‹ Ayesha, ou La jeune fille de KarsChapitre 12 sur 19 · CHAPITRE Xill · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xill

Monte Bar mon abjer efflanqué, je re»

pouBSo les chevaux de mes enhemis et les fais plier sur leurs hanches. Mon sabre est mcm père , et le javelot que je tienè à la main est mon oncle.

Aittar.

Dès que les prisonniers furent sortis du me~ dresseh, l’assemblée se sépara et chacun retourna chez soi. Le pacha rentra dans son palais , le mufti r^agna sa maison, le saint en guenille reprit le chemin de sa montagne et Suleiman aga alla fumer une pipe dans son harem.

Zabetta avait été fort affairée pendant tout ce temps, car elle voulait s’assurer du destin d’Osmond d’où dépendaient ses projets futurs. Elle avait monté d’abord sur la terrasse d’une mai-

AY£SHA

son voisine du medresseh^ et, ne s’y trouvant pas assez bien placée, elle en était descendue pour monter dans la galerie du minaret d’une mosquée qui dominait complètement le lieu de l’assemblée. De là elle entendit les cris de fureur qui la terminèrent, et elle crut qu’Osmond n’en sortirait pas vivant; mais, quand elle l’eut vu reconduire en prison, elle retourna chez elle. Ayesha, non moins inquiète que sa mère, quoique par des motifs bien différens, ne se hasarda pas à sortir ; elle redoutait le résultat de la controverse qui allait avoir lieu; elle connaissait le caractère inflexible de son amant et elle savait qu’aucun danger, aucune menace, pas même la mort, ne le feraient renoncer à ses principes. Elle connaissait aussi le fanatisme féroce de ses compatriotes, et elle ne doutait pas qu’ils ne fermassent l’oreille à tous les argumens qu’Osmond pourrait employer. Elle s’attendait donc à apprendre à chaque instant la nouvelle de la mort d’Osmond. L’agitation de son esprit ne permettant pas à son corps de rester en repos, elle ne faisait que se promener dans son appartement, s’arrêter derrière les jalousies de ses croisées, monter sur la terrasse et redescendre dans sa chambre; le moindre bruit la faisait tressaillir; elle priait et pleurait tour à tour , mais aucune lueur d’espoir ne soulageait ses crainües.

AYESUA.

Enfin elle entendit la porte de la maison s’ouvrir et se fermer, et elle reconnut sur l’escalier les pas de sa mère ; elle aurait couru à sa rencontre, mais ses genoux fléchirent et elle fut obligée de s’asseoir sur l’ottomane. — Vit-il ? furent les seuls mots qu’elle put prononcer, quand Zabetta arriva.

— Il vit, répondit sa mère, les chiens ne l’ont pas encore tué. La joie que cette nouvelle inattendue fit éprouver à Ayesha lui ôta la respiration ; elle tomba presque sans connaissance ét elle ne fut soulagée que par les larmes qu’elle versa en abondance. Toute autre mère que Zabetta n’aurait songé en ce moment qu’à donner des soins et des secours à sa fille ; mais elle n’avait l’esprit occupé que de ses projets, et, l’abandonnant à Nourzadeh, elle se retira pour aller rêver aux moyens de les exécuter.

Nous avons déjà dit que Suleiman aga était un musulman fanatique; il avait écouté tout ce qu’Osmond avait dit dans le medresseh avec la résolution bien prise de ne pas cé<!er à un seul de ses argumens. Cependant .il fut d’abord charmé du ton de modération du commencement de son discours ; il en tira un augure Êivorable pour la conversion de son gendre futur, et il espéra pouvoir porter de tonnes nouvelles à sa chère Ayesha. Mais quand Os-

ATESHA.

mond eut déclaré que la foi niahométane était fausse et qu’il n’y croyait pas, il perdit son calme habituel, il oublia Ayesha et devint un des acteurs les plus violens de la scène tumultueuse qui suivit, demandant à grands cris qu’on mît à mort le giaour sur le champ, et y excitant tous ceux qui l’entouraient.

Lorsqu’il fut de retour chez lui, sa fureur avait eu le temps de se modérer et il allait chercher à reprendre tout son sang-froid en fumant une pipe, quand il fut frappé de l’air languissant et abattu d’Ayesha; elle avait appris de Nourzadeh, qui avait accompagné sa inère, le détail de tout ce qui s’était passé, et elle en concluait que la mort de son amant n’était que différée. Quand elle vit entrer son père, elle voulut se retirer; mais, malgré toute son intolérance,il avait un bon cœur, et il la retint en lui disant avec un ton d’affection : — Qu’avez-vous, ma chère Ayesha ? Qu’est-il donc arrivé ?

— Vous savez ce qui est arrrivé, s’écria Ayesha en sanglotant.

— Allah keriniy Dieu est miséricordieux ! dit Suleiman en soupirant. Le giaour est fou. Que puis-je faire ?

— Vous pouvez lui sauver la vie, s’écria Ayesha. Qu’on lui rende la liberté, qu’on lui permette de partir. Comme vous aimez Allah, comme vous obéissez à ses saints décrets, comme

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vous êtes un fidèle serviteur du prophète, vous ne devez pas souffrir que le sang d’un homme innocent crie contre votre maison. Après tout; c’est à vous qu’il ajipartient de parler dans cette affaire. Allez trouver le pacha , allez trouver le mufti ; insistez pour qu’ils remettent le Franc en liberté et qu’ils permettent son départ.

Suleiman, qui venait de déployer tant d’ac* tivité en excitant ses concitoyens à exercer une vengeance sommaire contre l’infidèle, garda le silence , se trouvant dans le même embarras qu’un voyageur qui rencontre deux routes et qui ne sait laquelle il doit suivre. Ne sachant ce qu’il devait dire ni ce qu’il devait faire, le seul parti qu’il pût prendre dans cet état d’indécision fut de se soustraire pour le moment aux sollicitations de sa fille; il se leva donc tout à coup, et, tout en prononçant l’éternel bakalum^ nous verrons, il se retira à la hâte dans son appartement.

Pendant ce temps, le pacha, qui avait quelquefois des idées lumineuses, surtout quand il s’agissait de contrarier le mufti et les prêtres, fit proclamer dans toute la ville qu’il donnerait au peuple le lendemain un grand divertissement qui commencerait par des luttes auxquelles succéderaient des combats de chameaux, et qui se terminerait par le dgérid. 11 savait que toutes les classes du peuple étaient passionnées pour

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ce genre d’amusement, et c’était un moyen infaillible de calmer l’agitation générale. La fête devait avoir lieu dans la cour de son palais ; et il en fit faire les préparatifs avec toute la splendeur ordinaire en pareil cas en Turquie. Il avait à son service les lutteurs les plus vigoureux et les plus adroits; ses chameaux étaient les meilleurs de toute l’Asie, et l’on aurait eu peine à trouver dans le Kourdistan des chevaux et des cavaliers qu’on pût comparer aux siens. Dès qu’on eut appris les intentions du pacha, tous les agas des environs montèrent sur leurs meilleurs coursiers et se dirigèrent vers la ville, chacun avec une escorte, et tous remplis du désir de se signaler au dgérid.

Le lendemain matin, la ville offrait le tableau le plus animé. De petites troupes de cavaliers arrivaient à chaque instant, mettaient leurs chevaux aux piquets et entraient aux cafés pour s’y reposer en fumant ety attendre l’heure de la fête. Les femmes se placèrent sur les terrasses des maisons d’où l’on pouvait apercevoir la cour du palais du pacha ; elles étaient couvertes de leurs grands voiles blancs et ressemblaient à des spectres plutôt qu’à ce que nous appelons la plus belle moitié du genre humain. Mais, si l’on ne pouvait voir leurs charmes, leurs langues se faisaient entendre et prouvaient que, même en Turquie, elles ne restent pas oisiVes. On avait

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élevé une plateforme à l’extrémité supérieure de la cour, et on l’avait couverte de tapis et de coussins pour les étrangers les plus distingués; le kiosque était destiné au pacha, au mufti et aux principaux personnages de la ville. Dès que la prière de midi fut terminée, on commença à se rassembler^ et presque toute la population de Kars se montra sur les murailles, sur les toits des maisons et des mosquées, en uii mot sur tous les lieux élevés qui dominaient la cour du palais, qui était assez grande pour que deux régimens de cavalerie eussent pu y manœuvrer facilement. Enfin le pacha, suivi des grands dignitaires, prit place dans le kiosque et donna le signal pour le commencement de la fête. Des lutteurs assez médiocres parurent d’abord et furent remplacés par d’autres plus habiles ; enfin le pehlwan bashiy le géant nègre, entra dans l’arène et renversa tous ceux qui se présentèrent contre lui, avec une facilité qui ôtait presque tout intérêt au combat. Quelques cris se firent entendre: — Giaourl haniah giaour l Le giaour! où est le giaour! Le pacha aurait volontiers cédé à cette demande qui était laite par quelques ennemis du nègre, car il aurait été curieux de le voir lutter contre Osmond; mais il craignit que le jeune Franc ne refusât de se donner ainsi en spectacle, ou que sa présence ne réveillât la fureur du fanatisme et ne mit fin aux divertissemens.

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Aux luttes succédèrent les combats de chameaux. Ces animaux, ordinairement si paisibles, se mettent aisémenten fureur à certaines époques de l’année, et alors, quand deux mâles se trouvent en face, ils s’attaquent avec une violence et une animosité sans exemple. A un ordre donné par le pacha, on amena dans la cour un magnifique chameau dont la bouche était couverte d’écume et dont la langue faisait des évolutions curieuses. 11 était conduit par deux hommes dont la force suffisait à peine pour retenir son impétuosité; il portait une selle de drap vert, jaune et cramoisi; sa bride était ornée de pierreries , et le haut de ses jambes était entouré de cercles d’or. Ce bel animal n’avait plus cet air de patience et de tranquillité qui est particulier à sa race ; il semblait avoir changé de nature ; il redressait la tête et le cou; ses yeux étincelaient, et, du moment qui^l aperçut un rival à l’autre bout de la cour, il devint presque impossible de retenir sa fureur.

A un nouveau signal que donna le pacha, on lâcha les rênes aux deux chameaux et ils s’élancèrent l’un contre l’autre : leur manière de s’attaquer ressemble beaucoup à celle des lutteurs. Leur morsure est terrible : mais, comme on les avait muselés, ils ne pouvaient se faire de mai de cette manière. Ils se servaient de leurs longs cous et de leurs jambes avec beaucoup de dextérité

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pour se renverser réciproquement, tantôt avançant, tantôt reculant avec les contorsions les plus singulières. Les Turcs paraissaient prendre un grand intérêt au résultat de ce combat ; ils songeaient à peine à fumer; ils se proposaient des gageures, ils semblaient avoir changé de nature comme les animaux qui combattaient, et il y en eut qui parlèrent dans cette journée plus qu’ils ne le faisaient pendant une année entière. Enfin la victoire se déclara pour le chameau du pacha qui renversa son antagoniste au milieu des exclamations mashallah\ et bismillah!

Les combats de chameaux durèrent jusqu’à ce que le soleil commençât à baisser vers l’horizon , et alors on se prépara pour ledgérid. Quiconqueàvu ce spectacle en Turquieco:iviendra certainement que c’est l’exercice militaire le plus noble qu’on puisse imaginer, attendu qu’il exige plus qu’aucun autre de la force, de l’adresse et de l’agilité, et qu’il développe toutes les qualités du coursier et du cavalier. Deux troupes d’hommes achevai se rangent en face Tune de Tau Ire, à une distance convenable, et s’attaquent ensuite avec des javelots à pointe émousséedela grosseur du doigt et d’environ cinq pieds de longueur. Us se les lancent, en courant au grand galop, presque avec autant de force el de justesse qu’une flèche décochée par un arc.C’est ordinairement un combat singulier; car il arrive presque

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toujours que les deux adversaires se choisissent; ils se poursuivent et s’enfuient tour à tour, et ce divertissement finit rarement sans quelques blessures sérieuses.

Osmond, Mustafa et Stasso, pour faire diversion à l’ennui de leur détention, s’étaient placés à la fenêtre grillée de leur prison qui donnait sur la cour, et regardaient ce spectacle qui était nouveau pour le jeune Anglais. Une vieille femme, que Stasso reconnut pour être Caterina, s’en approcha peu à peu, y jeta furtivement un morceau de papier et se retira sur le champ.

Osmond le ramassa et y lut ces mots- : — Fuyez, ou votre mort est certaine. Qu’Allah vous protège! Il tressaillit de plaisir en lisant ce billet, car il ne pouvait douter qu’il ne lui fût envoyé par Ayesha; quel autre cœur dans Kars pouvait prendre intérêt à son sort ? Mais cet avis était plus facile à donner qu’à suivre; et il se mit à se promener dans sa prison , réfléchissant à ce qu’il pouvait faire pour éviter le destin qui lui était annoncé et qui ne lui paraissait que trop probable.

Le dgérid commençait en ce moment. On voyait ranger, d’un côté, des officiers et des gardes du pacha, montés sur de superbes chevaux richementcaparaçonnés;et, de l’autre, des Kourdes, des habitans de la plaine et quelques agas des environs. Pendant qu’ils se préparaient

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à la chaîne, on vit le pacha lui*méine venir se placer parmi les combattans; il avait quitté sa lourde pelisse fourrée pour y substituer un léger vêtement de soie qui lui serrait la taille ; sa tête était entourée d’un beau châle en guise de turban, et il portait un immense shali^ar de drap dont les plis tombaient sur ses chevilles ; il montait un vigoureux cheval turcoman parfaitement dressé à cet exercice, et qui était remarquable au milieu de tous les autres par l’éclat de ses harnais brillant d’or et de broderie. Le pacha était excellent cavalier, et la manière dont il maniait son javelot annonçait qu’il était le plus redoutable de tous les combattans rassemblés. Ce fut lui qui lança le premier javelot, et, à ce signal, les deux masses s’ébranlèrent lentement. Un cavalier se détacha de la troupe du pacha, s’élança vers les Kourdes et lança son javelot à celui d’en tre eux qui était le plus avancé. Tournant alors tout à coup, il s’enfuit au grand galop, poursuivi par l’antagoniste qu’il avait choisi qui lui lança à son tour son javelot avec toute la force et la dextérité dont il était capable. Le cavalier qui se retirait avait la tête tournée en arrière, et s’apprêtait soit à saisir avec sa main le javelot lancé contre lui lorsqu’il arriverait , soit à se courber sur le dos de son cheval pour éviter d’en être atteint. A l’instant même, il faisait tourner son cheval et poursuivait de

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nouveau celui qui venait de le poursuivre, ce qu’ils continuaient à faire alternativement jusqu’à ce qu’ils eussent épuisé leurs javelots ; alors ils en ramassaient par terre à l’aide d’un bâton garni d’un fer recourbé dont chacun d’eux était muni, ou des valets chargés de ce service leur en remettaient d’autres. Ces combats singuliers se multiplièrent au ppint que, quoique deux combattans seulement fussent aux prises ensemble, la mêlée semblait être générale et présentait le tableau animé d’une véritable bataille. De temps en temps, le pacha choisissait dans le parti qui était opposé quelque cavalier qui se faisait remarquer par sa force et son adresse, lui faisait l’honneur de lui lancer son javelot et il manquait rarement de toucher son but.

Parmi ceux que le pacha distingua ainsi était un cavalier kourde magnifiquement vêtu. L’immense turban de soie de diverses couleurs enfoncé sur ses sourcils, et d’énormes moustaches retroussées h la hauteur de ses yeux, faisaient qu’on pouvait à peine discerner ses traits. Il montait un cheval qui aurait pu disputer à celui du pacha le prix de la beauté et qui lui était supérieur en agilité. Ce coursier était noir comme le jais, couleur assez rare dans ces contrées et qui n’y est pas très-estimée parce qu’on suppose qu’elle annonce un cheval rétif et vicieux; mais

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celui-ci donnait un démenti complet à cette opinion reçue parmi les Asiatiques, car il montrait une docilité parfaite et il obéissait avec sagacité au moindre mouvement de la bride.

Son cavalier n’était pas de grande taille, mais il était nerveux et bien fait, et il s’était fait admirer de tous les spectateurs par sa dextérité dans toutes les manœuvres de l’équitation. Le pacha l’avait poursuivi deux fois, et deux fois il lui avait lancé son javelot sans réussir à l’atteindre. En se retirant pour la seconde fois devant le pacha, il passa près de la fenêtre de la prison d’Osmond et s’y arrêta un instant pour ramasser un de ses javelots.

Stasso y était seul en ce moment; il n’avait pas quitté la croisée depuis le commencement du dgérid, et il aurait donné tout au monde pour pouvoir être de la partie. Il avait particulièrement admiré la prouesse et la dextérité de ce cavalier Lourde , et il lui avait même semblé qu’il l’avait déjà vu : il crut qu’il se trompait. Le cercle de ses connaissances ne comprenait guère que des guides, des muletiers et quelques tatars. Où pouvait-il avoir vu un homme qui, d’après son costume splendide et l’excellent coursier qu’il montait, lui paraissait devoir être un pacha Lourde? La chose était impossible.

Cependant, quand il le vit de près et que ce cavalier s’arrêta pour ramasser un javelot, tous ses

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doutes disparurent et il reconnut en lui son ancien ami Hassan, le surugi, à qui son maître avait sauvé la vie. Sans perdre un instant à réfléchir sur le changement survenu en lui, il s’écria à la hâte et à voix haute : — Hassan aga ! Hassan aga! bak, regardez! Le Kourde parut mécontent d’avoir été reconnu, fronça les sourcils et allait s’éloigner sans lui répondre, quand ses yeux, ayant rencontré ceux de Stasso , if le reconnut à son tour.

— Ne oldou, qu’est-il arrivé ? lui demandat-il, surpris de voir un homme qu’il croyait devoir être alors bien loin de Kars. Stasso lui répondit en baissant la voix :

— Quand nous nous sommes séparés, vous m’avez dit que si jamais nous avions besoin de vos services, nous pourrions nous adresser à vous. Si vous êtes homme, Hassan aga, exécutez votre promesse et tirez mon maître de cette prison. Le Kourde l’écouta avec attention , mit un doigt sur sabouche pour lui enjoindre le silence , et, lâchant la bride de son cheval, se rejeta dans la mêlée. Stasso continua à suivre des yeux tous ses mouvemens ; mais, à son grand désappointement, il vit que le Kourde semblait être entièrement occupé du dgérid et ne plus songer à ce qu’il lui avait dit.

Cependant le pacha était piqué d’avoir échoué dans les deux tentatives qu’il avait faites pour

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frapper de son javelot le cavalier le plus remarquable qui se trouvât dans les rangs opposés, et il avait résolu d’en faire une troisième. Le voyant en ce moment traverser la cour pour rejoindre ses compagnons, il le poursuivit en criant: — Y Allah! agam! Au nom d’Allah, seigneur! Hassan accéléra la course de son cheval et se laissa tomber sous le ventre du noble coursier, n’étant retenu que par une main qui tenait sa crinière et par un pied passé dans le large étrier, de sorte que le javelot du pacha passa encore, sans le toucher, au dessus de la tète de son cheval. En un clin-d’œil Hassan se remit en selle et poursuivit à son tour le pacha qui se retira, suivant les règles de ce divertissement militaire. Le respect dû au rang du pacha avait fait que jusqu’alors aucun de ceux qu’il avait attaqués ne l’avait attaqué à son tour; mais, pour cette fois, soit qu’il fût piqué de l’espèce d’acharnement que le pacha mettait à le poursuivre, soit qu’il eût quelque autre vue secrète, Hassan lui lança son javelotqui le frappa entre les deux épaules avec une telle force, qu’il s’éleva en l’air comme une fusée volante, et, continuant à courir dans la même direction, il le saisit avec la main avant qu’il fût retombé par terre. Ce trait de dextérité frappa d’admiration tous les spectateurs et l’on entendit crier de toutes parts : — Aferin ! aferin ! bravo ! bravo !

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Le pacha^ mortifié tant du coup qu’il avait reçu que des applaudissemens donnés, à son adversaire, fut transporté de courroux; il se regarda comme insulté, et ce qui lui inspirait le plus de dépit c’était de voir qu’il avait trouvé un antagoniste plus habile et plus adroit que lui et que cet antagoniste était un Kourde, peuple que les Turcs affectent de mépriser. Il poursuivit Hassan avec fureur ; ses officiers, partageant son ressentiment, le suivirent, et il en résulta une attaque générale contre le parti opposé. Les Kourdes se mirent en défense, et le divertissement devint un véritable combat. Les javelots pieu valent comme la grêle ; les Turcs criaient : — Pourceaux de Kourdes ! enfans du diable ! et ceux-ci répondaient : — Anes àlongues barbes! bourbier d’Omar* ! Enfin un Turc renversa un Kourde; celui-ci, en tombant, tua le Turc d’un coup de pistolet. Au même instant on cria des deux côtés : — Le sabre à la main ! et alors s’établit une de ces scènes de carnage qui terminent quelquefois cette espèce de tournoi.

ï Les Turcs reconnaissent Omar pour successeur légitime du prophète ; les Persans et les Kourdes donnent cette qualité à Ali. ( Note du Trad,)

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