CHAPITRE XVI
Plus j’avançais et plus j’examinais les restes de cette vaste cite, plus mon adrairatiou augmentait.
Foya^es de Kerr Porter.
OsMOND et ses compagnons, pendant toute la nuit, jouirent d’un aussi profond sommeil que s’ils eussent été couchés sur le duvet; et, dès que l’aurore parut, ils se remirent en route. Ils voyagèrent d’abord en silence, il n’y avait d’autre indice de leur marche que le bruit des pieds de leurs chevaux et la traînée de fumée qui sortait de leurs pipes et qui s’étendait derrière eux.
Lorsque Mustafa eut fumé sa première pipe,
AYESHA.
et tandis qu’il allumait la seconde, il songea où il allait avec son maître, et, à mesure qu’il y songeait, il sentait ses craintes augmenter. L’idée de se trouver en face de Gara Bey le glaçait d’effroi , et il en vint presqu’à se dire qu’il était plus heureux en prison à Kars, avec l’espoir de recouvrer sa liberté, qu’il ne l’était en ce moment où, quoique libre, il marchait, ainsi que son maître, à une perte certaine. Il réfléchissait et fumait, fumait et réfléchissait , et son esprit était complètement égaré dans un labyrinthe de crainte et d’incertitude; quelquefois il pensait à rester en arrière et s’enfuir, mais, songeant à la sotte figure qu’il ferait s’il était pris, il finissait toujours par préférer la protection de son maître. Enfin, remarquant qu’Hassan était assez en avant pour ne pas l’entendre, il s’approcha d’Osmond et lui dit à demi voix, d’un ton mystérieux et presque suppliant : — Savez-vous où ce drôle vous conduit?
— Au château de Gara Bey, répondit Osmond; où voulez-vous qu’il nous conc^uise?
— Hélas ! hélas ! dit Mustafa en secouant le pan de ses vêtemens ; Gara Bey est un diable ; vous ne le connaissez pas. Il coupe la gorge aux gens pour s’amuser comme il couperait un melon ; c’est la même chose pour lui. En comparaison de Gara Bey, le mufti de Kars est un ange. Pourquoi aller chez loi? Nous sommes
AYESHà.
dans une plaine, et elle est coupée par plusieurs routes.
Osmond ne put s’empêcher de sourire en voyant la physionomie alongée et l’air de terreur de Mustafa. — Comment donc, Mustafa, s’écria-t-il d’un ton encourageant, on dirait, à vous voir, que nous allons avoir la gorge coupée.
— Et c’est ce qui nous arrivera.
—Après avoir été tirés de prison par Hassan, nous ne pouvons honorablement refuser de le suivre. Le soupçonnez-vous aussi de vouloir nous couper la gorge ?
— Allah hïlir. Dieu le sait; c’est un diable comme son maître.
— Diable ou non diable, s’écria Osmond, il faut que nous le suivions; nous ne pouvons faire autrement.
Mustafa n’osa répliquer; mais il pensa qu’ils pouvaient faire autrement. Ils étaient trois contre deux, et rien ne les empêchait de prendre le chemin que bon leur semblerait. 11 soupira, leva les épaules et s’écria : — 'Allah kerim ! Dieu est miséricordieux !
— Oui, Allah kerim ! répéta Osmond ; car de son côté, il n’était pas tout à fait sans quelque appréhension sur les suites de cette aventure. Il avait entendu parler si souvent du caractère sauvage et barbare de Gara Bey, de sa cruauté à l’égard de ses prisonniers et de sa
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perfidie envers ceux qui avaient eu confiance en lui, qu’il sentait lui-même qu’il commettait une imprudence en allant se livrer entre ses mains. Mais, d’une autre part, il réfléchissait qu’il ne possédait rien qui-pût tenter la cupidité de personne : le cheval même qu’il montait ne lui appartenait pas. Hassan informerait bientôt ses compagnons que tout son bagage était resté en la possession des Turcs à Kars. D’ailleurs, au milieu desesdouteset de ses craintes, il était toujours dominéparlésouvenir du servicequ’Hassan venait de lui rendre, et, quoi qu’il pût arriver, il décida querienne l’empêcherait de lui montrer sa reconnaisance en lui accordant une confiance pleine et entière.
Pendant ce temps, Stasso s’était tellementmis dans les bonnes grâces d’Hassan et de son compagnon, qu’il avait entamé une conversation avec eux sur un sujet qu’il regardait comme très-important à son maître et pour lui-même: la conduite qu’ils devaient suivre quand ils seraient en présense de Gara Bey. D’adord ils éludèrent ses questions, et il était évident que leur chef leur inspirait de la terreur. Peu à peu ils devinrent plus communicatifs; ils lui donnèrent à entendre qu’on ne pouvait se le concilier que par une soumission complète à tous ses ordres; qu’il était le plus méfiant de tous les hommes; que tout moyen lui paraissait bon pour
AYESHA.
arriver à son but; enfin que, pour se débarrasser de quiconque mettait obstacle à ses projets, il avait recours à la trahison quand la force ouverte ne pouvait réussir. Hassan convint qu’il ne paraissait jamais devant lui sans trembler, et que, quoiqu’il sût que son chef avait en lui plus de confiance qu’en qui que ce fût, il était obligé d’être circonspect dans ses discours comme dans ses actions. Il le peignit comme superstitieux au plus haut degré et ayant une foi sans bornes dans le pouvoir des talismans et des amulettes. Ses bras en étaient chargés ; il attribuait une yer^ particulière à chacun de ces charmes eqproyait que, réunis, il devaient le préserver de tout danger. Il ne fæsait pas un mouvement sans consulter son prêtre, Yezidi bien connu, sur le résultat de ce qu’il projetait, et cet individu ne le quittait presque jamais. C’était en se livrant aux plaisirs les plus grossiers qu’il se préparait à ses déprédations ; il était libéral envers ceux qui montraient de la bravoure et dq dévouement à sa personne, et cette qualité, jointe à ses talensreconnus et aux ressources qu’il savait trouver dans le danger, était le secret qu’il avait pour s’attacher ceux qui étaient sous ses ordres. Il était brave luimême, et il admirait tellement la bravoure dans les autres, qu’un acte d’intrépidité fait sous ses
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yeux ne manquait jamais de lui inspirer de l’intérêt et du respect.
— Comment traitera-t-il mon maître? demanda Stasso.
Hassan hésita à répondre à cette question ; il eut l’air embarrassé, parut douter; enfin il eut recours à ce mot magique qui tire les Turcs de toute difficulté, et répondit bakalum , nous verrons.
C’en fiit assez pour convaincre Stasso que son maître et lui devraient prendre leurs mesures pour $e soustraire le plus promptement possible au pouvoir de Cara Bey, et qu’il faudrait recourir au stratagème s’ils pouvaient y réussir autrement. Il résolut donc d’examiner avec l’attention la plus scrupuleuse toute la contrée qu’ils auraient à parcourir jusqu’au château de ce chef redoutable, de remarquer la situation respective des montagnes, d’observer la direction des routes; en un mot, d’acquérir toutes les informations qui pourraient leur être utiles s’ils étaient obligés d’errer sans guide dans ce pays inconnu.
Ils voyagèrent ainsi pendant toute la matinée et s’arrêtèrent à midi pour laisser reposer leurs chevaux. Vers le soir, ils aperçurent dans le lointain le château de Cara Bey perché sur une hauteur qui commandait tous les environs.
Pour y arriver, ils avaient à traverser une chaîne
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de montagnes arides au delà desquelles coulait l’Arpachai, rivière devenue célèbre dans notre histoire par le trait de courage et de générosité que fit Osmond en sauvant la vie d’HasSan à l’instant où il allait s’y noyer. Nos cinq cavaliers continuèrent tranquillement leur route; ils n’avaient plus alors aucune crainte d’être poursuivis, car ils étaient sous l’influeuce du pouvoir redouté de Gara Bey. Il ne possédait pourtant aucun autre territoire que celui sur lequel était bâti son château; mais telle était la terreur qu’il inspirait, qu’on aurait r^ardé comme une témérité de passer à cette distance de sa demeure, à moins d’être en forces sullisantes pour lui résister.
Tout à coup, comme nos voyageurs tournaient le coude d’un défilé, les yeux d’Osmond furent attirés par la vue de ce qui lui parut une immense cité. Des murailles, des maisons, des dômes, des tours, des fortifications , s’offraient à ses regards en groupes massifs et présentaient l’aspect non de bâtimens mesquins et vulgaires d’une ville ordinaire d’Asie, mais d’édifices construits avec un goût exquis et sévère, et qu’un esprit rempli d’idées classiques aurait pu croire avoir été jadis la demeure de Grecs ou de Romains. Quoique la lune en éclàirât quelques parties , tout le reste était couvert d’une ombre profonde, et l’en-
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semble avait une apparence si sombre et si mystérieuse, qu’un poète aurait pu appeler cette ville la cité spectre. Osmond contempla ce spectacle avec étonnement ; il ne pouvait songer qu’à la vue sublime qu’il avait sous les yeux, et il ne fît aucune question sur l’histoire de cette ville qu’il avait aperçue si inopinément. Il était certain que ce qu’il voyait ne pouvait être que les restes de la célèbre ville d’Anni, autrefois une des principales cités de l’Arménie. Ses compagnons, dans leur ignorance, firent à peine attention à ce qui faisait une si vive impression sur le voyageur anglais. Hassan lui dit simplement que c’étaient les restes d’une ville de giaours. Mustafa frémit en entendant le nom d’Anni ; il savait que ces ruines étaient un rendez-vous de brigands, il les avait toujours évitées avec le plus grand soin dans tous ses voyages, et sa consternation, en les voyant, était égale au plaisir qu’éprouvait son maître. Stasso regardait avec respect ces monumens du passé, car il distinguait de temps en temps les restes d’une église et quelquefois même une croix les surmontait encore. Mais quand il apprit que c’étaient des églises arméniennes, ses préjugés religieux l’emportèrent , et il ne daigna pas même faire une seule fois le signe de la croix qu’il aurait fait sans intermission si elles avaient été consacrées jadis au culte gi^ec.
ATKSHA.
A|m^ avoir traversé une espèce 4e faubourg, les voyageurs entrèrent dans les rues désolées de cette ville. La lune ne donnait pas assez de clarté en ce moment pour qu'on pût en voir les ruines en détail, et un observateur superficiel atnrait pu secroire dans une ville grande et florissante dont les habitans avaient été soudainement exterminés par la peste ou avaient abandonné leurs demeures d’un consentement unanime. Le profond sil ence qui y régnait avait quelque chose d’effrayant; les maisons succédaient aux maisons, et pas un son ne se faisait entendre. Osmond aurait volontiers fritquelques questions à Hassan ; mais il remarqua qu’d serabfeiit enseveli dans de ^uves réflexions et qu’il avançait plus lentement, comme s’il eût crunt d’arriver au terme de son voyage. U regarda Mustafa qui semUait le désespoir personnifié ; Stasso interrompait de temps en temps le silence général en s’écriant : — Ti dùn>oio, que diable! Enfin on entendit dans le lointain un bruit vague et indistinct qui ressemblait au battement d’un petit tambour accompagné des cris de voix humaines; mais ou n’aurait pu dire si c’était une douleur physique ou une joie bruyante qui les faisait pousser.
— Qu’est'ce que cela ? demanda Mustafa tremblant de la têteaux pieds.
— Que peut signifier ce bruit ? dit Osmond ;
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si nous étions dans le royaume des fées et des génies, on pourrait supposer que cette ville en est la capitale.
— Hassan aga! ma chère âme! s'écria Stasso, qu’est il arrivé ? Quel est ce bruit que nous entendons ?
Hassan fit arrêter son cheval, écouta avec grande attention pendant quelques instans et répondit ensuite en hésitant, et d’une voix qui n’avait rien d’encourageant : — C’est Cara Bey.
En entendant ce nom redouté, Mustafa serait tombé de cheval, de frayeur et de consternation, s’il n’eût été un peu rassuré par la fermeté d’Osmond qui, charmé de toucher à la fin de sa course, pressa Hassan de se remettre en marche et de le présenter à son chef le plus promptement qu’il serait possible.
Ils se dirigèrent vers l’endroit d’où partaient les sons qu’ils avaient entendus, et après avoir traversé plusieurs rues désertes et ruinées qui semblaient familières à Hassan, celui-ci s’arrêta tout à coup sous un cintre qui était tout ce qui restait d’une vaste porte donnant entrée dans la cour d’une grande maison. 11 dit à nos trois voyageurs d’y attendre son retour et disparut à l’instant avec son compagnon. Le bruit de leurs chevaux, mis au galop, diminua à mesure qu’ils s’éloignaient et l’on cessa bientôt de l’entendre.
Osmond descendit de cheval, et, s’étant assis
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sur un fragtnent d’architrave, il s’appuya la tête sur une maiq et se mit à réfléchir. Le ton mystérieux qu’Hassan avait pris depuis peu, et l’air d’embarras qu’il avait montré en s’approchant de la demeure de Gara Bey, le portèrent à penser qu’il ne connaissait pas encore bien lé caractère de ce chef formidable, et que, s’il ne courait pas près de lui des dangers réels, il aurait du moins besoin d’une grande circonspection.
Plus d’une foi$ son esprit lui présenta la pensée qu’il pouvait encore éviter d’avoir une entrevue avec lui en partant sur le champ et en tâchant de gagner les frontières russes qui, comme il le savait, ne pouvaient être fort éloignées. Mais d’autres idées écartaient toujours ce projet; et la principale était l’image d’Ayesha sans cesse présente à son esprit. Il ne pouvait se résoudre à quitter des lieux où il pouvait encore espérer delà revoir ; l’abandonner pour toujours lui semblait un crime presque aussi grand que d’abjurer sa foi. Il s’était si complètement convaincu qu’elle n’était pas née de parens turcs, et que son histoire, s’il parvenait à en être instruit, lui apprendrait des secrets dont la connaissance assurerait non seulement son propre bonheur, mais celui de plusieurs autres personnes, que, chaque fois qu’il songeait à se soustraire à sa situation et à chercher une protection étrangère, il croyait se rendre coupable d’injus-
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tice et de cruauté envei-s Ayesha, et se disait que la nécessité la plus absolue devait seule l’empécher de chercher à soulever le voile mystérieux qui la couvrait.
Muslafa et Stasso avaient aussi mis pied à terre et étaient debout à quelques pas de leur maitre; ils avaient toujours eu les yeux fixés sur lui depuis le départ d’Hassan, et ils croyaient avoir remarqué en lui des symptômes d’impatience du délai qu’éprouvait son retour. Le bruit étrange qu’ils avaient entendu et qu’ils entendaient encore par intervalles leur avait rappelé les mille et une histoires, plus terribles les unes que les autres, qu’on leur avait racontées sur la vie et le caractère de ce chef. Ces sons devenaient quelquefois plus bruyans, et l’on aurait dit que quelque être infernal célébrait ses orgies dans les environs.
Le tatar ne put garder le silence plus longtemps. Cédant à sa terreur toujours croissante, il supplia son maitre de saisir ce moment favorable pour s’échapper; il lui représenta que la vaste étendue de la ville et les ruines dont elle était couverte leur faciliteraient les moyens de se soustraire aux recherches, et, qu’une fois dans la plaine, rien ne leur serait plus aisé que d’échapper aux poursuites. —- D’ailleurs, ajoutat-il , faisant un effort pour s’armer d’un courage momentané, ne smnmes-nous pas trois? mas-
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kallah \ Yôus voilà, me voici, et nous avons ôncore Stasso. Qu’on me parle de Gara Bey ! Je me ris de sa mère, et je ne donnerais pas un para de lui si je vous voyais une fois en sûreté. En ce momeut, il crut entendre le bruit d’un cheval qui s’approchait ; sa valeur se glaça sur le champ et la frayeur lui imposa silence.
Stasso eofploya aussi tous les argumens qu’il put imaginer pour engager son maître à partir avant le retour d’Hassan. —> Efïendi, lui dit-il, qui sait ce que peut faire ce démon de Gara Bey? On entend dire partout que c’est le plus grand scélérat qui ait jamais] existé, et qu’il n’est pas de crime qu’il se fasse scrupule de commettre.’ Hassan lui-méme m’a dit tout-à-l’heure, et il frémissait malgré lui en me le disant, qu’il n’é> patine ni homme, ni femme, ni enfant, pour satisfaire sa fureur, et que lorsque vous seriez en sa présence, il faudrait que vous eussios grand soin de ne pas lui déplaire; qu’un seul mot peut suffire pour exciter son coUrSoux et causer des malheurs. U est encore temps de partir. Sur tout le chemin que nous avons fait, il n’y a pas un pouce de terrain que je n’aie observét je sais qudle est la direction des montagnes; le pio d’Agilez n’e«t pas très-loin et Ton lie peut se méprendre sur la position d’Agridagh. Avant que quelques heures se soient écoulées, nous pouvons être sur le territoire de
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la Perse et alors au diable Gira Bey ! Qu’en dites* vous, elFendi? Briderai-je les chevaux? vous n’avez qu’un mot à dire, et nous sommes partis.
Les sollicitations de Stasso arrivaient dans un moment favorable, la longue absence d’Hassan impatientait Osmond et il ne savait qu’en penser. Tant qu’il avait été en marche et qu’il avait eu l’esprit occupé d’un seul objet, il n’avait songé ni aux dangers, ni aux difficultés qui pouvaient le menacer; mais cet interval de repos avait ouvert la porte aux doutes, aux inquiétudes et à de nouvelles réflexions. Il lui sembla qu’il lui serait plus facile- de revoir Ayesha et de trouver quelque occasion de la servir s’il rendait à tous ces mpuvemens une indépendance qu’il ne pouvait guère se flatter de trouver chez Gara Bey. Hassan lui-même tardait peut-être à revenir pour lui fournir l’occasion de s’échapper. Dans tous les cas, sa fuite ne pouvait lui paraître une marque de confiance en lui. En un mot tous ces raisonnemens venaient si bien à l’appui de la proposition qui lui était faite, qu’il résolut de céder aux instances de ses deux serviteurs. Il se leva ; Stasso lui amena son cheval, Mustafa était déjà sur le sien et Osmond mettait le pied sur l’étrier, quand on entendit un cheval s’approcher au grandgalop. Pour cette fois le bruit était si distinct,
AYESHA.
qu’il ne pouvait y avoir de méprise. Ce contretemps fit renaître toute la terreur de Mustafa ; Stasso s’écria :—Ti diavolo! entre les dents, et Osmond, se mettant en selle, attendit l’événement. Hassan ne tarda pas à se montrer; il avait le front soucieux, il arrivait à la hâte et il parla avec précipitation.
— Partons, aga, partons! dit-il, le bey est prêt à vous recevoir. Ne le faisons pas attendre. Je l’ai vu, il veut vous voir.
— Hassan, dit Osmond d’un air grave, quel accueil me fera-t-il? Vous m’avez' rendu un grand service et je vous en ai prouvé ma reconnaissance en vous suivant; mais si Gara Bey ne doit pas bien m’accueillir, je ne me présenterai' pas devant lui.
— Venez, venez, aga! s’écria Hassan avec agitation. II. est très-vrai que le bey a un caractère irritable; c’est du feu qui coule dans ses veines ; il est impérieux et veut être obéi à l’instant. C’est pour cette raison que je vous prie de me suivre sans aucun délai. Mais, inshallahX il vous recevra bien ; il n’est pas homme à repousser ceux qui veulent toucher le pan de ses habits. Âu nom d’Allah, partons !
Osmond, cédant à l’impatience de son guide, consentit à le suivre et se mit en marche, accompagné de ses deux serviteurs. Au bout de quelques minutes, ils virent cà et là des têtes
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fitt moutrer derrière les ruines et des groupes de ckevauxi attachés au piquet. Le nombrç en augaaealak à niesure cpi’ils araançaient , et il de» vint évident que Cara fiey étak occupé de quelque expédidnoô; ils vivent des hommes revétas du costume pittoresque des Kointdes ^ portant la lance qui les caractérise, et armés de pied en cap, les uns remplissant les fonctions de sentinelles, les autres donnant étendus parterre; plusieurs assis autouo des feux qu’ils avaient alluinés. Tout cela annonçait le voisinage du chef. On ne pourrait se figurer^ une scène nootmne [dns frappante!. Se hautes, tours à demi renversées; de longs murs qui, de distance en distance, semblaient avoir été battus en brèche; des débris remplissant les rues tapissées deberre et d’autres plantes parasites:, et au dessus le <&q»e de la lune qui jetait use lueur douteuse sm une partie des; objets, taudis que lus autnes restaient ensevelis dmfs Ifombue.
OsmcHid: se seeaôc vulontieesarrêté pour jouir à loisir dece spectacle; mais son guide le: prés, sait et d ne. pouvait s’écarte» d’un
homme qui était sa seule< pn»teel3on> au milieu des bandits qu’il rencontrait à. chaque instant. Endui; ils arrivèrent dqvant un-grand, édifice^qui était évidemment les reatesi d’nne: ^Ifee cbnétiénne, bâtie enTimme de crotK ; undes o^ésy an eentredhcpielélnitl» principale entrée, ae tes-
minait par un fronton très-élevé et donnait sur une grande place. Un clocher de forme triangulaire surmontait le toit et présentait aux yeux un style d’architecture qui avait tant de rapport avec celui qu’on emploie en Europe pour les bâtimens destinés au culte religieux, qu’Osmond avait peine à croire qu’il fut loin de tout pays chrétien et au milieu d’un peuple barbare. La place était remplie d’hommes armés évidemment prêts à obéir au premier ordre de leur chef.
En ce moment Hassan, se tournant vers Osmond, lui dit d’une voix agitée : —Au nom d’Allah! mettons pied à terre, le chef est ici. Osmond descendit de cheval ainsi que Stasso et Mustafa ; trois Kourdes se chargèrent de leur monture, etils entrèrent avec Hassan dans une cour qui entourait l’église.
CHAPITBB XVII.
Détestable avorton ! vil sorcier ! porc imraoncle ! La nature, en souffrant ton entrée en ce monde, Te marqua son esclave et le fils de Penfer !
Sh4KSP£ARK.
La grande entrée de l’église qui depuis longtemps avait perdu ses portes olFrit aux yeux d’Osmond la vive clarté d’un nombre immense de torches qui en éclairaient les omemens en ruines aussi bien qu’une multitude considérable d’hommes diversement costumés. Cette scène était étrange et propre à faire impression. En face était l’ancien autel, en avant d’un renfoncement en pierres artistement sculptées, et au centre duquel s’élevait l’emblème sacré de la croix.
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La voûte, soutenue par des colonnes massives, était frappée par les rayons de cette lumière brillante et laissait voir des détails de sculpture qui auraient vivement intéressé un artiste. Les murs étaient divisés en compartimens dans lesquels on voyait les restes d’inscriptions arméniennes, et les fentes et les crevasses qu’on y voyait, ainsi que toutes les fenêtres brisées, offraient une preuve des coups lents, mais certains , que porte le temps à tous les ouvrages des hommes.
Les yeux d’Osmond ne purent s’arrêter sur des objets qui, en tout autre moment, auraient attiré toute son attention ; ils se fixèrent à l’instant sur un homme étendu dans une attitude à demi indolente, à demi animée, au milieu de tapis et de coussins placés sur les degrés de l’autel. H seraitdifficilededécrirelacontenancede cet individu et de donner une idée des sensations que sa vue fit éprouver à Osmond. Sa physionomie semblait le point de ralliement de toutes les passions mal&iaaates.
Il avait ce genre d’embonpoint qui ressemUe à la bouihssuire, et, quoique son frcsat eût ki bluichear du marbre, ses joues étaient pâles et livides; il avait le nta en bec de perroquet^ la bouche bien faite , mais bordée du chaque côté, au bas des joues, par deun b^nes- profondément creusées. Mais c’étaiemt sès yeux qui donnaient
AVESHA.
surtout un caractère infernal à l’ensemble <le ses traits; leur éclat était presque insupportableet iis brillaient, sous l’ombre de deux sourcils épais, comme des torches dans le fond d’une caverne; ils ne pouvaient se fixer sur le même objet, et cette obliquité des rayons visuels leurdonnait une expression sinistre. Il avait en même temps les sourcils froncés et le sourire sur leslèvres ; mais cesourire était celui du mépris, et il le conservait même en ayant sous les yeux le spectacle de la mort la plus cruelle et des tortures qu’il ordonnait. Tel était l’homme devantlequel se trouvait Osmond, et cet homme était Gara Bey ; il était de grande taille, nerveux, et la largeur de sa poitrine et de ses épaules attestait la force dont il était doué.
Tout ce qui l’entourait annonçait qu’il était adonné aux plaisirs des sens. Ses serviteurs portaient des costumes variés et fantasques, mais d’une grande richesse; des danseuses, légèiement vêtues en soie, ornées d’une profusion de rubans et dont les cheveux tressés tombaient sur leur sein et sur leurs épaules, exécutaient devant lui des danses voluptueuses, et il avait près de lui du vin et tout ce qui pouvait stimuler un appétit glouton déjà rassasié.
Son seul compagnon était un individu fort singulier dont l’extérieur n’annonçait ni un homme d’épée, ni un homme de plume; il avait l’air d’un brigand enté sur un prêtre. Il était maigre et
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d’une laideur repoussante; ses joues creuses et ses yeux ternes et enfoncés n’indiquaient pas qu’il partageât souvent les mets appétissans qui étaient servis à son chef. Il semblait avoir perdu toutes ses forces. On pouvait à peine distinguer ses traits, tant il avait le visage couvert de che* veux, de barbe et de poils, son menton pointu étant la seule partie qu’il tondît. La couleur des vêtemens qu’il portait, et qui offraient un mélange de noir et de blanc foncé, le rendait doublement hideux. Il était assis à une distance respectueuse de Gara Bey, et il ressemblait à un automate. Ce personnage était en prêtre des Yézidis; Gara Bey était un de ses disciples les plus dévoués, et il voulait toujours l’avoir à son côté; il le consultait en toute occasion, et il suivait tous les avis qu’il lui donnait après avoir accompli les rites étranges et extravagans de ce culte odieux.
Osmond resta debout quelque temps avant que Gara Bey fît attention à lui ou parût s’apercevoir de sa; présence. Enfin Hassan, s’étant hasardé à l’informer de leur arrivée, le monstre leva les yeux, regarda en silence Osmond et ses deux compagnons, les examina de la tête aux pieds et dit enfin d’un ton trop bourru pour ne pas inspirer quelque doute de sa sincérité : — Khosh geldin, vous êtes le bien-venu.
Notre jeune Anglais répondit à ce compli-
A.TESHA.
aSy
ment suivant l’usage et donna la plus grande attention à tout ce qui l’entourait; car il voyait évidemment que les circonstances exigeaient de lui la plus grande circonspection , et qu’il était à la merci d’un misérable qui ne se piquait pas d’étre scrupuleux.
Après une pause de quelques instans, Gara Bey se tourna vers Hassan. — Ne m’aviez-vous pas dit que c’est un Franc ? lui demanda-t-il.
— Oui.
— Quel est son nom ?
— Osman, répondit Hassan donnant au nom d’Osmond la prononciation turque.
— Osman! il faut donc que ce soit un musulman ; comment cela se fait-il ?
— Osman est son nom.
— Parle-t-il turc
— Oui, répondit Hassan. Alors Gara Bey, s’adressant à Osmond, lui dit en élevant la voix :
— Gomment se peut-il que vous soyez Franc et que vous vous nommiez Osman? Osmond chercha à lui expliquer la différence de prononciation et d’ortographe de ces deux noms; mais Gara Bey ne comprit rien à cette explication ; il remarqua seulement qu’Osmond parlait le turc avec une telle perfection, que cette circonstance confirma ses soupçons, il fut plus que jamais convaincu que cet étranger n’était pas ce qu’il prétendait être.
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— Nul Franc ne patie turccommecet hoome, muniiura Cara Bey en se parlant en luimême, mais ass^ haut pour être entendu.
Écoutez-moi, dit-il à Hassan, s’il y a ici quelque trahison, votre tête m’en répondra. Angna dinme, vous m’entendez?
Osmond lui dit alors avec hardiesse : ^ Si nous vous inspirons des soupçons, ordonneznous de partir ; nous sommes venus nous placer sous votre protection. Les Turcs nous ont indignement traités, et, sans votre officier, ils nous auraient mis à mort. Tout ce que nous demandons, c’estde retourner dans notre pays; envoyez-nous chez vos voisins les Moscovites; ou, si vous le préférez, chez vos autres voisins les Persans. Nous ne désirons pas rester avec vous si vous nous prenez pour des traîtres.
— Chez mes voisins les Moscovites! s’écria Gara Bey avec un ton d’ironie. Fort bien ! Masallahl vous me croyez donc un âne? Ainsi vous voudriez que j’envoyasse à mes plus cruels ennemis un homme qui est venu m’espionner dans mon camp ! ^ mes voisins les Persans !
encore mieux! les infâmes à turban rouge, qui ne passent pas une année sans chercher à me faire périr et à détruire mon château ! Peut-être vous ont ils payé pour venir ici; mais, grâce au Ciel ! Cara Bey n’est pas eneewe arrivé à ce
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point de stupidité. N’est-il pas vrai? ajouta-t-il en se tournant vers son prêtre.
Celui-ci murmura quelques sons inintelligibles qui exprimaient sans doute son assentiment à ce que disait son chef; et il reprit son attitude apathique et immobile.
— Que puis-je donc vous proposer? dit Osmond, mettez-moi à l’épreuve. Tout ce que je puis dire c’estque je ne suis pas mahométan; je suis Anglais. Je viens vous demander votre protection. Si vous ne voulez pas me l’accorder, sen ektiar der, vous en êtes le maître.
Cara Bey garda le silence quelques minutes, les sourcils froncés plus que de coutume ; enfin il s’écria: — Que je vous mette à l’épreuve! et, s’adressant à son oracle: Y consentirai-je? lui demanda-t-i^ 0
— Consentez-y , répondit le prêtre.
—Eh bien, dit alorsCara Bey, nul malheur n’est arrivé ; je vous mettrai à l’épreuve. Si vous êtes Franc, vous devez connaître les manières des Francs et par conséquent des Moscovites. Écoutez-moi. Ce matin même je vais attaquer un village voisin qui leur appartient et où ils ont garnison; vous me prouverez si vous êtes mon ami ou mon ennemi. Si vous êtes mon ami, vous m’aiderez;^ si vous êtes mon ennemi...
par ma barbe! je jure que, quand vous vous réfugieriez sous le trône du grand-père du roi des
AYESHA.
Francs, je saurais vous y trouver; je ne vous en dis pas davantage. Mes yeux, les yeux de Gara Bey, et ils brillaient en ce moment d’une double férocité, seront fixés sur voiis ; vous ne pourrez leur échapper, et ce sont eux qui vous jugeront. M’avez-vous bien compris?
— Parfaitement; et je consens à l’épreuve.
— Soit ! A présent si vous êtes Franc, que je vous voie vider cette coupe de vin.
Il envoya une coupe d’or pleine de vin à Osmond qui n’hésita point à la vider.
— Aferin, fort bien ! dit Gara Bey aux yeux duquel boire du vin était une preuve qu’on n’était pas sectateur du prophète, et qui se moquait des scrupules des musulmans à ce sujet. Jetant alors un regard sur Stasso et Mustafa, il vit au costume du dernier qu’il l||||lit Turc, et il lui dit d’un air et d’un ton foudroyant : Qui diable êtes-vous ?
Mustafa, tremblant de tous ses membres,bégaya quelques mots d’un ton si suppliant et si craintif, que la fureur de Gara Bayfit place à une gaîté grossière. — Et l’on vous appelle un homme en Turquie ? lui dit-il.
— Que puis-je vous dire? répondit Mustafa, je suis un tatar et par conséquent un homme, si vous le trouvez bon.
—Un homme! répéta le chef en montrant du doigt le menton imberbe de Mustafa, ah! ah ! ah !
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Des hommes comme vous sont bons pour maintenir Tordre parmi les femmes. Il en manque un dans mon harem; voulez-vous en remplir la place ? parlez! et il partit d’un grand éclat de rire qui fut répété par tous ceux qui se trouvaient dans l’église. Les joues deMustafa devinrent pourpres; il étouffait de rage, et il eut besoin de faire les plus grands efforts pour se contenir.
— Quant à vous, vous êtes un homme, dit le chef en s’adressant à Stasso, et nous avons besoin de bras et d’épaules comme les vôtres. Qui êtes-vous?
— Je suis au survice du beyzadeh Osmond, répondit Stasso d’un ton ferme.
— Ces deux hommes, dit Osmond, m’ont accompagné dans mes voyages en Asie, et je puis répondre de leur bonne conduite.
— Fort bien , fort bien , dit Gara Bey, bakalunij nous verrons.
11 but une grande coupe de vio, et, prenant un ton de protection et de supériorité, il ordonna à Osmond de venir s’asseoir près de lui, et fit un signal pour que la musique et la danse recommençassent.
Il respectait encore assez les préjugés asiatiques pour ne point parler ouvertement de femmes; mais, comme la musique couvrait sa voix, il fit force questions à Osmond sur ses aventures danslavilledeKars et notamment surla fille deSu-
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leiman aga ; il semblait qu’il avait entendu parler de ses charmes ; la description qu’on lui en avait faite avait enflammé son imagination, et il en parlaitavec une grossièreté licencieuse qui révoltait et indignait l’amant d’Ayesha. À peine Osmond. put-il répondre avec sang-froid à ses questions qui tendaient principalement à savoir dans quelle partie de la ville était située la maison qu’elle habitait et quels moyens seraient les plus faciles pour y pénétrer. Il était clair que ce monstre avait le projet d’enlever Ayesha, soit par ruse, soit à force ouverte , pour la placer dans son harem; et le jeune Anglais ne put cacher l’horreur qu’il éprouvait que dans l’espoir de trouver le moyen de détourner le coup affreux qui la menaçait. Il fit serment de la protéger et de la défendre de tout son pouvoir et de toutes ses forces, dût-il lui en coûter la vie. Mais sentant que la dissimulation lui était nécessaire, il eut l’air d’entrer dans l’esprit de la scène licencieuse qui se passait sous ses yeux, feignit de s’amuser des attitudes lascives des danseuses, et but toutes les fois que Cara Bey l’engagea à boire. Il calma ainsi Jes soupçons de ce chef, et il put réfléchir sur sa situation et sur la marche qu’il devait adopter.
Il était près de minuit quand Cara Bey, se tournant vers Hassan , lui ordonna de prendre soin d’Osmondetde ses compagons; deveilleràcequ’il
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lie leur manquât rien et surtout de iburuir un bon cheval au jeune Anglais le lendemain matin pour l’attaque contre les Russes. Il congédia ensuite les musiciens et les danseuses, donna ordre que chacun fût à cheval le lendemain deux heures avant le lever du soleil, et, s’enveloppant d’un manteau de fourrure, il s’endormit à l’endroit même où il avait passé la. soirée.
Abandonné à lui même, Osmond chercha en vain pendant quelque temps le moyen de surmonter les difficultés qu’il avaità combattre. < Il était entre les mains d’un homme que l’honneur ne lui permettait pas de trahir, quoiqu’il fut évident qu’en le trahissant il ne ferait que délivrer le monde d’un des plus grands scélérats qui s’y trouvassent. D’une autre part, il s’était en quelque sorte obligé à seconder les vues de ce brigand, car sa sûreté personnelle l’avait forcé de consentir à prendre part à une attaque qui pouvait être meurtrière. Il sentait qu’irserait inutile de chercher à fuir ; d’ailleurs, en s’enfuyant, il abandonnait toute chance de pouvoir protéger sa chère Ayesha, et d’après tout ce qu’il avait entendu dire du caractère de Gara Bey, d’après ce qu’il avait déjà vu lui-même, il tremblait qu’elle ne tombât entre ses mains. Plus il réfléchissait à ce qu’il devait faire, plus il était dans l’embarras. Il sentait qu’il devait principalement compter sur le chapitre des accidens et
A.YESHA.
sur des efforts prompts et détermines quand le moment d’agir serait venu. Qupi qu’il put arriver, il résolut de ne prendre aucune part au combat qui pourrait avoir lieu, et de ne s’en mêler que pour sauver la vie de quelqu’un deses semblables ou pour empêcher toute effusion de sang.
Livré à toutes ces idées , Osmond n’avait pas fermé les yeux quand le signal de monter à cheval se fit entendre. Pour la première fois pendant tous ses voyages il se sentit malheureux et accablé; jamais il n’avait envisagé la possibilité qu’il se trouvât ligué avec des brigands et des meurtriers, et telle était pourtant sa situation présente. Entouré d’hommes féroces et sanguinaires , le courage fut sur le point de lui manquer , et il serait tombé dans le désespoir si le secours de la prière ne lui eut rendu son énergie.
La troupe ne fut pas long-temps à se rassembler. De tous côtés on voyait sortir du milieu des ruines trois ou quatre cavaliers; tous se dirigeaient vers le lieu du rendez-vous qui était la place située en face de l’église dans laquelle Gara Bey était logé, et tous gardaient un profond silence. Hassan vint prendre Osmond pour le conduire à son chef qui était déjà à cheval attendant le rassemblement de ses gens. U montrait dans l’action autant de vigueur et d’intelligence qu’on lui voyait de nonchalance et de
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sensualité dans le repos; il avait les yeux partout, donnait des marques d’approbation à ceux qui déployaient de l’activité, et des preuves de mécontentement à quiconque se trouvait en retard. Par intérêt pour lui>méme il était libéral envers ceux qui lui montraient du dévouement, et, pour pouvoir exercer cette libéralité, . sa rapacité ne connaissait aucune borne. 11 leur parlait à tous avec familiarité; mais, quand il jugeait à propos de faire un acte de sévérité, le coup était frappé sans hésiter.
Toute la troupe était réunie quand Osmond arriva ; elle se composait d’une centaine de cavaliers qui n’étaient pas rangés régulièrement maia qui formaient une masse compacte. Gara Bey fit à peine attention à Osmond quand il arriva; il avait chaîné quelques hommes sur qui il pouvait compter de se placer autour de lui, et il ne songea qu’à donner tous les ordres nécessairesj pour assurer le succès de son entreprise.
Le pouvoir croissant des Russes en Géorgie et au sud du Caucase les avait mis en contact avec les frontières de la Turquie. Ils avaient un poste avancé qui touchait presque à la base de la montagne sur laquelle était situé le château de Gara Bey; ils. avaient souvent tenté de l’en déloger, mais sans y réussir; et de son côté il ne laissait jamais échapper une occasion de les
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inquiéter. Tantôt il attaquait à l’improviste leurs postes militaires et se retirait après avoir fait quelques prisonniers, tantôt il faisait une fausse attaque sur un point tandis qu’une partie de sa troupe était à piller d’un autre côté. Dans l’occasion présente, il avait été informé que la garnison qui occupait le poste situé dans son voisinage avait été récemment changée, et, espérant profiter de l’inexpérience qu’il supposait au nouveau commandant, il avait résolu d’attaquer son détachement, de le tailler en pièces s’il était possible, ou du moins d’emmener autant de prisonniers que le sort des armes pourrait en livrer entre ses mains. 11 avait conduit sa troupe dans les ruines d’Anni pour masquer ses opérations, et il se Battait de surprendre ses ennemis et de remporter sur eux une victoire facile.
Environ deux heures avant le lever du soleil, la troupe se mit en marche. Elle traversa les ruines en silence, et la seule voix qu’on entendit était celle du chef quand il avait quelques ordres à donner. Mustafa tressaillait chaque fois qu’elle arrivait à ses oreilles, et il ne manquait jamais de l’accompagner de malédictions et d’exécrations, qu’il avait pourtant grand soin de ne prononcer que du fond du cœur. Stasso fit de son mieux pour prendre l’air et les manières d’un Turc; mais il aurait voulu
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pour bien des choses suivre son maître dans toute autre expédition. Osmond marchait absorbé dans ses réflexions, et jetait de temps en temps un coup d’œil vers l’orient pour voir si le jour allait paraître, ce jour qui, pensait-il, devait peut-être décider de son destin en ce monde.