‹ Ayesha, ou La jeune fille de KarsChapitre 11 sur 19 · chapitre XII · texte numérisé non relu

chapitre XII

La guerre contre les infidèles vous est enjointe.

Le Coran, cbap. II.

Oit avait choisi pour théâtre de la controverse le medresseh, ou l’école, qui tenait à la principale mosquée. Dans la matinée du jour où elle devait avoir lieu, on vit s’y rendre, tous ceux qui avaient des prétentions à quelque degré de sainteté; des hommes portant de grands turbans et de longues barbes, des imans à physionomie atrabilaire, des scribes jeunes et vieux, enfin tous ceux qui haïssent les Francs et qui étaient dévorés d’un saint zèle pour la foi musulmane.

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ATESHA.

Le medresseh fut bientôt rempli ; mais on avait eu soin de réserver un espace au haut bout de la salle pour le pacha, le mufti, les ayans et les autres personnages les plus distingués de la ville, qui n’arrivèrent que long-temps après les autres. Le reclus les accompagnait et ce fut l’individu à qui l’on montra le plus de respect. C’était un petit homme pâle, maigre et ridé; ses yeux étaient profondément enfoncés dans sa tête, et ses lèvres étaient toujours en mouvement pour réciter des versets du Coran ; un haillon vert lui entourait la tète en guise de turban ; un vieux manteau lui couvrait les épaules, et une large ceinture de cuir, retenait une veste qui, sans cela, serait tombée par terre, en lambeaux. On lui donna la place d’honneur, distinction à laquelle il parut indifférent.

Lorsque la foule se fut rassasiée de la vue du magnifîque costume du pacha et des guenilles du saint, elle commença à s’impatienter de ne pas voir arriver le Franc que chacun vouait d’avance à la perdition en ce monde et dans l’autre; il parut enfin, escorté par une troupe de gardes du pacha commandés par un officier. En chemin, il avait été frappé de l’agitation extraordinaire qui régnait chez un peuplé en général si indifférent et si apathique, et cette circonstance lui fit sentir mieux que jamais les dangers et les difficultés de son entreprise; les femmes mêmes

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formaient des groupes nombreux pour le voir passer, celles des rangs inférieurs, dans les rues qu’il traversait, les autres, derrière les jalousies de leurs croisées et sur les terrasses de leurs maisons et des bains. Il recouvra pourtant toute sa force d’esprit quand il entra dans le medresseh et il s’y présenta avec un air d’indépendance et de dignité qui aurait inspiré l’intérêt et le respect à des spectateurs moins prévenus ; mais il ne vit sur toutes les physionomies que des in dices de haine et de mépris. Il prit la place qui lui était destinée et que le pacha lui montra en lui disant : — Otour, asseyez-vous. Au milieu des chuchotemens que la crainte inspirée par la présence de toutes les autorités de la ville empêchait seule de se changer en cris de rage, la voix du mufti se fit entendre ; il ordonna le silence, et, s’adressant à Osmond :

— Franc,Osman aga, lui dit-il, vous êtes ici à votre propre demande. Vous avez dit que si nous pouvons vous convaincre que la religion du bienheureux Mahomet est la véritable, vous abjurerez la vôtre, et que si vous pouvez nous démontrer que la vôtre est la seule vraie nous devrons l’embrasser. Ai-je dit la vérité ?

— Oui, répondit Osmond, mais, avant tout, je dois demander protection et sûreté pour ma personne, sans quoi le combat serait inégal.

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Que peut faire un homme seul contre une telle multitude ?

— Franc, s’écria le mufti, vous oubliez que vous avez transgressé nos lois! Il s’agit pour vous en ce moment de la vie ou de la mort. La mort est le châtiment du refus d’embrasser notre loi ; embrassez-la et vous devenez l’époux de la fille de Suleiman aga.

Ces paroles firent sentir plus vivement que jamais à Osmond combien les chances étaient contre lui, et son courage fut un moment ébranlé ; mais il reprit bientôt toute sa fermeté, et, laissant son sort entre les mains de l’Arbitre suprême du destin des hommes, il résolut de poursuivre son entreprise. Il sentit de quelle importance il était de dissiper les préventions qui existaient contre lui, comme il ne le voyait que trop, et il ne perdit pas de temps pour prendre la parole afin d’être entendu le premier. Au lieu de heurter les préjugés de ses auditeurs en attaquant de front leur croyance, il commença par parler avec éloge et admiration des succès que le mahométisme avait obtenus dans le monde, du long espace de temps qui s’était écoulé depuis l’établissement de cette religion et du nombre considérable de personnes qui en avaient adopté les dogmes; il chercha ensuite aies intéresser et à les amuser en entrant dans des détails historiques. Il leur parla de l’origine des Arabes ;

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d’Abrahamun de leurs patriarches et de leurs ancêtres, et des promesses dilTérentes qui avaient été faites à ses deux fils, Isaac et Ismaël : Jsaac, dit'il, avait donné aux hommes une nouvelle foi et de nouvelles mœurs par le moyen des juifs, ses descendans suivant la chair, et ensuite des chrétiens, ses descendans suivant l’esprit; Ismaël avait effectué une même révolution par le moyen d’abord des Arabes, ses descendans suivant la chair, et des Turcs et des Tartares, ses descendans suivant l’esprit. Dans le cas d’Isaac, ce changement avait été opéré par l’avéoement de Jésus-Christ qui.réunissait en sa. personne divine les caractères de prophète, d’apôtre, de prêtre, de législateur et de roi; dans celui d’Isaac, il l’avait été par Mahomet qui avait annoncé luimême qu’il possédait des titres semblables.

Jusqu’à cet endroit de son.discours, Osmond avait assez bien réussi; il avait attiré l’attention de ses auditeurs, leurs yeux annonçaient moins de malveillance et de haine. La manière dont il parlait leur langue les avait surpris et ils avaient été flattés de ce qu’il avait dit des succès des premiers musulmans. 11 continua sur le même ton, parla de la valeur des successeurs immédiats de Mahomet qui avaient établi en même temps leur domination sur les plus belles provinces des deux plus puissans empires du monde, Rome et la Perse. C’est vous, Musulmans, ajouta-t-il

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en élevant la voix, qui fîtes toutes ees conquêtes avec une rapidité qu’on ne saurait décrire ; et vous étendîtes ensuite votre empire à l’orient jusqu’aux frontières de l’Inde et de la Chine; à l’occident jusqu’aux confins de l’Afrique et jus* qu’aux côtes de l’Atlantique, et du nord jusqu’aux bords de l’Oxus et jusqu’aux rives de la mer Caspienne; et, dès la vingt-unième année de l’hégire, vous étiez maîtres de contrées plus éten> dues que les aigles romaines n’en avaient jamais parcouru. En quatre-vingts ans, les fils d’Islam avaient conquis plus de royaumes que les Romains en huit siècles, et en moins d’un siècle votre foi s’étendit sur la grande partie de l’Asie et de l’Afrique et menaça de s’établir dans le cœur même de l’Europe chrétienne.

On continuait à l’écouter avec intérêt et même avec plaisir ; mais le mufti, qui avait remarqué l’impression favorable que produisait son discours , craignit que sa proie ne lui échappât et il l’interrompit tout à coup en s’écriant ; — Quel rapport tout cela a-t-il avec l’objet de notre assemblée? N’ai-je pas dit que c’était un vrai croyant? Est-il venu ici pour rire à notre barbe ?

— Ayez un peu de patience, dit Osmcrnd en étendant le bras comme pour demander le silence; j’arriverai bientôt au fait comme vous le désirez.

— Continuez ! continuez ! s’écria-t-on de différens côtés. Le vieux reclus de la montagne leva

les yeux sur lui et secoua la tête sans prononcer un seul mot. Stasso et Mustafa, debout derrière leur maître, pouvaient à peine respirer, tant ils étaient surpris du succès extraordinaire qu’il avait obtenu jusqu’alors , quoiqu’ils ne pussent comprendre quel était le but de son discours.

— Qui pourrait, continua Osmond, ne pas reconnaître, ne pas admirer les talens et tes qualités extraordinaires de Mahomet et le génie avec lequel il tira de la barbarie le peuple dans le sein duquel il était né et le fit renoncer à ses superstitions? Il lui apprit à croire à ua setd Dieu, maître et créateur de tout l’univers et doué d'un pouvoir, d’une justice et d’une merci sans bornes ; à l’immortalité de Tâme, à un ju> gement futur, à un paradis et à un enfer. Il lui apprit à honorer le patriarche Abraham, à reconnaître Moïse et Jésus-Christ cmnme de grands prophètes, et le Pentateuque et la Bible comme des livres sacrés. Mais on ne peut nier qu’il n’ait pris dans la Bible tout ce qu’il y a de bon dans le Coran.

— Le Coran est un miracle! s’écria une vmx dans la foule. Niez cela si vous le pmuvez 1

Ces pmroles furent comme un signal qui introduisitle tumulte dans l’assemblée.—Qu’il réponde à cela! cria l’un. — Ose-t-il parler contre le Coran ? dit un autre. — Qu’il cUsparaisse du milieu de nous ! vociféra un troisième. — Nous

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sommes musulmans, s’écrièrent plusieurs voix; à quoi bon écouter un infidèle? — Le Coran est un miracle! répéta-t-on encore; qu’il en convienne, c’est tout ce qu’il nous faut.

— Oui, sans doute, s’écria Osmond d’une voix ferme et assurée qui rétablit le silence un instant, le Coran est un miracle pour le tenaps d’ignorance et de barbarie pendant lequel il fut composé ; mais-c’est un miracle de génie humain et non un œuvre surnaturel. Les parties qui sont tirées de la Bible des chrétiens ont une origine divine; les autres sont l’ouvrage d’un homme et n’ont aucune valeur.

A ces mots de nouvaux cris éclatèrent dans l’assemblée et Osmond reconnut qu’il avait déjà perdu tout le terrain qu’il avait d’abord gagné. Ori n’entendit que des imprécations contre lui, contre sa croyance et contre tous les Francs. La haine et la colère transportaient tous les esprits et on lui adressait de toutes parts les épithètes les plus insultantes: — Kiupek y chien. — Kelb j aboyeur. — GiaouVy infidèle. — Haremzadeh y bâtard.

Enfin le mufti, ayant ordonné le silence, dit à Osmond d’une voix grave et solennelle : — Nous avons entendu et nous ne sommes pas convaincus* Maintenant, répondez-moi : Reconnaissez-vous que la foi mahométane est la seule véritable et que le bienheureux Mahomet est le

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prophète de Dieu, ou le niez-vous ? Parlez, et puisse Allah vous inspirer votre réponse!

— Parlez I parlez ! s’écria-t-on de toutes parts.

Osmond reprit 1^ parole; mais, comme on vit qu’au lieu de répondre à la question du Mufti, il cherchait à reprendre le fil de son discours, on l’interrompit par des injures et des menaces, et il lui fut impossible de faire entendre sa voix. Mustafa, qui était derrière lui, lui dit en anglais : — Au nom d’Allah, dites-leur des mensonges ; si vous ne leur dites pas que vous êtes musulman, nous périrons tous trois.

— Par pitié, mon maître,sauvez-nousllui dit aussi Stasso ; ces démons vont nous mettre en pièces.

Osmond vit que tous ses efforts étaient inutiles , que le moment qui devait décider de sa destinée était arrivé, et il n’hésita pas un instant sur ce qu’il devait faire. Il étendit le bras pour demander le silence, et toutes les bouches se turent, quoique toutes les physionomies conservassent leur expression de haine et de fiireur. Les traits du mufti respiraient le courroux; le pacha seul regardait Osmond avec un air d’adiiiiration ; le vieux derviche cessa de remuer les lèvres pour murmurer tout bas des versets du Coran et jeta un regard farouche sur le jeune Anglais.

— Vous me demandez, dit Osmond au mufti,

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si je reconnais que la foi mahométane est la seule véritable, je vous réponds : Je ne la reconnais pas et je la crois fausse.

A peine eut-il prononcé ces paroles, qu’il éclata une scène qu’il est impossible de bien décrire et à laquelle on ne peut trouver aucune comparaison. Les Turcs, ordinairement si calmes et si tranquilles, semblèrent se métamorphoser en démons infernaux ; leurs yeux étincelèrent de rage, leurs imprécations redoublèrent et leurs gestes annoncèrent qu’ils allaient se porter à quelque acte de violence. Le mufti se leva et s’écria d’une voix forte : — Musulmans ! vous l’avez entendu ! L’infidèle mérite la mort. Le vieux reclus de la montagne se leva à son tour et ouvrit la bouche pour la première fois. On fit un instant de silence pour l’écouter, et il s’écria d’une voix cassée, mais distincte :

. —Mes enfans ! au nom d’Allah ! mortau giaour!

Aces mots, l’assemblée n’oftrit plus qu’une scène de confusion. Tous les Turcs se levèrent à la fois; chacun voulait être le premier à se précipiter sur le Franc; et, dans leur empressement, ils se renversaient les uns les autres, s’arrachaient leurs turbans et les foulaient aux pieds. Ceux qui étaient les plus éloignés ôtèrent leurs babouches pour les jeter à la tète d’Ostnond. Celui-ci vit le danger sans perdre son sang-froid, et quand enfin deux ou trois Turcs

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mirent la main sur lui, il déploya toutes ses forces pour s’en débarrasser, courut près du mufti, le saisit à la poitrine de la main gauche, et de l’autre lui appuya sur la tête le bout d’un pistolet en criant à la foule, d’une voix de tonnerre : — Faites un pas vers moi et je fais feu. Ce trait de hardiesse lui réussit. Le mufti, tremblant pour sa vie, s’écria sur le champ :

—Arrêtez, mes amis ! Au nom d’Allah ! arrêtez! Et les Turcs, grinçant les dents de fureur, s’ar- rêtèrent un instant dans l’espoir que leur victime ne leur échapperait pas et qu’ils s’en empareraient par trahison; mais Osmond les surveillait avec soin et menaçait toujours de son pistolet le mufti épouvanté. Cependant il se rendit sans résistance quand le pacha, qui, pendant toute cette scène, avait conservé un air impassible, ordonna à ses gardes de le conduire en prison avec Mustafa et Stasso, favorisant ainsi leur retraite et les mettant, pour le moment, à l’abri de tout danger.

Le pacha avait déjà résolu in petto de contrecarrer les projets formés par le mufti contre les jours d’Osmond; car, comme nous l’avons déjà dit, il ne partageait pas l’enthousiasme fanatique des Turcs. Le courage que le jeune Anglais venait de montrer le confirma dans cet le résolution en augmentant l’admiration qu’il luiavait inspirée ; mais, tout en voulant le mettre à l’a-

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bri de la fureur de ces énergumènes, il sentit qu’il ne pouvait, en ce moment d’exaltation des esprits, épouser ouvertement sa cause, et ce fut pourquoi il ordonna qu’on le conduisît avec ses deux serviteurs dans la prison dont nous avons déjà parlé, et dont la fenêtre donnait sur la cour du palais du pacha ; ce qui fut fait au milieu des cris et des imprécations de la foule courroucée.

Lorsqu’ils y eurent été enfermés, le premier mouvement d’Osmond fut de rendre grâce au Ciel du répit qu’il venait d’obtenir; celui de Mustafa fut de verser la fiole de sa colère sur la tête de son maître. — Suis-je un âne, s’écriat-il, pour que vous refusiez d’écouter mes conseils ? Ne vous avais-je pas dit que ces gens-là étaient des diables et non des hommes ? Ils s’embarrassent bien de vos beaux discours, de vos Ismaël et Abraham, de la Chine et des aigles romaines! Avant que vous ayez parlé, ils vous regardaient déjà comme dévoué à l’enfer; croyez-vous qu’ils changent d’avis après vous avoir entendu? Non. Un giaour parlerait avec la langue d’un ange qu’il n’en serait pas moins un giaour. Allah ! Allah ! puisse le Ciel nous préserver d’une autre scène semblable ! Nous leur avons échappé pour cette fois ; mais, si vous faites encore quelque folie semblable, nous ne leur échapperons pas une seconde.

Pendant ce temps, Osmond examinait sapri-

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son. Elle ressemblait à une écurie plutôt qu’à une chambre; elle n’avait d’autre plancher que la terre; le plafond en était fort bas et festonné de toiles d’araignée. D’un côté, une fenêtre, garnie d’une grille de fer, donnait sur la cour, de manière que les prisonniers pouvaient voir tous ceux qui entraient ou qui sortaient; de l’autre, une porte, fermée par une mauvaise serrure, donnait sur un passage qui conduisait dans une des rues de la ville. Ils étaient exposés aux regards de quiconque voulait s’approcher de la grille ; et presque à chaque instant ils étaient assaillis par une volée d’imprécations et de malédictions. Il ne leur aurait pas été bien difficile de forcer la porte et de sortir de prison; mais il était probable que des gardes veillaient sur eux, et quand même ils tromperaient leur vigilance ou viendraient à bout de les désarmer, où pourraient-ils se réfugier, sans amis, sans secours et entourés d’ennemis? Le plus sage était donc de ne pas risquer une tentative désespérée, de laisser à la tempête le temps de se calmer, d’attendre les événemens et d’espérer qu’ils trouveraient quelque occasion de regagner leur liberté.

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