CHAPITRE X
Une fille timide et qui rougit pour rien « Oubliant son pays, son honneur et son âge.
Se prendre d'un amour qui va jusqu'à la rage Pour un homme qu'à peine elle osait regarder !
SusasriîARF..
On conduisit Osmond dans une petite chambre du palais du pacha faisant partie de l’appartement du kiaya du sous-gouverneur ; il fut enfermé, et l’on plaça une garde à la porte. La première résolution qu’il prit fut de dépécher Mustafa en toute hâte à Constantinople pour faire connaître sa situation à l’ambassadeur d’Angleterre et obtenir promptement sa liberté par son entremise. 11 écrivait donc à son ami Wortley une longue lettre contenant le détail de
AYESHA.
toutes ses aventures ; il ne lui cacha par la connaissance qu’il avait faite d’Ayesha, -et illui fit la description de ses charmes avec tout l’enthousiasme d’un amant. Il ne lui dit pourtant pas quels avaient été ses projets pour la tirer de l’obscurité d’un harem ; car il craignait fort que le plan de bonheur qu’il s’était tracé ne s’évanouit comme un songe. Quand il eut fini sa lettre, il appela Mustafa et lui ordonna de partir sur le champ; mais, au lieu de montrer de l’empressement à lui obéir, le tatar s’assit sur le tapis et secoua la tête.
— Vous m’ordonnez de partir,, ditdl en soupirant; mais où sont les chevaux de poste? où est le surugi? Il me sera plus facile d’entrer dans le paradis que d’arriver à Constantinople. Vous, ne connaissez pas ces gens-ci; nous sommes prisonniers comme vous?
— Comment, prisonniers ! vous n’avez violé aucune de leurs lois. Pourquoi seriez-vous punis quand je suis le seul qu’ils puissent Idapter ?
— Dans ce pays, quand le maître a fait une faute, les serviteurs smit traités comme s’ils l’avaient commise eux-mêmes; quand le nudtre naange du bâton, les serviteurs en mangent aussi. Ah ! pourquoi avez-vous parlé à œtte femme !
~ C’est un événement malheureux , dit Osmondd’un air pensif; mais il faut sortir d’emharras de notre mieux. Vous ne risquez lien de
AYESHA.
faire une tentative pour partir. Dites au pacha que j.e désire me procurer des preuves que je suis- réellement ce que je lui ai déclaré. Alors il ne pourra me refuser ma liberté.
— Po,ur ooiuir la chance d’avoir le cou tordu pour ses peines? r^iqua Mustafa. Non, non ; ni lui nr le mufti ne sont assez fous pour cela; ce sont des animaux sans doute, mais ce ne sont pas des ânes.
— Que faut-il donc foire?
-r— I.eur donner de l’argent. Puisque vous ne voulez pas recourir au mensonge, il faut avoir recours à l’argent.
— Je ne leur donnerai rien; je n’achèterai pas d’un tyran un acte de justice; je n’encouragerai pas un bandit dans ses br^andages.
— Tout cela peut être fort bien dans votre pays; mais vous ne connaissez pas celui-ci. Ici un homme en vole un autre, le bat, l’assassine, ensuite il dit ses prières et rem.ercie le prophète des faveurs qu’il lui a accordées.
Stasso était présent à cette conversation. Dès qu’il avait vu son maître épris des charmes d’Ayesha, un pressentiment secret l’avait porté à croire-que qudque calamité en serait la suite, et U n’avait pu se défendre de l’idée que la jeune négresse Nourzadeh les avait frappés du mauvais œil le jour même de leur arrivée à Kars. Qui peut résister au katirocfûo mauvais œil?
AYESHA.
Se disait-il à kit-mértie. 'Cette coitviction paralysait son énergie, et tout oe qu’il put faire fat -de lâcher une volée d’anathèmes, toujours prêts à partir du fond du gosier d’urf Grec,'et qu’il dirigea particulièrement contre Ziabëtta • qui avait été une des principales càuses delà* situation fâcheuse dahs laquelle ils se trouvaient. Diavalissaüa diablesse!'s’écriait-il entré .ses dents, à chaque instant, en songeant à ses attraits'et à l’influence pernicieuse qu’ils avaient eue siir lui. — Je me couperai.les moustaches si je n’insulte pas chaque Tiniote que je rencontrerai ;• son père, sa mère, ses sœurs et toute sa race.
Enfin Osmond, après avoir pris successivement diverses résolutions ; chargea Mustafa et Stasso de tâcher d’obtenir des gardes qui étaient à la porte qu’ils lés conduisissent devant le pacha ; ils devaient lui demander de la part de leur maître de lui permettre, ou de partir sur le champ de Kars, ou d’envoyer l’un d’eux à Constantinople avec une lettre pour l’ambassadeur d’Angleterre. Les gardes y consentirent, et ils partirent sous bonne escorte pour le palais du pacha.
Les quatre Turcs, après le départ d’Osmond, commencèrent à délibérer sérieusement sur ce qu’ils feraient de lui; s’ils le puniraient et quelle punition ils lui feraient subir. Le pacha désirait lui sauver la vie à condition qu’il de-
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viendrait un de ses lutteurs; le mufti, appuyé par Fiman, voulait pousser les choses à Fextrémité ét partager entre eux tout ce qu’il possédait; Suleiman aga fumait sa pipe, réfléchissait et ne disait rien.
Lorsque Mustafa et Stasso parurent devant eux pour leur exposer la demande de leur maître, ils furent tous quatre d’un avis unanime à ce sujet; ils ne voulurent permettre ni son départ ni celui d’aucun de ses deux serviteurs; et ils les renvoyèrent près de leur maître pour lui annoncer leur refus. Ils se séparèrent ensuite sans avoir pris aucune détermination sur le châtiment à infligera Osmond, et ils s’ajournèrent au lendemain matin.
Suleiman aga retourna chez lui à pas lents, car il tremblait d’y arriver. Il prévoyait la tempête qui l’attendait ; il redoutait le courroux et les cris de sa femme, et il craignait encore plus les regards désolés d’Ayesha. Ses pressentimens ne le trompaient pas. Le bruit de ce qui s’était passé chez le teinturier et de l’emprisonnement du Franc s’était déjà répandu dans toute la ville; et la vieille Caterina avait eu soin d’aller apprendre cette nouvelle à Zabetta et à Ayesha avec toutes les exagérations d’usage. Zabetta fut saisie d’une fièvre d’impatience et de colère; Ayesha supporta ce coup avec une résignation pleine de douceur, quoiqu’elle eût le sein dé-
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chiré par le désespoir. Du moment qu’elle apprit que son amant était en prison, et que sa vie n’était pas en sûreté, les couleurs disparurent de ses joues et elle fut en proie à ia plus cruelle angoisse. Elle savait que son père était un musulman rigide, et, quoiqu’il fut d’un caractère naturellement impassible et disposé à se soumettre à tous les revers delà vie avec toute la philosophie d’un homnle qui croit à ia prédestination, cependant, sur tout ce qui concernait les femm^, il était jaloux et vindicatif au plus haut degré. Tantôt, comptant sur l’influence qu’elle avait sur lui, elle prenait la résolution de lui avouer son amour pour Osmond et de solliciter son intervention en sa faveur ; tantôt elle se rappelait à quel excès de violence l’avaient porté les soupçons qu’il avait conçus contre sa mère, et le courage lui manquait pour s’exposer à la même fureur. Cependant elle savait quelles cruautés les mahométans compaettaient quelquefois contre les chrétiens; elle savait que son père avait.assez decrédit pour sapver Osmond, si elle pouvait le déterminer à lui êtrefavorable; et enfin elle résolut de faire tous ses efforts pour obtenir de lui cette grâce, quand même il devrait se porter aux dernières extrémités contre elle.
Suleiman i^a, eu rentrant chez lui,se rendit dans son appartement pour y fumer une pipe
et réfléchir tranquillement. Après avoir passé quelque temps dans cette occupation, il apprit que sa fe’qome était sortie- pour aller au bain et il alla trouver Ayesha dans le harem ; elle était assise sur le coin d’une ottomane, triste, pâle et abattue, comme il s’y attendait. Dès qu’il parut, elle se leva, comme le font dans l’Orient les enfans devant leur père, et attendit qu’il lui parlât.
— Asseyez-vous, Ayesha, dit Suleiman. Pourquoi êtes-vous si triste ? Regardez-moi ; ne suis-je pas votre père? dites-moi quelque chose; pourquoi êtes-vous si triste ?
Ces paroles, prononcées avec autant de tendresse que pouvait en montrer un homme si flegmatique, touchèrent le cœur d’Ayesha, et, hors d’état de lui répondre, elle versa un torrent de larmes. Suleiman fut touché lui-même , et, quoiqu’il ne fût pas très-versé dans l’art des consolations, il lui parla pourtant de manière à la calmer et à lui inspirer de la confiance. Elle lui exprima son chagrin de lui avoir causé tant de mécontentement et d’inquiétudes; déplora le malheur qu’elle avait eu d’attirer tant de dangers sur la tête d’Osmond et finit par supplier son père d’employer toute son influence pour le tirer d’un si grand péril. —Dieu sait de quelle douleur je suis dévorée, ajouta-t-elle; je suis feible. Tout ce que j’ai fait pour résister à rues
AYESHA.
sentimensa étéinutilè;le destin lü’a frappée èt m’a fait agir. Je n’ai jamais eu dessein dé vous déplaire. .
— Mais, au nom d’Allah ! pourquoi ne m’avez-vous point parlé ? N’ai-je pas toujours été votre ami ?
— Sans doute, mon père; mais qui aurait pu penser qu’un accident arrivé à un 'autre m’ocçasionerait tant de détresse ? Alors elle lui raconta comment elle avait fait connaissance avec Osmond, la chûte qu’il avait faite de cheval, l’alarme qu’elle avait éprouvée, la manière dont elle avait couru à son secours, le respect avec lequel il l’avait regardée. •
Suleiman l’interrompit. — Allah ! Allah ! s’écria-t-il; a-t-il donc vu votre visage?
— Que puis.-je vous dire ? Peut-être oui, peutêtre non; mais je crains qu’il ne m’ait vue comme je le voyais. Ce fut en ce moment que le destin me frappa; un grand changement s’opéra dans mon esprit, et, au lieu d’être tranquille et heureuse, j’ai toujours été agitée de craintes et d’espérances fort étranges.
Suleiman secoua la tête et réfléchit. — Mais il a été malade, dit-il enfin; nous l’avons appris de Caterina. Par conséquent, vous avez été quelque temps saqs le revoir.
— Oui, sans doute; mais hélas! comme la
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mémoire est traîtresse ! je ne faisais que penser à lui.
— Vous pensiez à lui, Ayesha? Cela était fort mal.
— Que pouvait faire une pauvre fille contre le destin ? D’ailleurs il ne se passait pas un seul jour sans que la vieille Caterina vînt pour en faire l’éloge.
— L’éloge d’un giaourl s’écria Suïeiman comme frappé d’horreur; cette Caterina est une calamité. Nous sommes musulmans^ Ayesha; vous avez commis un péché. Souffrirons-nous que nos harems soient souillés par un infidèle? cela ne peut être, Ayesha; il faut qu’il périsse.
— Babam\ nàon père! s’écria Ayesha avec terreur, ne sommes-nous pas tous les créatures de Dieu ? Pourquoi faut-il qu’un innocent périsse parce qu’il ne professe pas notre foi ? pensez-y mieiix , mon père, et sauvez-le !
— Allah ! Allah ! vous êtes mahométane et vous parlez ainsi! A quoi vous ont servi ces instructions que je vous ai données, si vous ignorez encore les décrets rendus contre les infidèles ? Après avoir lu le livre de notre foi, pouvqz-vous parler en faveur d’un gUwur?
Ayesha, aimeriez-vous ce Franc ?
Ayesha était en proie aux émotions les plus diverses. Elle garda quelques instans le silence, réfléchissant à ce qu’elle devait faire, et enfin,
AYKSHA.
trembknt à Tidée dn sort crue(.dont son amant était menacé, elle tomba aux genoux de son père.
— Si quelqu’un est coupable, dit-eile, c’èst moi, moi seule qui le suis. Ordonnez de moi ce qu’il vous plaira, vous ne m’entendrez pas murmurer; mais sauvez un jeune homme innocent.
Sa mort serait suivie de celle d’Ayesha.
L’idée d’un malheur semblable à celui de la mort de sa fille bien-aimée ne s’était jamais présentée à l’esprit du grec Musulman ; car il ne se doutait guère que son cœur fût si violemment épris. En ce moment, ses yeux s’ouvrirent et il aurait éclaté s’il n’eût eu devant lui tant de grâce et de beauté dans une attitude suppliante. Il ne savait quel parti prendre et il aurait probablement quitté sa fille sanspui répondre, s’il n’eût été frappé tout d’un coup par une idée qui lui parut ^devoir satisfaire les désirs d’Àyesha , sans compromettre sa propre rectitude et ses sentimens religieux.
— Relevez-vous, Âyesha, lui dit-il ; il est très-vrai que les décrets du destin sont irrévocables. I^ous donnerons une pensée à votre bonheur.
— Qu’Allah bénisse mon père pour ces paroles! ne songez' pas au bonheur d’Àyesha; elle sera contente, quoiqu’il puisse lui arriver, pour-
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-VU qiie vous protégiez rinnooent. Et quel projet av^'vous ccmçu ?
Que le giaour devienne on vrai croyant, qn’il renonce à sa foi pour adopter celle du prophète, et, aussi vrai qa’il n’y a d’autre Dieu quç Dieu, Ayesha sera son épouse. Suleiman en donne, sa parole.
De nouvelles sensations firent palpita le sein d’Ayesha, et, quoiqu’elle eût un f&cheux préssentiment d’après la connaissance qu’elle avait déjà des sentimens d’Osmond, ses yeux brillèrent de plaisir quand elle entendit son père s’exprimer ainsi. Elle lui baisa la main, lui témoir gna sa reconnaissance, et, quoiqu’elle ne pût écarter un sombre présage qui l’accablait encore de tristesse, elle parut aux yeux de Suleiman être plus tranquille et plus à l’aise.
En ce moment, Zabetta entra dans l’appartement : elle avait couru de côté et d’autre pour s’informer des bruits qui couraient dans la ville sur cette affaire, et ce qu’elle avait appris avait donné l’essor à toutes ses passions. Ici l’on disaitqu’il était arrivé à Kars un infidèle qui, àl’aide d’un adorateur du diable, avait enlevé la fille de Suleiman aga et l’avait emmenée sur les montagnes du Kourdistan. Là on prétendait que Suleiman aga, ayant trouvé sa femme avec un giaour, l’avait enfermé dans un sac et jeté dans la rivière; ailleurs on assurait que le lutteur nè-
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gre du pacha avait brisé les reins d’un Franc qui était étendu mort dans la cour du palais. Elle avait pourtant fini par apprendre le véritable état des choses et elle revenait au comble du courroux contre son niari. pès qu’elle l’aperçut, elle s’écria : —C’est donc ainsi que vous êtes le destructeur de votre propre maison ? MasaU lahl vous avez eu beaucoup de respect pour vous-même ! Hommes, femmes, enfans, tout le monde crachera sur votre barbe, en vous voyant passer; et pourquoi? parce qu’il a plu à un chien d’iman de venir vous conter des mensonges.
— Zabetta, dit Suleiman d’un ton calme , êtes-vous devenue folle? Suis-je à blâmer parce que je n’ai rien fait ?
— Rien fait! IN’est-ce rien faire que de déshonorer votre femme et votre fille et d’en faire l’objet du bavardage et de la dérision de toute la ville? N’est-ce rien faire que d’opprimer un homme innocent et de mettre sa vie en danger? Comment faites-vous donc votre compte ?
— Comme Allah est grand, je n’ai rien fait.
S’il plaît à la biche de s’accroupir devant le lion, est-ce la faute du lion s’il la dévore ? Quand un giaour quitte volontairement son pays et vient dans le nôtre pour insulter nos lois, est-ce la faute du musulman s’il prend la défense de
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ses lois et s’il punit le coupable ? Les femmes parlent du cœur et non de la tête.
— Qu’avez-vous à dire contre les femmes?
Que seriez-vous sans elles? une vieille souche desséchée que rien ne pourrait faire reverdir, un tas d’oi*dures que rien ne pourrait purifier. Allez ! vous parlez comme si votre langue appartenait à vos mains et non à votre bouche. Vous en venez au bâton et à la force quand le peu de bon sens que vous possédez a dénién^é de votre cerveau ; vous pouvez écouter les hommes quand vous n’avez pas une femme pour vous guider; mais, tant que vous aurez Zabetta dans votre maison, vous l’entendrez et vous n’entendrez qu’elle, quand vous n’auriez qu’une oreille pour l’écouter. Je vous dis qu’il ne faut pas souffrir que ce malheureux infidèle périsse ; il faut le sauver; et comme c’est vous qui avez causé le mal, c’est vous qui devez amener le bien.
— Quelle est donc votre folie, femme ? Pourquoi perdre inutilement des paroles ? C’est l’iman qui est l’accusateur du Franc ; il a vu son crime; il en a rendu témoignage. Que puis-je dire contre des faits ?
-r* L’iman ! l’iman I s’écria Zabetta avec un ton de mépris, les mains appuyées sur ses hanches et regardant son mari en face, A vous entendre parler, on croirait que ce vieil épouvantail qui croasse sa profession de foi sur le haut du
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minaret est un personnage aussi sacré que le prophète lui-même ! Qu’est-il autre chose qu’un vieux radoteur, un sot sans dents et sans barbe, qui , au lieu de songer à son azan et aux affaires de sa mosquée, se mêle, comme un oiseau de mauvais augure qu’il est, d’épier ce qui se passe chez ses voisins ? Il cherche le mal où il n’en existe pas; il trouble le repos des familles par de vils mensonges; il excite le père contre la fille et le mari contre la femme; et il répand de feux écrits qui peuvent occasioner des malheurs qu’Allah seul a le pouvoir de prévenir. Allez, allez! ne nous parlez plus de votre iman, si ce n’est quand vous lui aurez assuré une bonne bastonnade sur la plante des pieds. Il faut mettre fin à l’esclavage dans lequel il vous tient, Suleiman aga. Allez chez le pacha ; insistez pour que ce Franc soit rais en liberté; je ne vous laisserai pas de repos auparavant.
Suleiman ne chercha pas à arrêter la volubilité de sa femme ; mais, quand elle prit un moment pour . respirer, il lui dit en regardant Ayesha : — Ce que j’ai dit est dit : si l’infidèle consent à renoncer à sa foi et à adopter celle de Mahomet, Ayesha sera sa femme et tout ira bien.
— Quel discours tenez-vous là ! s’écria Zabetta ; Ayesha sera sa femme, dites-vous ? Elle ne sera la femme que de l’époux que je lui choi-
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sirai. Ne suis-je donc rien pour qu’on ne me consulte pas ? Quel est l’homme dans le monde qui s’entende en mariage ? Les hommes ne sont pas plus en état de choisir un mari pour leur fille que la couleur des Yetemens de leur femme; qu’ils s’en tiennent à leur pipe, à leurs chevaux et à leurs chameaux; qu’ils aillent vendre ou acheter dans les hazars ; qu’ils combattent; qu’ils voilent, qu’ils pillent, mais qu’ils ne se mêlent pas de ce qui ne les concerne enj'ien. Allah! Allah ! que deviendra le monde si une mère ne peut faire de sa fille ce que bon lui semble ? Allez, allez fumer, allez prier; mais laissez aux femmes le soin des mariages.
— Il n’y a pas de mal à ce que vous dites , réponditSuleiman avec tranquillité; soit! Mais si vous désirez sauver la vie de cet infidèle, il faut d’abord qu’il abjure sa foi; et, si vous voulez assurer le repos de votre fille, il faut qu’il l’épouse après avoir renoncé à sa foi et adopté la nôtre.
Ces mots arrêtèrent le cours de la rage de Zabetta, et elle devint assez calme pour s’apercevoir que, si elle ne prenait un parti, son projet de s’évader de Kars échouerait et elle perdrait une occasion si favorable. Elle cessa donc peu à peu de s’opposer d’une manière si prononcée au plan conçu par son mari; et de même que les décharges d'artillerie, en devenant moins
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friéquenles et moins bien nourries , annoncent ia fin d’une bataille, les explosions de sa colère, se ralentissant graduellement, purent faire juger qu’elle n’escamaouchait encore que pour couvrir une retraite honorable, et elle sortit de la chambre en grondant tout bas.
Lorsque Subiman se fut retiré et qu’elle fut rentrée en pleine possession du harem, elle s’enferma avec Ayesha et lui fit part des divers plans qu’elle avait formés tour à tour pour délivrer de prison le jeune Anglais. D’abord elle avait pensé à dépêcher un messager au commandant du poste russe le plus voisin pour l’engager à attaquer la ville de Kars, en l’assurant qu’il serait secondé dans l’intérieur. Ensuite, elle avait songé à un de ses amis, chef d’un canton du Kourdistan qui, en tombant tout à coup sur la ville, pourrait faire prisonniers le pacha, l’iman et le mufti, et les emmener sur ses montagnes. Enfin il lui avait passé par l’esprit de gagner les gardes d’Osmond pour qu’ils lui ouvrissent lés portes de la prison. Mais plus elle réfléchissait à chacun de ces projets, plus l’éxécution lui en paraissait impraticable, et elle fut obligée de convenir que son mari, pour la première fois de sa vie, avait conçu le plan le plus facile et le plus raisonnable. D’ailleurs Osmond Turc pouvait servir à ses desseins tout aussi bien qu’Osmond chrétien, et elle se disait
AYESHA.
à elle-même : — Qu’il m’aide seulement à me tirer de cette horrible villé, et peu m’importe ensuite ce qui pourra lui arriver.
Ayesha fut soulagée pour le moment par l’espoir que la vie de son amant n’était pas en danger; mais, après y avoir réfléchi, elle ne put se dissimuler que, quoique le coup qui menaçait Osmond pût être arrêté par l’intervention de son père, il n’en tomberait que plus sûrement si le chrétien refusait d’abjurer sa religion, comme elle ne doutait pas que ne le fît le jeune Anglais. Elle ne pouvait ouvrir entièrement son cœur à sa mère; car l’expérience lui avait appris qu’elle cédait trop aisément à ses passions et à l’impulsion du moment pour agir avec la prudence et la circonspection qu’exigeait une affaire aussi délicate. Elle résolut donc d’attendre le cours des événemens, et elle montra en cela une sagacité fort au-dessus de son âge et cette force d’âme qu’elle conserva dans toutes les aventures que nous aurons à rapporter.
CHAPITBE XI.
Les mahoméUos ne sont égarés ni dans l’impiété de Tatheisme ni dans les ténèbres de ridoUtrie. Leur religion, toute fausse qu’elle est, a plusieurs articles de croyance qui lui sont commuas avec la nôtre, ce qui facilitera les moyens de répandre parmi eura la vraie foi et de les disposer à les accueillir.
Forstbb, le Mahométisme dévoilé.
Le lendemain matin, les quatre Turcs se réunirent pour délibérer sur la conduite à tenir à legard du prisonnier. Chacun d’eux fil valoir son opinion; le pacha se prononça pour l’indulgence; l’iman et le mufti insistèrent pour la sévérité; Suleiman aga proposa d’un ton calme l’alternative dont il avait parlé à sa femme. — Que l’infidèle embrasse la foi musulmane, dit-il ; il n’y aura plus un mot à dire et il épousera ma fille.
Cette proposition était inattendue et il en ré-
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sulta un^ pause dans la délibération. Les trois autres, comme bons musulmans, ne pouvaient y faire aucune objection; car leur religion leiîr imposait l’obligation de faire autant de prosélytes qu’ils le pouvaient, et l’occasion était trop favorable pour la laisser échapper. Cependant ce trait de magnanimité de Suleiman aga n’était pas tout à f^t d’accord avec les intentions du pacha ni,avec celles du mufti. Le pacha désirait s’assurer un excellent pehlimn^ et il était disposé à acheter la vie d’Osmond moyennant un bon prix s’il était condamné à mort; et le mufti, après l’exécutioa du jeune voyageur, comptait confisquer à son profit sa bourse et tous ses effets ; mais le compromis proposé allait faire avorter leurs projets respectifs, quoique leur religion dût y gagner un prosélyte et Suleiman aga un gendre. Néanmoins, celui-ci ayant persisté dans sa proposition, il était impossible de s’y opposer et on envoya chercher le prisonnier pour le rendre lui-méme l’arbitre de son sort.
Pendant ce temps, lord Osmond avait eu le loisir de réfléchir sur la situation dans laquelle il se trouvait. Malgré l’ardeur de la jeunesse, toujours prête à se bm:er d’espérances flatteuses, malgié le courage et la fermeté qui étaient le principal trait de son caractère, quand il regardait autour de lui et qu’il se voyait sans
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ainis, sans protection, prisonnier des barbares et coupable de ce qui, suivant leurs idées, était un crimè que la mort seule pouvait expier, sa constance était ébranlée, et il commençait à dé> sespérer de son salut.
La passion qu’Ayesha avait allumée dans son cœur ne faisait qu’ajouter plus d’am'ertume à ses chagrins; les projets qu’il avait formés pour elle étaient évanouis comme un songe, et il n’osait s’appesantir sur l’idée que sa conduite exposerait peut-être cette jeune infortunée à des persécutions, sinon à un châtiment peut-être égal au sien. S’il portait les yeux vers son pays, de nouvelles sources de r^ets s’ouvraient pour lui quand il songeait à la douleur qu’éprouveraient ses parens et ses amis en apprenant son sort funeste. La présence de ses deux compagnons de prison, Mustafaet Stasso, n’était pas pour lui une consolation, car ils ne faisaient de leur côté que gémir sur le destin qui les attendait probablement.
Quand Mustafa ouvrait la bouche, c’était pour peindre la cruauté des habitans du pays dans lequel ils étaient. — Les Turcs, disait-il, mettaient à mort les condamnés en les empalant; les Persans leur coupaient le corps en quatre quartiers; les Kourdes les étranglaient ou les enterraieat tout vivans. Et, comme il était savant sur cette matière, il ajoutait que le mufti aurait peut-être la politesse de se bor-
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ner à les faire décapiter; et, dans ce cas, il se demandait si on lui ferait l’honneur de lui mettre la tête sous le bras comme un vrai croyant, ou si on la lui placerait entre les jambes comme à un infidèle, ainsi qu’à son maître et à Stasso, en signe de mépris et de dégradation.
— Qu’Allah fasse pleuvoir sur eux toutes les calamités! Que leurs maisons soient ruinéess’écria-t-il ; nous mourrons ici comme des chiens, sans que personne nous couvre le visage et tourne nos pieds du côté de la Mecque !
— Allah kerim der. Dieu est miséricordieux, dit Osmond, cherchant à soutenir le courage abattu du tatar; espérons pour le mieux.
— Allah kerim der, répéta Mustafa ; à la bonne heure, mais à quoi cela me servira-t-il quand on m’aura coupé la tête ?
— Gomment pensez-vous à votre tête quand a vie de notre maître est en danger? s’écria le fidèle Stasso. Que l’enfer engloutisse celte diablesse noire! (faisant allusion à Nourzadeh); c’est son mauvais œil qui nous a mis dans ce mauvais pas.
Au milieu de cette discussion, le chokadar eu chef du pacha arriva et annonça qu’il avait ordre de conduire les trois prisonniers en présence de son maître. Il ne voulut répondre à aucune question qu’Osmond et Mustafa lui firent, se bornant à dire : — Bakaluni, nous verrons; éteiv
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nel refuge de l’ignorance ou de l’itMlolence de tou$ les Turcs. Us partirent sur le champ et il les conduisit dans un appartement où étaient réunis le pacha, le mufti, l’iman, Suleiman aga et un khoja^ ou scribe, qui devait dresser une sorte de procès-verbal de ce qui se passerait.
Dès qu’Osmond fut entré, il vit qu’on n’avait pas dessein de lui faire la politesse de l’inviter à s’asseoir ; mais, sans faire aucune observation sur ce point, il décida la question lui-méme en allant s’asseoir sur l’ottomane à côté du pacha- Cet acte de hardiesse, loin de lui être préjudiciable , milita en sa faveur ; car un homme qui sait maintenir sa dignité imprime toujours aux Orientaux du respect et de l’admiration.
Le pacha, enveloppé de châles et de fourrures, fut saisi d’une agitation nerveuse quand |il vit s’avancer vers lui si hardiment un homme qu’il regardait comme un mangeur de lions; le mufti fronça les sourcils de colère et d’indignation ; la surprise fit ouvrir de grands yeux à l’iman ; Suleiman aga resta plongé dans son apathie ordinaire. Cependant, quand on vit qu’Osmond n’avait aucune intention hostile et qu’il restait tranquillement assis à la place qu’il avait choisie, le mufti ouvrit la bouche et lui dit : — Franc, nous vous avons mandé devant nous pour que vous répondiez à une plainte portée contre vous.
AYllSeA.
Parlez, Suleiraau aga, de quoi accuse^-voua le Franc ?
— J’accuse cet infidèle, cet étranger, répondit Suleiman, d’avoir eu une conversation avec une femme de mon harem, et cet hpmme est mon témoin, ajouUet-il en montrant l’iman.
— Déclarez ce que vous avez vu, dit le mufti à l’iman.
— Puissiez-vous vivre de nombreuses années!
répondit l’iman d’un ton hypocrite ; je suis témoin du fait J j’ai vu de mes propres yeux ce Franc causer avec une femme professant notre foi, sur la terrasse de la maison de l’Arménien Bogos. Que puis-je dire de plus?
—Qu’avez-vous à répondre à cette accusation?
demanda le mufti à Osmond.
—J’ai déjà reconnu que j’ai parié à une femme sur la terrasse de la maison de l’Arménien, et je le reconnais encore, répondit Osmond avec fermeté. Je n’avais pas dessein de contrevenir à vos lois; car, dans mon pays, les hommes parlent librement aux femmes sans violer les lois divines ni humaines.
— Que dit la loi à ce Sujet ? demanda le mufti au scribe qui prenait note de tout ce qui se passait.
Le scribe prit un exemplaire du Coran, l’ouvrit avec respect, et, après avoir tourné quelques feuillets, lut le passage suivant : - — « Quant aux in-
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fidèles, peu importe que tu les avertisses ou que tu ne les avertisses pas. Dieu a scellé leur cœur et leurs oreilles; les ténèbres couvrent leurs yeux et ils subiront une punition sévère. »
— Vous avez entendu, Franc, dit le mufti; qu’avez-vous à alléguer pour ne pas subir la punition sévère que vous avez méritée ? Vous qui portez notre costume et qui parlez notre langue, vous devez savoir que vous avez violé nos lois en outrageant la sainteté du harem.
Ainsi donc, averti ou non averti, pourquoi ne seriez-vous pas puni?
— Le passage qui vient d’étre lu n’a aucun rapport avec le cas dont il s’agit, répondit Osmond avec beaucoup de sang-froid; montrezmoi une loi qui défende à un étranger de parler à une de vos femmes, et je vous répondrai. •
Le mufti savait qu’il n’existait dans le Coran aucune injonction formelle à cet égard et il avait tiré un sens spécial d’une disposition générale comme le font souvent les légistes mahométans quand leur saint livre est en déftiut. U fut d’autant plus courroucé qu’il ne savait que répondre , et il se perdait au milieu d’un long discours contre l’aveuglement des infidèles, dont la perversité ne pouvait comprendre le langage sublime du Coran, quand Suleiman aga l’interrompit : — Tout infidèle mérite la mort, s’écria-t-il, personne ne peut en douter, et c’est