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perdre le temps que de chercher à le prouver. Écoutez donc les paroles du saint livre. 11 prit le Coran des mains du scribe et y chercha le passage suivant, qu’il lut tout haut: «Ne donnez pas une femme qui croit en mariage à un infidèle avant qu’il soit devenu vrai croyant. «Cet article est positif, et il l’est aussi que les infidèles sont dignes de mort. Que ce Franc embrasse notre foi , il vivra et je lui donnerai ma fille en mariage. Qu’il refuse et il mourra. J’ai dit.
— Avez-vous entendu? dit le mufti à Osmond ; faites sur le champ la profession de notre foi. Acceptez pour femme la fille deSuIeiman aga, et vous vivrez. La mort sera la suite infaillible de votre refus.
Osmond était bien loin d’avoir prévu une telle proposition ; elle le mit dans l’embarras. Il aurait refusé sur le champ avec indignation, s’il n’eût pensé que le destin de celle qu’il aimait dépendait peut-être du sien. 11 parut donc écouter cette offre, sinon avec approbation, du moins sans mépris et sans colère. — Prouvezmoi que votre foi est préférable à la mienne, répondit-il, et je l’embrasserai, mais à condition que si je vous démontre que c’est la mienne qui est la véritable, vous deviendrez chrétiens.
Quant à l’offre que vous me faites de votre fille pour femme, ajouta-t-il en s’adressant à Suleiman aga, je l’accepte en tout état de cause;
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je suis prêt à lui donner ma main et mon cœur, et je vous assure de toute ma reconnaissance.
Quelques instans de silence causé par l’étonnement suivirent ces paroles; mais le mufti, voyant l’avantage qu’il pouvait tirer de la proposition du prisonnier, ne tarda pas à dire avec beaucoup de gravité : — Il n’y aucun mal à ce que le Franc nous propose; nous acceptons ses conditions. Qu’il nous prouve que notre sainte religion est fausse et nous nous ferons chrétiens. Mais, comme Allah est dans le ciel, comme Mahomet est son prophète, s’il n’avoue pas sa conviction , quoique convaincu, s’il s’obstine à refuser de se laisser convaincre, par la barbe du prophète, nous jurons qu’il mourra. A ce discours les autres Turcs répondirent gravement : — Evalla , oui, véritablement.
Lord Osmond avait étudié avec le plus grand soin tout ce qui avait rapport à l’Orient et particulièrement à la religion de Mahomet ; son esprit, accoutumé à envisager en grand les desseins de la Providence, ne voyait pas seulement en Mahomet un aventurier intrigant, un fanatique adroit et un chef ambitieux. Adoptant l’opinion d’un de nos théologiens modernes, il regardait les Arabes parmi lesquels il avait voyagé comme les descendant d’Ismaël, et les Turcs, si imbus de l’esprit du prophète, comme les soutiens les plus puissans de sa fausse religion ; les
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uns et les autres prouvant ainsi la vérité des prophéties. Il avait toujours pensé que leur fausse foi avait tant de points de contact avec la véritable, que cette circonstance devait avec le temps amener leur conversion. Quand donc le mufti lui proposa d’embrasser le mahométisme , il fut frappé sur le champ de l’idée que c’était une occasion de leur exposer la fausseté de la religion de leur prétendu prophète, et que, quelque faibles, quelque superficiels que pussent être ses argumens, il pourrait peut-être ébranler l’opinion de quelqu’un de ses auditeurs et ajouter ainsi ses humbles efforts àceux qu’on faisait alors pour convertirles païens au christianisme.
Après avoir été reconduit dans sa prison, il songea à la tâche sérieuse qu’il venait de s’imposer : il repassa tous les argumens qu’il crut les plus propres à convaincre ses antagonistes. Dans l’ardeur de son zèle, il perdit de vue le danger imminent auquel dallait être exposé, et, se regardant comme un champion de la religion, il se sentit disposé même au martyre, si telle était la suite de la controverse à laquelle il allait se livrer.
Ses compagnons de prison étaient loin de partager cet enthousiasme. Au contraire, iis commençaient à croire que leur maître n’avait pas toute sa raison. Ils avaient souvent entendu
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appeler les Anglais delhi Ihgliz, les fous Anglais, et ils pensaient qu’Osmond allait prouver que c’était avec justice qu’on les nommait ainsi. Ils l’avaient toujours admiré et respecté; ils l’avaient vu joindre la prudence au courage ; wiajg ils croyaient qu’en cette occasion il avait au moins un accès de démence.
— Par Allah! il est fou, dit Mustafa à demi voix à Stasso ; il ne connaît pas ces Turcs. Ils ne se soucient guère de tout ce qu’il peut dire; c’est son aident qu’ils veulent avoir. Qu’un infidèle porte un turban vert ou même des baljuuchesjaunes, sans permission, qu’il entre dans une mosquée ou même dans un bain sans avoir une bonne escorte, et ils le mettront en pièces. Que ne lui feront-ils donc pas quand ils l’entendront déclarer publiquement que leur religion est fausse et que le prophète est un imposteur ? Allah! Allah ! ils tomberont sur lui comme des loups et des tigres et ils boiront son sang. Et nous, que nous arrivera-t-il? ils boiront aussi le nôtre.
— Que puis-je y faire ? répondit Stasso. Il est Franc, et, qui plus est. Anglais; ces Anglais sont de vrais ditdïles ; ils ne vont ni à droite ni è gauche;ils vont toujours en avant; ils ne croient jamais que le danger est en face ; ils ne font rien comme les autres ; jamais ils ne marchent en arrière. Vous souvenez-vous, Mustafa, qu’il y u
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quelques années, à Constantinople, comme on allait pendre un juif devant la porte du bazar, chacun s’enfuyait de peur d’être forcé de faire l’opération? Un marin anglais resta sur la place à se promener avec la plus grande tranquillité ; on le saisit et on lui ordonna de pendre le juif. Au lieu de chercher à s’enfuir, il se mit en besogne avec le plus grand sang-froid, passa la corde dans la poulie, enleva le malheureux comme si c’eût été un tonneau, et, se retournant ensuite, demanda s’il n’y en avait pas d’autres à pendre. Cela est aussi vrai que vous aimez votre mère. Ils sont tous fous depuis le premier jusqu’au dernier.
Ils résolurent alors de faire des remontrances à leur maître, de l’engager à tâcher de corrompre ses gardes, de s’échapper de la ville et de gagner les frontières de la Russie. Mais quand ils lui firent cette proposition, il la rejeta péremptoirement et leur dit que, s’ils ne voulaient pas rester avec lui, ils étaient maîtres de partir en tant que cela pouvait dépendre de lui. Le fidèle Stasso jura qu’il ne le quitterait pas. Mustafa aurait été fort tenté de profiter de la permission; mais il savait qu’on lui refuserait probablement un cheval dans toutes les maisons de poste et que d’ailleurs il perdrait sa place à l’ambassade anglaise à Constantinople s’il y retournait sans Osmond ; il pensa donc que le mieux était de
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rester où il était et de se soumettre à tout ce qu’il plairait au kismet, au destin, d’ordonner de son sort.
Tandis que cette scène se passait dans la prison d’Osmond, les quatre Turcs étaient encorev assemblés en conclave. Une circonstance à peu près semblable avait eu lieu en Perse quelque temps auparavant. Il y était arrivé un pieux Franc qui avait avancé des argumens si positifs en faveur de la religion chrétienne, qu’aucun docteur persan n’avait pu y répondre. Les Turcs résolurent de faire mieux en cette occasion et de pulvériser tous les raisonnemehs dè l’infidèle. Ils firent donc convoquer tout ce qui se trouvait de science et d’érudition dans la ville; ils réunirent les khodjas, les moullas, les hukims et les'imans; mais ils domptaient surtout ^ur la sagacité d’un célèbre derviche qui vivait en reclus dans une caverne creusée par la nature dans les flancs d’une montagne où il pratiquait des austérités et priait sans intermission. On disait qu’il-savait par cœur tout le Cwan et U connaissait si bien toute la doctrine et toutes les lois du prophète, que personne ne pouvait lui disputer la palme. On le voyait rarement dans la villè, et, quand il y paraissait, la foule se près-' sait tellement autoür de lui pour en obtenir des talismans et des charmes, qu’à peine pouvait-il avancer. Un poil de sa barbe ' Se • conservait
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comuM uoe celûiuie.et l’on achetak tnéme les rognures de ses ongles. Le mufti liû envoya une députation pour requérir sa présence le jour qui avait été fixé, lui disant que la foi musulmane était en danger, et qu’un infidèle franc avait entrepris d’en prouver la fiiusseté.
On ne parlait dans Kars que de la controverse qui allait avoir lieu et le zèle de tous les vrais croyans étan porté à un tel point de fureur que, si, Osmond se fût montré dans les rues sans protection , il aurait été mis en pièces<par la populace. Zafietta et A;yesha apprirent bientèt cette nouvelle qui produisit des effets différens sur chacune d’elles. Larmère, connaissant parfaitement tout le danger de l’entreprise d’Osmond, ne se contentait pas de l’accuser de folie comme Mustafii et Stasso, mais elle le regardait positivement comme un sotf k. fille, tout entière à l’amour, et àl’admiration qu’il lui avait inspirés, ne songeait qu’aux périls qu’il courait. Se mettre seul en opposition avec une multitude de &hatiques, attaquer leurs préjugés,ohercherà les convaincre d’erreur, c’était une audace qui lui semhlait.inconcevable. Tout.ce qu’elle pouvait faire était de prier pour sa sûreté, et elle passait tout son temps à penser à lai, à se rapporter tout ce qu’il lui avait jamais dit et à chercher des moyens de le sauver.
Telle était alors la situation' des affaires à Kars ^
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et ceux qui connaissent le caractère des Turcs, leur fanatisme religieux, leur esprit de vengeance et le mépris qu’ils font de la vie quand leurs passions sont excitées, seront en état d’apprécier la position dangereuse dans laquelle Osmond était placé. S’il en avait eu lui-méme une connaissance parfaite, peut-être n’aurait-il pas aventuré sa vie dans une contestation si inégale; mais, poussé par un esprit entreprenant et par le désir de faire le bien, se sentant appelé à soutenir sa religion, même au risque de ses jours, il ferma les yeux sur les dangers, résolut d’exécuter avec courage ce qu’il avait entrepris et laissa le reste entre les mains de la Providence..