par Ganor nous paraît plus efficace pour consoler un enfant qui pleure que celui dont s'avisa en semblable ocurrence un moine de l'abbaye du Mont-Saint- Michel , lequel cependant ne laissa pas de réussir, comme l'atteste une charte du cartulaire de cette abbaye. Cette charte de Tan 1050 se termine ainsi : « Ibi rei geste testes affuerunt : Mainus de Castro Felicense, Adelaïdis uxorejus, Juthalis puer,filius eorum, qui, vagiens adductus interamplexus matris, ab Hernaldo monacho duodecim denariis pacificatus quievit.» (D. Morice, Mémoires pour servir de preuves à l'histoire de Bretagne, \. I, p. 398,)

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nouvelles de Gui. — Elle apprend bientôt avec effroi qu'elle a perdu son fils, et que c'est Ganor qui le lui a enlevé.

Arrivée de Ganor à Aigremore. — Il prend grand soin de l'enfant, qui croît et embellit. — Education du jeune Gui. — Il devient sénéchal de Ganor. — Lorsqu'il a atteint l'âge de la chevalerie, il est armé par le roi. P. 78-79.

Garnier, cependant, est desservi auprès de Charlemagne par ses deux beaux-frères Sanson et Amauguin, par leurs cousins germains Milon et Auboin, et par un de leurs proches parents, Othon l'Allemand. Un jour de Pâques que l'empereur tenait sa cour à Saint-Denis en France, Sanson et Amauguin, profitant de l'absence du duc, se plaignirent de lui en ces termes : « Sire, faites-nous justice de Garnier fils de Doon, qui a tué notre frère Bérenger. Il nous a donné ses sœurs, mais en nous frustrant de la moitié du fief de Nanteuil, et voici que maintenant il en répare les défenses sans votre aveu. Il ne marche jamais seul. C'est par crainte de vous^ire, que nous n'osons porter la main sur lui ; mais, par saint Pierre, ajoutent-ils, si nous en trouvons l'occasion, nous ne lui laisserons pas la tête sur les épaules. — Qu'avezvous dit, race d'enfer ? répond Charlemagne, son fief ne sera-t-il point à vous si son fils ne revient pas ? — Qu'importe ? dit Amaugin, je me soucie aussi peu de ses fiefs que de lui. — Sire, dit le comte Alerant, souvenez-vous de la prise de Nanteuil. Doon vaincu alla se réfugier en Pouille ; par malheur à sa mort il laissa trois enfants. La reine Blanchefleur en prit soin , mais ce fut à vous surtout que Garnier devint cher, et ce fut par vous qu'il fut armé chevalier. Vous lui donnâtes, sans l'avis de personne,

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le fief d'Antoine, qui vous venait servir à la tète de quinze mille hommes, tandis que Garnier s'acquitte de son service avec quatre ou cinq des siens. Le château de Nanteuil , sire, est à la porte des domaines royaux, sur les confins de trois pays : l'Allemagne, la Lorraine et la France. Garnier vient d'en réparer les défenses sans votre aveu, et bien qu'il y restât encore assez de murailles. Quiconque aura Nanteuil ne sera jamais sans ressources : aussi le duc s'est-il vanté que votre fils Louis s'en apercevrait. » — Othon l'Allemand et Milon PArdenois tiennent à peu près le même langage : « Si nous savions, sire, ajoutentils, ne vous point causer de déplaisir, nous vous le livrerions d'ici à un mois. » — Ils font tant que l'empereur leur abandonne Garnier. P. 79-82.

Le duc avait deux neveux : Guichart et Alori, nés du mariage de ses sœurs avec Sanson et Amauguin, et qui étaient au service de Charlemagne. Quand ils apprennent que le projet est formé de détruire Nanteuil et de livrer Garnier, ils viennent devant l'empereur pour défendre leur oncle. « Garnier est votre homme lige, lui disent-ils, et vous a bien servi. Vous lui avez permis de refaire les murailles de Nanteuil. C'était son aleu ; il vous l'a donné pour le reprendre en fief, et voici que vous l'abandonnez à tous ses ennemis. Si jamais il vous sert, puisse Dieu ne lui venir jamais en aide 1 » L'empereur ne fait que rire de ces paroles d'Alori : « Tu permettras bien, lui dit-il, que Garnier soit mis à mort? — Non certes! » répond Alori, puis il prend congé du roi, et quitte la cour avec son frère. Le proverbe dit vrai : Neveu venge mieux que fils, P. 82-83.

Guichart et Alori courent informer leur oncle du danger qui le menace. Ils le trouvent avec la belle

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Aye à Nanteuil, où plus de deux mille maçons font retentir la ville du bruit de leurs marteaux. — Sentiments de Garnier à la nouvelle du complot formé contre lui. — Aye compte sur le trésor rapporté d'Aufalerne pour soudoyer des gens de guerre et défaire les traîtres.

L'ennemi est bientôt aux portes de Nanteuil. Pendant que chacun court aux armes, Aye se met en prières et demande à Dieu le salut de son époux. — Sortie de Garnier à la tête de mille chevaliers. Dans cette première rencontre, où Dieu fait pour lui des miracles, le duc renverse tous ceux qu'il atteint et capture plus de cent prisonniers. — Guichart et Alorî combattent à côté de leur oncle et en face de leurs pères, dont ils bravent les injures et les menaces. — Garin d'Anséune et Hernaut de Gironde viennent, à la tête de vingt-cinq mille hommes, porter secours au duc Garnier. — Sanson et Amauguin s'élancent vers eux, et, vaincus tous deux, tombent aux mains du duc. — La nuit survient et met fin au combat. Les royaux disent entre eux: « Le bon lot est pour Garnier: il emmène mille chevaux dont le pire se vendrait cent marcs à Pavie, et, comme dit le vilain : Mieux vaut un tiens que deux tu V auras. » P. 83-88.

Rentré à Nantueil, Garnier fait livrer à son chartrier Sanson et Amauguin. Les deux prisonniers sont en butte aux railleries de leurs fils, ce Par ma foi, père, dit Guichart, mieux vous eût valu demeurer dans votre fief de Grellemont que défaire la guerre à mon oncle Garnier. Là du moins vous auriez pu vous distraire à voir passer les navires, tandis qu'ici il s'écoulera bien un mois sans que vous puissiez apercevoir vos pieds. — Ah Dieu ! ajoute Alori, voici qui est plus triste encore, c'est que Garnier veut les en-

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voyer en Espagne au roi Ganor pouries échanger contre son fils! — Il ne l'oserait pas pour tout l'or du monde, répondent Sanson et Amauguin. Taisez-vous, misérables ! Si Charles vous peut prendre , vous serez mis en pièces. » — Garnier les entend, et, n'étaient leurs fils , dans sa colère il leur trencherait la tête. En ce moment surviennent les femmes des deux traîtres , les sœurs du duc Garnier. Elles lui redemandent leurs époux. Garnier refuse de les rendre. Aye, à son tour, implore leur délivrance. Garnier forme alors le projet de les conduire en France et de les rendre à l'empereur pour rentrer en grâce auprès de lui. Il fait décharger de leurs chaînes Sanson et Amauguin , mande ses barons et se met en route avec une suite nombreuse. — Arrivé en Bourgogne, il est arrêté par une triste nouvelle : il apprend d'un messager que Milon l'Ardenois et Othon de Vaurin ont emporté de vive force sa cité d'Auberive , ont fait ses bourgeois prisonniers et s'en vont chargés d'un riche butin, oc Ils passeront par ici, ajoute le messager. — Si je les laisse aller sans bataille, dit Garnier à ses barons, c'est ma perte et ma honte. » Sanson et Amauguin s'offrent à aller au-devant d'eux. Ils les combattront, disent-ils, et ne reviendront qu'avec leurs écus percés et leurs gonfanons déchirés. Guichart et Alori s'étonnent de ce dévouement de leurs pères : ils soupçonnent quelque trahison. Mais Sanson et Amauguin ne laissent pas de se bien montrer et d'engager la lutte avec la bande de Milon. — Bataille entre les deux troupes.— Celle de Garnier a l'avantage. Milon prend la fuite. Garnier le poursuit. Il va l'atteindre, lorsqu'assailli lui-même, en flanc, par deux de ses ennemis, il est blessé et désarçonné. P. 88-95.

Dès lors s'arrête la poursuite. Autour du duc ac-

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courent tous les siens, Guichart et Alori, Sanson et Amauguin , ses deux sœurs, la duchesse. Aye tombe évanouie sur son époux. Revenue à elle, elle se lamente et se désespère : « Ah ! Dieu, s'écrie-t-elle, recevez mon âme, car je voudrais mourir! » — On couche le duc sur l'herbe fraîche, à l'ombre d'un arbre ; on le désarme doucement. Il se ranime et demande : « Où sont mes deux neveux, Guichart et Alori ? — Sire, nous voici, répondent-ils. — C'est vous qui aurez ma terre, reprend Garnier, si mon fils ne revient point. — Et la mienne aussi , ajoute la duchesse. — Vaillants chevaliers, dit Garnier, portezmoi près du fils de Pépin; je veux lui parler avant ma mort. » Les barons s'empressent de lui obéir : ils font une litière, y placent le duc et l'emportent ainsi en France, à Saint-Denis. — Le jour de leur arrivée on installait un nouvel abbé. L'empereur assistait à la cérémonie avec les barons du pays. Comme l'abbé chantait la messe, voici venir en pleurs les vassaux de Garnier portant leur seigneur. Il déposent la litière devant la croix. Charlemagne accourt à eux et leur demande : « Barons , qu'avez-vous ? » Amauguin le lui apprend. « Garnier est blessé, ajoute-t-il, et n'a plus longtemps à vivre. » Le duc a entendu la voix de l'empereur ; il se redresse sur son séant et lui dit : « Sire, vous m'avez pris tout enfant et vous m'avez élevé ; vous m'avez armé chevalier quand vous l'avez jugé à propos , et m'avez donné votre nièce avec un grand fief; mais Dieu ne permet pas que je vive plus longtemps; je remets en vos mains et la femme et la terre. — Ah ! vaillant chevalier, lui répond Charles en pleurant, quelle douleur pour moi ! Aucun homme au monde ne me tiendra lieu de vous. » Le duc bat sa coulpe, s'incline vers le

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ciel et adresse ses adieux à l'assistance. Ses plaies sont ouvertes; il a tant perdu de sang qu'il rend l'âme. Dieu l'ait en sa garde! P. 95-98.

Quand le duc eut reçu la sépulture, Sanson et Amauguin quittèrent la cour. Aye demeure à Paris , et avec elle Guichart et Alori. Elle eût mieux fait de prendre congé, car, si grand que fût son malheur, il lui advint pis encore. Milon PArdenois promet à l'empereur tant d'or fin et d'argent et de chevaux de prix, qu'il se fait pardonner la mort de Garnier et obtient la terre du duc. — Un jour de Pentecôte, l'empereur venait d'entendre les vêpres et retournait à son palais, tenant par la main sa nièce Aye; il lui dit en riant: « Nièce, que pensez-vous faire? Laissez-là le deuil qui ne sert de rien, et prenez pour époux un seigneur de grande prouesse; prenez le duc Milon, vous ne sauriez mieux choisir. » Aye l'entend, lève la tête et lui répond : « Comment! Sire est-ce possible? J'aimerais mieux [Tendre le voile qu'oublier jamais celui qui m'alla rechercher si loin, et accepter pour époux ni Milon ni aucun des siens. — Sur ma tête, dit le roi, c'est pourtant ce que vous ferez. »

Milon vient à Paris, suivi de mille chevaliers. A force de présents il fait tant que l'empereur lui accorde Aye et le duché d'Avignon. Il n'y eut à la cour écuyer ni sergent, queux ni sénéchal, chambellan ni huissier, qui ne reçût de lui, chacun selon son rang, une belle récompense : ou une once d'or ou un bon hanap d'argent. Aussi tous, petits et grands, s'é = taient-ils employés pour qu'il obtînt la dame d'Avignon et sa terre. C'est une vérité , et on la trouve dans les livres, qu'il n'est pas un homme sur terre, s'il est riche, bon vivant et large dans ses dépenses Aye d'Avignon. c

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qui ne parvienne à être en faveur et en renom parmi les gens du monde. P. 98-99.

La duchesse n'ignore pas ce que chacun répète par le palais. Pressée par le roi et par la reine, elle échappe adroitement à leurs instances. « Sire, dit-elle au roi, je vous demande un répit d'un an; vous ne sauriez m'accorder moins. Après ce temps, mes barons recevront ma requête ; ma douleur et mon courroux seront dissipés, et alors, beau sire, j obéirai à vos ordres. » La demande semble juste à la reine, et Milon y donne son assentiment. Grande folie de sa part de ne point prendre Aye sans délai , car il ne l'aura jamais.

La duchesse quitte la cour, emmenant avec elle Guichart et Alori. Peu de temps après, sa terre fut ravagée par une bande de Sarrasins dont le roi Baudus était le chef. Ils brûlèrent les châteaux, pillèrent les bourgs et se rembarquèrent avec leur butin et une foule de prisonniers. Au nombre des captifs étaient Guichard et Alori. Ils furent pris ce jour-là comme ils chassaient à l'oiseau, a Ah! duchesse Aye, s'écrient-ils , tu ne nous reverras jamais ; nous ne pourrons plus te secourir!-» Et de son côté, la duchesse s'écrie aussi : « Ah! nobles damoiseaux, quels défenseurs j'ai perdus en vous ! Il ne me reste personne pour venger Garnier ! » — Ce sont les pères des deux prisonniers qui la consolent, malgré leur douleur. Ils lui font espérer qu'un jour Milon tombera sous leurs coups. « Mon Dieu ! dit la duchesse, viendra-t-il jamais ce jour où je serai vengée du traître ? » P. 99-101.

Après son incursion , Baudus a renvoyé ses hommes avec leur part de butin ; mais il a retenu pour lui les prisonniers, qu'il a répandus çà et là par

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tout son royaume pour labourer les terres. Il ne jouit pas longtemps du fruit de ses rapines. Tributaire du roi Ganor, il n'acquittait point son tribu. Ganor le lui fait réclamer par deux messagers, qui le menacent de la guerre et de la mort s'il ne se soumet avant un mois, « Allez dire à votre seigneur, répond Baudus, que le monde finira et que l'Antéchrist sera venu avant qu'il obtienne de moi service ni tribu. » Cette réponse rapportée à Ganor allume son courroux; il réunit une armée de cent mille hommes et surprend Baudus, qui n'en a que vingt mille à lui opposer. Dans cette extrémité, Baudus imagine d'appeler à son aide tous ses prisonniers. Il leur donne des armes, leur fait jurer de le défendre, et s'engage aussi par serment à les délivrer s'il est vainqueur. Guichart et Alori seront ses porte-enseignes. — Les deux armées en viennent aux mains. Grâce à la valeur des prisonniers Baudus a d'abord l'avantage. Lui-même ( car il était brave) a vaincu six rois dans cette journée, et Ganor est tombé en son pouvoir. La guerre semblait finie quand le fils de Garnier, quand Gui survient à la tête de trente mille païens. A son tour, Baudus est vaincu et fait prisonnier, Ganor est arraché aux mains de ses ennemis, et Gui vient lui livrer Baudus en le tenant par le nasal de son heaume. Ganor jure par ses dieux que Baudus ne se vantera jamais de Tavoir vaincu en bataille ; il lui fait couper la tête. P. i o i - i 05 .

Cependant les captifs qui ont si vaillamment combattu pour Baudus font encore retentir leurs cors et leurs clairons. Gui chevauche vers eux avec ses trente mille hommes et les enveloppe de façon à leur couper la retraite. Il leur annonce la mort de Baudus et leur promet la liberté s'ils veulent déposer les ar-

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mes. « Qui êtes-vous? lui demandent-ils, beau sire , qui nous faites cette promesse ? — Je suis sénéchal de Ganor et natif de France. » A ces mots , ils l'entourent et se disposent à entrer en pourparlers avec lui.

Alori et Guichart attirent les regards de Gui , qui leur demande : « Etes-vous frères pour vous ressembler si fort? — Nous sommes cousins germains, répond Alori, nés de deux frères et de deux sœurs, et neveux du duc Garnier de Nanteuil. Les païens nous ont pris cet été sous les murs d'Avignon , et nous sommes sortis de joie pour entrer en tristesse. Un grand malheur nous est arrivé en France : nous avons perdu notre .oncle, le duc Garnier. » Gui leur fait répéter la douloureuse nouvelle et tombe évanoui. Ganor accourt, le presse dans ses bras et le couvre de caresses : c Ah ! Gui, lui dit-il , quelle est ta douleur ? N'as-tu pas mon amitié? Toute l'armée veut que tu aies la royauté de Majorque, dont Baudus était si indigne ; je te couronnerai d'une riche couronne d'or, tu guideras mes hommes , tu commanderas mes armées, et moi je pourrai me livrer au repos, car jamais seigneur n'eut en sa terre meilleur vassal que toi. — Grâces vous en soient rendues, sire, lui répond Gui. Pendant qu'on croyait dans mon pays que vous m'aviez mis à mort, vous m'éleviez avec tendresse. Oui je serai votre fils, j'y consens avec joie! » — Guichart et Alori surviennent alors. Ganor apprend d'eux la nouvelle de la mort de Garnier, et il en éprouve un plaisir sans pareil. « Cesse de pleurer ton père , dit-il à Gui , tu vois cette grande armée que j'ai amenée ici; si elle était dissoute, on n'en réunirait jamais une pareille. Eh bien, si je mets à la Yoile avec cette année, si pour l'amour de

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toi je vais venger Garnier, me donneras-tu ta mère ? — Oui , certes , répond Gui , oui , vous serez mon père , j'y consens avec bonheur. » — Ganor et Gui échangent alors les serments des fiançailles. « Aux armes ! Sarrasins , s'écrie aussitôt Ganor ; je vous mènerai sous peu dans un pays où les chrétiens ont fait périr vos frères et vos neveux. » L'armée se hâte d'obéir, s'embarque et prend la mer. P. io$-io8.

Au bout de trois jours ils sont arrivés au port. Ganor, en débarquant, défend à ses hommes de rien piller dans le pays, qui sera à lui tout entier, penset-il. — Le matin, à leur réveil, Sanson et Amauguin entendent le tumulte de l'armée de Ganor; ils s'arment à la hâte et sortent d'Avignon pour savoir des nouvelles. De son côté, Ganor, assis devant sa tente, voit briller des heaumes au soleil. Il appelle Guichart . et Alori : « Qui peuvent être ces gens que je vois venir? leur demande-t-il. — Bon roi, ce sont nos pères, Sanson et Amauguin. — Allez donc à leur rencontre et amenez les moi. » — Entrevue et reconnaissance des pères et de leurs fils. — Guichart et Alori conduisent Sanson et Amauguin au camp de Ganor, où ils pressent dans leurs bras le fils de la duchesse, « Barons, leur demande Ganor, quand doit venir Milon pour épouser Aye? — Après la fête de la Pentecôte. — Ah! s'écrie Gui, il sera puni auparavant; sa tête tombera sous le tranchant de mon épée, et c'est Ganor qui aura ma mère : je la lui ai donnée. — Sur ma tête, dit Sanson, elle ne lui sera point refusée; mais il faut d'abord qu'il ait mis fin à la guerre contre Milon. — Seigneurs, dit Ganor, j'ai une prière à faire à Gui,- c'est de mander ici sa mère : je veux qu'elle me fasse connaître son cœur et sa pensée. — Comme il yous plaira, seigneur, ré-

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pond Gui, mais vous ne la pouvez perdre quand je vous l'ai donnée. J'aimerais mieux me laisser percer d'une épée que de voir le traître Milon, par qui mourut mon père, épouser madame Aye. » A ces mots, il monte à cheval, et, suivi de Guichart et d'Alori, de Sanson et d'Amauguin, il va trouver sa mère, qui ne le reconnaît pas, et demande d'abord à Sanson quelle est cette armée qui vient de débarquer. — « Dame, répond Sanson, vous le saurez avant l'heure de compiles; mais soyez sans crainte, cette armée ne vous veut aucun mal, elle vient au contraire à votre aide avec Gui, votre fils, et avec nos deux enfants, Guichart et Alori. — Dieu! s'écrie Aye, est-ce croyable? Mon fils est mort depuis longtemps, hélas! Que Dieu mette son âme en paradis. S'il n'était mort, il n'eût point manqué de revenir à moi. » — Gui l'entend et verse des larmes d'attendrissement. Aye le regarde avec attention et lui dit : « Jeune homme, par le fils de Marie, je vous adjure de me dire la vérité : avez-vous jamais été en ce pays ? — Ah! ma douce dame, s'écrie Sanson, c'est votre enfant ! ne le reconnaissez-vous pas ? Ganor l'a élevé , et aujourd'hui il vient avec plus de cent mille payens qui ont. passé la mer pour l'amour de votre fils, il vient vous porter secours contre le traître Milon et contre sa lignée. » — Jamais en sa vie la duchesse n'avait ressenti pareille joie ; elle se jette au cou de son fils et le couvre de baisers, et tous deux demeurent longtemps sans pouvoir mettre fin à cette étreinte. Après ce transport de tendresse, Gui dit à sa mère : « Madame, mon père est mort, je le sais, par la main des traîtres; je le vengerai, si Dieu me prête vie, de ceux qui ont ravagé votre terre ; je le vengerai avec le roi Ganor. Il vous tint jadis en

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son pouvoir dans la forte tour d'Aufalerne ; mais il ne vous traita jamais qu'avec honneur et courtoisie. Il a fait plus encore, puisqu'il m'a élevé près de lui quand il pouvait m'ôter la vie sans que j'eusse à espérer ni secours ni vengeance. Enfin, il m'a fait chevalier, m'a ceint Fépée fourbie , et aujourd'hui , Madame, pour l'amour de vous, il a traversé la mer avec plus de cent mille païens afin de vous défendre, vous et votre terre, contre Milon le maudit. C'est pourquoi, ma douce dame, je vous prie, si vous m'avez jamais aimé, de venir parler au roi et lui rendre grâce de sa courtoisie. » La duchesse y consent ; mais Gui voudrait encore, si Ganor tue Milon et livre ses compagnons au supplice, qu'il obtînt d'Aye le premier don qu'il lui demandera. La duchesse le promet, puis elle se revêt d'une riche parure et s'achemine vers le camp de Ganor. Le roi vient à sa rencontre, s'incline courtoisement et la salue en ces termes : ce Que le Dieu Jésus, en qui vous croyez, que les saints et les saintes à qui s'adressent vos prières, aient en leur garde dame Aye et ses amis ! — Sire , répond la duchesse , soyez le bienvenu en ce pays , vous et vos compagnons. Vous devez m'être cher, sire; vous avez épargné mon enfant quand sa vie était entre vos mains, vous l'avez aimé et élevé. Il n'est rien de si précieux que je ne sois prête à vous accorder en retour. » P. 108-1 1 5.

Aces mots Ganor ressent une joie sans pareille; mais il ne dit pas à la duchesse le motif qui l'a amené. Bientôt après, comme il va la faire asseoir à sa table, on lui apporte une nouvelle qui causera la mort de plus d'un chevalier, qui fera briser maintes lances, percer maint écu et ruiner bien des châteaux. Les parents de Ganelon se sont joints au traître Milon,

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ils ont réuni une armée de quarante mille hommes, et sont déjà en marche pour venir mettre à mort Aye et tous les siens, ce Par mon Dieu Mahomet, s'écrie Ganor, c'en est fait d'eux et nous n'en épargnerons aucun. Après dîner, il nous faut revêtir nos blancs hauberts. Une fois armés, nous séparerons nos gens. en deux troupes : la moitié ira s'embusquer dans un grand bois près d'ici, sous les ordres de Gui, qui portera mon gonfanon royal et laissera passer les traîtres avant de les attaquer. Pour moi, je les attendrai ici avec le reste de mon armée. Dame Aye retournera à son palais, d'où elle pourra voir la joute et décider qui en aura mérité le prix.» — Ces dispositions sont adoptées. Après le dîner , Aye prend congé de Ganor, qui ne vit jamais si belle dame en aucun pays et ne peut détacher d'elle ses regards ni sa pensée. a 0 Mahomet, s'écrie-t-il, dieu puissant, ô Margot, Apollon et Jupin, que votre divine miséricorde me la donne pour femme , et je ne demande pas d'autre paradis! » P. 1 1 $-1 19.

Gui de Nanteuil va dresser son embuscade. Un des siens fait le guet du haut du chêne le plus élevé de la forêt , et vers la première heure du jour, il crie : « Voici l'ennemi! » Milon, qui n'a soupçon de rien, continue sa marche , et moins de deux heures après il a dépassé la forêt Arrivé en plaine, il regarde du côté de la mer et aperçoit au rivage la flotte de Ganor. Il veut savoir à qui elle appartient et envoie un de ses espions pour s'en informer. L'espion revient bientôt et lui dit : «Sire Milon, une grande joie vous attend ; vous aurez dame Aye, car l'armée que vous voyez est au roi Ganor. Ce sont tous Sarrasins qu'il a amenés par mer et avec lesquels il se dispose à attaquer dame Aye et à ravager sa terre. Depuis

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ongtemps il a mis à mort son fils Gui. — Seigneurs, dit Milon à ses hommes, faites reposer vos chevaux et nous verrons ce que fera Ganor. S'il vous vient attaquer, vous vous défendrez, et s'il donne l'assaut à la ville , vous vous joindrez à lui jusqu'à ce qu'elle soit prise. » Comme il dit ces mots, voici Gui qui sort du bois avec trente mille hommes! Il fait entendre son cri de guerre : « Nanteuil ! » et, avant d'avoir rompu sa lance, il a désarçonné sept de ses ennemis, qui ne se relevèrent jamais. D'un autre côté Ganor commence aussi l'attaque, et une terrible bataille s'engage. Aye d'Avignon y assiste du haut de sa tour. Elle voit Ganor frapper mortellement de sa lance le fils de Pinabel. Elle le voit tirer i'épée et en percer plus d'un traître, ce Seigneur Dieu , s'écriet-elle, quel dommage que ce roi sarrasin qui donne de tels coups d'épée ne croie pas en Jésus et en la Vierge! Depuis la mort de Garnier je n'ai vu personne d'aussi vaillant; s'il délivre aujourd'hui ma terre, il aura bien mérité d'en être courtoisement récompensé. » P. 119-123.

La bataille continue. Gui aperçoit Milon dans la mêlée; il saisit la lance d'un de ses hommes, pique son destrier et s'écrie : « Milon, je vous défie au nom du Dieu de justice! Mal vous aura pris d'être venu guerroyer contre dame Aye et ravager mon domaine; voici la lance qui doit vous en punir et qui vengera à la fois ma mère et Garnier mon père. » — Milon accepte le défi ; mais il tombe mort au premier choc, a Nanteuil! » s'écrie Gui, frappez, francs chevaliers! Milon ne pourra plus guider vos ennemis. » Dès lors c'en est fait de l'armée de Milon : elle s'enfuit comme un troupeau de brebis. Une partie est taillée en pièces, le reste demande merci à genoux. Les vainqueurs, Aye d'Avignon, e*

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chargés d'un immense butin, prennent le chemin de la tour, d où la duchesse descend pour venir à leur rencontre. Elle les reçoit noblement et leur fait fête. Alors Ganor dit aux barons qui l'entourent : a Voici Gui et dame Aye qui m'ont promis hier qu'aussitôt après la mort de Milon et la défaite des siens le premier don que je demanderais me serait accordé. — Il est vrai, dit Aye ; demandez-le donc devant tous. — Madame, reprend Ganor, je ne veux rien que vous. Par Mahomet, je vous tiens pour amie et vous épouserai selon la loi païenne. — Sire, répond la duchesse, vous devez m'être cher, et puisque vous désirez m'épouser, je veux aussi vous demander un don. — Sur ma foi, dit Ganor, je vous l'accorde, quel qu'il soit et quoi qu'il me doive coûter. — C'est Dieu luimême qui vous fait parler, dit Aye. Si vous voulez que je vous aime d'un cœur loyal , je vous demande de devenir chrétien et de vous faire baptiser vous et les vôtres ; nous pourrons ainsi mettre d'accord nos deux dons. » A ces mots Ganor la presse dans ses bras , donne l'ordre à un évêque d'apprêter les fonts et va se dépouiller de ses vêtements. Sanson et Gui furent ses parrains ; mais ils lui laissèrent le nom de Ganor. Après quoi le roi fit embrasser la foi chrétienne à ses barons, et ceux qui n'y voulurent point consentir, il leur fit couper la tête. Le jour même il conduisit dame Aye à l'église et la prit pour épouse et pour compagne. Tous les jongleurs du pays accoururent en foule à leurs noces, qui furent les plus riches du monde. Le soir, après souper, lorsque Aye et Ganor se retirèrent, un évêque revêtu de sonétole vintbénirîeur lit. Cette nuit même Ganor engendra un fils qui reçut le nom d'Antoine, et qui aida plus tard son frère Gui contre les parents de Ganelon . Le lendemain, Ganor

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assiste au service divin et voit l'élévation du corps de Dieu. La foi chrétienne lui paraît douce; il commence à louer le Seigneur et à rejeter bien loin la loi de Mahomet. Il récompensa si bien les jongleurs que chacun n'eut qu'à se louer de lui ; puis il retourna dans son royaume, abandonnant à Gui tout ce qui avait appartenu à son père. — Maintenant commence l'histoire de Gui, fils d'Aye, et de sa lutte contre les parents de Ganelon. P. 123-127.

EGNEURS, or faites pes, que Diex vous puist aidier !

jS'orrez bone cha[n]ç,on qui moult fait à prisier,

Si comme Charlemaine fist alever Garnier, Et la franche roïne, qui moult le tenoitchier. L'enfant fu preus et sage; en li n'ot qu'enseignier. Quant li rois va en bois, ne le vot pas laissier : Ou il porte son arc ou il tient son estrier. Et quant va en rivière, o lui maine Garnier; Ou il porte l'ostor ou le faucon gruier. '>uant le roi veut dormir, Garniers est au couchier , Et dit chançons et sons por le roi solacier ; James n'orrez tel homme por gent esbanoier. Quant vint à ce termine qu'il pot armes baillier, Li bons rois l'adouba , ne volt plus delaier; De sa cort li donna le plus riche mestier : Il le fist seneschal et son gonfanonier. Celui n'oblia mie,ainz prist à chevauchier, Aye d'Avignon. i

Avec lui maint baron, car il veut sormarchien Les anemis le roi, confondre et abaissier. Moult estoit preus et sages et larges despensier; Desus tous autres hommes est li bruis de Garnier. En la cort ot .1. duc qui ot non Berengier; Cil fu fiz Ganelon, si corn j'oï noncier, Et furent compaignon entre lui et Garnier; Mes por une pucele murent tel encombrier Dont morurenjt as armes plus de .M, chevalier, Et .c. yglises arses , confondu li clochier; Desormès en orrés la chançon commencier.

Garniers le fiz Doon fu de moult grant valor; Pqr sa bonté Pamoient li grant et li menor. Aveq.ues lui avoit maint noble poignaor, Et maint vaillant guerrier et maint bon. vavasor. Por 1-e bon roi soufri grant peinne et nuit et jor, Maint chastel li rendi et mainte haute tor, Les anemis du roi fist venir à douçor, De lui les fist tenir corn de lor droit seignor. Moult Penama li rois por sa très grant valor, Et por itant le fist montepléer d'onour, Si corn porrez oïr à petit de démon

Charles li empereres, qui tant ot grans vertus, Fu venus de Sessone, où se fu combatus Encontre Guiteclin, les Sesnes ot vaincus; Mes Karles de ses hommes i ot assés perdus. Ocis i fu Antoine qui d'Avignon fu dus ; Sa farae en devint veve , por l'amitié dolut. Il n'orent c'une fille cuitoute Ponor fu. En France fu:R rois, qui fu viex et chenus ; A Laon tint sa cort, moult i ot •de ses drus. Dr a mandé sa nièce que elle viengne à lui,

$o-83 Aye d'Avignon. $

Si orra de s'onor et saura comment fu.

Aye vet à lacort, la fille Antoine au duc ,

A .IIIe. chevaliers le[s] blans haubers vestus ,

Et portent lor hernois et lances et escus ,

Et font ses chevaus traire à force et à vertu.

Et Aye chevaucha le jor .1. fauve mul :

La sanbue est à or tote d'un chier bofu ,

Et elle ot .1. bliaut d'orienne vestu ;

Ainz famé crestienne mais si gente ne fu.

La cort torna sor aus quant il furent venu ;

Li rois sa nièce apele, ne fu mie esperdu,

De joste [lui] l'assist, qui q'en fust irascus,

Puis a dit tel parole dont bien fu entendu :

« Antoines de Valence, dist Karles, tant marfus!

g Grand besoing en aurai , petit avez vescu.

— Tôt ce lessiez ester, dist Bertren de Léun; « Ja ne garra de mort ne chauf ne chevelu ;

« Mais mariez vo nièce et n'i atendez plus,

ce Si li donnez seignor ou conte , ou prince, ou duc

ce Qui maintiegne la terre à force et à vertu. »

Et Karles se regarde , vit Garnier jouste lui ,

Et dist li empereres : <e Venez avant, mon dru.

ce Puis que vos adoubai es landes de Valbrun,

ee M'avez fait grant bataille et fors estors vaincus,

ce Et de mes anemis les plus fors confondus ;

ee Je vos donnasse fié s'il me fust eschéu ,

ce Hui vos croistroi honor de .nnm. escus :

ce Tenez Aye ma nièce, la fille Antoine au duc.

— Vostre merci, biau sire », cil li a respondu; Tant encline le roi dusques as pies li fu.

Et Karles s'aresta , si releva son dru ; Et Garniers tent la main , s'a la dame reçut. Diex aït ceste dame ! si grant painne li crut , Puis que li rois David ot Golias féru

Et ocis à la fonde, dont Ii essample mut,

Et Judas Machabez le roi Antiocus ,

Et Gete de Londite son compaignon Trassus,

Ne fu mais d'une guerre [tant] chevaliers férus ,

Ne tant barons ocis, qui à joie ont vescu.

La famé fu donnée et recéus li fiés.

Sensés et Amaugins et Renars et Gontiers En sont venus corant jusq'au duc Berengier , Où jouoit as esches à Bernart de Rivier : « En la moie foi , sire , dit Amaugins ses niés, ce Moult est li dis remeis dont tant vous ventiés ; « Vous nous avez forment de Ténor abeissiez ; « De l'onor d'Avignon nen arez mais plain pié : « Perdu avez Valence et la pucele Aien , « Car li roi Ta donnée au fiz Doon, Garnier. » Cjl respont en riant : « Nel dites mais, biaus niés, « Car il nenn a en France tant hardi chevalier, ce Tant qu'il me sache vif, ja la doie baillier « Que je ne leferisse de m'espée el chief. » Et respont Amaugins : « Pensez del manacier. » Il boute les esches et est saillis en pies; Corant en est venus au roi qui France tient. « Hé! riches empereres, .1. mien don vos requier : « C'est l'onor d'Avignon et la pucele Ayen , « Que me donna li pères tant dis corn il vesquié. » Et Karles li respont : ce Aiez pais , Berengiers ; ce Je n'i fu ne nel soi, trop avez atargié. » Et cil derront la presse, qui le cuer ot irié : ce Nel pensés, fet il, ja, sire compainsGarniers, ce Que vous prenez la famé ne la terre bailliez , ce Car hui départiront les nostres amistiez. « Ja ne vivrez o li demi an ne entier a Que je ne vos en fiere de m'espée ens el chief. »

H7-I49 Aye d'Avignon. 5

Quant s'otle fiz Doon de la mort menacier, Il se torna vers lui, doucement respondié : « Par la foi que vos doi , fort vin béustez hier , ce Ou moult avez dormi, qui tant avez songié, « Se si tost m'ociez corn si me menaciez , « Dont serez vos la foudre qui descendra du ciel. « La famé prendrai ge, par les eux de mon chief ! « Dehez ait cui on l'offre, c'il ne l'ose baillier ! ce Vos estez mes compains passé .1111. ans entier; ce Je vous semons as noces qu'o moi venez mengier, — Je irai voirement, fet li dus Berengiers, a Si vos rooingnerai quant vos serez baingniez; « Tôt serez porfendu au brant forbi d'acier.

— En la moie foi , sire , dist Amaugins li brun , ce Par le mien enscient , tel plait avez méu ce Dont il seront encore .M. chevalier féru, ce Et maint baron ocis , qui à joie ont vescu ; ce Car la famé est mon oncle , et donnée li fu , ce Si que li fiz Doon l'a oï et véu , « Et, se nous ne l'avon, moult sera chier vendu.» Et Garniers li respont : ce Dehez ait qui i fu ! ce N'a chevalier en France de tant fiere vertu a Que, c'il m'en apeloit, n'en préisse l'escu , ce En une hore de jor ne l'en face estre mu. » Et Aie parla si que bien l'ont entendu : ce Sire dus Berengiers , trop avez atendu ; ce Avez vous esté mors que soiez revescu ? « Trop avez demoré, à droit avez perdu, ce Ne chaciez mes le cerf que vos avez méu , ce Car Garniers de Nentuel a le sien conséu ; ce Je nel quier mais changier quant donné m'est àdru.» Dient par le palais : ce Tel pucele ne fu ; ce Ja qui l'aura à famé ne sera confundu. »

Tant menèrent d'Ayen et l'ire et la tençon , Estez vous ou palais Aubouin et Milon ; Cil sont fil Pinabel et neveu Ganelon.

Ainz montent el palais que n'i ont esperon. Là où virent Garnier, si l'ont mis à raison : ce Ne vos pensés vos ja de la ni[e]ce Karlon , ce Ne que vous la prengniez , ne l'enor d'Avignon ; « Que , se vos le faisiez, de mort vos deffion. ce Mes c'est des dons le roi, que de voir le savon, ce Car il vos doute plus que l'aloe faucon, ce Vos estez de la geste as .lui. fiz Aymon , ce Qu'il getet a de France , et Maugis le larron; ce Et puis mistrent la terre en feu et en charbon , ce D'Orliens jusq'à Loon n'i laissierent maison, ce A Espaus en Ardenne geterent mort Guion. » Et Garniers Ior respont : ce Estez en pais , félon ; ce Vos et vostre lingnage océistes Buevon , a Mon oncle debonaire, quant venoit d'Aigremont, ce Et vos estez mi homme por la mor[t] au baron, ce Qui le me reprovez, de droit vos en semon. x> Tant démenèrent Tire que vint à grant tençon. Auboïn tent les mains vers le chief au baron Que il le vout saisir par les cheveus en son ; Mais Garniers le feri du poing, de tel rendon Du sanc qui ist des dens li covri le menton, Et moillierent les gueules de l'ermin peliçon. Et le roi lor escrie : ce Desevrez vous , baron ! » Illec fist Karles prandre Auboïn et Milon , Et geter en la chartre et mener en prison. Puis enmainne sa nièce à la benéiçon ; Celle nuit la fist penre li rois à son baron.

Ce fu après la Pasques , celle feste joiie, Qui moult est en cest siècle henorée et servie.

i8$-2ii Aye d'Avignon. 7

Biaus est li temps flori et Terbe reverdie ; Bêle damé s'âcesme et vest et chauce et lie ; Moult est liez et joians qui près est de s'amie. Karles est à Loon , comme bon rois et sires , Où faisoit ses commans et tenoit ses conciles, Et a fait atorner les barons de l'empire. Garniers, le fiz Doon , a cel jor famé prise ; Moult li fist grant henor Karles de Saint Denise. Aye tint par la main Blancheflor la rouïne. Elle avoit afublé .1. grant mantel hermine : La vousure est d'un paile vermeill d'amoravine ; Moult valent grant honor les pierres qui i sont mise. Ai* chief de la cortine , lez Garnier, l'ont asise ; D'une part en la sale en tienent lor concile. Si ennemi l'esgardent , moult en ont grant envie ; Dist Amauguin li bruns : « Où est chevalerie ? « Comme elle est entre nous remeise et afeblie; a Miex vorroie morir que à honte estre en vie. » Estez les vos devant à tôt lor compaigrtie, Irié comme lion et plein de felonnie.

Huimès verrez changier le sens por la folie ; Ci vient bone chançon s'il est qui la vos die.

La cort fu moult planiere , s'i fu toz li barnés ; Les barons de son règne ot Karles acordez , Helgot de Duneline etl'Escot Guillemer.

Berengiers vint au dois et li sien parentez ; Il parla hautement et bien fu escoutez. « Hé ! riches empereres, dist Berengiers, oez : « Tandis corn vous servons, et vous nous prametez, « Et quant nous demandons, adonques nous failliez. « Je ne sai qui nous a de vostre amor tornez ; « N'avons mestier en France quant vous nous y haez. ce Miex weil en autre terre vivre à povretez

« Que riches en cestui , honnis ne vergondez.

— Berengiers , dit li rois, tant ne vous démentez;

« Laissiez le plaitd'Ayen, car il est trépassez.

« Garniers a .11. serors; la plus belle prenez,

« Si vos sera Nentuel richement refermez,

« Dont vous aurez en fié .M. chevaliers armez. »

Et cil jure la virge dont Damediex fu nez

Que ja le sien lingnage n'iert au sien ajostez ,

« S'iert li duel esclairiez qui el cuer m'est entrez ,

« Et Mile et Auboïns de la prison getez.

ce Tant i a de meffès mon cuer en est comblez.

ce Mar vit Garniers Aien et les sienes bontez ;

ce Mais, se ore n'en puet du tôt estre tornez,

ce II Pestovra encui de tel chose parler,

ce S'il bien ne se defent, traîtres ert prouvez.

ce Vos , ja ne soiez rois, s'a forches nel pendez. »

La cort est grant et noble , s'i furent li baron ; Et Amauguin li brun commença sa raison : ce Entendez, empereres, ce que vos conteron : ce Entre moi et mon frère , que tieng par le giron , ce Fumes fil Aulori et neveu Haguenon , « Et Mile et Auboïn , fil Pinabel le blon , ce Qui tint tote la terre dusqu' es vaus de Matron. c< Il fu jadis ocis por le plait Ganelon ; « Ce le forfist li pères, quel courpes i a l'on? ce Ne savez, riche roi, por quoi di cest sarmon ? « Au siège , à Verberie , sor .1. marbrin perron , ce Garniers que je voi là commença la raison : « Seignor, quel la ferons, franc chevalier baron ? ce Moult par est cis rois fel et plain de traïson , ce De mal et de voidie et de sujection; « Poi nous leisse de terre que nous tenir doion : « Près sui que je l'ocie , voiant .M. compaignon ,

249~â8i AYE D'AVIGNON. 9

« En bois ou en rivière, ou là où nous porrons. « Quant nous l'aron ocis, de noiant nous douton : « Il n'a mes c'un sol fiz, que moult fieble senton, « Qui moult par sera liez se servir le daingnon. « Et nous li respondismes : Par ma foi , non feron ; « Miex volons tous jors perdre que le roi ocion. « A ce trai à garant Auboïn et Milon « Que Karles fust ocis se nous l'otroïsson. » Li rois a fait les contes geter de la prison Et venir devant lui , por oïr la raison.

Li rois a fet les contes de la prison issir Et venir devant lui, por la raison oïr. Auboïn parla primes , qui moult bien fu oïs. Par le mien enscient , si véist tôt escrit La première parole, ne la recordast si. « Entendez, empereres, distli dus Auboïn: « A .1. siège, à Verbiere, sor .1. perron marbrin, « Ne fusmes que nos .un. et Garniers, qui ce dist : « Seignor, quel la feron , par Dieu qui ne menti ? « Ja estes vos par armes corageus et hardi ; « Mal nous baillist cis rois , Diex le puist maléir ! « Poi nous leisse de terre que nous doions tenir : « Près sui que je Pocie , au soir ou au matin , « En bois ou en rivière , s'i poons avenir. « Por nient en douteron quant nous l'auron ocis : « II n'a mes c'un sol fil , le petit Loéis , ce Qui moult par sera liez se le deignon servir. « S'aïdier nous voulez , par tens l'estuet morir. ce Et nous li respondismes, si m'ait Diex , nenil ; ce Miex voulons tous jors perdre que Karles soit ocis. ce Près sui que m'en combat[e] se il est contredis. » Et Garniers li respont : ce Traïtor anemi , ce Recréant t'en ferai , se Diex pleit et je vif. »

io Aye d'Avignon. 282— ? 14

II donnèrent Ior gages, li rois le[s] requeilli. Et Aye fu dolente , onques mes ne fu si ; De la poor qu'el ot tôt li chanja le vis. Berengiers l'en esgarde , par contraire li dist : ce Duchese d'Avignon , moult dechiet vostre pris ; « Membre vous du contraire que l'autrier me déis, « Que ebaçoie le cerf que Garniers avoit pris. « Se Dam[e]diex se donne que vo dru soit ocis , ce Encore aurai je vos et la terre à baillir, ce Si en prendroi mon droit, bêlement, à loisir. » Et respont la duchoise : ce Tais , fel , por coi le dis ? ce Miex vodroiè estre nonne ou sanz sêgnor tous dis ce Que je fusse ajoustée à la geste Aulori. » Blancheflor la roïnne l'entendi, si s'en rit.

La bataille fu prise et li gage donné. Ez Girart de Rivier où descent au degré , Qui tint Hui et Naumur et Dinantet Ruisé. Et cil fu niez Garnier et de sa seror nez , D'une fille c'ot Do de Nantuel , li barbez, S'ot en sa compaignie .M. chevaliers armez ; Ainz monta el palais qu'espérons eust ostés. L'empereres le baise volentiers et de grez ; Entre lui et Garnier s'àsientlez à lez. Garniers l'acole et baise, bel l'a araisonné : a Ditez , biaus niés Girars , qu'avez tant demoré ? « Desor tous ceus du siècle devon cest roi amer, ce Qu'il a le sien lingnage au nostre ajousté ; ce Mais li fil Ganelon m'en ont forment pené , ce Et m'ont en ceste cort traïtor apelé : ce Demain ert la bataille , li gage en sont donné.

— Oncles, ce dit Girars, moult avez bien ovré; ce Je la ferai por vous de bone volenté.

— Biaus niés, ne porroit estre por .1. mui d'or comblé ;

3 1 s — 34^ Aye d'Avignon. ii

« Je la ferai mon cors, qu'ainsi est porparlé. — Hé! las, ce dit Girars, dont ai trop demouré. « Ha! barnage de France, comme avez oublié « Le grant duel de Rollant guerpi et trespassé ! « Trop ont li traïtor en grant cort conversé; « Pendu déussent estre bien a .vu. ans passé; « Demain, einçois le vespre, seront au doi monstre, » Dist Amauguin le brun : « Trop en avez parlé; « N'a chevalier en France n'en la crestienté « Que je , en bone cort, n'en face coi ester. « Demain, ainz miedi, en aurez tuit assez. »

Haut demainnent entr' eus et l'ire et la tençon. Berengiers contralie Garnier le fiz Doon : « En moie foi , Garniers , ne dirai se voir non , « Se au roi remembrast de vo père Doon , « De l'asaut qui fu fait à Nentuel sa maison, « De l'orgueill vos consins, les .1111. fiz Aimmon, a Ja n'eussiez sa nièce ne l'enor d'Avignon , « Dame Aye , la duchese à la gente façon. » Et Garniers lor reproche lor père Ganelon, Qui porta le mesage au roi Marcilion , Dont furent mort à glaive li .XII. compaignon. Et respont l'empereres : « Estez en pais, baron. « Ja nen ert fin ne pes acordé ne pardon , « Ne nulle decevrance, se par bataille non. » La cort s'en est alée de Loon à Soison ; Blancheflor la roïnne et Aye d'Avignon Au baron saint Gervais tornent àoroison.

Ce fu à une feste du baron saint Basile. Garniers, le fiz Doon , a faite la vegile ; La messe li chanta li evesques Morises. Il offri de besans qui bien valoit .c. livres ,

12 Aye d'Avignon. 547— m

Et Aie la duchoise et noches et afiches ;

Encor sont el monstier en saintes filatieres.

Et li fil Ganelon et Auboïn et Miles

Son venu au palais quant la messe fu dite;

Devant le roi jurèrent , si que François l'oïrent,

Que Garniers vot mordrir le roi par felonnie.

Et li dus rejura , por son cors escondire ,

Onques à Karlemaine ne quist mort en sa vie.

Et Auboïn s'arma , qui ne se tarda mie :

Il vesti .1. haubert dont blanche fu la tire,

Et laça en son chief .1. vert elme d'Aufrique ;

Devant, ens el nazel , reluist une bericle.

Une espée trenchant li çaint ses frères Miles

Qu'aporta Ganelon, son oncle, de Marcille;

A son col pent Pescu qui fu Reimbaut de Frise.

Hante avoit grosse et roide dont li acier brunie.

On li a amené le bai de Monsenie ;

Et Auboïns y monte de si grant legerie

Qu'il n'i bailla estrier ni arçon n'i prent mie.

Qui oïst le parage corn hautement s'escrie :

« Fiz à bon chevalier, ne recroiez vous mie.

« Car si v' estes vaincu, vo geste arez honnie. »

Et respont Auboïns : « Seignor, nel dites mie ;

« Encui saura Garniers de ma chevalerie,

ce Sanz clers et sanz evesques , à m'espée forbie. »

Estez les vous ou pré o lor grant baronnie ,

Et sonnèrent lor greilles moult haut, à la bondie.

Tôt premerainement vint Auboïn el champ. Et Garniers s'adouba à loi d'omme vaillant : Il vesti une broigne fort et roide et tenant Qui onc ne fu faussée par nulle arme tranchant ; Il laça en son chief .1. vert hiaume luisant Qui fu à .1. juif qui tint Jerusalant ,

(Cil de là Papeloient Matol le fil Matant;) .1. paiens le trouva en l'ostel Abrahant, En .1* sarquel vermeil où ot jut longuement. Et a çaint une espée afilée et trenchant ; En l'escu de son col a paint .1. lyon blanc; Hante avoit grosse et roide et gonfanon pendant. Qn li a amené Rosenet le bausant.

GARNlERSfu adoubez et bien et noblement. Et ses destriers li fu amenez en présent, Et li dus y monta tant legerierement Qu'ainz n'i bailla estrier n'a arçon ne s'i prent. Li chevaus donne .1. saut quant le chevalier sent; Et Girars et si homme le sivent bonnement Qu'il n'i ait traïson ni nulle estrange gent. Quant il ist de la porte, si va Dieu aourant, Et encline le ciel et mercie sa gent.

Estez le vous el champ où Auboïns Patent.

Moult par fu grant la noise et li cris et li ton Quant furent mis ensemble li chevalier baron. Garniers vit Auboïn, si Ta mis à raison : « Vassal, vos m'avez mis en grant torblacion ; a Vos et vostre parage doint Diex maléiçon , « Quant m'apelastes onques de nulle traïson ! « Et por coi le pensastes, di, encrimmé félon , ce Que je la mort querisse l'emperéor Karlon ? ce Certes, je nel féisse por or ne por mangon. ce Vos et votre lingnage est plain de traïson. » Et respont Auboïn : ce Nous le vous mosterron. » Il broche le destrier des tranchans espérons, Et Garniers le fauvel qui li cort de rendon , Que des escus percierent le taint et le lyon. Auboïn[s] fiert Garnier par tel devision

Que del flanc li trencha par deseure l'arçon. Et Garniers le refiert en guise de baron , Que parmi le costé li met le gonfanon , Et le bon fer tranchant de la lance .1. tronçon, Et que deriere au dos li peçoie l'arçon , Si trancha au cheval l'eschine et le crépon. Le cheval trébucha souz Auboïn adon ; Et Auboïn se drece, petit jut ou sablon. Grant honte ot quant chéu le virent li baron , Et de ce que il ot perdu son aragon , Par mautalent jura le cors saint Semion Qu'il en rendra Garnier moult âpre guerredon. Il a traite l'espée qui li pent au giron , Qui fu bonne et tranchant , plus luisant d'un glaçon; Puis apela Garnier par contralioyson :

« Par Dieu, dist il, Garniers, ja ne vosceleron, ce On vous soloit tenir à mont hardi baron ; « La proece n'est pas en tel la cuide l'on, ce Prest le sui demonstrer à droit et à raison. ce Mon cheval avez mort par fine traïson ; ce Par celui saint apostre c'on quiert el pré Noiron, ce Se vous ne descendez delez moi el sablon, ce A ceste moie espée dont à or est li pon, ce Aura vostre cheval .1. autel guerredon. ce Que de Dié soit maudit, qui souffri passion , ce La main du chevalier et le bras et le pon ce Qui lait son aversaire, et ocit l'aragon ! ce Mes se vos descendez lez moi, jel vos pardon, ce Si seron pié à pié , ainsi nous abatron ; ce Si n'iert une bataille de failli champion , ce Que vos avez trouvé en moi tel compaignon ce Qui ja fera dolent dame Aye d'Avignon, ce Et vengerai de vos le roi de Monlaon <e Que vosistes mortrir jadis par traïson;

« Mes je le vengerai ainz que nous departon :

c< Se vos estes Jeupart, je voel estre lion.

« Or a chacun à point trouvé son compaignon.

— Par ma foi , fet Garnier, et je descendrai don ;

« Je erpi que ce sera à vo maléyçon. »

A ce mot descendi li dus de l'aragon ,

Puis l'atacha lez lui , à .1. arbre selon ,

Et a traite l'espée dont à or est le poir.

Or sera la bataille cors à cors el sablon ;

Si en soit Diex au droit par sa rédemption.

A genoillons se met dame Aie d'Avignon

Et proie Dameiieu qui souffri passion

Qu'il garissexle mort Garnier, le fiz Doon

Et envoii maie honte as parens Ganelon

Qui sus li orent mis, à tort et sanz reison,

Que il devoit mortrir l'emperéor Karlon.

Dame Aie la duchese se fu agenoillie , Par devers Orient a sa face drecie, Damedieu le poissant moult doucement deprie Qu'i li gant son seignor qu'il ne perde la vie. Auboyn vint à lui par mont grant felonnie, Et a haucié l'espée qui luist et reflanbie. A Garnier de Nentuel a fet une envaïe ; Grant cop li va donner sor la targe florie Que Garniers seur sa teste ot, por le cop, Iancie.; Desoz la bougie d'or la li a peçoïe , Une pièce enporta à l'espée forbie.

De là feri l'.espée sor l'iaume de Pavie, A l'iaume n'a mefet la monte d'une alie ; Lez la senestre espaule est l'espée glacie, .G. mailles enporta de la broingne treslie, Du trumel de la cuisse enporte une partie, Si que li sanc tôt cler contre terre en rougie ;

16 Aye d'Avignon. 479— î«i

L'esperon li coupa bien plain (loi et demie.

L'espée fiert à terre de si grant escuillie ,

Grant demi pié l'embat dedens la praerief

Tôt chancela Garniers, mes il ne chéi mie.

Quant son neveu le voit, Girars chiere hardie,

Ne fet à demander se au cuer li annuie ;

A li méisme dit basset, à vois série :

«.Hé ! Garniers de Nentuel , quele la t'a paie!

« Se ne vos en vengiez, par Dieu le fiz Marie,

« Je morrai de corroz , à ce ne faurai mie.

« Je vos requis orains, en la sale voutie ,

« Que por vous combatisse à l'espée forbie ;

« Pléust au roi des ciex et sa mère Marie

« Que je fusse por vous sous vo targe florie !

« Je cuit que la bataille fust assez tost faillie. »

François en ont parlé et la chevalerie :

S'Auboyn ne fust nez de si fêle lingnie ,

N'éust tel chevalier jusques en Tabarie.

Dame Aye d'Avignon a lacolor changie,

Et proie Damedieu, le fiz sainte Marie,

Qu'i li gart son seignor que li glos ne l'ocie.

Dame Aie d'Avignon a la color muée, Quant elle d'Auboïn a véu la colée.

Damedieu reclama et la Virge honorée Qu'i Ti gart son seignor dont ele est espousée , Et confonde Auboyn à la maie pensée, Et toute sa lingnie soit de feu alumée, Qui ont par tantes fois douce France troublée : Par eus fu mort Roillans à la chiere membrée, Et le conte Olliviers, c'est vérité prouvée, Et tous li .xii. per de la terre honorée. « Sire Diex , dit la dame, plaise vos et agrée, « Si corn de mon seignor vos savez la pensée,

« Que il en ait l'enor, hui, en ceste jornée. »

Et Garniers de Nantuel à la bone pensée,

Qui avoit du gloton asenti la colée,

Et si voit entor lui de gent tel assemblée,

Et il ot la murmure , le brait et la criée ,

Plus li est de la honte qu'il n'est de la colée.

Auboyn recuida recouvrer de volée,

Mais Garniers li donna, seur l'iaume d'Aquilée,

Grant cop et merveilleus de sa tranchant espée;

Le cercle li trancha qui fut de bonne ouvrée.

Et li glos Auboyn a la teste tornée ;

Par ce li fu la teste quant à ce cop sauvée.

Par desous le haubert descent la bone espée,

.C. mailles li trancha de sa broigne safrée,

Et l'en y a tailliée toute la gironnée.

Par devers le trumel l'espée est rendiflée ,

Garniers l'en abat jus une tel charbonnée

Du braion d'une truie n'eussiez tel denrée ;

L'esperon li trancha , en terre fiert l'espée,

Près de pié et demi est en la terre entrée.

Auboyn chancela à [la] maie pensée ,

Et de l'un des genous est chéu en la prée,

Dont sa geste fut moult corocie et troublée,

Si en parlent li per de France la contrée.

Li uns a dit à l'autre : « Virge benéurée,

« Qui féistes de Dieu la saintime portée,

« Metez pes en ces .11., si vos plest et agrée;

« Car se li uns des .II. y a la vie outrée,

« On ne verra mais tel en France la contrée. »

Dame Aye d'Avignon esgarda la colée

Que Garniers adonnée Auboyn de l'espée,

Et de l'un des genous fu volez en la prée ;

La mère Damedieu en avoit merciée.

18 Aye d'Avignon. 54s — $78

Quant Auboyn li glos se sent adomagier Du cop que li donna le fiz Doon , Garnier, Par force et par vertu du brant forbi d'acier Qui l'a fet d'un genoill à terre agenoiller, Et par les .11. narines li fet le sanc raier, Li glos en a tel duel le sens cuide changier ; Dont jura Damedieu , le père droiturier, Que, se il ne se venge, ne se prise .1. denier. A ce mot empoingna le brant forbi d'acier, Tost et delivrement est venus à Garnier ; Le cop qu'il li donna li voloit vendre chier. Bien li cuida la teste à premier cop tranchier ; Mais Garniers tent encontre son escu de quartier. Et li glos y feri de l'espée d'acier, Corn cil qui de l'espée se savoit bien aidier ; Par mi trancha l'escu comme .1. rain d'olivier, D'iluec a fet l'espée sor le hyaume glacier Que les flors et les pierres en a fet trebuchier, Le cercle li trancha, n'i valut .1. denier, Du cuir et des cheveus li enporte à l'acier, Le sanc vermel li fet de la teste raier. Se ne tornast l'espée el poing au pautonnier, Enfreci qu'ens es dans n'i lessast que trenchier ; Plus de .xiiii. pies est reculez Garnier. A ce mot Auboyn li commence à huchier : « Vos, Garniers de Nentuel, je croi , à mon cuidier, a Que Karles vous a fet à tel acompaignier « Qui vos fera encui si fort escot paier a Dont convendra dame Aye d'Avignon lermoier, ce Et trestous vos parens, si corn j'ai en cuidier. ex Tu pues par .1. sol point ta vie respitier : « Rent moi ynelement ton brant forbi d'acier, a Et te claimme vaincu , voiant maint chevalier. « Moi et mon grant lingnage, qui tant fet à proisier,

J79 — ôi ï Aye d'Avignon. 19

a Irons à Karlemaine por toi merci proier;

ce Je li dorrai einçois de besanz .1. sestier

a Que ne te perdoint s'ire à petit de targier

ce Ce que tu confessas de li tuer l'autrier,

« Et que tu le dévoies par poisons engignier.

ce Fai lai ysnelement , je le te lo, Garnier,

ce Et se tu ce ne fais, saches sans mençongier

ce Ja te porfendrai tôt de m'espée d'acier,

a Que Dieu ne saint ni herbe ne t'i ara mestier. »

Garniers a d'Auboyn la remporne entendue , Et si a la colée bien du gloton sentue ; Le sanc voit de sa teste chéoir sor Perbe drue ; Or sachiez que Garniers en a grant ire eue : Adont fier Auboyn de s'espée molue.

Li glos li a la targe à Pencontre tendue; Li dus Garniers li a par le milieu fendue. Sor le cercle de Pyaume Pespée est descendue, Ensement li trancha corn fust une laitue ; Par si très grant reidor Pespée est descendue Que la senestre oreille li a du chief tolue. Dont li a dit Garniers à la fiere véue : « Par Dieu , sire Auboyn, m'espée avez sentue, ce Encor ne Pavez vos pas à droit connéue ; ce Mes, se il plest à Dieu et la Virge asolue, ce Vos la connoistrez miex ainz que nuit soit venue, ce Mar avez contre moi traïson esméue; a II vous vausist miex estre en Ynde la perdue, ce Au premier larrecin que ferez de venue ce Serez tantost pendu y ce est chose séue.ce Vos n'avez c'une oreille, l'autre vous ai tolue ; ce Vo loiauté sera encui apercéue , ce Et la grant tricherie de vous reconnêue. a Si soit Pâme de moi du cors Dieu asolue

« Que onques traïson par moi ne fu méue. »

Auboyn a grant duel quant la parole entent , S'oreille voit à terre , dont a le cuer dolent ; Onques mes n'ot tel duel en trestout son vivant, îl jura Damedieu, le glorieus poissant, Que se il ne s'en venge , ne se prise noiant» Venus est vers Garnier moult enragiement, De sa tranchant espée le fiert si roidement Amont sor son escu que très par mi li fent , Et de Fyaume du chief une pièce ensement. S'or ne tornast l'espée el poing au soduiant, Il éust mort Garnier, dont fust domage grant ; Mes l'espée torna si comme en resortant , Fors du poing li vola malgré son nés devant. Adontfu Auboyin esbahi durement; Repenre la cuida, mes trop ala tarjant, Que Garniers de Nentuel l'avoit levée avant. La soue met ou feurre, l'autre va paumoiant , A Auboïn escrie : « Dans glos, n'irez avant; « Çà me lerez la teste , se Diex le me consent. » Mes Auboyn estoit hardis et combatant; Vers son cheval s'adrece qui se gesoit el champ, Et a pris une mace qui à son arçon pent. Mes Achart et Hondré, qui furent si parant , (Cil furent fil Maquaire, se l'estoire ne ment) Gelé part sont venu à .xxx. de lor gent; Ja ociront Garnier, se Dieu pitié n'en prent. Si eussent il fet sanz nufdelaiement Se ne fussent les gardes qui bien gardent le champ , Qui homme furent Karle, et furent plus de .c. A l'encontre lor sont saillis ynellement ; La mellée commence et la noise s'estent. Tost en orent le pis li félon soudoiant ;

é4j — é77 Aye d'Avignon. 21

.XXII. en ont mort à Pencommencement ,

Et les .vin. en prison furent mis laidement.

Karles jura la barbe qui au menton li pent

Que il ne bevra mes ne claré ne piment

Tant qu'il ara fet d'eus tout son plain jugement,

Auboyn et Garniers furent encor ou champ.

AUBOYN fu ou champ, qui fu frère Milon, Et fu cousin Maquaire et neveu Ganelon , Qui fîst en Renchevaus la maie traïson Dont furent mort à glaive li .xil. compaignon. Li glos tint une mace de cuivre et de laton , Que il ot aportée pendant à son arçon ; Par mautalent en fiert Garnier, le fiz Doo n, Desor son elme [amont] li donna tel fraion Que si fu estordis Garniers le fiz Doon , Que il est d'un genoil chéu à genoillon. Se li glos recouvrast, mort éust le baron; Mes Garniers se dreça sanz nulle aresteson , Et a haucié l'espée qui ja fu au gloton , Auboyn a féru , car ne het se lui non , Ainsi comme Diex volt , le roi de tôt le mon , Que le poing li copa , dont je fis mencion , A quoi il tint la mace, si li en fist mongon, A terre chiet li glos très emmi le sablon. De celui cop a joie dame Aie d'Avignon; Elle ne fust si liée de tôt Por d'Aragon. Auboyn une pièce se juten pasmeson, Et quant il resperit , si dist en sa raison : « Ne me touchiez vous plus, gentil fiz de baron , a Et je confesserai toute la traïson « Par quoi je vous avoie merle au roi Karlon ; « Faitez moi ci venir Karle de Monlaon. » Et les gardes ont dit : « Volentiers le feron. »

Karlemaines vint là, 0 lui le duc Naymon

Et des barons de France assez et à foison.

Et l'emperere apele Auboyn le gloton :

« Vassal, dit Karlemaines, di ta confession;

« Por quoi merlas à moi Garnier, lé fiz Doon ?

— Ha! sire , fet li glos, le voir vos en diron :

« Je mis sus à Garnier la mortel traïson ,

« Qu'il vos voloit ocire d'espée ou de poison ;

« Et si vos dirai, sire, par quel condicion :

<c Je le cuidai ocire en ce champ à bandon ,

« Et si cuidai avoir dame Aye d'Avignon ;

« Je Péusse donnée à mon frère Milon

« Qui la déust avoir par droit et par raison ;

« Por tant que vos jadis l'en féistes le don,

a Bien la déut avoir par droit et par raison ;

« Car sachiez que mon frère est loial et preudon,

c< Ni onques n'i pensa nule rien se bien non;

« Il n'a culpe en ce fet , que le celerion ?

« Ce fet me fist enpenre Aquart et Hondrion ,

« Ceus que vos avez mis hui en vostre prison ;

« Par ceus ai ge perdu et l'oreille et le pon.

« Et vos, soiez honnis , emperere Karlon,

a Se vos ne lor rendez de ce fet guerredon.

a Je me rent por vaincu par devant maint baron;

a Por ce ne di je pas que cuide avoir pardon ,

« Ne à l'ame de moi nulle remission :

« Se je vois en enfer, selon m'entencion ,

« Je trouverai Iaiens mon oncle Ganelon

« Pinabel de Sorence , et mon parent Guion ;

« Nous seron moult grant geste en celé région.

« Mes je descorpe bien mon chier frère Millon;

« Se l'ame de moi ait au jugement pardon,

« Mon frère n'i pensa onques riens se bien non ;

« Le fet esvint par ceus c'on a mis en prison

« Et par moi ensement , que le celerion ?

— Barons, dit Karlemaines, prenez moi ce gloton, « Et me faites les .VIII. geter de la prison

« Qui mistrent sus Garnier la maie traïson « Et le voudrent ocire ; si est droit et reison a Que chacun d'eus en ait tantost son guerredon. « Or tost si les menez tous .IX. à Monfaucon ; « Que par l'ame Pépin mon père, le baron, « Je ne mengerai mes de char ne de poisson , « Si aront lor déserte d'avoir lor guerredon. » Et cil ont respondu : « Volentiers le feron.

— Barons, dit Karlemaines, bien est raison etdrois, a De ceux qui ont mespris la venjance prenois; « Auboyn se confesse , si corn vous entendois , « Que ce li firent faire li gloton maléois « Qui sont en ma prison; par Dieu qui fist les lois, « Il en seront destruit, tant voeil que vos sachois, <t Et Auboyn ov'eus, li félons maléois. « Mes Millon n'i a coupes , si corn vous entendois; « Son frère le descorpe, si est raison et drois « Que ne li soit jamès reprochié de François.

— Sire, dient li per, vos en ferois vo chois. » Adont sont amené li gloton maléois; Auboyn devant toz fu atelez ençois ;

Lui et les maus glotons , trichieres maléois , Ne furent traînés ne pendus c'une fois. Et Mille fet trosser près d'un mui de mensois, A Karlon les tremet qui de France fu rois. Karles prist le présent, mais ainz que soit [.1.] mois, Se Damediex n'en pense , le comperra li rois , Et si fera Garniers de Nentuel, lecortois. Or vient bonne chançon , mes que vos entendois ; amès par jouglaor nulle meillor n'orrob.

24 Aye d'Avignon. 74s— 77&

Li rois fet le présent et penre et estoier Que li envoia Mille, le félon pautonnier. En iceli présent avoit maint bon denier Que puis conpera Karles , si fist li dus Garnier, Si corn porrois oïr à petit de targier. Karles a por Milon tantost fet envoier, Et li manda li rois qui a France à baillier, Viengne parler à lui en son palais plenier. Et Millon si a fet , qui ne l'osa leissier. Li rois Pasist lez lui en son palais plenier, Puis li a dit li rois, oiant maint chevalier : a Miles, ce dit li rois, je sai sanz mençongier « Vos estez d'une geste où il a maint princier, « Et si avez sous vous tel terre à justicier « Dont vos poez mander de gent .XV. millier. « Por la grant loiauté que j'oi de vos noncier, « Que n'avez ou fet corpes de cest estor premier « De quoi on a destruit maint vaillant chevalier, ce De ce fet vous clain quite de bon cuer et d'entier; « Descorpé vos en a tel que ne voeil noncier. ce Vos ne vos devez pas nulement corocier ce S'on fet à .1. mauves sa droiture paier ; ce Et je deffens à tous en mon palais plenier ce Que le vous doie nus nullement reprovier. ce Je vos commant corn rois, et deproi et requier « Que vos d'ore en avant soiez amis Garnier, ce Le seignor de Nentuel , que je par ai tant chier; ce Entre vos .11. et Nayme soiez mi conseiller. « Par si faite raison corn ja m'orrés noncier, « Je vous afi com roi que la prime moillier ce Que vos vorrois avoir en mon païs plenier, ce Por qu'elle n'ait mari , loiaument , sanz trichier, ce Que je la vous dorrai de bon cuer et d'entier ; « Et soiez bons amis plus que n'estiés yer.

779—Si» Aye d'Avignon. 25

— Sire, je m'i acorde » , ce dit le pautonnier. Dont les fet devant lui Karlemaines baisier. Mes ce fu pais sanz foi , si corn m'orrez noncier, Que puis en fu ocis en traïson Garnier.

A icele parole ez vous .1. messagier

Qui monta les degrés du grant palais plenier ;

Karlemaine demande , on li va enseignier,

Et li mes devant lui se cort agenoillier.

Ja dira tel parole à petit de targier,

Qui moult corouça puis le gentis duc Garnier

Et Aye d'Avignon sa cortoise moillier,

Si corn porrois oïr à petit de targier.

Li mes vint devant Karle , en la sale pavée, Qui ot fet sa justisse d'Auboyn la jornée, Dont sa lingnie est moult corocie et troublée, Por quant au duc Garnier orentfet Pacordée, Mes ce fu une pais de traïson forrée.

Li mes a une leitre au roi el poing plantée, Et Karles la fet lire, quant la cire ot froée, A .1. sien chapelain qui li a recordée. A Karlemaine a dit : ce N'i doi faire celée, « Rois Enséys vous mande, [de] Colongne la lée, « Que félon Sarrazin li tolent sa contrée ; « Por Diex secorez lai , si vos plest et agrée. « En convant li éustez, jadis une jornée, « Que , se de Sarrazins sa terre estoit gastée , « Vous le secorriés vos et vo gent armée.

— Tôt cefu voir, fet Karles, par ma barbe mellée. » Au messagier a dit : « Escoute ma pensée :

a Va , di à ton seignor, ainz quinzaine passée , « Li ferai ge secors , par la vertu nommée , « 0 moi .LXm. de bonne gent armée; « Par Garnier i sera m'oriflambe portée,

« Milon venra 0 nous à iceste assemblée.

— Sire, ce dit Ii glos, si soit corn vous agrée. » Adont fu la gent Karle inellement mandée , Plus de .linxx. mile a on sa gent esmée. Karlemaines commande que l'ost soit aroutée , A Garnier de Nentuel l'oriflambe a livrée. Dame Aye d'Avignon a li dus apelée :

« Alez à Avignon où vos serez menée ;

a Foucon et Guinemer à la chiere membrée,

« Et Girars de Riviers, à la bone pensée,

« Vos menront à Nentuel , si vous plest et agrée ,

« A .xxx. chevaliers de mesnie privée.

— Sire, ce dit dame Aye , si soit corn vos agrée. » Au partir de Garnier mainte lerme a plorée. Karles esmut son ost , sa gent sont aroutée ;

0 lui s'en va Millon à la maie pensée.

Amauguin et Senson otdit à recelée

Que de lor gent .Ve. soit tantost aprestée ,

Qui s'iront embuchier ens el bois de Val prée ;

Yllec sera dame Aye saisie et atrapée ,

Et la gent qui l'amainnent soient à mort livrée.

Et il ont respondu : « Il nous plest et agrée ;

« Quant vous serez de là en celé autre contrée,

« Pensez comment Garniers ait la vie finée.

« Dame Aye d'Avignon vous sera bien gardée ;

a Si tost corn revenrez en France la loée,

« Nous feron tant à Karle , par la Virge honorée ,

« Que dame Aye sera vo moillier espousée. »

Si ont la traïson li glotons acordé.

Karlemaines s'esmut 0 son riche barné Por secorre Anséys, qui est roi coronné. D'autre part s'en va Sensés et Amauguin l'enflé, A .Ve. de lor gent, et si ont tant aie

Que sont en la forest de quoi je vos parlé , Par où Aye devoit aler en son régné.

Foucon et Guinemer ont dame Aye adestré A .xxxv, personnes et Girart le séné.

Onques n'en sorent mot li baron nature, Si se virent enclos de .Ve. ferarmé.

Lor défense lor a le jor petit duré; Toz i furent le jor ocis et afolé, Fors Fouqueset Guynemer et Girars le séné. Amaugin les éust pendus etencroé , N'éust esté Senson qui l'en a destorné. Là fu prise dame Aye qui tant a de biauté ; Amauguin en éust feite sa volenté, Et si éust son cors honni etvergondé, Mes Senson l'en defent : puis fu guerredonné, Si corn porrois oïr ainz qu'i soit avespré. Onques n'ot des dame Aye c'un vallet eschapé, Qui estoit par le cors d'un roit espié navré. 1 vint à Larion , une riche ferté ; Là trouva Fouquerant et Renier le séné, Qui sont neveu Garnierde Nentuel, l'alosé. Li escuiers lor a conté la vérité, Ainssin corn Amauguin et Senson ont ovré , Qui ont prise dame Aie et Girart le membre , Et Fouque et Guinemer et lor gentdesrobé. a Nous n'estion que .xxx., chacun tôt desarmé, « Ne nous donnions garde de celé fauseté , « Quant Sensé et Amauguin nous orent escrié « A tôt plus de .Ve. fervestu et armé; a Onques ne fu que moi solement eschapé. « Por Dieu ! franc chevalier, soiez bien avisé , a Si rescouez dame Aye, où tant a de biauté , « Qui est mollier Garnier vostre oncle, le séné, « Qui s'en va avec Karle en estrange régné. »

Fouquerant et Renier, quant il ont escouté, Ont fet sonner .1. greille et lor gent sont armé, Plus de .imm. hommes sor bons chevaus monté ; Ou bois de Lorion sont au devant aie, Au pas où li gloton durent estre passé. Miex vaut amis en voie, souvent est recordé, Que denier en corroie, ja vos sera prové.

Li .11. neveu Garnier de Nentue[l] le baron, Fouquerant et Renier, furent de grand renon. Quant ont apris du fet corn Aye d'Avignon En enmainne Amauguin et son oncle Senson , Lor gent font aprester, n'i ont fet Ionc sarmon. Bien furent .llllm. entr'eus li compaignon , Que[Reniers] a à route el bois de Lorion, Par où devoit passer Amauguin et Senson , Auquiex se combatront por Aye d'Avignon . Et li gloton aprochent dont je fis mencion , Qui ne se donnent garde de lor destruction. Renier et Fouquerant, fiz Garin de Mascon, Et Aquart de Niviers et Thiebaut d'Arquenchon , (Cil sont del parenté Garnier, le fiz Doon) , Il sont venus encontre Amaugin et Senson ; Chacun c'est escrié fièrement àcler son : « Trop alez folement , fiz à putain gloton ; « Mar véistez dame Aye, la nièce au roi Karlon. » Puis ne tienentmarchié ne de fer ne [de] pion, Tantost les vont ferir, si esmut la tençon ; Estez les vous merlez por Aye d'Avignon. « Hé;! Diex , fet la duchese , par ton saintime nom , « Quiex gent ont asailli les oirsde Grailemont ? « G'i voi une autre enseingne, je ne sai qui il sont. « Grant souffraite ai de vous , Garnier, le fiz Doon ; a James ne me verrois, gentis fil de baron. »

La dame voit l'estor et ot chacun qui crie, Et elle ne fa pas foie ne esbahie, Ains descendi à terre du mulet de Sulie , Et lesse aval coler son bon mantel d'ermine, Et remest ou bliaut de porpre d'Aumarie. Puis aqueut une sente par une voie entie Par où la gent du lieu ont maint jor yaue quise A une grant fontaine qui contreval ravine. Nus hons n'i puet passer sanz barge ou sanz galie; Tant redouta la dame qu'elle ne soit honnie Qu'ele se fiert en l'iaue en péril de martire. Tant noe et tant travaille et tant Diex li aïe , Qu'el avint d'autre part droitement à la rive , Et garda devant li à la lande enermie , Et vit une abéye gastée et apovrie ; Illec estoit recluse Audegont la marchise, Avec li .xv. dames avoit de compaignie. Parmi ce Ieu gasté, en celle desertie, Ours y a et lyons et pors et sauvagine. La recluse Papele et li a dit : « Amie, « Estes vos eschapée ou de chambre afoye, « Ou tolue à seignor ou il vos a guerpie ? « Lequel que fet avez , ne le me celez mie , « Et si ne vos dotez d'omme qui soit en vie, « Car vos estes du tôt céans à garantie.

— Dame , dit la duchoise , à moie foi , ge non ; « Sachiez que je sui famé à .1. noble baron : « Ne sui pas ci venue por mavez achoison. « Antoine fu mon père, li sires d'Avignon , « Et sui nièce de France au riche roi Karlon. « Le roi m'avoit donnée Garnier le fiz Doon ; « Il va 0 Pemperere, si porte le dragon , « Au siège de Colongne, où li Sarrazin sont.

$o Aye d'Avignon. 944—974

a Je m'en voloie aler tôt droit en Avignon,

« Amauguin m'espia, entre lui et Senson;

« Mes hommes m'ont ocis, 0 mon avoir s'en vont,

a Et je me mis en Pyaue sanz nage d'aviron ,

« Si m'a Diex aconduite et mise à garison. »

Et respont la marchise : « Et nous vous retendron ;

« Par la foi que vousdoi, fallir ne vos devon.

« Antoine fu mon frère , li sire d'Avignon ;

« Or le ferai savoir Anséis et Droon,

« Renier et Fouquerans, fiz Garin de Mascon,

« (Tuit cil sont mi cosin , ne ja ne me faudront)

« Et Achar de Mesines et Thiebaut de Chalon.

« Ja Damediex de gloire ne lor face pardon,

a Cil n'abatent l'orguel des parens Ganelon. »

La merci Damedieu , or est Aye garie ; Berengier ne Senson n'en auront mes baillie. Es bruis de Lorion fu grans la tabourie Et d'escus et de lances et d'espées forbies; Plus de .C. chevaliers y perdirent les vies Por Aye la duchoise, et si ne l'orent-mie.

Es bruis de Lorion, es vaus de .1111. terres , Là cort l'eve d'Orfunde qui bruit parmi les estres. De pins et de loriers i fu la bruille belle ; D'ostors et de faucons y trêve l'en les estres. Ilîec perent les flors de maintes bêles herbes De quoi font les mecines li mires de Salerne. Li destrier ravineus il trestornent lor selles [Et] rompent et traînent [et] lorfrains et lor selles; Quant li cheval là marchent, itantsouef lor flaire Remembre[r] vos péust de paradis terrestre.

Es bruis de Lorion fu li chapléis fiers ;

97î Î007 Aye d'Avignon. 31

Des grans cox que il donnent sont chargié li destrier,

Qu'onques à nulle foire ne pot si barguegnier.

Fouques et Guinemer et Girars de Rivier

Gesoient tuit lié, desous .1. olivier,

De saïnz et de cordes ; n'i ot que corocier.

Li homme Fouqueran et li homme Renier

Lor crient hautement : « Qui estez, prisonniez?»

Et cil lor respondirent : « Hommes sommes Garnier ;

« Ov' Aye la duchoise fusmes desconfis yer. »

Et cil lor vont les cordes et le[s] saïnz trenchier;

De merveilleuses armes les font appareillier.

Premerains est monté dant Girars de Riviers,

A son col .1. escu , en son poing .1. espié ,

Et va ferir Sanson qu'il encontra premiers.

L'escu qu'il ot au col li a fet enbrunchier,

Tant corn hante li dure, tôt envers l'abatié

Qu'en la terre li fet le vert elme fichier;

11 est pris de .c. pars , ainz qu'i puist redrecier,

Et Girars s'escria : « Avignon! chevalier. »

Quant Sensés le connut, si Papela premier :

« Est ce le guerredon que je deservi yer,

« Quant je vous garanti de la teste trenchier?

* Onques vostre parage ne tint jor le mien chier, »

Es bruis de Lorion fu li chaples tenus; Li cheval ravineus i traînent lor bus.

Atant par la bataille vint Amauguins li bruns ; Escrie hautement : « Sire oncles , que fais tu ? ce Onques mais hons en terre tel perte ne reçut : « De .111e. chevaliers , les blans haubers vestus, « N'enmenrez que .XIIII. ne soient confondus. « Tu nous i amenas , or nous en reconduis. » De la presse s'en ist Haguenons li chenus , Plus y a de .c. cox à Pespée férus.

j2 Aye d'Avignon. 1008— 1040

Es bruis de Lorion fu li chaples moult grans. Li jors est tous alez et la nuit est venant ; Assez y acorut des hommes païsant Qui gardoient l'eschec de Pavoir au parant. Sensonfont desarmer, qui qu'en plort ne qui chant, Et il beise les mains Renier et Fouquerant Et Girartde Rivers, nobile combatant.

« Que ferez vous de moi , franc chevalier vaillant ? « Ja serai je pendus, se roi Karles me prent. » Et cil li respondirent : « N'en savonmes noient; « De vos fera li rois trestot li sien comment. » Icelle nuit se jurent sus l'erbe verdoient ; L'endemain se levèrent par son l'aube aparant. Estes vos le grant bruit et la joie et le chant; Mais d'Aye la duchoise furent moult merveillant, Dont nus se soit à dire nouvele ne semblant. Le mantel et la mule trouvèrent en présent ; Dit Girars de Riviers : « Ce rêvait malement ; « Se ja madame y lais , bien semblerai enfant. » Il montent es chevaus et vont par tôt cerchant ; Nouveles lor en dient .1111. hommes païsant Qui venoient d'Orfonde peschier à .1. chalant. « Baron , franc chevalier, oez nostre semblant : « De famé crestienne ne savon tant ne quant ; « Mais à celle fontainne, desous ce desrubant, u Viennent moult souvent fées , lor cors esbanoiant. « Ersoir en y ot une, et gente et avenant, « Si se feri en l'yaue sanz nef et sanz chalant , « Isci s'en passa outre , trestous nos eux voiant , « A celle grant chapelle à celle aube tenant; « Onques puis n'en oïsmes nouveles tant ne quant. » Et dit li uns à l'autre : « C'est elle , à esciant. » Il poingnent les chevaus, si s'en tornent atant.

Il poingnent les chevaus, qui la dame vontquerre; Les gués lor enseingnierent païsant de la terre. Et passèrent Orfonde , au pont sor Rochefrete , Et acuillent la route tôt droit à la chapelle, Et quant il trevent Aie, dont fu la joie belle. La dame oï Girart, en riant l'en apelle : « Fiz à bon chevalier, bien voi que Girart estes , « Ne me celez vous mie, corn est de l'autre perte ?

— Dame, ce dit Girars, ja commence tel guerre « Onques ne fu si grant, puis le premier encestre. a Sensés est retenu, paor a du chief perdre.

— Certez, ce dist Aien, grant proesce avez faite; « Quant le saura Garnier, moult la tenra à belle.

« Girars, dit la duchoise, Sensés ne hé je mie: « Il te gari de mort quant l'en te volt ocire, - <x Quant eus sor ton col .11. espées forbies, « Et moi redefendi que je ne fu honnie; a Anmauveisé le fist se ne l'en rent mérite. « Por quant, delà prison nen isterail mie. « Jel ferai bien garder tant que venra mi sire, « Et si ert en prison en la chambre marbrinne; « Puis prierai merci Karlon de Saint Denise, u Qu'en prengne raençon, por Dieu, que ne l'ocië. « Et c'il en veut avoir, je l'en dorrai .C. livres, « Et se Garniers m'en faut, je n'iere mes s'amie. » Illec prennent congié d'Audegon la marchise; Lor eschec en menèrent, ne [lui] lessierent mie. Et trestous les vilains a fet joians et riches ; Deci à Avignon l'esconduient et guient.

Senson met en la chartre, bien cuide estre garie; Mes grant painne li vient et esprent et avive: Berengiers la sivra, ne li tardera mie.

J4 Aye d'Avignon. 1075-1104

Aye est Avignon , ou palais son encestre , Senson met en sa chartre , bien garie en cuide estre ; Or li revient li maus et ravive la guerre, Car Berengiers l'assaut au matin et au vespre. Karles fu en [Esjpengne et Garniers en repaire. A duel et à essil met Berengiers sa terre ; Se longuement demeure, moult sera grant la perte.

Ce f u à .1. matin que leva li solois , Par devant Avignon commença li tornois.

Dame Aye fu orerou mostier Sainte Crois, Et a la noise oïe, les cris et les deffois ; Sor le mur est montée, et .C. dames 0 soi : Chacune i est alée et oïr et véoir.

Le jor sist Berengiers seur Estoudin norois, Qui le chief et le col ot si blanc comme noif , Et Girars de Riviers en Argon le danois. Il brochent les chevaus, par vertu lor vont drois, Et fendent lés escus pains d'azur espaingnois ; N'i a hante tant roide ne fraingne et ne peçoit. Merveilleus cox se donnent, ambedui sont chéois. Au rescorre corurent chevaliers et borjois ; Il les font remonter : estez les vous tous frois.

Li tornois commença quant li jorsesclarcï. Cel jor sist Guinemer seur Baucent l'arabi; Karlemaines de France, li rois, il le conquist , Et donna son baron que il avoit norri. Mes onques chevalier si acesmé ne vi : En son dos ot vestu .1, blanc haubert treslis, Et lacié en son chief .1. vert elme bruni ; En l'escu de son col pent .1. lioncel bis. Amaugin saut del renc tantost qu'il le choisit; Diex! corn cil fu armez el destrier arabi 1

t ioj — 1 1 37 Aye d'Avignon. jj

Et cil dui chevalier s'entreferirent si Fendent soi les escus pains d'azur colori ; N'i a hante tant roide ne brist ou ne pecist: Amaugin fu navrez et Guinemer chéi.

La dame l'esgarda, tôt le sanc li frémi , As dames le monstra : « Voiez de l'anemi ! a Sainte voire Paterne, quel chevalier a ci ' a Mais mal fu quant il est de la geste Alori. »

Par devant Avignon fu li tornois tenus; N'a borjois en la vile qui ne soit fors issus. Berengiers ot grant force de .mim. escus; Ont rescous Amauguin que rien nen a perdu ; Ou il veillent ou non , les ont ens enbatu. El renc des gonfanons fu Amaugins le bruns ; Tant enchauça à force que en la cité fu. Au repairier qu'il fist li est mal avenu : De plus de .XV. lances fu son cheval férus, Là fu son bon destrier sor li mors abatus , Et méime son cors et pris et retenus , A Aye la duchese ens son palais rendus. II li deslacent l'iaume, Paubert li ont tolus. Il fu estroitement et chauciez et vestus, L'enforchéure ot grosse, moult fu grant sa vertus, Et le visage cler, les eux vers et agus ; Bien senble estre faucons qui de mue est issus. Dit Aie la duchese : « Amaugins, tant mar fus î « Car se Karles vos tient, vos esterez penduz. » Et respont Amaugins : a Dont sui trop tost venus; « Maudit soit dont mon oncle et la soue vertus, « Que bien ajoustera .ximm. escus, « S'ençois n'est cest palais d'Avignon abatus <r Et je fors de prison , que Karles soit venus » Elle l'a fait livrer à .un. de ses drus

j6 Aye d'Avignon. 1138—1170

Et mener en la chartre que fist Salmanéus,

Uns des [félons] Juïs par qui Diex fu vendus.

Elle est toute de marbre environ et desus ;

Li leus est moult hideus, tenebreus et oscurs.

« Hé ! las, dist Amaugins, comme or sui confondus !

« Se longuement sui ci , à estrez sui pendus. »

Et Aie la duchese fu as estres des murs ,

Et Berengiers defors sor les loriers foillus ;

De merveilleus contraires ont lor lettres tenus.

« Dame Aye la duchese, dit li dus Berengier, c Li corages de famé si est vains et legiers, k" Car ensement se torne comme li espreviers ; a Qui mieus ie cuide avoir si est tost senestriers. « Par famé vint en terre le premerains péchiez , « Qui manja de la pomme par ledit l'aversier, « Dont encor est li siècles penezet traveillez; « Par vos vint ceste guerre et cest grant encombrier « Dont en morront encor plus de mil chevalier. « Vos avez fet fol change de moi et de Garnier.

— Berengiers, dit Ayen , bien savez préechier ; « Se vous chape et coronne et sautier aviez,

« Ja por .1. sermon faire ne vous estuet changier. « Sensez et Amaugin vous ai bien herbegiés ; « Bien passera li ans ainz que voient lor pies, « N'auréssi grant besoing qu'il vos puissent aidier.

— Hé Diex ! ce dit li dus, corn or puis enragier; vc Sainte Marie dame, car me lessiez vengier! » Il fet sonner .1. graille, si s'en retorne ariers. En la chartre remestrent et son frère et ses niés ; Mais il les en gestast, s'il péust, volentiers.

Et fet aler les mes, qui portèrent les briés Por Milon l'Ardenois et Othon de Baiviers ; N'i ont pas oublié dant Haguenon le vies.

M7i— 1202 Aye d'Avignon. 37

Estre l'arrie[re] ban que manda Berengiers, Sont bien plus de .xxm. 0 les arbalestiers. Hé Diex! corn grant domage que Aye n'en set riens !

Berengiers chevaucha, il et sa compaignie, Et sont plus de .xxm. chevaliers que il guie, Et passent l'endemain la rive de Chargie; Vienent à Avignon où hautement s'escrie. Hé Diex! ce fu grant duel que Aye n'en seit mie; Tôt droit le jor devant ot sa gent départie. La dame ert en sa chambre, où estoit endormie, Et ot songié .1. songe dont moult ert effréie : Que Karles revenoit et s'ost iert départie ; Devant li en sa chambre entroit Garniers ses sire , Et elle li tendoit une rose florie ; Li dus, par mautalent, n'en voloit prendre mie , .1. anel li toloit et son chief li desiie , Si la voloit ferir d'une espée forbie.

Du duel que elle avoit est la dame esperie; Elle a oï la noise de la gent qui s'escrie, Et les grailles sonner moult haut à la bondie ; .1111. fois s'escria : c Sainte Marie, aye! »

Berengiers les assaut par son l'aube aparant ; Sa gent sont bien armez, ne vont pas redoutant, Et portent maus de fer et bons espiés tranchant , Et drecent les eschieles, à quoi il vont montant; Et le viel Haguenon à la porte bilant. Premerain depecierent le palais suriant.

Diex ! corn à gran dolor i fu la gent manant ! Qui véist ses puceles as yglises fuiant ! Ces dames se demainnent et plorent lor enfant ; La véissiez foïr et borjois et serjant : Si avient en tous lieus, puisque on va doutant.

Dame Aye est en sa chambre moult escheriement ; N'avoit que gens privée et .1. sien chambellant. Cil boutèrent à Puis, cel rompent maintenant; Berengier tent la main , au poing destre la prent. Dit li viex Haguenons : ce Ja n'ait Dieu à garant ce Qui lessera por roi ne por homme vivant « Qu'il ne face de vous trestot à son talent. » Dit Aye la duchese : « Or oi folie grant; « Certez, comment qu'il prengne, dit avez sens d'enfant.

— Aye, dit Berengiers, or ai ce que je weil , « Or vos avérerai ce que dire vos suel. « Souvent en ai veillié, ni dormirent mi oeil, « De mes armes porter sous mes armes me duel ; ce Or ai je pris le cerf que je tant chacier seul. « Sensés et Amaugin me rendez , car jel weil ; « Icil me ramenront de chevaliers tel brueill « Dont je ferai dolent dant Garnier de Nentuel.... ce Mon gonfanon de paille, la lance et l'aretuel. — Berengiers, ce dit Aye, quant tu seimmes, si cuell; « Encor abatra Karles de toi le grant orgueill , ce Corn il fist de Guimar qui il toli Martuel. »

Berengiers fist rober la cité d'Avignon; Ne l'ose retenir, tant redoute Karlon.

Le grant avoir emportent escuier et garçon, De la chartre geterent Amaugin et Senson , Dame Aye la duchoise enmainent en prison Tôt droit à Grellemont, ou plus mestre donjon. Voirement la vot mètre en son lit à bandon , Quant si neveu li dient : « Par la foi Dieu, vos non ! ce Se vous ja le pensez, de mort vos deffion ; c< Mes bien le tenez prise et nous la serviron, « Puis maintenez la guerre à guise [de] baron:

i23î-iîé7 Aye d'Avignon. 59

a Se vos poez ocire Garnier, le fiz Doon ,

a Puis proierez merci l'emperéor Karlon

a Que il vous doint sa nièce et l'onor d'Avignon, v

Plevir et affier et jurer lues li font

Ne parlera à lui sanz autre conpaignon.

Or cuide Berengiers tôt avoir à bandon

Dame Aye la duchese qu'il ot en sa prison,

Et tôt deseriter à force le baron ;

Mes encor en ert mis fièrement à raison.

Li message se tornent à force d'Avignon,

Qui noncent en [Esjpengne l'emperéor Karlon

Au siège à Terraconne, où li crestien sont.

^Dv,

CHARLESrevientd'EspengnedeSarrazinsconfondre; Toz les a desconfis au siège à Terraconne, Plus de .L. mile en y a mort par nombre, A l'amacour de Cordes a tolu sacoronne, S'en a donné l'enor au quens de Barselonne. Ainçois que Pemperere éust passé Nerbonne , Ez vous les messagiers qui li vienent encontre, De sa nièce li dient et le duel et la honte. Qui donc oïst Garnier corn il se despersonne , Ses blanches mains détordre et ses cheveus derompre ! « Et car me conseilliez, sainte Paterne monde ! » Karles est descendu en une basse combe, Si en a apellé princes et dus et contes , Baiviers et Alemans et tuit cil de Borgoine, François et Herupois. Or a Karles vergoingnef Il en jura saint Pierre que l'en requiert à Romme : a Barons, s'or ne m'aidiez cest orguel à confondre « Des .II. fiz Guenelon qui à tort me vergoingnent, a Qui donnai Graillemont, puis ne m'emmerent ona Jamais à Saint Denis ne porterai coronne , [ques, a S'aurai vengié ce duel qui e.ns el cuer m'abonde. »

Quant oent li baron que Karles se démente, Primes paria Ripaus qui tint Reinnes et Nentes : a Chevauche, riche rois, ja est tagent ensemble. « Où est donc celle terre que ne péussiez prendre ? ce Et cités et chasteaus trestot ardons en sendre , ce Si venge ton baron et le duel de sa famé. — Hé Diex ! dit l'emperere, ce fet bien à entendre. » Plus de .xxm. grailles y sonnèrent ensemble. Moult a poi sejorné Berengiers 0 la dame; Paor aura de mort s'orne se soit défendre.

François sont herbegiés es plains de Landemore, Et tranchent les jardins dont il firent lor loges, Tendent lor paveillons 0 les pons d'or à cordes. Karles vit lechastel que .11. eves encloent, El d'autre part la mer, qui le navie aporte De Puiile et Sezile et de vers Babilone, De Surtre et de Calabre et de Costentinnoble, Les murs durs et espès desous la roche sore , Les tors hautes et brunes du tens Costentinnoble.

Es pleins des Landesmores sont François herbegiés ; Essillent les jardins et cope[nt] les vergiés Dont cil firent lor loges qui n'ont trez à drecier. Par la porte maior s'en issi Berengier, Senson et Amaugin et Haguenon le vieill , Et ont en lor compaigne .inm. chevaliers. Entresi que as loges vent le champ chalengier, Mors versent en la place .1111e. chevaliers. Que cuidiez vos en l'ost corn fait brait il i ert î Ce fust avis as gens terre joinsist au ciel. Desherberges s'en issent plus de .xxx. millier; El premier chief devant si fu le duc Garnier: Diex ! corn il fu armez seur Fauvel son destrier î

1 5oo — 1 3 3 1 Aye d'Avignon. 41

L'escu par les enarmes, le gonfanon laciés,

Vait ferir Anséis qu'il encontra premier,

(Cil fu fiz Haguenon et cosins Berengier).

L'escu qu'il a au col li a frait et brisié,

Et l'aubert de son dos rumpu et desmaillié;

Ou cors li met le fer de son tranchant espié,

Tant corn hante li dure l'abat mort du destrier,

Puis crie .lin. fois : « Avignon î chevalier.

« Encor comparront il le duel de ma moillier. »

Haguenon se regarde quant vit son fiz chéoir; Tel duel mainne du conte tôt en pert son savoir : « Garniers le fiz Doon , tant ami m'as toloit ! « Li fil Aimmon ton oncle m'ocirent Amanffroit, « Girart de Valcorant leissierent mort tôt froit; ce Tant m'afeit ton lingnage que pis estre m'en doit. « Ne place Damedieu que nulle fins en soit î » Garniers sist el fauvel et Haguenon el noir; Il brochent par vertu, li cheval lor vont droit, Fièrent sor les escus pains à or espengnois. N'i a hante tant roide ne plit ou ne peçoit; Merveilleus cox se donnent, mes ne sont pas ch[é]oit.

Les escus ont perciés , les escus estrouerent ; Là fu moult grant la presse où il se rassenblerent. Et Garniers de Nantuel fist son tor par la prée; Moult fièrement se sist seur la selle dorée. Il a brochié Fauvel tout une randonnée , Autresi li va droit corn faus à recelée. Vet ferir Haguenon du tranchant de l'espée Amont desor son hiaume, mes poi li ot durée: Enfreciques es dens li est toute colée; Li cors s'est estendus et Pâme fors alée , Et li cheval s'en fuit, la rené abandonnée.

Pieça n'oïstes chose ainssi aventurée , Que par delez le fiz rabat Garniers le père.

Or a Garniers ocis Haguenon le chenu; De lui a Berengiers tôt le conseil perdu. Et cil de Graillemont furent teisant et mu ; Puis n'i ot jouste faite ne chevalier féru , Ainz entrèrent es portes dolent et irascu. Et François les enchaucent à force et à vertu , A une arbalestrée lor ont maint tref tendu. Plus d'une grant jornée sont li forrier coru Qu'enmeinnent la vitaille qui par la terre fu; Et Karles l'emperere fet charroiier le fust, Les pins et les loriers et les chesnes branchus. Et mistrent mangonniax et les perrieres sus, Et grans et merveilleuses ; n'i a celui n'i rut : Peçoient les meson[s] et peçoient les murs. Et Aye la duchese fu as estres des murs , Et huche hautement et salue li dus :

a Amis , tenez le siège, car tuit seront vaincus, r

Berengiers vit les os qui vienent et assemblent, Et drecent mangonniaus et les perr[ier]es lancent ; Il mandent Karlemaine et pes et acordance, Et qu'il li perdoint s'ire , il li rendra la dame, Puis le lest convenir lui et Garnier ensemble. Et Karles en jura saint Gille de Prouvence Que , c'il les puet tenir, il les fera toz pendre. Diex 1 se li rois vosist, la fin en fust moult tempre.

Berengiers doute Karle, le roi de Saint Denise, Por ce qu'i le menace à pendre ou à ocire. Il mande ses neveus, s'a tenu son concile En une chanbre à voûte, à menie escherie :

ijéj-i^* Aye d'Avignon. 43

Tuit furent chevalier plein de chevalerie

a Ja ne vendrons en lieu chacun ne se garisse ;

a Dehais ait qui morra tant corn il porra vivre !

a Là desore, à ce port, vi ore une navie

a Qui est fort et tenant et couverte et garnie ;

a Ne crient pluie ne vent ne roche ne abisme.

a Ersoir vint à ce port à moult grant manentie,

a (Je cuit que la nef est au neveu saint Basile),

a Achatons la avant et si nou laisson mie,

a Si passon outre mer, en Perse ou en Aufrique,

d Ou outre en Babiloine, ou devers Barbarie,

a Ou en la grant Espengne au fil le roi Marcille;

a Là prendrez vous dame Aye et aurez tote quite,

a Car en crestienté n'en avériez yos mie. »

Le conseil est fine, chacun ainssi l'otrie,

Puis atendirent tant que la nuit fu série,

Devant eus ont mandé le neveu saint Basile,

Et achatent la barge tant corn il la lor firent,

A tôt les mariniaus qui par la mer la guient.

A .1. an tôt entier y ont viande mise.

Et Aye la duchoise, qui forment fu marrie,

Desor le faudestuel d'ivoire l'ont asise ,

Et tendent paveillons desor la dame, à s'ire.

Amaugin jura Diex, le fiz sainte Marie,

Que c'elle dist .1. mot, qu'elle parost ne crie,

Qu'elle en perdra la teste à l'espée forbie :

a Ja de vous n'enterrons en autre mainbornie. i>

Se la dame a paor je ne m'en merveill mie.

11 s'empaingnent en mer, s'ont lor voille esbaudie;

Bien orent esploitié par son l'aube esclardie:

Ne doutent Kârlemaine ne sa grant compaignie.

Or atendent François et Garniers la folie;

Comment que lor en prengne, de sa famé n'a mie,

Car Berengiers por li en a s'onor guerpie.

ORfu moult grant merveille quant crljdedensleso-

II mandent Karlemaine, si ovrirent les portes, [rent:

Le chastel li rendirent et les clés li aportent ;

Et il donne Garnier Graillemont et la Roche.

Cuillent lor paveillons et destendent lor cordes

Et chargent les sommiers qui la vitaille portent. Aie est en haute mer en une nef enclose,

Et crie hautement : « Chetive , corn sui morte !

« Garniers, fil à baron , corn vos m'esloingniez ore !

« Por quant, comment qu'il prengne, vos me raurezen-

Gamions li cortois fist .1. lai [en] sa rote; core.»]

Ce est icelle chose qui moult la reconforte.

Il sachierent lor voiles [amont] à hautes cordes,

Que li vens les enchace et la mer les enporte;

Mais ne sai si corurent .XV. jors ou .xini.

Ez les vous arivez tôt droit à Aigremoire,

Une cité qui sist es illes de Maiogres.

Seignor, en celle terre conversent la gent sore,

Pinconet li petit qui ont les testes grosses ;

Por quant si ont il guerre as paiens de Maiogre.

Seignor, icelle terre, elle est tote par illes , Et de bones cités menant et replenies De rouge or et d'argent et de pailes d'Aufrique , De beuz et de bestaille et d'autre manantie. Ganor a nom li rois qui de la terre est sires , Et fu cosin germain à l'aumassor d'Aufrique, Et estoit jovenceaus, de famé n'avoit mie. En .1. moult bel jardin, sous la cité antie, Là sist li rois Ganor, 0 li sa baronnie. Par devant le baron .II. chetis escremissent : Li uns a non Hernaut , qui de Gironde est sires , Et li autre Garin, d'Anséunne la riche; En .1. pesant estor li Sarrazin les pristrent,

Le chetif Aymer ileuc[que] nous ocistrent,

Ses ot li rois Ganor en la seue baillie;

Et neporquant, baron , si ne savoit il mie

Qu'il fussent en lor terre de si grant segnorie.

Chacun jour, tôt adès, devant lui escremissent.

Atant ez vous errant .1. Sarrazin où crie

A Ganor de Mahon : « Soiez savez , biau sire :

a Là jus en vostre port vint ore une galie.

« Ne sai s'est rois onques ou amirans ou sire,

« Quex que il onques soit, à merveilles est riches ;

« Et une dame gente ont dedens la nef mise ,

ce Ne sai c'elle est contesse ou duchoise ou roïnne. »

Ot le le roi Ganor, si commença à rire.

« Mahommet gentilz dex, dit li rois, or m'aie !

« Ce m'aroit grant mestier, que de famé n'ai mie. »

Liez fu li rois Ganor quant il ot de la famé ; Trestous li cuers de joie li tressailli el ventre. Il est moult tost montez et de ses barons .xxx. Es palefrois amblans et es mulz d'Aquilante, Et est moult tôt venus as pors sans demorance. De la galie vit la voille au vent descendre, Et les barons françois qui s'en issent ensenble. A .1. chief de la barge, par deriere, ert la chambre Richement portendue de bon paile d'Otrentre ; Là dedens en .1. lit se jut Aie la gente, ïllec se plaint et plore et sovent se gaimente, Et s'est illec pasmée , desor le lit s'adente. Quant li rois l'aperçoit, merveilles l'en puet prandre; En lor romans parole et puis si lor demande : ce Baron, d'ont estez vos, en la vostre créance? » Dit li dus Berengiers : ce En la nostre créance, ce De France sommes nez, d'ont ci venimes sempres. ce En la cort Karlemaine avon fet tel mellance

« Ja en nostre vivant n'en ert pris acordance. ce Del roi Ganor, biau sire, nos en dist on ensemble a Que mieudre chevalier ne porte escu ne lance, ce .1. an le serviron[s], c'il ainsi le créante, a Contre toz ceus du mont de s'onor à défendre, « Et autrui terre tote à confondre et à prendre. » Et dit le roi Ganor : « Grant honor vos commence; « Quant sa estes tornez, ce ne fu pas enfance , « Car jamés n'aurez soing de retorner en France, et Et neporquant me dites qui est si belle dame ; ce Que qu'elle soit à vous ou cosine ou parente, ec Se bel vous est et boen à fin or la me vendre , ec A moillier la prendrai , si en ferai ma famé. » Et respont Berengiers : ce Ce n'ert devant septembre; ce N'est pas costume à nous, en la terre de France, ce En la loi que tenons et en nostre créance, ce A nul bon crestien que il sa famé vende.

— Par Mahomfmet] mon dieu, ce dit li rois Ganor, « Toz temps fu il costume à icest nostre port , ce Se biaus chavaus i vient ne famé y arivot, ce Tôt voirement l'avoit li rois, s'elle li plot; ce Et neporquant vos di , a fin or l'achetot. » Et respont Berengiers : « Miex voudroie estre mort. — Amis, ce dit Ganor, dont me feras tu tort? ce Par Mahommet mon dieu, or me tiens tu por sot ? « Je ne Iairoie mie, por tiex dis pesans d'or, ce Que je ne prengne ce que mes ancestres ot. » Berengiers tint l'espée dont li pont fu à or; Parmi le chief amont cuida ferir Ganor, .1. paien consivi qui delez lui estot, Au brant forbi d'acier li a tranchié le col. Et Amaugin li bruns ala ferir Maudrot ; .II. de tous les plus riches lors i ont geté mors.

1491— i $23 Aye d'Avignon. 47

Ganor li rois s'enfuit, paora de son cors;

Et li François ensenble se relièrent ou port.

De la cité sallirent et Turc et Baligot ,

Sarrazin et Persant acorent à grant ost;

A plus de .c. galies les acueilli Ganor.

De totes pars de mer les acuellent tant fort

Com li chiens le cengler, quant est navrez à mort;

De totes pars les prennent et aerdent as cros,

Ou il weillent ou non, les ramènent au port.

Qui là véist comment Sarrazin les engingnentî Il geterent lor ancres et à cros les detindrent, Ou il vueillent ou non, les ameinnent à rive. Qui dont oïst com Aye la duchoise s'escrie, Et dist à haute vois : « Sainte Marie, aïe ! ce Haï ! fel Berengiers , le cors Dieu te maudie ! « Com m'as getée à tort de douce compaignie « Et fors de douce France , où souef fu norrie. a Or morras tu isci, et ge serai honnie! » Et Ganor respondi , qui le rommans sot dire : « Ne vous esmaiez mie, belle seur, douce amie; « Se vous me volez croirre, Mahommet vos aïe! « Je vous prendrai à famé, que de moilliern'ai mie.»

Li rois a apelé Maligan de Sulie :

« Gardez bien tôt l'avoir que est en la galie « Et le cors des François, que nul ne les ocie. » La dame font monter sor .1. mul de Sulye, Si l'en mainnent laiens en la cité garnie, Droit desus la grant tor, en la Mahommerie. De Tervagant y fu tote la loi escrite ; Là viennent Sarrazin, Turc, et paien, et prince, Qui les mentons aval ont aers as pointrines. En moult petitet d'ore la véissiez emplie.

48 Aye d'Avignon. 1524— ihj

« Hé, Diex, [ce] dist la belle, à quel gent me sui prise !

« Maléoite soit hui si faite compaignie. »

Atant es vous errant Alfamion i'ermine,

.1. cortois Sarrazins qui de corre ne fine :

II ot esté à Romme, en Puille et en Sesile,

Et jusq'en douce France fu il à maint consille,

Et reconnut moult bien tote la baronnie.

Là où il vit les contes ne puet muer ne rie;

Et dist li rois Ganor : ce Nel me celer tu mie ,

« Se tu connois ces hommes, garde verte m'en dies.

— Par Mahommet, biau sire, ce dit Alfamion, « II sont de France né tuit li meillor baron, ce Et ce est la belle Aye, [la] dame d'Avignon, ce Nièce est au roi de France, l'emperéor Karlon; « A moillier la vi prendre Garnier le fiz Doon. ce Et cil dui conte furent andui fil Ganelon, ce Véez ci Berengier et son frère Sanson , ce Cui père porparla la mortel traïson ce Dont mort furent à glaive li .XII. compaignon ce Et toute desconfite la mesnie Karlon. ce Toute Espengne lor doit servise et guerredon : ce Alez les délivrer et geter de prison. » Dont les amena l'en devant lui, au perron ; Li rois Ganor les vit, ses a mis à raison.

Li rois lor demanda : ce Barons, estez vos frère ? ce Gardez que ne mentez, mestier n'i a celée, ex Car Ganelon le ber por voir i fu vo père, ce Por coi vos a roi Karles douce France véé[e] ? ce Ceste dame d'ont vient, où l'avez vos trouvée? ce Par cui est elle ci de son seignor sevrée ? ce Avez la vous tolue ou à force robée ? s Aye respont plorant, qui preus est et senée;

155^— ij88 Aye d'Avignon. 49

James vos n'orrez famé si bien enlatinée.

« Gentilz rois debonaire , dist Aye la membrée ,

« Ne savez encor mie corn i! m'ont démenée:

a Antoine d'Avignon fu voirement mon père ,

« Et Karles est mon oncle, de France I'emperere.

a Li rois m'avoit I'autrier à .1. baron donnée,

« Mieudre vassal de lui ne çaint onques d'espée;

« Li ost de France fu à Terraconne alée ,

ce Garniers mi sires i ot Poriflambe portée,

« Tôt droit à Avignon m'en ère retornée.

« Là me fist espier Berengiers et son frère ;

« A Graillemont grant pièce m'ont tenue enserrée.

ce Là les assist à force Karles li emperere ,

c< Li tref et les au[cu]bes tindrent une jornée.

« Quant Berengiers vit ce qu'il n'i aroit durée 7

« 111 a en haute mer sa galie esquipée,

« Si s'en fuï nuitantre comme traître lerre ;

« Or m'a ici , biau sire, à vo port arivée.

ce Faitez moi bien garder que ne vos soie emblée,

« Q^encor vos serai je fièrement demandée ,

« Car l'en sara, biau sire, quel part serai alée.

« Du plus fin or de France richement rachatée,

ce Plus de .xiiii. fois vos en serai pesée.

« Mais s'aviés or fourches faites et aprestées ,

a Là desus cel haut pui, en celle roche lée,

ce Là où fust encroé Berengiers et son frère ,

« La moi[e] amor, biau sire , vos estera privée.

— Dame , ce dist Ganor, ice pas ne ferons : « N'est mie drois ne bien que nous les ocions, ce Car Ganelon lor père porquist la traïson « Dont furent glavié li .XII. compaignon « Et toute desconfite la mesnie Karlon. ce Je les envoierai au roi Marcillion,

jo Aye d'Avignon. 1*89—1622

« Mon conduit avec eus, Maingot et Baratron.

ce Je vos plevis ma foi il Ior fera gent don ,

« De totes ses cités les metra à bandon ,

a Ja de tôt Ior avoir ne retendra mangon ,

« Fors solement Ayen , qui est nièce Karlon.

« Entrecî qu'à .1. an .1. respit vos metron,

« Que serai revenus de Mesques, de Mahon ,

« Puis vos penrai à famé , à la benéiçon ,

« En la loi païennie, qui li Sarrazin ont. »

Et respont la duchoise, coiement, à larron :

« Ja Damediex de gloire joie ne vos en dont ! »

Et cil s'en sont tome , si entrent el dromont.

Il drecierent Ior mast , traient Ior voile amont ,

Et jor et nuit nagierent à force d'aviron ;

Au port desous Morinde arivent el sablon,

A la mestre chaenne où les colombes sont.

Morinde fu asisse ou chief de .1111. mons ;

.Iï. [eves] fors et rades li corent environ ,

De par trestote Espengne amaînnent garison.

Les murs en furent tous asm3ns et macedon ,

Que tors y ot moult grans entor et environ ,

Estre la maistre selle le roi Marcillion

Qui tient très bien de lonc le trait à .1. bojon.

Çà dehors est la place, estoit droit au perron ;

.1111. loriers y a de moult bêle façon.

Ilec porparla Ganes la mortel traïson

Dont morurent à glaive li .XII. compaignon.

Si grant vertu i fist Damediex por Karlon

Que des loriers qui furent là planté environ

Aine puis n'en porta nul ne foille ne boton,

Et si sont trestuit vert de terre jusq'en son.

Illec s'esbanoioient li fil Marcillion

A .ïllim. Turc qui tuit croient Mahon.

Atant ez vous errant Berengier et Sanson ,

ié2$ — 1654 Aye d'Avignon. 51

Lor conduit avec eus , Maingot et Baratron ; Hautement les saluent en la loi que il ont. Li rois li demanda : « Cil chevalier, qui sont ? » En droit sarrazinois Berengiers li respont.

Berengiers li respont, qui sarrazinois sot : « Sire, de France sommes , tôt del mellor effors , ce Fil Ganelon le conte , que vostre père amot ; ce Karlemaines de France m'en deserite à tort, ce L'autre jor arivoi el roiaume Ganor ; « Tant m'a tenu prison corn li plaist et il vot : « D'ore en avant sui prest que votre enseingne port , « Par champ et par bataille, se nul vos faisoit tort, ce Se crestien revient enfreci jusqu'au port, a Se à duel et à painne n'en fais morir le cors , « James n'arai du vostre vaillant .1. anel d'or. » Quant li rois l'entendi , ses bras li met au col. ce Par Mahommet, dist il , vos esterez des nos.

ce Berengiers, biaus amis, moult faites que cortois ce Qui France avez guerpie, s'estes venus à moi. ce Par Mahommet mon dieu, ferai vous riche roi. ce Tant vous dorroi du mien , cel volez recevoir, ce Quant le saura roi Karles, et il et ses Franço[i]s , oc Ja n'i ara .1. seul merveilles neli soit, ce Je vous doing et otroi les puis de Monsegroi , ce Et le terre mon oncle ; grant seignorie aurois , ce Et ma seror Plumboie à moillier vos otrois. » Quant l'oï Berengiers, au pié l'en est chéois. Or oiez du gloton comme il desment sa loi , Qui a prise la famé qui Sarrazine estoit ! <x Hé! riche rois, dist il, je suis remeis 0 toi; oc Por Mahommet ton dieu , de Ganor me fai droit ! ce Sire, tu ne sez mie quel avoir m'a tolet,

p Aye d'Avignon. 1^55 — 1687

«c Une si belle [famé] jamais sa per ne soit.

«. Car le mande Ganor, se tu la pues avoir;

« Se Mahommet donnoit q'en eussiez .1. oir,

c< Par ce auriez vos en douce France droit ,

« Car Karles n'a enfant qui vaille ne preuz soit,

« Ne mes c'un tôt seul fiz qui ne ot ne [ne] voit. »

Ll rois fu forment liez quant de la dame oï ; Plus tost qu'il onques pot de la porte parti , Si en a apelé Joseau de Valterni Et Brunmamor [le sage], le frère Blanchandin. « Barons, ce dit [li rois] , car vos tornez de ci , a Si m'en alez tôt droit à Ganor l'arrabi , « Qu'il me rende la famé, ce se non, mal la vit, « La nièce Karlemaine c'a Berengier toli, « Et ce se ne veut faire de m'amor le défi , « Ne li lairoi de terre ne d'onour à tenir « Où il puisse vis estre , ne mors puisse gésir. « Dusq'Elainne la bêle que Menelaus perdi , « Dont la cité de Troie destruit etdeserti, « Por une seule famé si grant guerre ne vi. » Et cil li respondirent : « Moult fier message a ci ; ce Mes, puis que vos volez, moult bien li sera dit. » A ce mot s'en tornerent, el dromont se sont mis , Et drecierent lor voile qui fu blans comme lis. Mais ne corurent [mie] .1. mois ne .XV. dis; Tôt droit sor Aigremore , en .1. vergier flori, Trouvèrent rois Ganor, 0 lui ses Arrabis. Et il et Aie sistrent par desor .1. tapis; De devant luifaisoit .11. chetis escremir : Li uns ot nom Hernaus, le fiz dant Aymeri , Etli autres, Garins d'Anséune [la cit].

En un estor les pristrent paien et Sarrazin , Et ilec Aymer li chetis fu ocis.

ï688— 1710 Aye d'Avignon. 5$

Quant Aye les connut , totie sanc li frémi ,

Et dit tôt souavet, que nus ne l'entendi :

« Hay ! corn mar i fustez, franc chevalier gentil !

ce Jhesu me lait tant vivre, par la seue merci,

« Que moi et vos encor puisse geter de ci.

« Certes, si ferai je, [se] Dieu plest et je vif. »

Atant es vos errant Joseau de Valterni

Et Brunamor le sage , le frère Blanchandin ;

Tôt oiant la duchoise , lor mesage ont forni.

Ganor treuvent li mes entre la gent grifaine; Assez i ot paien et Turc de pute caingne, Et félons Canelieus, et Mors de Morienne. Atant es vos errant les messages d'Espengne; De dire son message n'i a nul qui se faigne : ce Hé! Ganor, gentis rois, grant painne vos engraingne, « Le fil Marcilion mandent par ire plainne « Que li rendez Ayen, la nièce Karlemaine, « Et, ce vos ce ne faites, plus grant gent vos ameinne « Que li rois Menelaus ne conduit por Elainne; a Mer passeront au port tôt droit desor Aubainne , ce Et li dus Berengiers en portera Penseingne.

— Amis , ce dit Ganor, ne[s] pris une chastengne ; a Par Mahommet mon dieu, ainz sera Mongeu plainne. ce Et mer devendra terre , ainçois que je li rainge

« Ne que je lor envoi la nice Karlemaine ;

ce Faire en weil à estrous ma privée compaigne.

— Sire, nous en irons : grant painne te commence ce Quant si te veus destruire por une seule famé,

ce Si corn ce laissa faire roi Paris por Elainne. » Ganor regarda Aye, moult la vit belle et gente , Et ot la color fresche comme flor d'aquilante ; De la paor qu'elP a li tremblent tuit li membre, Et crient le Sarrazin par poor ne la rende.

Et Ganor li a dit : « Ne t'esmaie, suer genté, « Que par cel Mahommet à cui j'ai ma créance , « Tant com porroi mander .xx. chevaliers ou .xxx., « Mar arez ja paor qu'à nul homme vos rende ; « Je vous menroi ençois ens ou règne d'Outrente , « Ou passeroie mer en la terre de France , « Et prendroie por vos la saintime créance. » Quant la dame Poï, à son pié se présente. Et li mes s'en tornerent , n'ozent congié atendre , Et sont venus au port , et en lor nef en entrent ; Traient amont lor voile, à nagier se commencent. Or vindrent à Morinde où lor gent les atendent . Margoires demanda : cv Rendra Ganor la dame ? — Sire, dit Brunnamors, moult est fol qui ce pense; « Li rois en a juré ses diex et sa créance « Ne vos en rendroit mie s'il en avoit tiex .xxx. , « Car on ne trouveroit desor le ciel plus gente . « Il nen a sor ciel terre ne soit d'Aye joiante. »

Margoras etAiglie, li fil Marcillion , Par Espengne la grant en firent lor sermon. Premeraih a parlé Boïdas l'Arragon :

« Car mandez premerains tous ceus de Carrion , « Et ceus d'Entéenor, .1111. rois qui i sont. # Et cil li respondirent : « Tôt ainssi le ferons. » Lors mandèrent lor gent as nés et as dromons. Lor voiles entaillies par pans et par girons, Et bien enfigurées à testes de dragon , De devant ens el chief .xxmi. dragon Ce fu senefiance que itant rois 1 sont), En la terre Ganor prennent lor garison. Et li rois se defent à guise de baron; Aye a herbegie en une tel maison Ne savez quele elle est, ce nous nel vos dison :

ï7î4-»78S Aye d'Avignon. 55

Une tor merveilleuse , qui Aufalerne ot non ;

Desor aval au port arrivent li dromon ,

En la roche conversent li cinge et li brohon ,

En l'autre desertine li ours et li lyon.

Se trestuit cil du mont estoient environ ,

Nen lairoient il gieus ne fable ne chançon ,

Et que en la douce aiguë ne prengne[nt] le poisson

Et ne prengnent le cerf en la forest d'Argon.

Ilequesfu dame Aye la duchoise en prison;

N'ot messe ne matines ne vespres ne sarmon ,

Ne ne set rien du siècle, ne quant les festes sont.

Il y ot .111. roïnnes qui bien la serviront;

Doucement, par amor et par devocion ,

Il [lji mostrent la loi Tervagant et Mahon.

Elle est et preus et sage de dit et de raison ,

Ne nulli ne la voit qui en die se bien non ;

Mais foi porte si bone Garnier le fiz Doon

Onques envers nul homme nen ot conversion.

Or vos lairons ici du roi Marcillion ,

De Ganor l'Arrabi, des. 11. fiz Ganelon,

Si chanterons de France , du riche roi Karlon ,

Et du bon chevalier, Garnier le fiz Doon ,

Comme il se mist engrant por Aye d'Avignon.

Ce fu à une feste du baron saint Michiel, Que li cerf sont de gresse et l'en les doit chacier. Garniers le fiz Doon repaire d'archoier; En la champaingne furent [plus] de .C. chevalier. Li bers se destorna en l'ombre d'un vergier, Par desor l'erbe vert, por son cors refroidier; D'unne chançon fait dire de Robert l'ecoier Et de la bonne foi Enguelas sa moillier, Corn garirent de mal lor seignor Olivier. Quant li dus Pot oye, si li membra d'Ayen ;

Tôt le sanc li foi , la color li perdié.

Plus d'une grant lieue alast on loing à pié

Ainz qu'il déist .1. mot ne qu[e] il respondîé.

Atant ez vous venu .1. pèlerin paumier,

Et ot la barbe longue et fenestré le chief ,

Et escharpe à son col et .1. fust de paumier.

Li dus l'a apelé , de jouste lui l'assiet :

« Biaus meistre, de quel part ? » ce li a di Garnier.

— Sire , de vers Espengne, de Saint Jaque prier,

ce Et fui à Saint Vincent penez et travailliez ,

« Vendus et tregetés el règne des païens.

« El roiaume a .1. roi qui moult fet à prisier:

« Onques ne fu tel roi , se il fu baptisiez.

ce Là vi une merveille, se vos la saviez

a Et se la [vos] disoie , ja ne m'en croiriez.

« De ceste vostre terre y a .11. chevaliers:

« Li uns en est Garins d'Anséune li fiers ,

« Et li autres Hernaus, l'orgueilleus bataillier,

« Et une gentil dame , n'a si belle sor ciel.

« Li homme de la terre Papelloient Ayen ;

ce A moult fiere merveille l'ennoirent li paien.

ce Mes li dui fil Marcille et li dus Berengiers,

ce Cil guerroient le roi de la t]este à trenchier,

ce Et li bers se defent au fer et à l'acier.

ce Je estoie chetis, délivré fu Pautrier,

ce Et si me fist sor sains jurer et fiancer

ce Que je vendroie en France por querre soudoiers.

ce Qui là vodroit aler bien porroit gaengnier. »

Et quant l'oï li dus, vers soi l'a enbracié;

Plus de .vu. fois le baise por Aye sa moillier.

ce Amis, dis me tu voir, que Diex ait part en t'ame î ce Que tu por cest besoing soies venus en France ce Por querre sodoiers à secorre la dame ?

i82o— 1852 Aye d'Avignon. 57

« Et [autant] que le croie, ja fu elle ma famé ; « Berengiers ia m'embla, Diex m'en face venjance! « Je l'en prendra[i] encor, se je vis, à ma lance. — Oïl , dit li paumiers , en la moie créance , « Por sodoiers vins çà à secorre la dame... a Et ja ne li faudra por i perdre les membres ; « Onques tel Sarrazin ne nasqui mes de famé. »

— Amis, auroit [il] foi qu'i n'i ait traïson , « Que me menasses là où Aye est d'Avignon , « En la terre Ganor le nobile baron , <c 0 nous tel compaingnie corn mener i voudron ? « Ne serommes que .x., ja plus n'en y menron, « Et serviron le roi trestot à son bandon. « Quant nous nos anemis desconnéus aron , « Nous [les] li rendrons mors ou getés en prison , « Que ja .1111. deniers du sien n'en porterons; « Mes tu me jureras desor saint Semion « Que j[a] au roi Ganor ne nommeras mon nom ; « Ne sara qui je sui ne tuit mi compaignon , « Ne ja de ton poiz d'or mar m'i lairas mangon. » Et respont li paumiers : « Que targiez dont , baron ? ce Ja ne voudrez avoir que Ganor ne vos doint. » Et Gàrniers s'aparaille , ni otlonc achaison. Plairoit vos à oïr qui sont li compaignon ? Girars en est li uns, le fiz au duc Othon, Reniers, et Fouquerans, et Garin de Mascon, Foquins, et Guinemers, et Gautiers d'Avelon , Et Achars de Mesinez, et Thiebaut d'Aspremont, Et le bon pèlerin, qui Diex face pardon! Les barbes firent rire , n'i laissierent grenon, Et le chief trestuit rere et li noir et li blont. Coifes orent vermeilles de paille et d'aqueton : En quel terre qu'il viengnent ne les connoistra on.

58 Aye d'Avignon. 1853 — i88j

Lor nés apareillierent au port sor Graillemont ;

liée sont les estables où li cheval gierront,

Et i metent douce yaue dont les abeveront.

Et le bort bataillierent où il se combatront,

Et ont escus et lances dont batailles feront.

A .1. an tôt entier y metent garison,

Et y metent de chiens , d'oistors et [de] faucons,

Toutes plainnes les maies d'or cuit et de mangons.

Et au chief par derrière , où instrument metront ,

Ot une chambre close où li conte gierront ,

Et devant, ens ou chief, ot .1. pommel roont,

Et .1. ymage paint en guise de dragon ,

La grant gueulle baée tôt droit là où yront.

En la nef ot .111. voiles qui à toz vens corront.

Il s'enpengnent en mer, ysnelement s'en vont,

Et Mellion gouverne, Diex victoire l'ent dont !

Cil Sire les conduie qui vint à passion !

Moult se maitent engrant por Aye d'Avignon.

Ceus entrent en la nef qui la dame vont querre; .II. jors et une nuit costoientune terre, Les illes de Maiogres où pute gent converse. Ainssi corent .Vil. jors tant qu'il virent la terre; [Et li] bons pèlerins est montés sor la vergue Et choisi Aigremore et la tor d'Aufalerne; Il descenten riant, li duc Garnier apelle : « Ber, vois tu celle tor haute desor cel terre ? « Grans est et merveilleuse que près du ciel semble estre; « Laiens est li palais où dame Aye converse. « Diex ne fist ainz espices ne flors de bones herbes « Qui ne sente flairor très parmi les fenestres. » Dist Gautier d'Avalon : « Moult y feroit bon estre; « Diex! comme aurons grant joie s'Aien en poonstraire. »

La defors la cité, en .1. tertre tailiié,

,886 — i9i3 Aye d'Avignon. 59

De blans sablons i fu biaus et gratis li graviers ;

Là arivent les nés nos barons chevaliers.

Hors de la barge font traire les bons destriers ,

De l'erbe les corroient et torchent escuier,

Et mandèrent le roi qu'i les face herbegier.

Il li ont envoie le cortois messagier,

Le sage pèlerin, dont firent l[a]tinier.

Il a trouvé ie roi coroceus et irié :

Cel jor c'estoit li rois combatus as païens,

Ses seneschaus méismey ot le col trenchié,

Et Ganor fu navrez el corde .11. espiez.

Enmi la sale fu ens en .1. lit couchiez,

Et font entrais moût bons por dolors alegier.

Voient le pèlerin , moult s'en sont merveillié,

Qui s'en estoit alez en douce France arier,

Lors le voient ainsi noblement chevauchier ;

Les conrois que il porte ne saroit nus prisier.

Il vint tôt droit au roi , si s'est agenoilliez :

« Sire , je sui de France richement repairiez ,

« Si vous ai amenés les meillors sodoiers

« Conques véist nus hons en terre ne sor ciel.

« II seront avec vos jusques .1. an entier;

a Vos anemis mortez , que vos plus doutiez ,

a Se il ne les vos rendent pris ou mors ou liés ,

a Tôt lor service soit en bone pais lessiez ;

« Ja mar lor en dorrois vallissant .1. denier. »

Et dit li rois Ganor : « Par Mahommet , preuz iez ;

a Se je vif longuement, merveille[u]s pr[i]s t'en iert.»

Li rois li demanda: « Amis, connois les tu, « Quant il por ta parole sont de lor terre issu , « Et venu en la moie , por toi , sanz mon séu ? — Oïl , moult bien , biau sire , cil li a respondu , a Mes il ne sont, ce cuit, roi ne prince ne duc,

60 Ayè d'Avignon. i919— i9Jl

a Mes vavasor hardi , sodoier connéu ,

« Qui por sodées vienent esprouver lor vertu.

« De maintes jostes ont trestot le pris eu ;

ce Avecques vos seront dusques .1. an ou plus.

ce Les fiz Marcillion, quant les aront quennus ,

ce Vos mortes anemis, que tant avez cremus,

ce Senson et Berengier anbedeus connéus ,

ce Tost verrez maintenant estroer lor escus.

ce Se nés vous rendent mors, ou pris ou retenus,

« Tôt lor servise soit outréement perdus. »

Li roi[s] Ganor en a lors apellé Fabur,

Son mestre seneschal , qui sire ert de Nibus.

Sil s'en tornerent tost et montèrent es mulz ,

Et sont tôt droit au port tous ense[m]ble venus,

Où li François estoient fors de la barge issus.

Primes parla à eus li cortois de Nibus.

ce Frans crestiens , dist il , bien soiez vos venus.

ce Li rois Ganor vos mande amistiez et salus

ce De cel seignor du ciel que vos reclamés plus,

ce Que vos créez trestuit , qui ou ciel fait vertus ,

ce Et fet par toutes terres miracles et vertus ,

ce Croistre jardins et blez et reverdir le fus. »

Nostre François sont tuit venu fors de la terre ; Fors de la barge traient les bons chevaus à terre. Richement sont vestu, à la loi de lor terre, De bones peaus martrines et de peliçons verre. Le soleil luist es armes et li ors estencele Des garnemens qu'il ont et des frains [et des] selles. Aye les regarda , qui fu à la fenestre , Si près les vit du port comme .1. arc péust traire Où elle fu enclose en la tor d'Aufalerne. ce Hé Diex! ce dist la dame, sainte voire Paterne, ce Si riche garnement furent feit en ma terre ! »

i9$3-i984 Aye d'Avignon. 6i

A ycelle parole, ez une de ses mestresses

Si li a demandé : « Que avez vos , seur belle ? »

Et a dit la duchoise : « Sez tu songe retraire ?

« Anuit vi en dormant une avision pesme ,

« Que g'estoie montée en haut desor .1. tertre;

a Li rois Ganor méisme se gesoit desor Perbe ,

« Et je tenoie fort entre mes mains sa teste.

a Amont, de vers le ciel vinrent volant .il. aigle

a Qui moi et lui voloient à force les eux traire,

« Quant .1. faucons y vint, volant de vers ma terre

c Et .1. lyon plus blanc c' onques fust nulle beste.

« Et li faucons volans apressoit si les aigles

« Ainz ne les vout lessier si[s] abati à terre ;

« Et li lyon méisme les prenoit par la teste ,

« Ne les voloit lessier, s'en ot mil pièces faites.

— Dame, dist la païenne, grant joie vos apreste;

« Un tel secors vos est venus en ceste terre,

« Se li rois le savoit, bien dolent porroit estre. »

Li paien ont [logiés] les François as herbeges ;

Lor conrois fu si bons que mieudres ne pot estre.

Souvent li rois y vient au matin et a[u] vespre ,

De douce France enquiert et demande noveles;

Et li baron li dient, qui bien le sevent faire.

NOSTRE baron François grant pièce sejornerent; Ne chevauchierent mie ne armes ne portèrent. Le dus Garniers se lieve à une matinée , Il et Fouquins li bers, et Guinemers ses frères, Et montent es mules, richement s'atornerent, Et portèrent ostors de moult ferme volées ; Aï Diex! quel rivière ill ont le jor trouvée! Vers nonne s'en retornent, ambiant parmi la prée, Desous la haute tor où Aye ert enserrée. A la fenestre fu la duchoise enclinée ,

Et vit les sodoiers venir parmi la prée ,

Qui ont les barbes reses , les coifes el chief fermées.

De la fouce de mer ont les colors muées

Que onques ne vit gent ainssi desfigurées,

Mais onc por nulle riens ne pot estre tornée ;

.III. fois s'escrie en haut à sa vois qu'elle ot clere :

a Vos, sodoiers de France, qui m'avez trespassé[e] ,

« Parlez .1. poi à moi , car de France sui née ,

ce Si me dites nouveles de la douce contrée.

c< Por Dieu, vit encor Karles, nostre drois emperere?»

Ot la li dusGarniers, s'a la teste levée.

La dame le connut, qui ot la face clere.

ce Héî gentis hons, dit elle, corn m'avez oubliée!

ce Corn sui por vostre amor traveillie et penée ,

ce En al[i]ennes terres vendue ettregetée! »

Trait a un anelet dont il [l'Jot espousée ;

Où ot .11. riches [pierres] precioses et cleres,

Et la tierce y estoit, qui ert vaillant et clere.

De paradis terrestre l'avoit on aportée;

Tant[e] bonne aventure l[i] avoit Diex donnée

Tout autresi estoit comme chose faée :

Famé qui Tait 0 soi n'iert ja desvirginée

Par nul homme qui soit, si bien ne li agrée;

En une verge d'or estoit bien séellée.

La dame a pris Panel, son seigneur Pa getée.

Li dus connut Panel dont il [P]ot espousée;

Or seit il bien de voir que sa famé a trouvée ,

Et la duchoise lui : or est asséurée

Desormès querre engien qu[e] elle soit ostée.

Asporsde Monjardin,'as gués de Maie Estraingne, Une eve ravinouse descent de la montaingne; Là sont li fil Marcille, à lor grant ost d'Espengne. Prennent .vm. Turs eslis de lor compaingne,

ao i s— 2049 Aye d'Avignon. 6$

Es aufferrans montèrent, si portent mainte enseingne. Li cembiaus s'en torna très parmi la champaingne; S'entrent en Aigremore par la porte soustainne , Encui aront François de grant gent belle estraingne.

Ce fu à .1. matin, au cler soleil luisant; Estes vos le cembel à la porte [brui]ant. Et Ganor fu garis des plaies qu'il ot tant ; Il ist fors du palais en .1. jardin moult grant, Et oy des osiaus le déduit et le chant. Les sodoiers de France a fet venir devant, ce Barons, ce dit li rois, savez por quoi vos mant ? . « A la guise de France prenez vo garnement , « Et puis nous en istrons à la lune luisant, ce Au matin et au soir, et à l'aube aparant ; « Se ne puis avec vous souffrir les grans ahans , ce Trestote ma richoise ne priseroie .1. gant. « Je sai tant de l'escu que hons n'en dout néant; ce Se je sui abatu , cui chaut ? enmi le champ, ce Et je puis avenir à l'espée tranchant, ce Je ne cuit por nul homme [estre] bailliez avant. « De la terre de France pris .II. chetis, l'autre [an] , « Qui tant m'en ont apris plus nulli n'en demant. — Car les nos mostrez, sire >• , dit Reniersde Mellent. Et li rois les a fet amener par devant. Quant il virent Garin , moult en sont merveillant , Et Hernaut de Gironde à la chiere riant. Garniers ala encontre, si lor dist en riant : ce Ne nous nommer vos mie, franc chevalier vaillant; ce Nous sommes à ce roi sodoier achetant, ce La vostre délivrance querrons de maintenant. » Et cil li respondirent : ce Sire, à vostre commant.

— Barons, ce dit Ganor, connoissiez les vous dont?

— Oïl , ce dit Garnier, cel grenor et cel blont ;

« Nous fusmes ja ensenble escuier compaignon

« En la cort au bon roi , l'emperéor Karlon ;

« Mais je fui retenus au tornai sor Mascon.

« Quant il m'en délivra , ne me costa mangon ;

« Se je ja l'en pooie rendre le guerredon,

« Ne seroie si lié por tôt l'or de cest mont »

Et respondi Ganor: * [Jes] deliverai dont. »

Là lor rendi andeus, qu'il n'i quist achoison.

De maint bon garnement furent mis à Pescon,

Et des chevaus ausi qu'il pristrent à bandon.

Or sont li crestien tiex .XII. compaignon ,

Bien les pourro[i]t on querre à fust et à baston

Ne seroient trouvé de ci en pré Noiron.

Estez vos le cembel des fil Marcillion

Qui fièrent à la porte, bessiez les gonfanons ;

A haute vois escrient : « La gent Ganor où sont ? »

Si s'en issirent hors à tel gent corn il ont,

Et sont .Lm. devant el premier front;

Mais poi font à prisier, se por la flote non.

Ez vos les sodoiers brochant à esperon

Qui demosterront ja la nature au faucon.

Garniers fiert le premier en l'escu à lyon,

Desous la boucle d'or li peçoie et confont,

Et l'aubert de son dos li [des]maille et deront;

El cors li met le fer 0 tôt le gonfanon,

Tant corn hante li dure l'abat mort el sablon,

Puis c; ia hautement : « Monjoie, la Karlon !

« Ja Damedieu à s'ame ne li face pardon

« Qui n'i ferra .1. cop por Aye d'Avignon. »

Le cheval s'enfuï, cil le vont enchaucent. En .vu. liues de terre ja nen alissiez tant Que ja y trouvissiez de terre plain .1. gant

2o33 — 21 1 î Aye d'Avignon 65

Que ne ait Sarrazin ou paien mort gesant.

Quant vin[ren]t cil as très moult sont grains et dolens,

Que de tôt le cembel orgueilleus et pesant

N'en eschaperent .€., par le mien escient.

Il sonnèrent maint graille et maint cor d'olifant

Que ce vous fust avis que terre vet fendant.

Et dit Garniers as siens : « Barons, n'alez avant ;

« Tout droit à Aigremore retornon maintenant,

a Que li plus orgueillous nous venront ja sivant ;

< Telz i aura des nos qui torneront fuiant. »

Dit Garins d'Anséune : « Tôt à vostre commant ;

« A merveilleus empire nous vendront acorant ,

« Ses convient desconfire par engien sagement. »

Aus pors de Maie Estrange, as gués de Monstardon, Là furent herbergié li fil Marcillion A lor grant ost d'Espaingne que conduite y ont. Atant ez vos poignant Thiebaut de Montcenon ; Très parmi son escu portoit son gonfanon, Si que parmi l'escu out de l'anste .1. tronçon. A haute vois escrie : « Car vos armez, baron! « Dire vos sai noveles de Ganor Parragon. « Sodoiers a de France, du roiaume Karlon, « Qui tôt vostre cembel ont mis à tel rendon « Que de mil chevaliers ne cuit .xxx. en aion. » Atant ez vous poignant Berengier et Sanson, Beraut et Amauguin, cil furent compaignon Qui maintienent la guerre por Aye d'Avignon; A haute vois escrient : « Li sodoier qui sont « Ne sont mie de France, dou roiaume Karlon, u Ne de la cort roial , quant nous nés connoissons. » Li dus Garniers sot bien rengier ses compaignons ; Girart ot, son neveu, le fiz au duc Othon, Renier, et Fouquerrant, et Garin de Mascon, Aye d'Avignon. 5

Fouquin, et Guynemer, et Gautier d'Avalon ,

Et Achart de Mez[ine], et Tyebaut d'Aspremont,

Et Hernaut de Gironde, et Garin le baron,

Et Ganor l'Arrabi à .1. blanc gonfanon.

Berengiers vint poingnant à guise de faucon ;

En Pescu de son col avoit peint .1. lyon,

Et tint la hante droite à [.!.] vert gonfanon.

Quant Garniers de Nentuel chosi son compaignon,

Il ne fust pas si lié por tôt l'or d'Arragon ;

Don^t] hurte le destrier qui li va de rendon,

Et fu le jor couvert d'un vermel ciglaton.

Vet ferir Berengier en l'escu au lyon,

Desor la boucle d'or li peçoie et confont,

Le blanc haubert du dos li desmaille et deront,

Ou cors li met le fer 0 tôt le gonfanon,

Tôt li tranche le cuer, le foie et le pomon ,

L'eschine de son dos li met en .11. tronçon,

Tant corn hante li dure, l'abat mort el sablon.

Les espérons à or fait voler el sablon.

Puis dist une parole qui n'ot mie haut ton :

ce Mar véistes Ayen, la nièce au roi Karlon,

« Qu'en moult lointaingne terre en avez guerredon. »

Quant Sensés se regarde, voit morir Berengier, Les espérons à or tornez envers le ciel, Et Pyaume cler d'Arabe [ens] el sablon fichier, La selle trestorner et fouir le destrier; A sa vois qu'il ot clere commença à huchier : « Frère, qui vos a mort en grant duel m'a laissié, ce Ja por tant que je vive n'aurai mais mon cuer lié. » Il a brandi la lance, s'a l'escu enbracié, Mais ne pot avenir, ne joster à Garnier. Des grans estors menus et des cox que il fiert Se péust qui vosist moult fort esmerveillier.

ai49-2«8i Aye d'Avignon. 67

Le cheval lait aler, si jousta à Renier,

Que tout le mist souvin sor la crope au destrier.

Ja l'éust mort ou pris, ne éust recovrier,

Quant i vint Fouquerans, entre lui et Gautier.

Illec pristrent Senson, le gentil chevalier,

En la chartre Ganor l'ont chetis envoie.

Sensés fu retenus et Berengiers* ocis.

Ez vos par la bataille Beraut et Amaugins. Li .1. jouste à Hernaut et ii autre à Garin; Toutes pleinnes lor lances s'entrabatent souvin. As espées tranchans se fussent entr'ocis Quant i vint Fouquerans et Gautiers le meschin. Les lor .11. ont rescous et les [.11.] frères pris ; En la [chajrtre Ganor les envoient chetis. Bien ont envers le roi ses convens aemplis. Entre Hernaut de Gironde et Garnier le hardi Sont venus à Pestor, si commence le cri. Garniers fiert Brunamor, le frère Blanchandrin, En l'escu de son col paintd'asur colori; Desous la bougie d'or li a fendu par mi , Et l'aubert de son dos derot et deserti , Ens ou cors li a mis le bon espié forbi Que mort l'a abatu enmi .1. plein chemin. Et Hernaut de Gironde fiert .1. roi, Alexi , Qui Quiorman tenoit, qui fu au roi David, Et Garin d'Anséune, le viel Amoravi.

Les sodoiers de France les chastierent si Que véissiez les lances sor les escus croisis, Et les brans acerins sor ces elmes ferir, Tant paien et tant Turc craventer et morir. Li solaus raie cler et li jor esclarci ; Quant Ganor les regarde, tôt le sanc li frémi, Et jure Mahommet onques tel gent ne vi,

Moult est bonne la terre où il furent norri.

Or ont François josté à la gent esbahie. Garniers vait par le champ, qui ne s'atarde mie, El chief de la bataille a encontre Aiglie. Icil fu li ainzné de toz les fiz Marcille, Et tint Piue et Toleite, Tudele et Aumarie. Garniers le feri si, qui nel redouta mie, Que l'escu ne l'aubert ne li font garantie ; Tant souef l'abat mort qu'i ne brait ne ne crie. Margoras le regarde, n'a talent que il rie : « Frère, qui vous a mort toute Espengne a honnie ; « Onques mais si grant duel n'entra en paiennie. »

La bataille est finée quant Ayglie fu mors ; Li Sarrazin d'Espengne tornerent tuit lor dos. Et François les enchaucent OYec les gens Ganor ; Bien les mainnent ferant entresi ens au port. Là pristrent .1. eschec moult merveilleus et fort; II n'i a nul si povre qui de l'avoir n'ait trop. Tôt droit à Aigremore s'en retornent au port. Quant Aie sot la chose, merveilleuse joie ot : a Damediex, Sire père, car conseilliez mon cors! « Sainte voire Paterne, isterai mes de ci hors ? »

Ce fu par .1. matin que solaus est raians; Es vos le roi Ganor en son palais entrans. Les colonbes en sont ovrées à or bon, Les pierres et les brasmes resplendor getent grant , Que ja n'i estuet cierge por nulle luor grant. Li fait li rois ses dons et départ ses dons grants.

El palais sont venus li sodoiers François. Garniers parla premier, qui fu preus et cortois :

2H2-2244 Aye d'Avignon. 69

« Le congié volons , sire , car de Paler est drois. » Et Ganor lor a dit : « Non ferez ceste fois , « Car rois de nostre terre est il costume et drois a Qu'à Mahommet de Mesques doie aler une fois ; t Encor n'i fui jeonques, ja n'ert [jor] ne m'en poist, « Mais or i weil aler, ne weil que targié soit. « Del miex de mon barnage enmenrai avec moi , 1 Si vous lairons ma terre, bien wel que la gardois. « Et , quant je revenroi , bien est raison et drois « Que je prengne la dame por qui la guerre estoit. « Tant vos dorrai du mien que tuit riche serois, « Que , se je vos remans, volentiers revenrois. — Ja est ce bien à faire » , ce respondent François. Et Ganor s'en torna, s'entra en .1. encrois, 0 lui de ses barons [plus] de .LX. et trois; [A] Pamirant d'Aufrique s'en est aie tôt droit, Et a laissié sa terre garder à nos François. Autre parole orra ainz que revenus soit.

Ganor li Arrabis s'en va à oroison A Mahommet de Meques, qui li face pardon. Au port sor Alixandre leissierent lor dromont, A Pamirant d'Aufrique tôt droit alez s'en sont; Et a laissié sa terre Garnier le fiz Doon. Ainçois que il reviengne se tendra por bricon. Ce fu à une feste saint Jehan le baron , Que paien gardent miex asez que ne faison. .III. ans fu la duchoise en la tor en prison ; Celle nuit i entrèrent li .XII. compaignon. Quant Aye vit Garnier, si l'a mis à raison : « Corn vos ai travaillié, gentil fiz de baron ; « Damediex, si li plest, t'en rende guerredon! » Plus de .xx. fois li baise la bouche et le menton. « Tout ce lessiez ester, dist Gautiers d'Ayalon;

« Si sont eortes les nuis r petit esploiteron ; d Se paien s'aperçoivent, ja n'en eschaperon. » De ce fait que gentil Garniers le fiz Doon : Dou grant trésor le roi furent tuit à bandon , Mes onc n'en vout porter la monte d'un bouton , Ne nulle chose prendre, se so[IJ la famé non, Et 0 lui .111. meschines que il baptizeront. Entre Hernaut de Gironde et Gautier d'Avalon Firent une proesce qu'ainz tel ne vit nus hon : Il vindrentà la chartre où li crestien sont, S'en getent Amaugins, Berart avec Senson, Et mistrent en la nef 0 Aye d'Avignon, Si que il dui ne sevent de Ga[rnier] 0 ne non ; Et quant il le connurent , moult grant paor en ont. Il s'empeingnent en mer, ysnelement s'en vont, Et costoient Aufrique où li Aufriquant sont , Et à senestre Espengne, que connéue l'ont. Assez treuvent des illes, mais ja n'i torneront. Tost si courent de jor et de nuit à bandon , A l'onzième ariverent au port sor Graillemont. Partrestout le païs est aie le renon Garniers est revenus et Aye d'Avignon.

Tuit cil de la contrée moult volentiers y vont; Li clerc et li evesque , à grant procession , A grant joie reçoivent Garnier le fiz Doon. Et ont au duc proie si autre compaignon Que s'ire perdonnast Amaugin et Senson ; Et li dus si a fet, qu'ainz n'en quist guerredon. Garniers ot .II. [serors], plus belles ne vit on ; L'une en donne Amaugin, l'autre donne Senson, A l'un rendr[a] la Roche , à l'autre Graillemont. Entre Hernaut et Garin en lor terres s'en vont; Moult est belle la joie que li parent en font Quant Diex les a getés de la laide prison

D'antre gent Sarrazine qui mesure nen ont. Aye et li dus s'en vont tôt droit à Avignon; Volentiers sejornerent qui traveillié se sont. Diex lor donna .1. oir qui Guyot ot à non ; Ce fu Guy le sauvage , qui guerre ot à Karlon :

Encor ne faut pas si, se sachie[z], la chançon; Qui plus n'en chanteroit du miex i laroit on , D'estors et des batailles et de grande tençon, Et du merveilleus duel que [lij Sarrazin font D'Aye qu'il ont perdue et de ceus qui s'en vont.

Ganor li Arabiz repaire d'oroison, De Mahommet de Mesques qui li féist pardon. .1. mes li vint encontre es pré sor Florimont : « Entendez, sire rois, que nous vous conterons « Des sodoiers [de] France qui engignié vos ont : « C'est Garniersde Nantuel, le fizau duc Doon, « Qui ne vint en soudées se por sa famé non. « De la tour l'a getée et traite de prison ; « Nul n'avez de^s] chetis, car menez les en ont. » Quant Ganor l'entendi ne dist ne 0 nen non ; Du grant [duel] qu'il demainne chiet pasmé el sablon: « Ahi ! gent crestienne , corn par estes félon î « Qui se séust garder de tel subducion ?

« AYE , ce dist Ganor, qui estes bêle et gente , « Hé Diex! qui vit onc famé de vostre sapience ? a Ainz m'en ira[i] à pié deschaus par toute France « Que ja li dus Garniers si por noiant s'en vante. »

DÈS or s'en va Ganor à poi que il n'est mors. Si li poise d'Ayen à poi du sen n'ist hors; Si vint à Aigremore à l'ainz qu'il pot plus tost. D'un an ne fu baigniez ne revestus son cors ; Li rois ne se vout tondre , sa barbe laissa lors.

j2 Aye d'Avignon. 2311—2342

Mais le vis de devant ot il cler corn fin or, Par espaules fu lés , moult ot bien fet le cors , Grailles par la çainture et de moult biau déport. Les mains bêles et blanches, et si ot gros le col. Li rois ot latinier qui bons conpaing estoit ; Là nen vandront [il mie] qu'il ne saichent les fors, Trestoute la vitaille por vivre enquerre lors. Et firent vestéures trestout à lor déport: Chauces ont detrenchies par les pies à sisos, Après les chars les haire[s] qui bien lorsistrent lors ; Bliaus ont de coton porfendus lez les cors, Et firent cours mantiaus, gonailles de depors.

Ganor s'est apresté qui atome son erre , Disant qu'iront par France por pénitence faire. Ganor laisse sa terre , où n'avoit point de guerre, Et sont au port venus, qui fu près de lor terre. En langage romans bargegnierent la barge ; As mariniers qui nagent saint Climent le marage Requerront sanz outrage , ce dient , cil message: Bien pert à son visage que il est de paraige.

Cil marinier sont riche, de Gennes et de Pise, Qui mainnent le navie par toute paienie. As grans cités antis et à bours et à villes Achatent les espices qu'il ont de maintes guises, Et canelle et gingembre, ricolice et baupine, 0 les bonnes racines dont on fait médecines, Dont tote Lombardie sera bien replenie.

Distli mestre quis a [à] Ganor quis engingne : « D'ont estes vos biau sire? — De France la garnie, a Et sui de Saint Denise, frère Guefier le riche. » Ce li respont Roydes, qui la barbe ot florie : g Se Diex me leisse vivre et vens ne me detrie,

« En .x. jors ou en .XV. serez à Saint Denise; « Car Garniers d'Auberive , le fil Doon le riche , « Qui sa famé a conquise comme preudons et sire , « Fors d'Aufalerne mise par grant chevalerie , a Adon que il revindrent en Avignon la riche, ce Une foire establirent; ja, por tant qui il vivent, ce N'en iert costume prise, ne tolue , n'asisse. ce Là ira cil navie et autre .mi. mile. » Ganor commence à rire et souavet à dire : « Mahommetor m'aie, que je Garnier ocie. »

Ceste raison leissierent et une autre commencent, Que il ont .t. tel vent que meillor ne demandent. Tant quierent de vitaille que toute la nef emplent; Les cordes et les voiles atisent et atrempent ; Puis s'empaingnent en mer, durement se desrengent, Et costoient sor destre la terre d'Aquilente. Tost si corrent .x. jors et les nuis tôt ensemble, Que n'i abaissent mast ne voile n'i descendent ; Et choisirent de loing Saint Gile de Provence, [Et] Ays, la grant cité, et Avignon la gente. Là sont venu à por, là où il porent prendre , A la bouche du Rogne, où la mer lor assemble; Là sont venus au port bêlement tuit ensenble.

a Barons, ce dist Ganor, comment le ferons ore? c< S'avon rien qui vous plaise, par charité, soit vostre.» Il a trait .1. mars d'or, tôt en riant lor offre ; Et cil li respondirent : ce N'en baillerons riens ore. » Dont les mirent à terre parmi l'eaue desore. Hé Diex ! ce fu grant duel que li Lonbars nel sorent, La painne et le travaill qu'il en aront encore. Diex! s'Aye ne s'i garde, bien se tendra por foie.

El chemin s'en entrèrent vers Avignon grant erre. « Seignors, ce dit li rois, moult a ci gente terre; « Se tele la séusse quant ving en cest affaire, a A .xmm. barges la venisse requerre ; « De voilles et de mas fust si la mer coverte « Ne véist on au port plein pié de wide terre. <r Si ferai je encor, se autre ne puet estre. » En Avignon entrèrent parmi irtie poterne ; Au perron du palais sous .1. arbre s'arestent. Dame Aie la ducheise s'en repaire de vespres; Ganor, li Arrabis rois d'Espengne, l'apresse. « Diex vos saut, dist [ilj, dame, onques ne vi si belle! « Por Pamor Damedieu le corrois venons querre; a Anuit le nous donnez, n'en avons plus que faire, « Et demain le penrons là où nous porrons estre. » La dame vit la barbe qui au pis li ventele, Qu'il avoit bêle et blanche, mes n'i soloit pas estre, Et la char blanchoier par de desor la chiere. Par poi nel reconnut ; mais nel regarda gaires De tant comme elle fu en la tor d'Aufalerne : « Frère, je t'ai véu , mais ne sai en quel terre.

— Dame , à Moniaon , là vi vos noces faire ;

« Au partir de la cort i ot por vous grant guerre. » Dient si compaignon : ce Or va mal , par ma teste ; « Celle nous reconnoit, jugié sommes à perdre. »

MOULT par fu liez li rois quant il connut la dame, Et si fu devant li et parolent ensenble ; Ne fust mie si liez por tôt l'or d'Alixandre. Et quant le roi se taist, la dame recommence : « Amis, fustes vous nez à Moniaon en France ?

— Nenil , ce dit Ganor, mais en Vermendois, dame.

— Ditez corn faitement alez par pénitence.

— Dame, .1. mien frère ocis par le fer de ma lance,

a A .1. tornoiement à Buiilan , en Ardanne; a Puis sui venus deRomine par Saint GileenProuvence, « Au Pui Sainte Marie me convient à descendre , a A Saint Martin à Tours voudrai mon chemin prendre, « Car Diex aimme moult Tomme qui vet par pénitence.» De quanque il sarmonnent et sicompaignontrenblent, Et dist li uns à l'autre : « Le diable a ou ventre, « Car, c'elie nousconnoist, ja nous fera tous pendre,»

Ganor li Arrabis fu moult preus et cortois ; Il tenoit en sa main .1. baston de garois , Et a trait le gant destre, qui estoit a orfrois* Sa mein est belle et longue et blanche comme nois, .1. aneîet d'or fin ot en son petit doi A .1. grain d'Aumarie, ja mellorne verrois; Il nen a soz ciel homme , cril le porte sor soi, Qui cure de mengier, ne ja ait fain ne soif. La dame le monstra dan Raimmon l'espengnois : « Cil semble bien prodomme, par la foi que vos doi. y> Tant s'apreça de lui l'anel li trait dou doi , Si li dist bellement : « Biaus amis, ne vos poist? — Non fait il, douce dame, dist Ganor, par ma foi; « Et Panel et le gant prenez, ce vous otroi. « Je vous servi ja bien quant Garniers vos prenoit ; « Si ferai je encor, se termes en estoit « Ne montasse à cheval ne tenisseconroi. « Or weil je congié prandre, que de l'alerest drois.» Et respont la duchoise : « Biaus amis, non ferois, « Par bonne charité anuit mais demourois , « Et le matin au jor aler vous en porrois, ot S'en porterez du nostre, qu'il est raison et drois; « Car l'avoir a mestier ou que li preudons soit. » Et respondi Ganor : « Non ferai, par ma foi; « Faites nous herbergier et pensez del conroi. »

Elle les fait mener chiez Garin Bonnefoi , Le prevost de la ville , là où ses filz estoit , Guyonnet li ainznés, li preus et li cortois. Mal vit Aie Panel et le gant à orfrois , Car par celle acointance se herberja li rois.

Ganor fu herbegiez chiez Garin le prevost, Lez le mur d'Avignon, à la porte dehors. « Hostes, où est li dus? ce li a dit Ganor. — Biau sire, en son chier règne a conduite grant ost, a Et referme Nantuel et de murs le reclost. » De ce pesa le roi quant il la parole ot. .II. félons Sarrazins avoit 0 lui Ganor, Li uns ot nom Baraton , et li autres Margot. Cil porte une racine qui moult grant mecine ot: II nen a sous ciel homme, c'il bevoit ou menjost, Lues ne soit endormis; tôt maintenant s'endort, Nel puet on esveillier nient plus que c'il fust mors. Au mengier sont assis dont il assez i ot ; .1. pasté de ploviers fu envoiez Guyot, Et il le présenta devant le roi Ganor. Là furent espandues les mecines Margot, Et burent et mengierent; cil qui assez en ot (Que nul de la maison escharnir ne s'en pot, Li genne ne li vieil , li feble ne li fort), Dès que ot engloti la mecine, s'endort. Et cil ferment les huis, si s'en issent moult tost; Du trésor enporterent tant comme il lor plot. .III. chevaus en menèrent, .11. fauves et .1. sor ; Il lor mistrent le[s] frains et les selles à or. Le fiz à la duchoise enporte 0 soi Ganor, Et issent du palais par .1. vergier desclos, Et sont venus poingnant à la rive dou port. La feste ert départie, le pueple s'en alot.

3475— 2J04 Aye d'Avignon. 77

.1. marinier trouvèrent qui sa nef aprestot,

Et Ganor PArrabi li donna de son or,

Et après li commande: « Amis, hastez vos tost. »

AlNÇOlS que PArabi soit entrez en la barge, .1. homme païsant a trouvé au rivage; IlJec peinne son cors et labore et travaille. Ganor li Arrabi li a dit son message : t Amis, tien cest bans d'or, si me fai .1. message : a Tôt droit à Avignon , soz le pin en Pombrage, a Diras moi la duchoise bien qu'elle en soit sage, « C'est Ganor PArrabi, le cortois et le sage , « Qui bien l'a decéue par son pelerinaige; x Son fiz Guyot enporte en sa terre sauvage, « Jamais ne le verra en trestot son aage, < Deci que savera auques de mon lengage ; ■ Mon gant et mon anel li ai laissié en gage. »

Il tendirent les mas sanz noise et sanz tençon. Le maistre marinier mist h rois à raison : « Amis, as tu vitaille que assez en aion ?

— Oïl , jusqu'à .1. an bien vos corroierons.

— Frère, d'ont es tu nez, et de quel région ? a Et cil respondi : « Sire , vérité vous diron :

a De la terre Ganor, dont on dit la chançon « D[e] Aye la duchoise , que il tint en prison.

— Frère, ce dit Ganor, or nagiez à bandon , « Car je sui icil rois dont tu as dit le non

« Qui Aye la duchoise tint tant en sa prison. « Se Garniers la m'embla par sa subduction, « Je l'en ai hui rendu merveilleus guerredon, a Car g'emporte en ma terre son petit fiz Guyon. » Il en a le mante! souslevé contremont.

L'enfez fu bien vestu d'un hermin peliçon,

78 Aye d'Avignon. ajoj— 2^6

Par desus .1. bliautd'un vermeil ciglaton; L'enfes dist en plorant : « Portez moi en maison ; « Ma dame pèsera que nous tantdemoron; » Et li rois le conforte par .1. esmerillon. Il s'empengnent en mer, isnellement s'en vont. Et Aye la duchoise fu dedens Avignon En une chambre painte de Pevre Salemon, Et a songié 1. songe par grant devision : Que sa cité ardoit en feu et en charbon , Et avoit devant li .11. ours et .1. lion. Guyonnet est devant, trestous nus, au perron; Les .II. ours le geterent en la gueule au lion. Amont devers le ciel vint volant .1. grifon; En ses ongles prenoit l'enfant et le lyon , Si l'en portoit volant vers les nues amont, Tôt droit vers Aufalerne le getoit lez la tour. La dame s'esveilla par moût grande friçon , Puis est alée orer au mostier saint Symon.

La dame s'esveilla et chauça et vesti, Et puis ala orer au monstier sans detri. A Postel envoya comment se contient Guis; Mais cil n'i puet entrer, tuit furent endormi, Le prevost et li autre : mal le béussent il. Plus tost qu'il onques pot à la duchoise vint : « Dame , que celeroie ? malement sont bailli. « Li pèlerin d'ersoir, ce furent Arrabi ; « Vostre fiz ont emblé, por verte le vos di. » Quant la duchoise Pot, par les cheveus se prit, Et cria hautement : « Corn mar vos portai , Guy ! »

Li borjois de la ville i sont venus corant Et boutèrent as huis, ses frangent maintenant, Et gardent par trestot, ses trouvèrent dormant.

2n7-2j7<> Aye d'Avignon. 79

Et ont sivi la route de ceus qui vont fuiant;

Atant ont encontre le vilain païsant.

Il a trouvé la dame soz le ciprès séant.

« Dame, dit le vilain, laissiez ce duel atant;

a La joie de cest ceicle nous va tous décevant.

« Ersoir vi pèlerins, .1. en y ot vaillant;

« .1. bans d'or me donna par itel convenant

« Que nostre monstier povre en alasse amandant ,

« Et si vous aportasse nouveles de l'enfant;

« C'est Ganor qui l'enporte, par haute mer ciglant. »

Quant l'entent la duchoise, par lescheveus se prent :

« Hay ! gent Sarrazine , corn este souduiant !

« Qui se séust garder de tel enchantement ? »

La duchoise remest sor le perron plorant.

Et Ganor l'Arrabi enporte son enfant;

Il et si marinier vont à force nagent,

Et vint] à Aigremore où li pueples l'atent.

Ganor li Arabiz fet bien norrir l'enfant,

Et croist et enbernist , moult est de bel semblant.

Li rois l'a fet aprendre de tôt son errement,

Et d'esches et de tables, de ce set il forment,

Et du cours des estoile[s] et du trône tornant.

Son seneschal en fait desor toute sa gent;

Li rois ne puet mengier Guy ne li soit devant.

Et quant vint à cel terme que il prist garnement,

Le roi l'adouba bien et bel et gentement.

Ne fist mie que fol c'il emporta l'enfant,

Que puis li ot mestier, se Pestoire ne ment;

Et qui jusqu'en la fin orroit tôt le rommans,

Dame Aye la duchoise ne perdi puis noiant.

De ci nuit la chançon moult fait bien qui l'entent,

Car merveilleus exemple y escoute et aprent

D'estors et de batailles et d'envaïssement,

Et de chasteaus confondre et de peçoiement :

C'est dou comte Auboyn et dou comte Alerant,

De Milon PArdenois et d'Othon l'Alemant

Qui murent Garnier guerre et Karles [ij consent.

Or commence chançon dès ici en avant ,

Ne cuit que nus jugleres mes de meillor vos chant.

Ce fu à unes Pasques que yver se fenist, Que faillissent cil bois et cil pré sont flori , Et chantent li oisel et mainent grant gain , Et li roussignolet qui dit : « Oci , oci. » Pucelle est en effroi , qui loing seit son ami , Tost change genne dame Pamor de son mari. Lors tint Karles sa court en France à Saint Denis ; Garniers n'i ala mie, car moult i est malmis; Il avoit .11. serorges Senson, et Amaugin, Qui sont cosin germain M il Ion et Auboïn ; Et Othes l'Alemant est moult près de lor lin. Tant ont Pemperéor et donné et promis Qu'i li tolent 1 amor du palesin marchis.

Or ont traites les napes quant li rois ot mengié; Les chambres sont emplies et li palais widié. Huimès porrez oïr les pleintes de Garnier : Senson et Amaugins se plaignent tôt premier : « Hé ! roi , car me fai droit du fiz Doon, Garnier , v< Qui ocist à ses armes mon frère Berengier. « Ses sorors nous donna, dont sommes engingnié « De Penor de Nantuel tote Punne moitié; « Or le fait refermer sanz le vostre congié , « Et Garniers vait tous jors o soi quart 0 soi tiers. « Tant redotommes, sire, vostre talent le fier « Que nous nel volons mie n' adeser ne touchier. » Lors en jure Papostre que on requiert à pié , S'il en puet avoir lieu , n'en portera le chief.

2éo5— 2é;t Aïe d'Avignon. Si

Et respont l'emperere : « Qu'avez dit, aversier ? « Ja sera Penor vostre, se ses fiz ne revient. » Dist Amaugins le bruns : « Dehez ait qui se quiert; « Car li ne ses honors ne pris .1. sol denier.

— Sire, distAlerans, li quens de Traysin, « Membre toi de Nentuel ; quant il fu l'autre an pris, « En la terre de Puille s'en foi Do chaitis ;

< Quant Do de Nantuel fu mors et en t[er]re mis,

« Troi[s] enfent en remaissent, mar en naquissent il. a Blancheflor la roïnne les fist soef norrir,

< E vos, l'enfant Garnier escroistre et chier tenir; « Et puis le radoubastes quant vos vint à plaisir.

< Tel henor li donnastes dont conseus ne fu pris, « Le chasement Antoine, qui mal i ffu assis,

« Qui à .xvm. hommes vos en venoit servir;

c Et Garniers vos en sert o soi quart, o soi quint.

i Le chastel de Nentuel est en tel marche assis

m A la porte roial devise .111. païs :

« Alemaingne et Loheraigne et France, ce m'est vis.

« Garniers l'a refermé sanz vostre congié pris ;

« II i remeist assez des murs d'arainne bis.

« Ja hons qui ait Nentuel ne sera ja mendis;

« Si c'est vantés li dus, s'il i est .XV. dis,

k Encor en ert tôt las vostre fiz Loéis. »

Dist Ostes PAlemant et Miles l'Ardenois: ce A la foi, emperere, ce n'est or mie drois ce Que vous por .1. sol homme tous nous deseritois. ■i Quant Nentuel refu pris, l'autre an, .1. autre fois, k 111 i remest assez de murs sarrasinois. <c Garniers l'a refermé sor le vostre defois; ce La tor est grans et haute et blanche comme nois ; ce D'une part est d'Argonne, qui le clôt en deffois, Aye d'Avignon. 6

« Que ja ne mengera sanz veneson au dois; « De l'autre part cort Muese, où li poisson sont froit : a Si s'est vanté li dus qu'il ne crient .lin. rois. « Se nous savions, sire, qu'i ne vos contrepoist, « Nous le rendrion pris entre ci et .1. mois. « Ha ! nobles emperere, prenez de nostre avoir, « Rouge or et blanc argent et bons pailes grejois, « Plus que ne porteront .1111» mul espeingnois. » Et respont Pemperere : ce Tôt si le vous otroi ; ce Mes primes m'en irai aval outre Marsois « Porparler an Breban de Gautier PAvalois, ce Et quant je revendrai , gardez que fin en soit. » Tant donnent et prametent de merveillous avoir Qu'i li tolent Garnier, le bon conte marchois.

Garniers ot .11. neveus, Guichart et Alori, Qui sont de ses serors né et engenuï : Li .1. fu fiz Sanson et li autre Amaugin , Et servoient por armes Karlon le fiz Pépin. Quant oent el palais le conseill descouvrir, C'est de Nentuel abatre et de Garnier traïr, Ce ne puent il onques endurer ne soffrir, Ainz passèrent avant, que cuer ne puet mentir, ce Entendez, emperere, dit li mendre, Auloris : ce Garniers est vostre hons liges et vos a bien servi , « Et vos li otroiastes que Nentuel reféist; ce II estoit sesalues, si l'a de vos repris, « Et or [Plabandonnés à tous ses anemis ! ce Se jamais vos en sert, ja Diex ne li ait! » Quant l'oï l'emperere, moult faintement en rist; Il li dist bêlement: ce Qu'est ici , Aulori? ce Et otroieras tu que Garniers soit ccis ? » Et cil a respondu : ce Si m'aïst Diex, nennil. » Cil muevent, si s'en vont et ont le congié pris.

2éés— 2699 Aye d'Avignon. 8;

De la cort se départ Guichars et Aloris, Por l'amor de l[or] oncle ont tuit le roi guerpi. Por ce dit on encore : Ainz venge niez que fiz.

Cil montent es chevaus et s'en vont en lor terre; Gens mandent et assemblent et commencent la guerre. Guichart et Alori si vont lor oncle querre , Si li iront conter trestot icel affaire , Que or mant sodoiers, ou grant sera la perte, Si vingnent si ami de par tôt lor repaire, Et guerroit vivement, quar autre ne puet estre.

MOULT sot bien de la guerre cil qui fistla chançon. Garniers fu à Nentuel et Aye d'Avignon , Et sont en lor compaigne plus de .iim. masçons, Et font frémir la ville entor et environ. Hé Diex ! corn ci herbergent chevalier et geldon ! Dame Aye fist refaire le moustier Saint Symon ; Il y avoit .c. moines à la procession. Et .lllm. chevalier sont sa fors au perron Qui ont chauces de paille, bliaus de ciglaton, Et grans piaus marterinnes et hermins peliçons; Et esgardent le gieu des ours et des lions, Et font ces fables dire et escouter chançons. Guichars et Aloris descendent au perron. Dame Aye vet encontre Guichart le fiz Senson , Et Garniers vait encontre Alori le frison ; Baisant et acolant les ont mis à raison. Et li enfant lor dient : « Oez corn vrai sermon : « Miles li Ardenois et Aies de Dijon a EtOthes PAlemant vous muevent grant tençon; « Ovec eus ont jousté Amaugin et Senson , ce Ce sont li nostre père, ja nel vous cèlerons , c Et ont vo mort jurée devant le roi Karlon.

« Ja Damediex de gloire nulle amor ne nos doing a Se ce qu'il vous prametent de lor cors ne faison.

— Hé Diex ! ce di ii dus, or a mes sires tort, « Quant il , por nul avoir, veut asentir ma mort. « Or me cuidai déduire en rivière ou bos; a Or me convient pener et essillier mon cors. » Dit Aye la duchoise qui les grans pênes ot : « Sire, ja avez vous moult merveilleus trésor « Qu'aportas d'Aufalerne, quant venis de Ganor ; *c Mandez les soudoiers et tenez les effors, « Je lor dorrai assez de l'argent et de l'or ; « Tuit sont li traïtor pris ou vaincu ou mort. »

Quant li mangiersont près, si font meitrelesnapes Et font l'eve crier amont en la grant sale; Ainçois les comparront que il les cous en passent. Estez vos le cenbel as portes et as barres , Si i fu li dus Miles et Auboïns et Aies. Ez vous le cri levé, et cil chevalier s'arment, Et dit cil de la tor, qui moult bien les [es]garde : « Seignors, ne vous hastés, qu'il ont de gent grant mace; « Ces ai bien tous véus, sous Malconduit où passent, « Lez le bruillet foillu où l'abéie est gaste. « Faitez les gent armer par les vaus de Moraive ; « Metez arbalestiers en .III. lieus ou en .1111. « Qui tuit treiront à eus quant il seront au chaple. » Garniers vint el palais, si demanda ses armes ; 11 vesti une broigne fort et tenant et large , Et laça en son chief .1. vert elme d'Arrabe; De devant, el nasal, avoit assis .1. brasme. Puis a çaint une espée qui fu Buevon sanz barbe. En l'escu de son col ot paint .1. gent miracle, Ainssi corn Nostre Site resuscita saint Ladre;

37$2— *7&a Aye d'Avignon. 8j

II le mist à son col par la guinche de paille. Hante ot roide de fresne et espié qui bien taille. On li a amené son destrier en la place, Et Garniers y monta à trestotes ses armes , Et vint droit à la porte où ses gens se combatent. Dame Aye ist de sa chambre, c'est venue en la sale; Une oroison commence, mais de parler se haste : « Damediex , sire père, qui toutes riens créastes, « Et Adan et Evain et le mont estorastes, ce Char préis en la virge et vos prononciastes ; « Li troi roi vos requistrent, que vos forment amastes, « Et donnèrent offrende, qu'ainz ne la refusastes ; ce Au repairier qu'il firent, bon conduit lordonnastes, « Que n'en pot destorner Herodes ne Pylates ; « Et puis, el flun Jordain, iiec vos babtisastes; « .XXXII. ans par terre avec vos gens alastes, « Et vos pristrent Juï, onc ne vos corosastes, ce Et mistrent en la croez, ainssi que ne posastes , ce Et fustes el sepucre , dont vous resuscitastes , ce En enfer en venistes, por voir le despoillastes, ce Si en getastes fors iceus que plus amastes , « Par non de pax vobis, vos les reconfortastes. ce Si comme ce est voir que vous ainsi ovrastes , ce Garissiez mon seignor qu'à espous me donnastes « De mor et de prison, de fust, de fer et d'armes, ce Que hui si anemi de cheval ne l'abatent. »

Sensés et Amaugins sont à pie descendu A tôt .nnm. hommes, les blans haubers vestus; Il les ala ferir là où les voit plus drus. Por lui fist Diex de gloire miracles et vertus; Ainz ne pot remonter cil qui fu abatus. Plus de .C. chevaliers ont pris et retenus, Au mestre chartrenier Belin les ont rendus.

Miles l[i ] Ardenois et Miles li barbés Descendirent à pié, à .mim. armés, Por les pons detrenchier et les barres couper. Garniers ist de la ville comme gentils et bers, Et sont en sa compaigne plus de .M. chevaliers. 11 les vait bien ferir corn vassal adurés ; Cil qui fu abatus ne pot puis remonter. Plus de .C. chevaliers a en prison menés, Au mestre chartrenier Belin les a livrez.

Garniers ot .11. neveus, Guichart et Aulori, Qui sont de ses serors nez et engenoïs ; Quant il virent l'eschés et les chevaus venir, N'ont soing de garnemens ne de dras por vestir; L'un saut el brun baucent et l'autre el barbari, Et metent à lor cox les escus doublentins , Et tous nus en lor poins les bons espiés forbis, Et vont aidier lor oncle, Garnier le palazin. Li .1. jouste à Gaifier et li autre à Seguin; Cil sont de la menie Karlon le fiz Pépin. Lor pères lor escrient , Senson et Amaugin : u Gloton, mar le pensastes , lichéor de put lin « Karles vos toudra terre, si ferez pute fin. ce Voirement estes vos du lingnage Chaïn « Qui son frère meurtri d'un coutel acerin, « Qui vos pères failliez por .1. outremarin; « Vos mères en morront ennuit ou le matin, n Et cil li respondirent : « Il n'ira mie ainssin ; « Qui le se penseroit mort esteroit en fin. » Estez vos la bataille par moult grant aatin: Par le champ s'entrequierent Girart et Auboïn , Et quant s'entrerouverent, [fixèrent jusq'en la fin.

El renc de ses barons, là fu li dus Garnier,

Et conforte ses hommes, que li chaples est fier. Un petit selonc aus fu geté mors Gautier ; Cilestoitde Nentuel mestre gonfanonnier.

Souvent se pasme as estres Malissentsa moillier; Dist Aye la duchoise : « Tai toi, foie moillier, «Mais fai sonner les cloches par trestousces monstier.^) Girart et Auboïn vindrent tuit esîeissié, Fendent tous les escus painz d'azur de quartier. Ainz haubers tant fu fors n'i valut .II. denier; Entreci qu'ens eschines font passer les acier, Mors se sont abatus enmi .1. plain granier. Garniers s'en vait pasmant sor Morel son destrier; Gentement le conforte Joserant et Renier, Autretel refet Miles dans Otes li Baivier. a Auboïn, sire frère, quel gage j'ai leissié! « James jor que je vive n'aurai mais le cuer lié. »

La fors de la cité ot .1. bruel de sapin, Et une grant chapele du baron saint Martin, Et .1. viel cimetière où fourchent .III. chemin, Et une gente crois sor .1. perron marbrin. Une fontaingne i ssort desous l'ombre d'un pin ; Là couchent les .II, contes Girart et Aubouin. Du sanc qui ist des plaies est senglant le chemin ; Plus de .M. chevalier i sont mat et enclin, Qui tuit bâtent lor corpe por poor de lor fin.

TOT droit lés la chapele, desous le pin , en l'ombre, Girart et Auboïn i couchierent, li conte. Garnier vint grant secors , itel n'en oïstez onques , D'une gent merveilleuse qu'amenèrent dui conte: C'est Garin d'Anséune et Hernaut de Gironde Qui li vienent aidier à XXVm. home.

Cil qui les guie va par les vaus de Marsonne,

Et virent de Nentuel la grande tour Fregonde. Isnelement s'armèrent lez la bruille roonde ; Dist Miles l'Ardenois : « Ancui arons grant honte « Et perte merveilleuse, se cestui atendommes ; ce Sensés et Amaugin, encontre lor alommes. »

Sensés et Amaugin sont yssus fors de Post Et chevauchent vers eus, les gonfanons destort. Quant Garin les choisi, si lor dist .1. fier mot : c< Ha! félon traïtor, Diex confonde nos cors! « Car vos remembrez ore de la prison Ganor ce Dont jamais n'ississiés por argent ne por or; « Garniers vos en geta, li bers, si corn lui plot, « Ses serors vous donna, qui moult ont gent le cors: ce Ne li devez faillir ne à droit ne à tort. » Cil orent si grant honte ne porent dire mot.

Cil orent si grant honte mot n'i ont respondi , Ainz bessierent les lances, si vont grans cox ferir. Li uns jouste à Hernaut et li autre à Garin ; Totes pleinnes lor lances s'entrabatent souvin. La mesnie Garnier isnelement i vint, Les gonfanons bessiez, et furent plus de. M.; Erramment les rendirent au chartrenier Belin. Cil les fit desarmer desor l'ombre d'un pin, Puis les mist en la chartre au fondement marbrin Où Do ot en prison Magan, .1. Sarrazin, Qui li donna le char balancien d'or fin Dont puis li vint la guerre Karlon le fiz Pépin. Dist Miles l'Ardenois et Otes de Vaurin : a Tornons de ci, baron, que n'i metrion fin.» Atanttornent les des, scr les hyaumes enclin.

Li tornois est remez, et li vespres fu bas;

a8éo— 2892 Aye d'Avignon. 89

Por quant tôt li plus fiers fu de combatre las.

Ce dient li roial : « Garnier est li eschas;

« Tiex .M. chevaus enmeinne et sejornez et cras,

« Le pire fust vendu à Pavie .c. mars.

« Encor dit le vilain en reprovier, ses gas,

a Qu'assez vaut miex .1. tien que .un. tu l'auras

Il font sonner .1. graille, si s'en tornent irié. Miles li Ardenois commença à huchier :

« Auboyn , sire frère , quel gage j.'ai laissié ! « Ja por tant corn je vive n'aurai mais le cuer lié. > Et Garniers quiert ses hommes , n'en i a nul leissié^ Les .11. contes emportent laiens en .1. moustier. Plus [de] .LX. clers y lisent lor sautier; As armez commander en i ot .1. millier. En .H. sarqueus de marbre à porfire entaillié, Ilec sont sepelis et bellement coilliés. Au perron de la sale, desor .1. olivier, Sont venu li baron entor le duc Garnier; Senson et Amaugin font desapareillier, Ilec les délivrèrent à Belin le chartrier. Guichart et Aulorilcs vont contralier :

« En la moi[e] foi, pères, dist Guichardés li fiers, a Assez fussiez vos miex à Graillemont le fié « (Véissiez la navie qui parmi la mer vient), « Que vos préissiez guerre à mon oncle Garnier ; « Tôt passera li mois que ne verrez vos piez. — Ha Diex ! distAuloris, ancor sui pluz iriez; « Il les veut en Espengne à Ganor envoier, Au gentil roi [paien], por son fiz eschangier.» Li pères lorescrient : « Glotons, car vos taissiez. « Il ne l'oseroit faire por tôt l'or de sous ciel; « Se Karles vos puet prandre, toz serez detrenchiez- Quant l'entendi li dus> à poi n'est enragiez ;

Nefust porles enfans, ja lor tranchast les chiez. A iceste parole, estez vos lor moillers; Famés furent as contes, serors le duc Garnier, Et vienent à lor frère lor maris replegier.

Estez vos les contesses droit à Postel venues, A .XXX. chevaliers anblans desor les mules. Garniers les a endeus en ses bras recéues. « Sire, dist Aganors, nous sommes çà venues; « Rendez nous nos maris dont sommes irascues. « Dyable ont ceste guerre entreprise et méue ; « Lestorsde Graillemont vo[us] en seront rendue[s].» Quant Pentendi li dus, de mautalent tressue.

« Dame, ce dist Garniers, Amaugin et Senson « Qu'amenai d'Aufalerne, de la grande prison, a Et puis les vos donnai ambedeus à baron, « Or m'en ont il rendu si mauves guerredon « Qu'il ont ma mort jurée, voiant le roi Karlon. « Or est venus le terme qu'en auront guerredon , « Car ges envoierai à Ganor Parragon « Par itel convenant qu'il me renvoit Guyon. — Frère, dist Aganors, pas ne l'otroierons ; « Mes rendez nos les contes, el ne vous demandons.» Et respondi Garniers : ce Par ma foi, non ferons. » A iceste parole vint Aye d'Avignon, La preuz et la cortoise, qu'en fist delivreson.

« Sire, dist la dueboise, ice n'otroi je mie « Qu'à Ganor les envoies, que il ne les ocie. « Guichart et Aulori n'ont point de felonnie; ce Or lor rendez lor pères, si ferez cortoisie. ce Si se tiennent à vous, vostre est la compaignie, « Et se il vous reboisent, ce n'iert ne mort ne vie :

2924—29H Aye d'Avignon. 9!

« A tous tens revendra le lor malescherie.

— Dame, ce dist Garniers, bien sai que nous feron : a Ainz les menrai en France, si les rendrai Karlon, « Mon seignor droiturier, que s'ire me pardoint. » Il les fait amren]er devant lui au perron, Des buies où il sont fettranchier les bouzons. « Garniers, dist Amaugin, moult par estez preudons, « Bien savez guerroier et chastoier bricon. • Nous jurasmes vo mort devant le roi Karlon ; « A ceus qui les plevismes niant ne lor tenrons , « Ne d'ici en avant jamais ne vous faudrons. » Et respont Auloris : « Et nous les garderons. »

Garniers manda ses hommes, ses barons fet venir. Et furent bien .VIIe., poi en y ot de mil, Et montent es chevaus coréours et braidis. Totes trois les contesses s'en alerent issi , Et chevauchent à force, en Borgoingne sont mis. Ençois que Garniers past les vaus de Malatris, Orra il tiex nouveles dont il sera marris. Estez vos .1. message qui vient totademis, Poignant à espérons sor .1. destrier de pris Qui fu à Terraconne en Espengne conquis. Tôt Pafaire li conte , ne li a mot menti : « En la moie foi, sire, malement es baillis, « Car Miles l'Ardenois et Otes de Vaurin « Vindrent à Auberive ersoir devant midi ; « Par force l'assaillirent , si ont vos borjois pris. « De l'avoir qu'i estoit s'en vont moult bien garni ; a C'il l'en pueent porter, jamais n'ierent mendis ; « Et chevachent à force, ja passeront issi. — Hé! Diex, ce dist li dus, qui onques ne menti, ce C'il en vontsanz bataille, dont sui je maubaillis;

« Voirement porront dire que tout sui escharni. »

Garniers est descendus desous .1. pin foillu; Sa gent et sa mesnie apela entor lu.

« Baron, ce dit Garniers, entendez à moi tuit: « Ci mi est .1. message d'Auberive venus a Qui a mes anemis en ma terre véus ; « C'il en vont [sanz] bataille, mort sui et confondus.) Sensés et Amaugins i ssont poingnant venus, A .1111. bendes d'or sont bendez lor escus, Et dient à Garnier : « Nous irons, sire dus. a James ne finerons si les arons véus, « Ne retorneron mais c'iert perciez mes escus « Et cil mien gonfanon descirés et rompus. — Hé Diex ! dist Guichardin, d'ont est cest pies meus : « Je croi que nostre père ont ce fet consentu.

— Voire, dist Aulori , il sera bien céu.

— Hé Diex! dist Amaugin, corn est siècles perdus, ce Quant issi est li pères par le filz mescréus ! »

Amaugin s'en torna entre lui et Senson; Ovec eus emm[en]erent Savari et Huon.

Lor lances furent droites, ferme le gonfanon, Et sont venus poingnant enfreci qu'ens el mont. Iluec sont apoié dejouste .1. pin roont, Et Garniers d'autre part lez l'iave de Dordon ; Et feit jouster ses hommes et rengier ses barons. Li dus Miles chevauche ou destrier arragon, Et otvéu les .1111. desoz le pin amont. Aleràns s'escria : ce Cil chevalier, qui sont ? » Dist Otes PAlemant : ce Drois est que le sachons. »

LORES poingnent vers eus, les lances ont baissies. a Qui estes, chevaliers ? » dist Otes de Bai vire ;

Et respont Amaugins : « De la Garnier mesnie

« Que vos avez robe, et vostre chevauchie.

<* Ne passerez Dordonne, ci vos iert chalengie

« Et li prison rendu et la proie laissie. »

Dist Miles l'Ardenois qui chevauchoit derrire :

c Ahi ! mauvese gent , parjure, renoïe !

■x Corn avez votre geste honnie et abaissie ,

k Quant vos servez à ceus qui ainz ne l'orent chérie ,

'< Et as meillors de nos ont les testes tranchies.

— SEIGNORS , ce lor respont Amaugin et Sanson, « De quanque vous jurasmes devant le roi Karlon , > Ce sachiez vos de voir que riens ne vous devon ,

« Quar pris nous out Garniers àNentuel, en prison, •c Damediex le garisse, car ne sai tel baron; '< Fuiez vous devant nous, car nous vous deffion.

— Miles, dist Alerans, li quens de Troiesins, « Oiez com sont failli tuit dui vostre cosin,

« Com faite amor vos monstrent por .1. outremarin !

« Plus les devez haïr que Turc ne Sarrazin.

— Amis, ce dit Sanson, lessiez vostre latin. »

Il baissierent les lances, grans cox se vont ferir;

Et Garniers de Nentuel fait les grailles bondir.

Dès or orrez la joste de .VIIe. et de .M.;

Là véissiez ces lances et ces escus croissir,

Et de lor brans d'acier ses vers helmes tentir,

Chevaliers craventer et verser et morir.

Et Garniers de Nentuel ala Milles ferir;

Le haubert fu tant fort que maille n'en rompi.

Sor la croupe au cheval le tenoit tôt souvin ;

Diex! com se va hastant, ja en eust le chief pris,

Quant i vint Alerans, li quens de Troiesin.

Cil Ta bien secoru à son bran acerin.

94 Aye d'Avignon. 3019— 30ÇC

Estes vos la bataille moult grant et le hustin ; De mors et de navrez sont jonchié li chemin.

La bataille fu fors et grans et adurée; Des mors et des navrez fu jonchie la prée. Es vos Huon poingnant [à] sa lance levée; Vait ferir Alerans sor ia targe listée : De la hante qu'i porte sont esclices volées. « Hé! bers, dist Alerans, quelle m'avez donnée! « Se tost ne la te rans, à mauves l'as prestée. » Il vait ferir Huon du tranchant de l'espée Amont desor son elme que le quart en a terrée; Enfreci qu'ens es dens li a toute colée. A icest mot fu moult lor enseingne escriée.

La bataille fu fors et grant la batoison. Cel jour sist Savari sor .1. destrier gascon, Et ot la hante droite à .1. vert gonfanon ; Poise li de la mort à son cousin Huon C'Alerans a ocis et geté el sablon.

Devant lui encontra Tarufel le Gascon , Cil fu fiz Alerans et cosin dant Milons. Et Savari le fiert en l'escu à lyon , Desor la boucle d'or li peçoie et confont , Et l'aubert de son dos li desmaille et deront; Ou cors li met le fer 0 tôt le gonfanon , Tout li tranche le cuer, le foie et le pomon , Tant corn hante li dure l'abat mort e! sablon. Dist Garniers de Nentuel : « Ci a coup de baron; « Qui delez lui vous a si a bon compaignon. » Oez quelle aventure Diex a fet au baron De sa gent d'Auberive qui li font secors bon: Et furent bien .IIIe. laciez les gonfanons, Chevauchierent à force après le duc Milon.

joji — J083 Aye d'Avignon. 95

La mesnie Garnier s'en vait moult esmaiant. Anséis d'Auberive les perçut maintenant, Et reconnut Garnier sor Fauvel le corant A l'escu au lion et au gonfanon blanc. Quant assemblé sont tous, lors i ot joie grant. La mesnie Milon s'en sont torné fuiant , Les prisons et la proie guerpirent maintenant; Entreci qu'à Dordonne les menèrent fuiant. Là pristrent .1. eschec moult merveilleus et grant ; Jamais ne fussent povres en trestot lor vivant Ne fust malaventure qui les va porsivant.

La mesnie Milon s'en tornerent iriez, Et Garniers les e[n]chauce comme bons chevaliers. Les contesses esturent desous .1. olivier, Voient les uns fouir et les autres chacier ; Dame Aye la duchoise commença à huchier : « Sire, Diex vous garisse de mort et d'encombrier ! » Mes ne set pas le duel ne le grant encombrier Qui li avint le jor de ce qu'avoit plus chier. Et Miles s'en fuioit par delez .1. vivier; Li bers Garniers l'enchauce sor Fauvel son destrier, Si que desor le col li tenoit son espié, Et cuidoit de Girart sa grant ire vengier. Si féist il encui, bien li ert aprochié , Quant sor destre li saut li fel Hugue et Gautier. Tantost le vont ferir corn courent li destrier , L'escu qu'il ot el col li ont frait et percié Et Faubert de son dos rompu et desmaillé, Enfreci qu'en Feschine l'ont navré et piaié ; A terre Fabatirent de Fauvel son destrier. Miles se retorna, parla règne li tient; Après s'en sont torné, n'i ont plus enchaucié. Guichart et Aulori i vindrent tous premiers,

Et Sensés et Amaugins et bien .c. chevaliers Qui demainnent grant duel et fort et moult plenier, Et détordent lor poins et decirent lor chief.

Miles prent le cheval quant Garniers en chaï. Premerain est venu Guichart et Aulori , Et ambedui lor pères, Sensés et Amauguin, Et toutes trois les dames ; or commence li cri. Dame Aye se pasma , desor le duc chaï , Et quant elle parole, oiez que elle dist: c Haï ! tant mar i fustes , franc chevalier hardi ! « Por moi vos vint la guerre des glotons maléis ; a Ja m'alastes vos querre ou règne as Arrabis et Dont vos me ramenastes comme loial amis; « Je ne sai en quel sens ge de vous me consir. c Hé Diex ! car reçoif m'ame, c'or voudroie morir! »

Iluec ot .1. bel ombre tôt droit desous .1. arbre; L'erbe i est belle et fresche de jons [et] de mentastre. Là couchierent le duc, souavet le desarment. Dame Aye la duchoise par desor lui se pasme; Qui lors véist le duel que demeinne dame Aye ! De la manche d'ermine Fesvente et esbalaie ; Là véissiez les gens [souvent] crier et braire, Et prient Damedieu qu'à bone fin le traie.

Li dus ce fu pasmés, mais lues s'est esperis. « Seignors, ce dist Garniers, por l'amor Dieu, mercis. « Où sont mi dui neveu, Guichart et Aulori ?» Et cil li respondirent : « Sire, nous sommes ci. — Vos lairai je ma terre, se ne revient mon fis. » Dist Aye la duchoise : « La moie aront ausi. » Ice fu la parole que de bone hore dist , Qu'ainz puis ne li faillirent li père ne ii fil. « Baron, ce dit lis dus, franc chevalier hardi,

« Car me portés à Karle, le fiz au roi Pépin,

ce Car à lui wiel parler tant comme je sui vis. »

Et cil li respondirent : ce Tôt à vostre plaisir. »

Il font une litière, si ont le conte sus mis,

Si remportent en France au baron saint Denis.

Oez quel aventure à cel jor lor avint :

Mors estoit li bons abbes, si ont .1. autre mis ,

Si furent assemblé li baron du païs

Et Karles l'emperere i fu le jor aussi.

Quant il fu benéis, si fu en l'estal mis.

L'abes chanta la messe, si levèrent le chans. Es vos cil d'Auberive qui Garnier vont plangnant; Devant la crois le mistrent, desus le pavement. Karles, li riche rois, i est venus corant. « Et que avés, barons? dist l'emperere frans. — Sire, dist Amaugins, nel cèlerai noiant: ce Miles li Ardenois et Otes PAIemant ce Vindrent à Auberive ainz le midi passant; ce Par force l'assaillirent, avoir i pristrent grant. ce Garniers le fiz Doon si lor vint au devant, ce A eus se combati ; le meschief i fu grant, ce Navrez i fu li dus, ne vivra longuement. » Quant Garniers ot le roi, si se dreice en séant : ce Sire, vos me norristes petitet et enfant, ce Et après m'adoubastes quant vos vint à talent, ce Et donnastes vo nièce 0 tôt grant chasement ; ce Mais ore ne veut Diex plus i ait de mon temps: <e Et la famé et la terre mait tôt à vo commant. » Et quant li rois Poï, si respont en plorant : ce Haï! tant mal i fustes, franc chevalier vaillant! ce Ne serez restorez por nul homme vivant. » Li dus bâti sa coupe et se va repentant, Et encline le ciel et mercie la gent.

Ses plaies sont ouvertes, tant a perdu du sanc Que l'ame en est alée : ce soit au Dieu commant ! N'i a n'abe n'evesque ne voit seaumes disant; Iluec l'ont sepeli desoz .1. marbre blanc; L'on li chanta sa messe, puis l'enterrent atant. Karles li noble rois s'en est torné dolent, Et Aye la duchoise, qui le duel fait moult grant.

De la cort se partirent Sensés et Amaugins, Et Aye la duchoise est remese à Paris, Et fu ensemble 0 lui Guichars et Auloris. Assez li venist miex que congié éust pris, Car s'elle fu dolente, or li avint il pis. Milles li Ardenois a tant le roi pramis Et or fin et argent et bons chevaus de pris Qu'il ot au roi sa pes de Garnier le marchis ; Et li donna la terre au palazin marchis.

Ce fu à Pentecouste, une hautime feste ; Karles li emperere ot oïes les vespres , Et ist fors du monstier, à son palais repaire, Et tint Aye sa nièce souef par la main destre. Il li dist en riant, moult bellement l'apelle : « Nièce, ce dit li rois, comment le cuidez faire ? ce Lessiez ester le duel , on n'i gaengne gaires, ce Et prenez .1. seigneur qui soit de grant proece : ce Prenez le duc Milon, miex ne poez vos faire. » Et quant l'oï la dame, amont lieve la teste Et respondi au roi : « Comment porroit ce estre ? ce Sire, ce dit la dame, ce n'est legier à faire; ce Miex voudroie estre nonne, le vol desor la teste, ce Que ja celui oubli qui si long m'ala querre, ce Ne que prengne Millon ne home de sa geste. — Si ferez, dist li rois, par ceste moie teste. »

9i8i— j2i2 Aye d'Avignon. 99

Miles vint à la cort à tout .M. chevaliers ; Tant a donné le roi et or fin et deniers Et mulz et palefrois et auferrans destriers Qu'il li donne la terre et la dame Ayen. Il ncn a à la cort serjant ne chevalier Ne qeu ne seneschal, chambellenc ne ussier, Chacun en son endroit, qui n'en ait bon loier, Ou once d'or pesée, ou bon henap d'ormier. Par trestot le pais li ont fait otroier Milles aura la terre et la dame à baillier.

Tant a donné le roi et or fin et argent Milles, que à la cort ot grant effors de gent Qu'il li donne sa nièce à tôt le chasement. Il nen ot à la court escuier ne serjant Ne qeu ne seneschal, ussier ne chambellenc, Chacun en son endroit, ne doint loier moult grant, Ou once d'or pesée ou bon henap d'argent. Tuit li ont otrié, li petit et li grant , Que Milles ait la terre et tôt le chasement. Seignor, ja est ce voir et cel trouvons lisant: Diex ne fist onques hons , se d'avoir est menans, Cil est bon viandieres et larges despendans, N'ait le los en cest siècle et le bruit de la gent.

La dame a bien oï que par le palais dient Et li un et li autre et le povre et le riche, Moult se haste li rois et ce vout la roïnne. Oez de la duchoise corn elle les engingne : Elle a dit à Karlon : « .1. respit en weil, sire, a Enfreci qu'à .1. an , à mains n'en wiell je mie; « Lors en ferai requeste as barons de m'empire, a Et si m'iert tresalez le mautalent et l'ire, « Adonc ferai, biau sire, à vostre commandie.

ioo Aye d'Avignon. 5213-3244

— Ja or est bien à faire , sire , » dist la roïnne. Du respit que il donne fist Milles grant folie ; Quant adont ne le prist , onques puis n'en ot mie. Or vient bone chançon , c'il est qui la vos die, De Guy le fiz Garnier et de la paiennie, Si corn il fist secors à sa mère et aïe.

Dame Aye s'en ala quant le congié ot pris ; Ensemble 0 lui enmainne Guichart et Auloris. Or diron de Baudus , .1/ roi poestéis, Qui son sort a geté en .XXII. pais.

Moult demainne grant joie que moult i a apris; Adont a fait mander Persans et Arrabis, Ceus des iles de mer jusqu'en finne Mongis, Et vindrent à Maiogres où li plais lorfu mis. Et il ont là trouvé Butor et Bandalis; Cil lor mostre la fiertre Apolin et Jovis. Iluec lor a juré Baudus li Arrabis Ques menra en tel terre où aura tant conquis Qu'en porra repairier jamais jor n'ert mendis. Il levèrent les voiles es mas qui furent mis, Mais ne corurent pas .1. mois ne .XV. dis : En .111. jors ariverent as pors desoz Monbis. Parle païs corurent Turc et Amorabis, Et ontars les chasteaus, [les] bours robes et pris; Assez en ont mené chetives et chetis.

Ce jor i furent pris Guichart et Auloris Qui furent en rivière lonc l'iave de Tarsis

Sarrazin s'en repairent qui le païs ont ars; N'i remest en yglise ne garnement ne dras, Ne chace ne galice, reliques ne henas.

Cel jor fu retenus Auloris et Guichars Qui erent en rivière , ne s'en doutoient pas.

3245—3^76 AYE D'AVIGNON. IOI

Andeus les emmenèrent Margos et Délias ; De saions et de cordes lor lièrent les bras. Li damoisel se plaingnent entre les sathenas : a Haï! Aye duchoise, jamais ne nous verras! a Ne te secorrons plus , tel mestier n'enn auras. »

Sarrazin s'en repairent quand il orent coru; Guichart et Aulori ont le jor retenu.

Grant duel demainne Sensé et Amaugin le brun, Et d'Aye la duchoise criement qu'el ne se tut : « Hé! danzel débonnaire, corn or estes perdus! « Ja por Garnier vengier n'ert mais porté escus.

— Dame , ce dient Sensés et Amaugin le bruns, « Or nous tenez vos moult ore por recréus ?

« Car, se Damedieu plest et la soie vertus , « Encor revendront il, ne seront pas perdus, « Et par nos perdra Miles le chief desor le bu.

— Hé Diex î dist la duchoise , ert ja le jor Yenu « Que je soie vengie du traître parjur ? » Sarrasin s'en repairent qui l'eschec ont eu; Mais trestous les prisons a Baudus retenu,

Si les a par son règne tramis et espandus Por laborer les terres dont li biens sont créus.

Dès ici en avant le lairons de Baudus , Si dirons de Ganor, onques tel ber ne fu , Qui a le fil Garnier norri et escréu Que mieldre chevalier ne porta son escu; Et qui le lairoit or que il n'en parlast plus Moult aroit le barnage de la geste perdu.

Ganor li Arrabi fu de moult grant estoire : L'amirant fu son oncle , qui tenoit Babiloine , Et est cosin germain à l'amirant de Corde, Et li tréus est sien des illes de Maiogres.

io2 Aye d'Avignon. w7-hiS

Mais Baudus li toloit par vertu et par force ; Mais se Ganor ne muert, il li laira encore.

GaNOR li Arrabis a mandé à Baudus Qu'il li face service et rende son tréus, Et, se ce ne veut faire, dont soit trestot séurs, Sor lui chevauchera ains que mois soit issus; Cil as mains le puet prendre mors ert et confondus. En cest message ira Golias et Jambus Et .II. autre paiens, Morgans et Estorgus. Icil nen orent point onques de drap vestus, Cuirs aflubent de cerf à botons d'or desus. Isnelement chevauchent et sont as pors venus, Et entrent en la mer, traient lor voile sus. Il sorent du navie et li marinier plus; .II. jors et une nuit ont il einsi corus, Et viennent à Maiogre, si ont trouvé Baudus. Golias parla prime , qui moult sages hons fu : « Cil nostre Mahommet qui nos feit les vertus, « Et feit oïr les sours et bien parler les mus, « II saut le roi Ganor et garisse Baudus, a Se fais droit mon seignor et li rent son tréus! a Et, se tu ce ne fais , bien soies asséurs « Il te guerroiera ainz que mois [soitj issus, ce Et, s'as mains te puet \ rendre, mors es et confondus.» Baudus tint en sa main .1. dart qui fut molus ; Ja l'en éust ocis quant on li a tolu. ce Golias, dist li rois , je t'ai bien entendu : ce Va, si di ton seignor, mar li cèleras plus , ce Ainz iert siècles fenis et Antecris venus ce Que je li doie rendre servise ne tréus, ce Et si vient desor moi , sera bien recéus. » Or se test Golias, si parole Jambus.

3319-mo Aye d'Avignon. 103

« Par Mahommet, Baudus, moult t'est preste grans « Qui tel conseil te donne il n'est mie loiaus. [maus; « Quant tu verras Ganor 0 ses flotes roiaus « Qui ferront de lor pis et hurteront des maus, ce Ne te garra palais ne tor ne eschaufaus ; c Li avoirs de ta terre nous ert tôt communaus, « Ja n'i porra garir ne chevelus ne chaus; « Nous vous ocirons tous , ja nus de vos n'ert saus , « En enfer en irez 0 les diex infernaus, « Où tous jors arez painne et grans tormens cruas. »

Li messager s'en tornent, ne sont mie asséur, Plus [tost] qu'il onques porren[tj sont as pors revenu, Et entrent en lor nés, traient lor ancres sus, Et tuit nagent ensenble à force et à vertu. Vindrent à Aigremoire où li rois Ganor fu; Là li ont son message et conté et rendu. « Aurai je mon tréu ? que me mande Baudus ? » Et respont Golias : « Ainçois seras chenus c Et li siècles fenis et Antecris venus « Que te face servise ne rende nul tréu. « Ce li poise forment que tant as atendu , « Et se tu vas sor lui , bien sera recéus. « A poi ne nous a mors et espris en .1. feu ; « Il me cuida ocire de son dart esmolu, « Si homme le retindrent, que moult ert irascu.

« Sire, Baudus parla moult orguelleusement ; « Par poi ne nous a mort et livré à torment. « Ja ne vous amerons se il ne se repent. » Et quant Ganor l'oï, à poi ne pert le sens. Dès ore fait mander Sarrasins et Persans, Ceus des illes de mer et de méridiens; Et si i vint 0 eus ses oncles l'amirans.

Et furent .C. millier et plus, mon enscient. Vinrent soz Aigremore où Ganor les atent ,

Païen sont moult grant gent, merveilleuse et rebelle : Des voiles et des nés fu tost la mer coverte ; Plus d'une grant Huée cil alassent par terre. Or si gart bien Baudus ! Ganor le va requerre. Mes il l'aura sorpris, onc ne li lut porquerre ; N'ot 0 lui nulle gent ne mais ceus de sa terre; Neporquant sont .xxm. por grant bataille faire.

D'une moult grant voidie c'est Baudus porpensé : Il a fet par sa terre tous ses chetis mander, De merveilloses armes les fait bien conréer, Par desorune crois, là lor a fait jurer Que il li aideront en bataille champel, Ne ja ne li faudront por nul homme charnel. Et Baudus lor jura sor .1111. de ses dés Que, c'il vaint en bataille , tuit seront délivré, Ses en laira aler, à joife1 retorner.

Guichart et Aulori fait l'ensengne porter; Avec les amirans les convendra jouster.

Ce fu .1. samedi, ainssi comme Diex plot ; Ganor se volt vengier de ceus qui li font tort. En .1. pré desoz Meurge en ont josté .11. os, L'un estoit roi Baudus et li autre Ganor. Si tost corn il se virent, si se corurent sor Des espées tranchans et des haches à or; Lancent guivres et dars, espiez et javelos, Trenchent cuisses et bras et coroieset cors, Que il sont ens el sanc enfreciques es cols ; Et li cheval coroient desor les hommes mors. Li .111. mille chetis où Baudus se fiot Jostent as Amorasmes, ses geitent du champ fors,

Si les mainnent ferant erramment jusq'as pors. Et ont pris .1. eschec et merveilleus et fort , Qu'il n'i a nul si povre qui de l'avoir n'ait trop.

Seignors, or sachiez bien moultfu preudon Baudus Qui le jor a .VI. rois en bataille vaincus. Ganor et Pamirant ont pris et retenus; Jamais por celle guerre n'en fust portez escus , Quant Guy le fiz Garnier est de la mer issus A .xxxm. paiens, les blancs haubers vestus. Là où les encontrerent les ont moult bien férus. Iluec fut desconfite la mesnie Baudus , Et méismes son cors et pris et retenus, Et Ganor fu rescous et ses chevaus rendus. Par le nasel de l'eaume rendi Guyon Baudus. Sarrazin li escrient : « Bien l'a fet Guy vos drus. » Et Guyon li demande : « Que ferez de Baudus ? » Li rois en a juré ses diex et ses vertus Ja ne se vantera el règne dont il fu Que il ait Pamirant en bataille vaincu : Couper li fait la teste par desore le bu.

Quant Baudus fu ocis et ot le chief coupé , Et Guy ot les chetiscors et grailles sonner, Qui ont les Amoraives desconfiz et matez, Il chevauche vers eus à .xxxm, armés.

Paien les ont enclos et si avironnés Que onques vers tous ceus nuls n'en pot eschaper. Lancent lor dars et guivres et quarriaux empenés , Les chevaux desoz eus lor ont tous mors getés; Et cil qui est à pié et richement armez Ne se puet prou aidier tant par est encombrez. Et Gui voit les chetis, ses prent à apeler: a Barons, estes tuit coi , que vos ne vos mouvez.

io6 Aye d'Avignon. m<$— m**

« Mors est li rois Baudus à cui vos atendez ; « Se vous me volez croire, tuit délivre serez.

— Qui estez vous, biau sire, qui se nous prametez ?

— Seneschal sui le roi, de douce France nez. » Et il li respondirent : « Biau sire, or entendez. » Es les vous entor lui venus et assemblez. Guichart et Aulori chacun fu desarmez ;

Il orent les cors gens et les vis acesmez,

Et quant Guy les regarde, si les a apelez :

« Diva! estes vous frères, qui si vos resenblez ? »

Et respont Aulori : ce Cosins sommes charnez,

ce Car nous sommes de frères et de .il. serors nez,

ce Neveu le duc Garnier de Nentuel la cité.

ce Soz Avignon nous pristrent paien en cest esté ;

ce Issus sommes de joie et en tristor entré.

ce En la terre de France nous est mal encontre :

« Mors est li dus Garniers, jamais n'ert recovré. »

Dant Guy en apela Golias et Jambus :

« Gardez moi ces chetis, nus n'en soit reméus; ce Je parlera à ceus qui ci m'ont amentut ce Des nouvelles de France dont je savoir wiel plus, ce Ditez , soz Avignon fustez vous retenus ?

— Oïl, à .1. matin estions fors issus,

ce Je sor .1. palefroi, et cestui sor .1. mul ;

ce Issus sommez de joie et en tristor venus.

ce En la terre de France nous est moult meschéu :

ce Au duc Milon d'Ardane estions combatu;

a Ocis i ffu Garniers, dont sommes irascu. a

Et quant Guy l'entendi, à terre chéi jus;

Plus de .m. fois se pasme ainz qu'il soit revenus.

Quant Guy ot la nouvelle que ses pères fu mors, Plus de .ni. fois se pasme ainçois qu'il déist mot.

A iceste parole i est venus Ganor

Qui le tint en ses bras et le regreite fort;

Plus de .vu. fois le baise en la bouche et el col.

« Hé ! Guy, que démentes? ja te paraim je trop;

« L'amirant le commande, et cel veut toute l'ost

« Que tu aies Maiogres , dont Baudus avons mort;

1 Tu seras rois à droit, mais il estoit à tort.

« El chief vos en métrai riche coronne d'or,

:c Si guierez mes hommes et conduirez mes os,

s Et je sejornerai por déduire mon cors, »

<x Car ainz homme en sa terre mellor vassal nen ot. »

Guy li a respondu : « Sire, vostre merci ; « L'en cuidoit en ma terre que m'eussiez ocis, « Et vous m'avez souef escréu et norri ; « Je le weil et otroi que soie vostre fiz.» Atant ez vous venu Guichart et Aulori , Et content les nouveles dont Ganor s'esjoï, De Garnier qui est mors, onques mes ne fu si.

« HÉ ! Guy, car lai le duel que tu fais de ton père ; « Vois tu cestui grant ost que j'ai ci amenée? a Celle estoit départie jamais n'ert rassemblée ; « Se je passe la mer 0 mes voiles levées, « Et por la toue amor wiel je venger ton père, a Or me di vérité, dorras me tu ta mère ? — Oïl, certez, dist Guy, ja ne vous ert véé[e], « Car je wiel et otroi que vous soiez mon père. » Iluec li a li enfes fiancie et jurée, Et Ganor sor sez diex sa fiance livrée. Li rois et l'amirant ont lor vois escriée : « Or, Sarrazin , as armes ! que n'i ait demorée ; « A petit vos menrons en icele contrée < Où crestien ont mort yos neveus et vos frères. »

108 Aye d'Avignon. ?479 — ?S1K

Et cil si firent tost, car moult l'ont désirée ; Et querent la vitaille qu'en lor nef ont portée , Puis s'empaingnent en mer, maint voile i out levée. Huimais vient la chançon de la joie honorée Du merveillous secors que Guy fait à sa mère.

Moult parama dame Aye Ganor li Arrabis, Que despuis icelle hore que il primes la vit Ne la pot oublier qu'il ne l'en souvenist, Endormant, en veillant que il ne lavéist. Si n'a en haute mer un tel estoire mis , Ainz plus grant ne conduit Apolines de Tris. Il ne corurent point .1. mois ne .xv. dis: En .m. jors ariverent au port desor Monbis. Iluec se herbegierent paien et Sarrazin; Mais bien lor commanda Ganor li Arrabis Que nus n'i mefféist la monte d'un espi : « La terre ert toute moie , je le sai bien de fi. » Et cil li respondirent : ce Sire, à vostre plaisir. » A matin se levèrent Senson et Amaugin , Vindrent à la fenestre, ileuc tornent lor vis, Et oïrent la noise , la tumulte et les cris : a Hé ! Diex, que puet ce estre, qui onques ne mentis ? ce Je croi ce sont paien qui si nous ont requis ; ce Car alommes là fors des nouvelles oïr, » Il vestent les haubers , lacent elmes brunis , Et çaignent les espées dont li pont sont massis; Par une des grans portes s'en prennent à issir , El bruel de Landçmore font lor agais bastir. Devant son tref séoit Ganor li Arrabis , Et voit contre soleil les vers elmes luisier ; Devant lui en apelle Guichart et Aulori : ce Quiex gens puet ice estre que je voi là venir ? — Bon roi, ce sont nos pères , Senson et Amaugin.

5ji2— 5J43 Aye d'Avignon. 109

— Car alez dont encontre , ses faitez çà venir. » Et cil li respondirent : « Volentiers, non envis. » Il vindrent as herberges, es chevaus sont sailli, Ensemble 0 eus enmainnent bien .IIIe. de chetis, Et issirent des loges, s'ont le tertre porpris. Encontre dévala Senson et Amaugis.

Cil issirent des loges et porprennent le tertre. Guichart et Aulori lor compaignons apellent : a Seignors, estez tous cois, nous ne demorrons gaires, « Et nous irons avant [porj demander nouveles. » Et cil lor respondirent : « Ja est ce bien à faire. » Senson et Amaugin primerain les apellent : « Estez vous crestien ou de la gent averse ?

— Nenil, dist Auloris, par ceste moie teste,

« Ne sui pas Sarrazin, mes hons Dieu wiel je estre; « Ja n'emmerai Mahon, n'ai talent que le serve.

— Seignors, et car nous dites, frans chevaliers gen- « De Baudus de Maiogres que Ganor a ocis; [tis, « Nouveles en cont'on en cest nostre païs. s Et cil lor respondirent : « Voirement , mort est il.

— Seignors, qu'a il dont fet de trestous les chetis « Qu'il enmena anten de cest nostre païs ?

— Par foi ! tuit sont délivre, une masse en a ci. » Cil les a regardés et au cors et au vis ,

As bouches et as nés et par tôt, ce m'est vis,

Et dient l'un à l'autre : « Ce senblent nostre fil. »

Et Sensés respondi : « Voirement, sont ce il. »

Il passèrent [avant] as, règnes les ont pris :

« Haï ! corn vous celastes, félon, Dieu anemi! »

Plorant s'entrebaisirent et li père et li fil;

De pitié et de joie en plor[e]nt plus de mil :

« Enfant, et car nous dites, por Dieu qui ne menti,

1 1 o Aye d'Avignon, 3J44 M7j

« Quex gent puet ce là estre par plains et par larris ? » Et cil li respondirent : ce Ja est ce le quens Guy, « S'a amené Ganor qui souef l'a norri. a II out oï nouveles que Milon doit venir, ce Dame Aye ert espousée o le cors seignori ; « Jamais Guy nen ert liez s'aura Milon ocis.

— Hé ! Diex, ce dist Senson, corn nous avez garis!

— PERES, dist Auloris, vos en vendrez à l'ost , « Si soiez aséur, ne vous doutez de mort, ce Si direz ces nouveles au riche roi Ganor ce Que Milon doit venir, Diex confonde son cors ! ce James Guyon n'ert liez devant qu'i l'aura mort, ce Qu'il set bien que il a envers Aye le tort. »

Atant s'en sont torné et li fiz et li père ; Sarrazin les regardent comme beste dervée. Deci au mestre tref n'i ot règne tirée ; Bien connurent Guyon à la chiere membrée, Plorant s'entrebeisierent, grant joie démenèrent. Atant i vint Ganor, li gentis empereres. ce Barons , ce dit li rois, quant iert la terminée ce Que Miles doit venir et Aye ert espousée ?

— Emprès la Pentecoste, quant la feste ert passée.

— Ha Diex ! ce respont Guy, ainz l'aura comparée, ce Et si perdra la teste au tranchant de m'espée.

ce Ganor aura ma dame, car je li ai donnée,

— Par mon chief, ce dist Sensés, ja ne li ert véé[e], ce Mais ainz ara la guerre de Milon afinée.

— Seignors, ce dit Ganor, or oez ma pensée: ce Je proi Guyon l'enfant, si li plest et agrée,

ce Que sa mère dame Aye soit ci endroit mandée ;

ce Je weil savoir de lui le cuer et la pensée.

— ^Mon seignor, dist Guyon, si soit corn vous agrée;

jJ7é — 3éo8 Aye d'Avignon. iii

« Vos ne la poez perdre quant la vous ai donnée. a Je me lairoie einçois ocire d'une espée « Que Miles le trichiere , par cui fu mort mon père , « Eust ma dame Aien sor mon pois espousée.

« Sire, ce dist Guyon, por Diex le fiz Marie, ■ Vos m'atendrez ici , ne vos despleise mie ; « Et moi et mes cosins et lor pères méisme « Irons querre ma mère, dame Aye Peschevie.

— Alez dont, fet Ganor, c'est quan que je vous prie. » Cil montent es chevaus, que n'i ont fait detrie,

De ci où fu dame Aye n'ont lor rené guenchie,

Qui estoit de la guerre durement esbaïe

Que Miles li dut faire et la fausse lingnie

Et le parage Gancs , qui le cors Dieu maudie !

Assez tost en sera dame Aye asouagie,

Se Diex sauve Ganor et sa chevalerie,

Ainsi corn vous porrez oïr ainz la complie.

Guyon s'en est montez en la sale voltie

Là où sa mère estoit, Aye la seignorie,

La dame d'Avignon, qui tant fu colorie

Qu'il n'estoit en son temps nulle si bêle en vie.

Et quant Guy a sa mère , dame Ayen , aprochie ,

Dame Aye le regarde, mes ne le connut mie

Où qu'elle voit Senson , ne laira ne li die :

« Gentil fil de baron, ne me celez vous mie

« Qui puet estre cel ost, por Dié n'en mentez mie,

« Qui çà nous est venus par la mer à navie.

— Dame, ce dist Senson, par le Dieu que l'en prie, « Vos le saurois ja tost ains l'eure de complie;

a Mais tant vos di je bien que soiez rehaitie, « Qu'il n'ont de vous mal faire volenté ne envie : « Venus vous sont aidiervers la geste haye, « Et est vos fiz Guyon en celé compaignie ,

ii2 Aye d'Avignon. 3609-5641

« S'i sont no doi enfant, or ne vous ment ge mie.

— Hé Diex ! ce dit dame [Aye], ge ne vos en croi mie ;

« Mes filz est pieça mors, dont moult sui afeblie ;

« Jhesucrist meite s'ame en sa gloire florie !

« Ganor le me ravi , bien fui par lui traie.

« Se mon fiz ne fust mort, de ce ne dot ge mie

« Por quan qu'il fust passez par deçà à navie;

ce Il ne se tenist pas, por l'or de paiennie,

« Ne me venist voer en ma sale vostie. »

Et quant Guyon l'entent, de la pitié lermie.

Dame Aye le regarde, .1. petit le ravise,

Après l'a conjuré de Diex le fiz Marie :

ce Jones hons, fet la dame, ne me mentes vos mie,

« Je vos conjur de Dieu , qui tout a en baillie ,

ce Que vos me dites voir d'un mot dont je vos prie :

ce Se vous fustez ainz mais nul jor ceste partie. »

Quant Sanson l'entendi, ne laira ne li die:

ce Hay ! ma dame douce, nel connoissiez vos mie ?

ce Ce est Guyon vo fis, se Diex me benéie,

ee Que Ganor a norri par sa grant cortoisie.

ce Et est venus par mer à tel connestablie

ce Qu'i sont plus de .Cm. de la gent paiennie

ce Qui la mer ont passée à barge et à galie ;

ce Por l'amor de vo fiz, par Dié le fiz Marie,

ce Vos veulent toz aidier, de ce ne dotez mie,

ce Par le convent Ganor à la chiere hardie,

ce Contre Milon le fel et contre sa lingnie. »

Dame Aye ot la nouvele , moult s'en est esjoïe ;

Onques mais n'ot tel joie en trestoute sa vie.

De joie et de pitié des eux plore et lermie,

Son fiz acole et baise, moult s'en est esjoïe.

Si estroit l'acola Aye la seignorie

Que ainçois fust uns hons aie une traitie

Que il par nul effors facent lor départie.

Adont parla Guyon à la chiere hardie ,

Et a dit à dame Aye : « Madame seignorie,

« Voirs est mon père est mort par la fausse lignie ;

« Je vengerai sa mort, se Diex me donne vie,

« De ceus qui ont vo terre gastée et apovrie ,

« Moi et le roi Ganor, qui en Dié ne croit mie,

c Qui m'a norri souef en sa sale vostie,

« Qui est por vostre amor venu ceste partie

■ Et avec lui .cm. de la gent j?aiennie.

'c Se Milon vient jamais, que maufé l'acharie ! • Entre lui et sa gent ne nous estordront mie. n Li rois Ganor vous tint jadis en sa baillie, « En la tor d'Aufalerne qui si est bataillie; « Par ma foi, il vos fist honeur et cortoisie,

■ Conques ne vos requist honte ne vilennie. « Encor a il fait plus, ne lairai nel vos die, a Que le roi m'a norri en sa sale vostie.

« Voir il m'éust tolu, si li pléust, la vie; c Ja par nul n'en eusse secors ne garantie. < Puis m'a fet chevalier, çaint l'espée forbie. c Encor fait plus por vous, ma dame seignorie,

■ Quant il , por vostre amor, est passez à navie, a 0 lui plus de .cm. de la gent paiennie,

h Por faire à vostre terre et à vous garentie « Contre le fel Milon, que le cors Dieu maudie I a Par quoi, ma douce dame, je vos requier et prie, « Se vos onques m'amastes en tote vostre vie, « Venez parler au roi et à sa baronnie

■ Et merciez le roi de sa grant cortoisie.

— Biau fiz , ce dit la dame , et je bien m'i otrie. c Car pléust au Seignor qui fu nez de Mari[ej a Que à Milon le fel éust tolu la vie, a Qui si m'a mon païs et ma terre asaillie. « De Paris la cité ne seroie si lie

ii4 Aye d'Avignon. 5677—3709

« Corn se la mort Garnier mi sire estoit vengie. — Dame , ce dit Guyon , ne vos en cloutez mie ; ce Penser nous en convient et moi et ma lignie, ce Et mon seignor Ganor qui Diex dont bone vie ! ce Car cil qui me fait bien, droit est que por li prie,

ce Dame, ce dist Guyon , savez que vos ferez ? ce A Ganor mon seignor vous pri c'o moi venez , <c De son gentis secors mon seignor merciez , ce Et ce que par lui fui norriz et essauciez, ce Et de la cortoisie qu'il vos fist, ce savez, ce En la tor d'Aufalerne où vo cors fu menez ; ce Onques ne vous requist nulle desloiautez , ce Fors bien et cortoisie, amor et amistiez, ce Venez parler à lui et si l'en merciez , ce Et ferez une chose, tele est ma volentez : ce Se mes sires Ganor est si benéurez ce Que Miles soit par lui ocis et vergondez ce Et tuit si compaignon à martire livrez ce Par qui vo pais est et vo règne gastez , ce Que le premerain don qui de lui ert rovez ce En tôt vostre pais, vous li acorderez, ce Et li sera li dons outré[e]ment donnés; ce Ainssi le ferez vous, se vos de rien m'amez. » Dist Ave d'Avignon : ce Fiz , à vos volentez. » La dame osta ses dras, s'a plus riche endossez, .1. bliaut d'Abilant à oysiaus colorez; De pieres précieuses fu tôt entor orlés. Et fu d'un cercle d'or son chief avironnez A riches esmeraudes qui getent grant clartez. Quant la dame ot son cors bel et bien asesmez , Il n'ot si bêle dame en .XV. roiautez. Et li mules amblans fu adonc enselez; Dame Aye i est montée, où tant a de biautez ,

37!o— 3742 Aye d'Avignon. 115

Avec li .IIII. contes prisiez et henorez,

Guyon et ces .11. oncles dont vos oï avez,

Et ses cosins germains qui sont 0 lui alez,

Qui l'ont de grant péril et rescous et ostez ;

Tôt droit as paveillons se sont acheminez.

Li rois Ganor le sot, de la joie ot assez;

Sor .1. sor palefroi en est li rois montez,

A bêle compaignie lor est encontre alez,

Quant Ganor vit dame Aye, où tant a de biautez,

Onques mais n'ot tel joie dès Peure qu'il fu nez.

Bel et cortoisement c'est de li aprimez,

Contre li c'est li rois doucement aclinez,

Puis salua dame Aye com ja dire m'orrez :

a De vostre Dieu Jhesu , où vos créance avez,

« Et des sainz et des saintes que por lui aorez,

ce Soit hui le cors dame Aye et ses amis sauvez.

— Sire , ce dit dame Aye , bien soiez vous trouvez ,

ce Vos et vos compaignons en mon païs passez,

ce Que , par la cortoisie que vos fait nous avez ,

ce Devez estre de moi chier tenus et amez.

ce Sire rois , fait dame Aie, bien soiez vous venu ; ce Vos avez mon enfant de la mort secoru , ce Vos l'eussiez destruit si vos éust pléu , ec Et vos l'avez amé , norri et chier tenu, ce Se j'avoie pooir, ja ne sera téu , ce Por tant qu'eusse chose dont bien vos fust venu , ce Voir, je le vos rendroie de fin cuer esléu. ce Ja n'iert si riche chose que il vous fust tolu ce Que je ne vos donnasse si vous avoit pléu. » Ot le li rois Ganor, onc si joiant ne fu , Mais ne li a pas dit por quoi il fut venu. Lors sont aus paveillons à joie descendu ; Sor les tapis s'asiéent qui sont à or batu.

ii6 Aye d'Avignon. mj 3776

Es vos le seneschal au roi Ganor venu ;

Où ot le roi Ganor, si li rendi salu

De son Dieu Mahommet et de sa grant vertu :

« Sire, volez vos l'iave, por nostre dieu Cahu?

« Tous est prest le mengier, ja n'i aura téu.

— Amis, ce dist Ganor, bien soyez tu venu; « Faitez meitre les tablez, trop avez atendu.

— Sire, à vostre plaisir », cil li a respondu. Mais ainz que Ganor ait ne mengié ne béu, Orra teles nouveles, com ja sera séu,

Dont maint chevalier fu senglant mort estendu Et mainte hante frainte et percié maint escu. Maint chastel en fu puis contre terre abatu , Si com porrois oïr, se je sui entendus. Ez vous .1. messagier à espérons venu; Là où il voit Sanson, si s'escrie à grant hu : « Hay ! sire Senson , vos n'avez mie seu ? « Se Damediex n'en pense, le glorieus Jhesu, a Par le mien enscient, mal vos est avenu. et Yer parti de Guiaire quant jor fu aparu , « Là vi Mile le fel , qui tôt soit confundu ! « Li parent Ganelon sont tuit à lui venu . « Sodoiers ont mandé, ja ne sera téu; c II ont une tele ost porquis et apléu , c< Et sont .XLm. armé et fervestu « A haubers et à lances, à chevaus, à escu , « Qui por Aye destrui[r]e sont trestous esméu; « Demain ainz qu'i soit prime les verrons ci venu. « Se Damediex ne fait por dame Aye vertu, « Par le mien enscient, mal li est avenu. * Dès que me parti d'eus s'estoient esméu ; « Miles jura sor sainz, car ge l'oi entendu, « Dame Aye seroit arse et si homme pendu , « Que n'en auroit garant por le roiaume Artu.

a Et tôt le menu pueple doit estre confondu ;

ce Ja n'en aura garant ne chauf ne chevelu.

— Si auront, se Diex plest », Sensés a respondu.

Ll mes devant Ganor a conté son message A Aye d'Avignon qui tant ot cler visage , Et à Senson li preus où tant ot vaselage, Si corn Miles li vient et cil de son lingnage, .XL. mile ou plus por eus faire damage. Sagement le recorde , oiant tôt son lignage ; Onques nus ne Toi ne le tenist à sage. Sanson a respondu et a dit au message : « Amis, ce dit Senson, par les sains de Cartage , c Se Miles vient sor nous à son félon corage, ce Soiez certains et fius nous li ferons damage « Que il n'ot onques tel en trestot son aage. ce Veci le roi Ganor, qui est venu à nage « A plus de .Cm. homme de sa terre sauvage a Qui défendront dame Aye, qui tant a cler visage, a Et Guyon, son chier fiz à l'aduré corage. « S'il savoient quel gent les atent au rivage, ce Il n'i venroient pas, se il estoient sage. »

Li rois Ganor parla, qui tant fu gentis hons : ce Seignor, ce dit Ganor, savez que nous ferons ? ce Quant vos anemis vienent, si corn nous entendon ce Et le félon lignage du conte Ganelons, ce Par mon dieu Mahommet, bien en esploiterons: ce Se vos me volez croire, tous les atraperons, ce Ne chauf ne chevelu ja n'i déporterons, ce Et puis après diner les haubers blans vestons, « Et quant seront trestuit armé nos compaignons, ce II convenra qu'en .II. nos gens mipartissons. ce En .1. bois près de ci, qui soit larges et Ions,

r 1 8 Aye d'Avignon. 3809—3841

« La moitié de no gent dedens esconserons.

« A Guyon soit chargié mon roial gonfanons;

« Là se tiengne 0 ma gent, car nous Ii commandons,

« Tant que seront passé li desloial glotons;

« Entre mo[iJ et ma gent ici les atendrons.

« Dame Aye en son palais tantost envoierons;

« De là porra véoir l'estor et la tençons,

a Et par droit jugera à qui le pris dorrons. j>

Et cil ont respondu : a Sire , nous l'otroions,

« Puisque vos le volez si enesplaiterons. »

Ll rois Ganor commande son seneschal Lutis Que l'iave soit donnée, que temps est d'estre assis. Premier lava dame Aye et Ganor PArabis, Et après ont lavé li prince et li marchis. Aye et Ganor se siéent sor .1. riche tapis A fin or et à pierres, à oyseillons petis. Or ne demandés pas se il furent servis : A la table dame Aye servi Guyon ses fiz En la porpre de soie ovrée à flor de lis; Devant le roi Ganor tranchent si doi cosins. Assez orent vitaille viandes et delis ; Cel jor furent servi de .vu. mes ou de VI. Quant vint après diner, levez sont li marchis; Dame Aye au roi Ganor a le congié requis, Et Ganor li donna, li rois des Arrabis, Qui ne vit pas dame Aye icelui jor envis, Conques plus bêle dame ne vit en nul pais. La char avoit plus blanche que n'est la flor de lis , Et la face vermeille corn botons espanis, Le cors à droit compas, s'ot déliés sorcis , Les bras fais à mesure, et ot les dois traitis. Et Ganor la regarde, li rois des Arabis, Corn celui qui estoit de s'amor si espris

Que il ne puet penser se à li non toudis. ce Ahy ! dist il , Mahon , riche diex postéis , « Margot et Apolin et Jupiter aussis , « Donnez la moi à famé par vos dives mercis ; « Je ne querroie avoir nul autre paradis. « Je l'aurai, se je puis aquiter le pays « Des félons traïtors qui ont vers lui mespris , a Qui ont le duc Garnier, lor droit seignor, ocis « Par fine traïson. Guiot estoit lor fiz; « J'ai .1. acort de lui et de la dame aussis a Que quant seront destruit lor félons anemis , u Que li premerain don qui ert de moi requis , m II m'en ont fait Fotroi , n'en serai escondis. « Se je ne demant Aye bien seroie asotis; « Por que j'en ai le don de la mère et du fiz , i Mahon m en otroit grâce par sa dive mercis! 1

Dame Aye d'Avignon , qui tant fu colorée, A Ganor prist congié et s'en est retornée. Ganor a commandé que sa gent soit armée, Et Guyon de Nantuel s'oriflambe livrée, Et le tiers de sa gent li a recommandée. Et Guyon les emmoine le fons d'une valée, Lui et ses .11. cosins qui sorent la contrée. Et ce sont embuchié à la forest ramée, Et là se sont tenus jusqu'à la matinée Que la prime du jor et plus estoit passée. ,1. des lors seur .1. chêne avoit pris sa montée , Auques le plus haut arbre de la forest ramée; Vers la terre Milon a sa face tornée, Et voit l'ost au gloton venir par une prée, Qui se furent armez à celé matinée Que il pensoient bien qu'il auront la merlée. Mes de la gent Ganor que il ot amenée

Ne savoient de rien la vérité prouvée,

Conques mot ne parole ne lor en fu portée;

Ne ja n'en sauront mot par ame qui soit née

Enfreci qu'il auront la forest trespassée,

Que il seront enclos de la gent honorée

A qui Ganor avoit s'enseingne commandée.

Cil qui sor le haut chêne a prise sa montée

La baniere Milon a tantost avisée;

Il escrie à Guyon à haute vois levée :

ce Veci nos anemis, par la vertu nommée ,

ce Qui si ont à dame Aye sa terre triboulée !

ce Quant i seront passez ceste forest ramée,

ce Nous lor saudrons après à poi de terminée,

ce Et Ganor par delà et sa gent henorée ;

ce Encui lor poierons de lor fet leur soudée. »

Etdist Guy de Nentuel : ce C'est vérité prouvée. »

Et la gent au gloton si a tant cheminée

Que il ont, ainz la tierce, la forest trépassée ;

Mes la gent Guyon n'ont de noient avisée,

Qu'il ot en la forest sagement esconsée.

Et quant il ont lor point et lor gent avisée,

Si c'est la gent Guyon après acheminée.

A Ganor estoit ja la nouvele contée

Par quoi sa gent estoit fervestue et armée.

Nicement a li glos la forest trespassée;

Il en sera dolent à poi de terminée :

Or ne s'en puet li glos retorner sanz mellée.

Moult fu dolent Milon et si apartenant Quand il vint à plain champ et il va regardant Au rivage de mer, où il a maint chalant Par où li rois Ganor ot amené sa gent. Là véissiez tant voile et tant mast flembéantî Poi ot rois Sarrasins tel appareillement

Comme ot li rois Ganor, par le mien enscient.

Avant qu'il soient plus de la ville aprochant

Avoit Mile li glos fait arester sa gent,

Et Acart, et Gondri, et Floart, et Morant,

Et les filz Pinabel de Sorance la grant.

Il furent .XII. contes, que cosin, que parent,

Et bien .XLm. et plus, mon ensciant.

Arester les fet Milles, le félon soudoiant.

« Seignors, ce dit li glos, or oez mon semblant :

« Ainz que nous soions plus de la ville aprochant

« Qui m'a fet por dame Aye maint jor le cuer dolent,

« Il nous convient savoir à qui sont celé gent

ce N'a qui est celé estoire, si me soit Diex aidant. »

S'espie apela Mile, si li a dit itant :

ce Va savoir qui il sont, car je le te commant

Et cil a respondu : ce Volentiers, liement. i

Dont vint en Fost Ganor, si espie et entent

Que il sont Sarrasin et paien et Persant,

Et que au roi Ganor est toute celé gent

Qui est venus par mer aus estoiles nagent.

Li glos en a grant joie quant la parole entent;

A l'ost Milon repaire tost et ysnelement,

Où que il voit le glot, si li dist en oiant :

ce Sire Mile , fet il , grant joie vos atent ;

ce Encor aurois dame Aye, par le mien enscient.

ce Cil sont au roi Ganor, se li cors Dieu m'ament,

ce Et sont tuit Sarrasin, que l'iroie celant?

ce II sont venus par mer, aus estoiles nagent,

ce Por destruire dame Aye et tôt le tenement, .

ce Que mont a ja grant pièce qu'il a mort son enfant ,

ce Guyon, qu'il enmena en Aufrique la grant.

ce II iront assaillir la ville maintenant,

ce Que il sont toz armez , si me soit Diex aidant ! »

Et quant Mile l'entent si en a joie grant.

« Biau sire Diex, feit il, quel joie nous atent ! « Encor aurai dame Aye que j'ai désiré tant, « Que ja Dieu ne si saint ne l'en seront aidant « Que je tôt ne parface de lui à mon talent.

« Seignor, ce dit Milon, savez que vos ferez ? « Retreigniez vos chevaus, or tost, si descendez. « De loing sommez venus, que vous bien le savez; « Voions que vorra faire Ganor li abrivez. « Cil vos vient assaillir, que vous vous défendez, « Et c'il assaut la ville, adont li aiderez « Tant qu'elle sera prise par vive poestez. » Et il ont respondu : a Si corn vous commandez. » Si corn li glos Milon disoit ses volentés, Es vous Guy et sa gent issus du bois ramez. A bien .xxxm. hommes furent sa gent esmez, Apareilliez de guerre, les gonfanons fermez. Guyon venoit devant .11. arpens mesurez; 11 escrie : ce Nentuel ! » moult fu bien escoutez : ce Fiz à putain, larrons, vos estez atrapez; <c A dame Aye ma mère jamès ne méfierez. » A ce mot est Guyon aus glotons assemblez; Ainz que l'espié fausist en a .vu. aterrez Qui onques puis de là ne furent relevez . Puis a traite l'espée qui li pent aus costez; Entre lui et sa gent sont à eus acouplez. Et d'autre part revient Ganor li abrivez A .Lm. hommes fervestus et armez.

Dont commença l'estor et la mortalitez; Jamais plus fier estor en nul lieu ne verrez.

Moult fu grans li estors et fiere la merlée, Et d'une part et d'autre enforça la criée. Mais la gent au gloton ja n'i aura durée,

3974— 4ooé AYE D'AVIGNON. 12}

Car li rois Ganor ot trop grant gent amenée:

.VII. en ot contre .1. d'eus en celé matinée.

Dame Aye d'Avignon est en la tor montée;

De là pot percevoir l'estor et la merlée.

Ez vous le roi Ganor brochant, lance levée;

Fiert le fiz Pinabel , Acart de Valconbrée.

Onques toutes ses armes ne li firent durée;

Parmi le gros du cuer li a Tante coulée,

Tant c'om] hante li dure l'abat mort en la prée,

Puis escrie : « Aufalerne! ja n'i auront durée

s Li glotons qui si ont dame Aye triboiée;

« A la jornée d'ui en auront lor soudée. »

Dame Aye voit Ganor qui a traite l'espée

Dont plus de .VII. glotons a mort sanz demorée.

■ Sire Diex, dit la dame, qui estoras rousée,

« Comme c'est grant damage, je me sui avisée,

« Que cil roi sarrazin, qui si fiert de l'espée,

« Ne croit en Jhesucrist et [la] Virge henorée;

« Car, puis la mort Garnier, à qui je fui donnée,

a En la cort Kallemaine, d'anel d'or espousée,

a Ne vi ainz mes personne de si grant renommée.

!( Si grant honor li soit au jor d'ui destinée

a Que il puist des glotons délivrer ma contrée ;

« Car, se Diex li avoit si fait' henor donnée ,

ce II en devroit avoir mont cortoise soudée.»

Dame Aye est aus fenestres du grant paies plenier, Et choisit la bataille ferir et commencier. Qui dont véist Ganor ferir du brant d'acier, Par desor les glotons et ferir et mallier, Et Guyon de Nentuel ferir du brant d'acier, Souvenir li péust de trop bon chevalier. La gent le roi Ganor ne s'en font pas proier, Ainz fièrent à main tas parmi l'estor plenier.

Là véissiez par terre chéoir tant chevalier,

Et l'un mort desor l'autre verser et trebuchier ;

Par le champ véissiez estraier maint destrier.

Par droite force estut la gent Milon plessier.

Guyon cria : « Nentuel ! » por sa gent efforcier,

Et Ganor : « Aufalerne ! » commença à huchier.

Guyon choisit Milon, le félon pautonnier;

Il a pris une lance d'une sien homme, Renier,

Puis enbraça l'escu et brocha le destrier,

A sa vois qu'il ot clere commença à huchier :

« Mile, je vous deffi du père droiturier!

ce Mar venistez dame Aye et ma terre essillier;

ce A ceste moie lance vos aport le loier.

ce Je vengerai ma mère et mon père Garnier. •

Et Milon li torna le col de son destrier,

Fiert Guyon de Nentuel en l'escu de quartier,

Desous la boucle d'or li fet freindre et percier,

Mais le hauberc desous ne pot il enpirier;

Il a rompu sa lance, plus n'i pot gaengnier.

Et Guyon de Nentuel le fiert sans espargnier

Que escu ne haubert ainz ne li ot mestier,

Ne trestoutes ses armes la monte d'un denier.

Parmi totes ses armes li fet couler l'acier,

Le cuer qu'il ot ou ventre li fet par mi tranchier,

Mort le fet devant lui à terre trebuchier ;

Puis escrie : ee Nentuel ! ferez, franc chevalier !

ce Milon ne porra mes ceste gent conseillier ;

ce G'en ai vengié dame Aie et mon père Garnier. »

Des que Milon fu mors, sa gent fu esbahie, Corn tropiaus de brebis est d'une part fouye ; Enclos sont de Ganor de chacune partie. Là véissiez le jor tante teste tranchie ! La gent Milon le fel orent si lor rôtie

Que il n'en demora mie vivant .X. mile,

Qui geitent jus les armes enmi la praerie.

A genous se sont mis, chacun d'eus merci crie

A Guyon de Nentuel et à Ganor méisme;

Dient que de Guyon tenront lor mennencie

Et qu'i siront si homme toz les jors de lor vie.

c Et ge le wiel , fet Guy, se Ganor le m'otrie ;

« Ce n'est par son voloir, je ne l'acorde mie.

— Je l'otroi, fait Ganor, par Mahon que je prie. » Guyon en prist Pommage, voient la baronnie.

Li parent Ganelon , cil qui furent en vie ,

Li ont juré sor sainz, voiant la compaignie,

Qu'i li porteront foi corn lor seignor droit lige.

Atant fu la bataille sevrée et depeciée.

Diex ! corn fu grant l'eschec c'ot la chevalerie !

Ganor l'a fet chargier à sa bachelerie.

Vers la tour où fu Aye ont lor voie aqueillie.

Dame Aye vient encontre, qui tant fu colorie,

Noblement les reçut et acole et festie.

Dont a parlé Ganor à la chiere hardie;

Guy de Nentuel apele, où durement se fie,

Et Aye d'Avignon , la bêle et l'eschevie.

Lors dist le roi Ganor, ne lairai ne vos die

r Veci Guy et dame Aye qui yer, devant complie,

ci Me firent convenant, voiant la baronnie,

m Que si tost que j'auroie ma bataille asouvie

Et Milon seroit mort et sa geste honnie, ■< Que le premerain don, noier ne le puet mie, < Que je li [re]querroie sans nule vilennie, « Qu'il me seroit donné, je n'i fauroie mie.

— Vous ditez voir, dit Aye, se Diex me benéie « Demandez vostre don , voiant la baronnie.

— Ma dame, dist Ganor, je vos tieng pour amie ;

« Je ne requier fors vous, par Mahon que je prie,

izG Aye d'Avignon. 4074—4106

« Et ypas espouserai à la loi paiennie.

ce Gardez vo serement, ne vous parjurez mie. »

Dame Aye d'Avignon oï Ganor parler , Qui li estoit venus son païs aquiter Et Guyon son chier fiz li rot fet amener; Sagement respondi sanz conseil demander.

« Sire, ce dist la dame, je vous doi moult amer, ce Et quant vous me volez, gentis rois, espouser, ce Je vos réveil .1. don de par moi demander.

— Par ma foi, fet li rois, et gel vos wiel donner, ce Ne ja ne me saurez si riche don rouver

ce Que je ne le vous doingne, que qu'il doie couster.

— Sire, ce dist la dame, or vos fist Diex parler, ce Se volez que vous doie de loial cuer amer,

ce Je requier que vous faites vo gent crestianner

ce Et vostre cors en fons baptisier et lever ;

ce Par se tour porrons nous no .11. dons acorder. »

Ot la li rois Ganor, si la court acoler,

Puis commande .1. evesque les fons à aprester;

Après se va li rois de ses dras desnuer.

Sanson fu son parrain et Guyon au vis cler ;

Mes le nom de Ganor ne li font pas oster,

Adès le font Ganor, si corn devant, nommer.

Puis a fet ses barons Ganor crestienner ;

Et cil qui ne se vout à ce fet acorder,

Li rois Ganor li fet le chief du bu coper.

Ce jor méimement dont vos m'oez parler

A fet Ganor dame Aye à Piglise mener;

Se jor la prist Ganor à moillier et à per.

Qui véist jouglaors du païs assembler !

Tantost qu'il ont oy de ces noces parler,

Tant en y est venus que nus nés puet esmer.

Ainz de si riches noces n'oy nus hons parler.

4to7-4i3^ Aye d'Avignon. 127

Qui à cel jor oïst vieler et tromper,

Tabors et chalemiaux et estrumens sonner,

De merveilleuse joie li péust remembrer.

A ce ne vos doi mie trop longuement ester.

Quant vint à l'avesprée qui fu après souper

Et on ot fet dame Aye en sa chambre mener,

Lui et le roi Ganor, qui fu gentis et ber,

Qui por Tamor dame Aye se fist crestienner,

L'evesque va Festoie à son col afubler;

Lor lit vint benéir le soir après souper ;

Puis a on fet la chambre widier por reposer.

Li rois Ganor se couche lez dame Aye au vis cler.

Celé nuit pot li rois baisier et acoler,

Et faire son voloier et sa joie mener.

Seignors, icele nuit, dont vos m'oez conter,

Engenra .1. enfant dont vos m'orrez parler;

Entoine le fist puis rois Ganor apeler,

Puis aida il Guyon , à son frère le ber,

Vers le parenté Ganes sa terre à délivrer.

L'andemain va Ganor le servisc escouter

Et si vit le cors Dieu et couchier et lever. 1

Moult li pleit Jhesu Crist, Diex commence à loer

Et la loi Mahommet du tôt à adosser.

Puis fet aux jugléors de son avoir donner

Tant que chacun se pot du roi Ganor loer.

Puis a dit à Guyon : « Je voudrai retorner;

ce Tout le pais ton père te fes quite clamer. »

Huimès commencera estoire à amender De la painne Guyon, le fiz Aye le ber, Si corn li parens Ganes le voudrent defoler.

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