‹ Ayesha, ou La jeune fille de KarsChapitre 14 sur 19 · ATE8SA · texte numérisé non relu

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etd’uu profond silence, il ne fallut guère qu'un quart d’heure pour que tout disparût. Mustafa servit ensuite le café, et, quand ils eurent allumé leurs pipes, ils oublièrent les dangers et les fatigues de cette journée.

Osmond désirait savoir oii Hassan avait dessein de le conduire et quel était ce personnage mystérieux; car le brillant costume qu’il portait ne s’accordait guère avec l’humble métier de surugi qu’il l’avait vu exercer; il le pria donc de lui apprendre quel était son rang dans le monde, après lui avoir renouvelé l'expression de sa gratitude pour le service qu’il lui avait rendu en le mettant à l’abri de la violence et de la cruauté des Turcs.

Hassan était circonspect : et il ne se serait pas compromis en faisant l’aveu qui lui était demandé, s’il n’eût su que tout mystère était désormais inutile: il consentit donc à satisfaire la curiosité d’Osmond.

— Je suis votre esclave, lui dit-il ; je ne suis rien, je ne suis que ce que vous voudrez que je sois. Vous m’avez d’abord.connu comme ce n’est pas ma profession. La vérité est que je suis le principal officier de Gara Bey, son kiayah, son lieutenant. En son absence, je commande et il a beaucoup de confiance en moi. Je me déguise quelquefois en surugi quand il est nécessaire d’avoir des nouvelles de ce qui

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se passe sur la route et de savoir qui va et qui vient. Pendant que vous voyagiez, et quand, grâce à Â.llah! vous m’avez sauvé la vie, mon maître était en embuscade, attendant une caravane en route pour la Perse. Nous rencontrâmes en chemin deux de ses cavaliers qu’il avait envoyés pour savoir qui vous étiez ; je leur donnai ordre de retourner près de lui, en le priant de vous laisser passer librement, ce qu il fit en reconnaissance du service que vous m’aviez rendu. Depuis ce temps, je ne m’étais pas montré dans Kars où je ne suis pas connu comme surugi ; mais, ayant appris le projet du pacha de donner le divertissement du dgérid^ je demandai à Gara Bey la permission de m’y rendre ; d’abord parce que j’aime passionnément cet exercice, ^t ensuite parce qu’ayant été insulté par un des officiers du pacha, j’espérais trouver une occasion de me venger. Mon chef ayant consenti à ma demande, je montai sur mon meilleur cheval, le plus beau de tout le kourdistan, et, prenant avec moi un certain nombre de mes compagnons, j’arrivai à Kars dans la matinée du jour fixé pour la fête, et nous formâmes, avec d’autres agasla troupe opposée au pacha. J’aperçus mon ennemi dans les rangs, et ma soif de vengeance augmenta. Lorsque Stasso m’eut fait connaître votre situation, mon plan fut formé sur le champ. Le pacha m’avait

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déjà attaqué deux fois; je résolus de lui fournir l’occasion de le faire une troisième et de Tattaquor ensuite à mon tour. J’étais certain que ce manque de respect le mettrait en fureur ; que le divertissement se changerait en combat et que, pendant le bruit et la confusion, je pourrais vous rendre la liberté. Les Turcs et les Rourdes se haïssent mutuellement, et la moindre étincelle ne manque jamais de produire un incendie. J’ordonnai à Sélim, montrant son compagnon, de prendre les chevaux de trois de nos hommes et de vous tirer de prison. Je savais qu’il y réussirait, car il m’a rendu le même service il y a quelques années. Mon projet s’exécuta comme je l’avais conçu, et, pendant lamêléequi suivit, mon ennemi fut le premier qui tomba; je lui envoyai une balle dans la tête et il me reconnut en mourant. Je fis durer le combat le plus longtemps possible afin de vous laisser le temps de sortir de prison. Vous savez le reste, et, sans vous, j’aurais probablement été la victime des trois Turcs qui me poursuivaient de si près. Et maintenant, ô agam ! 6 mon maître ! que puis-je vous dire de plus ?

Osmond lui exprima de nouveau la reconnaissance qu’il éprouvait réellement et l’admiration que lui inspiraient l’adresse et la présence d’esprit dont Hassan avait fait preuve. Mustafa lui-même ne put s’empêctrer de s’écrier : —

AYBSHA.

Mashallah! et, se trouvant »k>rs hors de da»- .ger, une tasse de café devant lui et une pipe ei>. tre ses lèvres, il avait l’air parfaitement heureux et tranquille. Mais quelques instans après, quand il apprit qu’Hassan avait dessein de les conduire au château de Gara fiey et qu’il entendit son maître y consentir, il remit par terre la tasse qu’il tenait en main ; il n’eut pins la force d’aspirer la fumée de sa pipe, les poils de ses monstaches se hérissèrent, la sueur lui tomba du front et il présenta l’image vivante de la consternation. Il n’osa pourtant se hasarder à parler contre ce projet; le lieutenant de Gara Bey, qui était en face.de lui, était un personnage trop redoutable pour qu’il risquât de lui déplaire ; mais il se promit de chercher promptement l’occasion de faire sentir à son maître à quel danger'il s’exposait volontairement. Gara Bey avait toujours été le grand objet de sa terreur ; toutes les fois qu’il avait été chargé de porter des dépêches de Gonstantinople à Téhé* ran, et qu’il avait traversé cette partie des frontières de la Turquie et de la Perse, il avait toujours évité avec le plus grand soin les environs de son château. On lui avait raconté tant d’histoires de son intrépidité et de ses cruautés, lorsqu’il détroussait les voyageurs ou pillait des caravannes, ainsi que de l’audace et de l’adresse qu’il déployait en bravant toutes les autorités.

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publiques des contrées qu’il infestait, que, se jeter entre ses mains les yeux ouverts et de bonne volonté c’était, suivant lui, un acte de démence complète, et, comme il se le disait tout bas, un acte dont un Anglais seul pouvait être capable. La sombre perspective qu’il envisageait le jeta dans des réflexions noires et lugubres. Enfin il dit en soupirant : — Jllah kerim derl Dieu est miséricordieux! Et, s’abandonnant au kismet, au destin, il se coucha par terre à côté de ses compagnons qui avaient déjà enseveli soit leurs craintes , soit leurs espérances, dans le sein du sommeil.

CUAPITBE XV.

Aussi surpris que curieux,

Les rustres ouvraient de grands jeux ; D’abord ils se mirent à rire.

Puis tombèreut dans le délire ,

Enfin devinrent furienx.

Burks.

La sensation qu’avait faite dans la ville de Kars l’événement qui venait de s’y passer avait banni le souvenir d’Osmond de l’esprit de ses habitans. On ne parlait plus que des manœuvres de Gara Bey; car on avait reconnu Hassan , son principal officier, et on l’accusait, non sans justice , d’avoir cherché à exciter le combat. Toutes les bouches proféraient des malédictions contre les Yézidis, et les Kourdes étaient compris sous cette dénomination. \je Turc tué par

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Hassan, était un des premiers officiers du pacha ; il jouissait de toute sa confiance; aussi ce grand dignitaire de la couronne ottomane fut-il transporté d’un courroux sans égal. Si pourtant on avait pu lire dans le fond de son cœur, on aurait peut-être vu que la principale cause de son indignation était le souvenir du coup. de javelot qu’il avait reçu entre les deux épaules, avec si peu d’égards pour son rang.

Ce ne fut qu’au commencement de la nuit que le geôlier, qui avait quitté son poste pour assister aux divertissemens et qui n’était rentré.dans la prison qu’après la fin du combat, découvrit l’évasion de ses prisonniers. Un Turc, quelque malheur qu’il éprouve, cherche du soulagement dans quelques exclamations, et le geôlier s’écria : — Allah bêla ver sïn^ que Dieu t’envoie un revers! Annasena^ bahasenasatim^ j’ai vendu ton père et ta mère. Il continua à exhaler sa bile par des propos encore plus grossiers que nous nous abstenons de traduire, mais qui réussirent à lui procurer une résignation calme aux décrets du destin; il acheva de se consoler en fumant une pipe, et il se mit à réfléchir sur les suites que cet événement pourrait avoir pour lui. Il sa- ' vait que le pacha était dans une violente colère, et s’il allait l’informer en ce moment que les prisonniers s’étaient évadés, il croyait déjà sentir le bâton lui tomber sur la plante des pieds. Il

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résolut donc d’attendre jusqu’au lendemain matin; la colère du pacha aurait eu le temps de se calmer, et peut-être se bornerait-il à le condamner à une amende.

Le lendemain matin, quand il apprit que le pacha était levé et s’était rafraichi le corps et l’esprit en prenant un bain, il se présenta devant lui avec l’air le plus humble et le pi us contrit : —

oldou, qu’est-il arrivé ? lui demanda le pacha ne songeant pas à Osmond en ce moment.

— Comme je suis votre esclave, répondit le geôlier, j’ai une nouvelle à vous annoncer.

— Parle! de quoi s’agit-il?

— Le maudit Franc est parti.

— Comment parti? Où est-il en ce moment?

— Comment pourrais-je le dire ? tout ce que je sais, c’est qu’il n’est plus en prison.

— Comment en est-il sorti?

— Il a enfoncé la porte et s’est enfui.

—■ Pek agi, fort bien ! dit le pacha sans perdre son sang-froid. Il frappa des mains ; un chokhadar arriva sur le champ, et il lui dit avec autant de calme que s’il eût donné ordre qu’on lui servît son dîner : — Emmenez ce drôle et donnezlui cent coups de bâton sur la plante des pieds.

— Amanlaman ! Pitié! pitié! s’écria le malheureux ; mais ses cris furent inutiles, et il se soumit de bonne grâce à la volonté du destin. Il ôta lui-même ses babouches et ses bas, passa

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ses jambes dans le nœud destiné à les lever en l’air, se coucha sur le dos, et la sentence fut exécutée. Il retourna ensuite dans la prison aussi bien qu’il le put, en raccommoda la porte et se consola en disant :—Allah a été miséricordieux ; il aurait pu m’en coûter la tête.

Le pacha ayant fait avertir le mufti de ce qui venait d’arriver, cetimportantpersonnage se rendit près de lui une heure avant la prière de midi, et, après une courte conférence, ils résolurent d’envoyer chercher Suleiman aga et les principales autorités de la ville pôur concerter les mesures qu’il pouvait être à propos de prendre. Chacun s’empressa d’obéir à cet ordre, et, en moins d’une demi-heure, tous étaient réunis dans la salle d’audience du pacha, assis sur des ottomanes et fumant de longues pipes. En faisant une enquête sur l’évasion de prison d’Osmond et de ses deux compagnons, on apprit qu’il avait lui-même favorisé la fuite, d’Hassan en attaquant les trois cavaliers qui le poursuivaient. Cette découverte en amena une autre.

Quelqu’un déclara l’avoir vu sortir avec Stasso, tous deux bien armés et bien montés, de la maison du teinturier arménien où il logeait, à l’instant où le combat finissait. On envoya chercher à l’instan t même le malheureux Bogos qui arriva pâle et tremblant. Dès qu’il parut, chacun le salua de quelque épithète insultante. Fils d’un

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chien! lui dit l’un.,— Pourceau d’inüdèlel s’écria un autre. — Mangeur de boue ! ajouta un troisième. — Qu’est devenu le Franc? demanda le mufti ; répondez ou craignezpour votre vie. La frayeur ne permettait pas au. pauvre arménien d’ouvrir la bouche. —Parlez ! parlez hardiment! lui dit le pacha d’un ton moins dur. — Où estil allé? demanda Suleiman aga. — A-t-il emporté tout son bagage ? s’écria le mufti. Cette dernière question rendit le courage et la parole à Bogos, et, après avoir dit qu’en voyant arriver Osmond chez lui dans la soirée précédente, il avait cru qu’il avait été mis en liberté par ordre du pacha; il ajouta qu’il avait encore chez lui tout le bagage du voyageur, qui consistait en un porte-manteau, une caisse de médicamens, une petite toilette portative, quelques livres, des cartes de géographie, des instrumens de phy- .sique, en un mot tous les objets que portent ordinairement avec eux ceux qui voyagent pour s’amuser et pour s’instruire.

Bogos, accompagné d’un officier et de quelques gardes, fut renvoyé chez lui sur le champ pour qu’il en rapportât tons les objets qui appartenaient à Osmond. Il ne tarda pas à revenir, et il déposa devant le pacha tout le bagage du jeune Anglais. La curiosité publique avait été excitée en voyant passer dans les rues dhers objets de fabrique Européenne, dont on necon-

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naissait ni la forme ni l’usage ; et une foule considérable se précipita dans la salle, d’audience pour assister à la visite qu’on allait en faire.

On commença d’abord par examiner ce qui se trouvait dans le porte-manteau qui contenait le linge et les habits d’Osmond; on en tira successivement des gilets, des cravattes, des bas, des mouchoirs et des chemises, objets qui excitèrent la surprise générale, car on ne concevait ni à quel usage quelques uns de ces effets pouvaient servir, ni comment un homme pouvait avoir besoin de tant de choses. On admira un bel habit brodé qu’Osmond avait coutume de porter quand il se présentait en costume européen dans quelque cour ou devant des personnages d’un rang illustre; mais quand on vint à examiner des pantalons de peau pour monter à cheval, le plus savant des spectateurs ne pouvait se figurer quel pouvait en être Fusage;car il est bon que nos lecteurs sachent que les pantalons dont se servent les Turcs sont plus larges que le plus grand des sacs d’un meunier; qu’ils ont un trou à chaque coin pour y passer la jambe, et que , lorsqu’ils sont relevés et attachés par-devant, ils descendent de la hanche à la cheville. Il n’est donc pas extraordinaire que des pantalons faits pour coller sur la peau fussent hors de la portée de l’intelligence delà compagnie rassemblée, on eut beau les

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louiMier et retourner dans tous les sens , on n’en fut pas plus savant. Enfin le mufti fut frappe tout à coup de l’idée que ce pouvait être, un vêtement, et il fit avancer un chokhadar k longue barbe pour le lui essayer; mais le mufti s’était mis dans l’esprit que ce devait être une parure de tête, il plaça donc sur le turban du grave chokhadar la partie des pantalons que les tailleurs appellent le fond, tandis que les jambes lui tombaient sur le dos et sur les épaules.

— Barikallahl Louange à Dieu! s’écria le mufti; je vois ce que c’est. C’est la marque de dignité d’un pacha anglais à deux queues. — Aferim\ bravo! s’écrièrent un grand nombre de voix; mais le pacha ne fut pas de la même opinion, et il envisagea les pantalons sous un jour tout différent et plus conforme à ses goûts.

— C’est sans doute la peau de quelque animal du Frangistan, dit-il en touchant les pantalons, et cela n’a jamais pu servir qu’à contenir du vin , de même que ceux qui ont le malheur d’en boire se servent d’outres en ce pays. N’estil pas vrai, Bogos?

— Sans doute, votre altesse, répondit le teinturier encore tremblant; comme il vous plaira d’en ordonner.

— Emportez cette peau, dit le pacha au chokhadar ; fâites-en coudre les deux bouts avec

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soin, et ce sera de l’eau qu’elle contiendra désormais. Et, dans le fait, le lendemain et les jours suivans on vit passer dans les rues de la ville les pantalons d’Osmond sur les épaules d’un porteur d’eau; mais ils disparurent bientôt, et les malins dirent tous bas que le pacha les avait fait remplir, pour son usage privé, d’une liqueur plus stimulante, défendue aux vrais croyans.

On découvrit dans le dessus du porte-manteau un tire-bottes pliant et une paire de crochets en acier. La vue de ces deux objets mit les Turcs assemblés dans un embarras encore plus grand. Par quel effort d’imagination auraient-ils pu supposer qu’ils avaient quelque rapporta des bottes, chaussure qu’ils mettent et qu’ils ôtent avec la même facilité qu’on trempe un balai dans un seau d’eau? On pensa d’abord que c’étaient des instrumens de nécromancie, puis qu’ils pouvaient servir à l’astronomie; enfin on conclut qu’ils ne pouvaient être que des instrumens de torture. Quoi de plus convenable que le lire-bottes pliant pour serrer les pouces et les jointures des doigts? Quoi de mieux imaginé que les crochets pour arracher un œil ? Le pacha en voulut faire l’épreuve sur le champ; et comme l’extirpation d’un œil sans aucun motif, tout Turc et tout pacha qu’il était, lui paraissait quelque chose

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de trop sérieux, il ordonna à son scribe favori de placer un doigt entre les deux plians du tirebottes et se chargea lui-méme d’appuyer. Les cris que poussa le pauvre scribe excitèrent de grands éclats de rires, et le pacha, convaincu, donna ordre qu’on remit les instrumens de torture à l’exécuteur en chef.

On ouvrit ensuite la boîte de toilette, et, en voyant les fioles qui s’y trouvaient,, chacun pensa qu’elles devaient contenir quelque chose d’agréable au palais ; l’un goûta de l’eau de Cologne, un autre de l’eau de Lavande, et leur goût n’en fut nullement satisfait. Mais qui pourrait décrire les grimaces que iit le pacha lui-méme, quand, séduit par une couleur brillante, il eut avalé une grande gorgée de teinture de myrrhe? Le mufti ne riait jamais; mais il ne put réprimer un accès de gaîté en voyant les contorsions du pacha, tandis que les autres spectateurs baissaient les yeux et se mordaient les lèvres, avertis par un certain frisson qui se communiquait à la plante de leurs pieds, qu’une physionomie grave était nécessaire en ce moment pour détourner le bâton. y

Pendant ce temps, l’iman dont nous avons déjà parlé, et qui était connu pour avoir l’estomac dévot, prit dans la toilette une petite boîte montée en argent, l’ouvrit et y trouva une substance qui, par sa consistance et sa couleur.

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ressemblait assez 9 de la marmelade d’abricots, et dont l’odeur.lui parut,si délicieuse, qu’il ne put résister à la tentation d’y goûter. Il y enfonça donc l’index, le chai^ea d’une aussi grande quantité qu’il le put de cette espèce de pâte, et, ouvrant la bouche, il le suça avec avidité, il se repentit bientôt de sa gourmandise et dé sa curiosité. Les yeux lui sortaient de la tête, il toussait, crachait, et une écume blanche qui lui couvrait les lèvres pouvait faire croire qu’il avait une attaque d’épilepsie. — Bak ! voyez ! s’écria le pacha enchanté d’avoir un compagnon d’infortune, l’iman se trouve mal ! Il est peutêtre inutile de dire à nos lecteurs que c’était du savon de Naples qui lui remplissait la bouche. Les Turcs crurent que l’iman allait tomber dans des convulsions ; ils craignirent qu’il n’eût un accès de fureur, et ils s’écartèrent de lui comme d’un pestiféré. Enfin le malheureux prêtre, attaqué de nausées insupportables s’enfuit précipitamment, chacun s’empressant de lui faire place et évitant de le toucher.

Leur ignorance leur fit commettre une foule d’autres méprises semblables; ils brisèrent un thermomètre et un baromètre pour voir ce qui y était contenu, et l’on ne saurait peindre l’étonnement dont ils furent frappés en voyant qu’ils ne pouvaient ramasser avec les doigts les globules de mercure qui se séparaient et se

réunissaient successivement. Une petite boîte d’ivoire attira leur attention; elle était si bien ciselée, si jolie, si propre, que, comme des enfans qui se disputent un jouet, ils désiraient tous en obtenir la possession. Enfin elle fut cédée au mufti. Ce grave personnage avait ri aux dépens des autres; mais personne n’avait encore ri aux siens. Il prit la boîte qui fermait à vis ; il la tourna dans tous les sens, et, à sa grande satisfaction il réussit à l’ouvrir. Y trouvant une petite fiole et un paquet de petits bâtons, il en conclut que c’était l’espèce d’écritoire dont se servaient le Francs ; que la liqueur contenue dans la fiole était l’encre, et que les petits bâtons s’employaient en guise de plumes. Il déboucha la fiole, y plongea un des petits bâtons, l’en retira: mais qui pourrait décrire sa terreur quand il le vit s’enflammer dans sa main avec une sorte de sifflement ? 11 laissa tomber le bâton et la boîte, ouvrit la bouche et les yeux et s’écria : — Allah ! Allah ! il n’y a d’autre dieu que Dieu! Ses yeux étaient fixés sur la boîte qu’il regardait comme ayant été fabriquée au fond des enfers dont elle contenait le feu. Les Turcs présens à cette scène étaient, comme lui, plongés dans la consternation ; et, rangés autour de la boîte à une distance respectueuse, ils attendaient en silence ef avec inquiétude le résultat que produirait le feu surnaturel qu’ils avaient

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TU. Cependant, comme la boite et les bâtons restaient par terre fort tranquillement, on commença à se rassuret et l’on finit par rire de la physionomie dü mufti qui n’était pas aimé et dont tous les traits exprimaient encore une frayeur burlesque. Le grave Suleiman, qui avait vu plus de Francs que les autres, s’approcha de la boite et se baissa pour la ramasser, quoique avec beaucoup de circonspection ; mais le mufti le conjura, au nom du prophète, de ne pas y toucher, et le pacha ordonna à Bogos de prendre la machine infernale et d’aller la jeter dans la rivière, jurant que, si le diable paraissait encore devant eux, il ferait mettre à mort tous les Arméniens et autres chrétiens qui se trouveraient dans son gouvernement.

Il ne restait plus à examiner que la caisse de médicamens, mais, d’après ce qui venait d’arriver, personne n’était pressé de l’ouvrir, dans la crainte de quelque nouveau désastre. Cepen-» dant, quand Bogos leur eut expliqué qu’elle ne contenait que les remèdes employés par les Francs pour guérir les maladies, il ne se trouva pas un seul Turc qui ne désirât en prendre sa part, croyant tous bien fermement que ce qui guérissait les maladies devait aussi les prévenir. Dès que la caisse fut ouverte, chacun alongea le bras pour y prendre une fiole ou un paquet; mais le mufti, ayant encore devant les

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yeux la crainte de l’influence de Satan, leur cria de bien se garder d’y toucher. Le pacha s’avisa d’un expédient : il ordonna à quelques uns de ses gardes d’aller arrêter autant de juifs qu’il en pourrait trouver dans les environs et de les lui amener. Il y avait à Kars quelques uns de ces malheureux proscrits qui y vivaient courbés sous la tyrannie la plus insupportable, et, quand il s’y commettait quelques actes d’oppression ou d’exaction, ils étaient toujours sûrs d’en supporter leur bonne part. Quelques minutes après que cet ordre avait été donné, une douzaine d’entre eux furent conduits dans la salle d’audience, et on les rangea en file à l’extrémité de l’appartement. On prit alors une bouteille dans la caisse et l’on força un des juifs à avaler une bonne dose de ce qu’elle contenait ; une autre fiole servit à en médicamenter un second, et l’on continua ainsi jusqu’au dernier. Les pauvres juifs étaient consternés, se croyaient empoisonnés et maudissaient leurs tyrans du fond du cœur. Les Turcs les considéraient en silence et attendaient avec une gravité imperturbable les effets que produiraient sur eux les liquides ou les poudres qu’on les avait forcés de prendre. Il n’est pas nécessaire de décrire les suites qui résultèrent de l’émétique, des sels et autres drogues qu’ils avaient avalés à large dose. Les Turcs fiirent saisis d’horreur et chassèrent les

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juifs avec dégoût; la caisse à médicacpens fut refermée avec soin et fut jetée dans un coin; on fut convaincu que le grand diable avait paru en personne dans la ville, et Ton ne regarda plus qu’avec crainte et méfiance tout ce qui avait appartenu à Osmond.

Le fait de son apparition à Kars, de son évasion de prison et de son départ soudain fut un sujet de profondes réflexions pour le pacha et les autres dignitaires turcs; ceux mêmes qui ne pouvaient croire qu’il fût le diable étaient convaincus qu’il était quelque chose de plus qu’un homme. II avait jeté la confusion dans toute la ville et son histoire était un mystère; il se nommait Osman, et cependant c’était un chrétien ! il était Franc, et il parlait le turc comme un naturel du pays! il venait du nord, et il connaissait l’histoire et les costumes de l’orient mieux que les scribes les plus savans ! Personne ne savait comment il était arrivé, et il avait disparu sans que personne sût comment. Il était évident qu’il était ligué avec le diable, puisqu’on l’avait vu avec un de ses plus célèbres adorateurs. Plus les Turcs réfléchissaient sur toutes les circonstances de son apparition parmi eux, plus ils secouaient la tête et plus leurs soupçons contre Osmond redoublaient de force.

Suleiman aga était à la tête de ceux qui pensaient ainsi. Suivant lui, ce n’était que par des

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luoyeus surnaturels qu’Osmond avait pu exer- •cer sur Ayesha une sorte de fascination , et il lui attribuait même le redoublement de violence de Zabetta. Les plus pieux musulmans proposaient de faire une purification générale de toute la ville ; on parlait sourdement de massacrer tous les infidèles; mais ce qu’on regarda comme la mesure la plus urgente ce fut une expédition contre tout le vin qui se trouvait dans la ville, et, avant la fin du jour, on n’y aurait pas trouvé une outre qui n’eùt été fendue ni une jarre qui n’eùt été brisée.

Pendant toute cette confusion, le pacha fut le seul Turc qui ne fut pas attaqué de la même frénésie que le reste des habitans; il regrettait vivement la fuite d’Osmond, car, en l’envoyant en prison, il avait espéré qu’en lui offrant la vie il le déterminerait aisément à devenir son peàlivan bashi, c’est-à-dire son premier lutteur. Qu’il eût fait un pacte avec le diable ou non, c’était ce dont le pacha s’inquiétait fort peu pourvu qu’il fût en état de renverser tous ses adversaires. D’ailleurs il aurait été charmé de contrarier le mufti en arrachant un Franc à sa fureur, et il n’avait jamais vu ce grave personnage si humilié et si consterné que lorsque Gsmond lui avait appuyé son pistolet sur le front. Il aurait volontiers empêché la croisade contre le vin; mais, comme il se le disait à lui-raéme i

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que pouvait-U faire contre la prétraille ? Rien ne peut résister au pouvoir des prêtres quand ils ont une fois mis en jeu la superstition. Il jugea donc qu’il était prudent de hurler avec eux. contre les buveurs de vin, dans l’espoir qu’ils fermeraient les yeux sur sa propre conduite et qu’il lui serait permis de continuer à en boire.

Quand Suleiman aga fut de retour chez lui, après les événemens que nous venons de rapporter, il trouva l’humeur de sa femme encore plus aigre que de coutume. Le départ d’Osmond détruisait l’espoir qu’elle avait conçu de se servir de lui pour l’exécution de ses projets ; elle sentait que cet événement rivait ses fers pour toujours. Quand verrait-elle à Kars un Franc accompagné d’un Grec, et tous deux si bien disposés à lui être utiles ? Elle pouvait vivre jusqu’à soixante ans avant qu’un tel événement arrivât. Elle fit sentir à son mari tout le poids de sa rage; elle lui prodigua toutes les épithètes les plus insultantes qu’elle put imaginer, lui fit les reproches les plus sanglans, l’accusa de rapacité, d’injustice et de cruauté, lui dit qu’il n’avait persécuté Osmond que par haine contre ellemême, attendu qu’elle avait été chrétienne autrefois, et lui jura qu’elle s’en vengerait. Suleiman se retira, et alors elle fit tomber sa, colère sur Ayesha ; elle l’accusa d’avoir comploté contre elle, et lui reprocha de n’avoir pas su faire

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usage de ses charmes pour subjuguer Osmond au point qu’il aurait abjuré sa religion plutôt que de renoncer à elle.

Ayesha supporta tout avec douceur; car son courage était soutenu par le souvenir de sa dernière entrevue avec son amant; ses derniers mots avaientranimé l’espérance dans son cœur. Elle savait qu’elle pouvait se fier à lui, il l’avait assurée qu’il la reverrait; elle comptaitsurcette assurance qui faisait tout son bonheur en ce moment, et elle laissait le reste entre les mains de la Providence. La suite de notre histoire exige que nous la laissions dans cette situation.

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