CHAPITRE XVIII
Ils levèrent une trappe cachée sous des nattes et me forcèrent de descendre, à Taide delà corde, dans un puits dont je ne pus alors entrevoir le fond.
Fojràge de Jaubert en Arménie.
Lorsque Taurore commença à paraître, les objets qui étaient restés jusqu’alors ensevelis dans l’obscurité se dessinèrent, aux yeux graduellement. D’un côté, le Tepeh-DwCj ou la Montagnedu-Diable, espèce de rocher qui semblait être inaccessible, élevait avec une grandeur sombre et mystérieuse sa cime dépouillée que couronnait le château fortifié de Gara Bey ; de l’autre, vers l’orient, le pays était coupé par de petites montagnes volcaniques également nues et arides, et
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ofTraitune longue perspective de terres qui n’étaient ni cultivées ni cultivables et qui ne semblaient pouvoir être utiles à l’bomme qu’en formant une excellente frontière entre deux États limitrophes.
Ces montagnes, de formes et de tailles différentes, augmentaient progressivement de hauteur, et paraissaient enfin se perdre dans la grande chaîne qu’on voyait à l’horizon, dont les deux cônes d’Aligez forment,la plus haute élévation et qui est arrêtée du côté du sud par la plaine fertile et magnifique d’Érivan et par les montagnes d’Ararat qui sont en face. On n’apercevait pas encore le point vers lequel Gara Bey dirigeait ses forces; ses cavaliers marchaient en silence et jetaient de temps en temps un regard en avant pour tâcher de découvrir l’endroit qu’ils allaient attaquer. Leur chef, plein de confiance en luimême , marchait à la tête de sa troupe en homme ^ûr de sa position. Osmoud était derrière lui, et, voyant qu’il était observé de près, il s’abstenait de parler, quoiqu’il eût désiré pouvoir entrer en, communicatioa avec Stasso et Mustafa. Hassan était occupé à maintenir la troupe en boiA ordre, taiMôt en avant, tantôt en arrière, quelquefois sur les fiancs, et donnant partout des ordres et des encouragemens.
L’aurore fit enfin place au grand jour ; l’orient se dora des premiers rayons du soliel, et les
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niurs du château du brigand montrèrent leur force presque inexpugnable. Tout à coup la troupe arriva en vue d’un ravin au-delà duquel on pouvait distinguer les misérables maisons d’un village : c’était le poste avancé des Russes sur cette partie des frontières turques, le point que Gara Bey se proposait d’attaquer.
11 mit sa troupe au galop pour descendre dans le ravin, espéiant le passer sans être aperçu et attaquer la garnison par surprise ; mais, avant qu’elle eût traversé un petit ruisseau qui coulait dans le fond, on entendit un coup de feu, et en quelques minutes on vit se former une ligne d’infanterie qui se rangea en bon ordre la baïonnette au bout de fusil. Sans attendre un instant. Gara Bey ordonna une charge générale; mais, comme cet ordre allait s’exécuter et qu’il tirait lui-même son sabre hors du fourreau, la ligne ennemie, qui avait eu le temps de se préparer, fit une décharge de inousqueterie qui arrêta les brigands et qui déconcerta les projets de Gara Bey; il n’avait plus à espérer de surprendre l’ennemi , et ses yeux étincelaient de rage. Il aurait bien voulu trouver quelqu’un sur qui il pût la faire tomber; il jeta un regard de soupçon sur Osmond, puis surStasso, enfin sur Mustafa; mais ses yeux méfians ne virent rien en eux qui annonçât une trahison. Le fait était qu’une sentinelle avancée avait découvert la troupe à l’instant
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OÙ elle approchait du ravin, et, en tirant son coup de fusil, avait donné l’alarme à lagarnison. Cependant Gara Bey n’était pas homme à battre en retraite sans coup férir, et il résolut de faire attaquer la ligne ennemie par ses cavaliers de tous les côtés à la fois.
Les Russes remarquèrent le mouvement, et, s’avançant sur un terrain plus ouvert ils se formèrent en bataillon carré et attendirent l’attaque. Gara Bey avait déjà vu faire une pareille manœuvre, et il savait que toutes ses tentatives pour ébranler cette masse n’auraient aucun succès. Se tournant vers Osmond, il lui demanda avec fureur quel dessein avaient les Francs en prenant une telle position, et il ajouta que> sans la présence malencontreuse de trois étrangers, l’affaire aurait tourné tout différemment. Il s’adressa alors à son prêtre à figure sinistre et lui reprocha, dans les terqaes les plus durs et les plus insultans, de l'avoir porté à entreprendre ui;e expédition si désastreuse.
Précisément en ce moment, un officier, accom-, pagné de quelques autres Russes, sortit des rangs et alla prendre position sur une hauteur voisine, soit pour mieux voir l’ennemi, soit par bravade et pour montrer combien il s’inquiétait peu de cette attaque. C’était un jeune homme de petite stature, maigre et ayant la taille très-serrée, suivant l’usage des Russes ; portant ün grand cha-
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peau à cornes garni d’un plumet, et sans autres armes qu’une épëe qu’il tenait en main; ses compagnons étaient des officiers d’un rang inférieur au sien. Dès qu’ils y furent arrivés, ils offraient un si beau point de mire, que tous les brigands, qui se trouvaient à portée ou à peu près, firent feu contre eux. Mais, quoique les balles sifflassent aux oreilles des Russes, ils ne firent pas un seul mouvement pour se retirer et parurent disposés à se maintenir dans leur position.
Cara Bey crut qu’il serait facile de les faire prisonniers, et il ordonna sur le champ à un détachement d’hommes d’élite de les tourner de manière à leur couper la retraite. Se tournant alors vers Osmond, il lui dit : —A présent.
Franc, faites-moi voir ce que vous êtes en état de faire et que je sache si vous êtes mon ami ou non. Partez, mes yeux sont sur vous. Osmond aurait voulu pouvoir éviter d’obéir à cet ordre, ce qui lui était impossible dans la situation où il se trouvait; mais il espéra qu’il pourrait peutêtre empêcher l’effusion du sang. Il marcha donc avec le détachement, monté sur un excellent cheval kourde ; grâce à son costume turc, il avait l’air tout aussi Asiatique qu’aucun de ses compagnons , et personne ne l’aurait pris pour un Européen. L’idée de profiter de la bonté de son coursier pour prendre la fuite se présenta
un instant à son esprit, quoiqu’il sût qu’il était surveillé avec soin ; mais il rejeta cette tentation en réfléchissant que ce serait livrer ses deux compagnons à une mort certaine, et peut-être manquer à l’honneur, quoique à l’égard d’un barbare qui en était entièrement dépourvu.
Le terrain était tellement in^al, que les cavaliers détachés par Gara Bey exécutèrent ses ordres sans difficulté. Ils entrèrent dans un petit ravin qui les cachait aux Russes, se placèrent entre eux et le bataillon carré, et ils allaient les attaquer quand la ligne du bataillon carré qui leur faisait face tira contre eux une déchaîne de mousqueterie. Tous firent volte-face, à l’exception d’Osmond et de trois autres, et les officiers russes profitèrent de ce moment de confusion pour retourner à leur corps priiîcipal. Tous réussirent à y arriver, excepté le jeune officier dont nous avons déjà parlé. Soit fierté, soit mépris des ennemis, il voulut se retirer à loisir et sans précipitation ; mais les trois cavaliers qui étaient restés lui coupèrent la retraite et s’avancèrent le sabre à la main pour l’attaquer. Il se mit sur la défensive, para le coup que lui portait un de ses adversaires et lui fit sauter le sabre des mains. Le second avait le sabre levé sur sa tète quand Osmond, ne voyant aucun autre moyen pour sauver la vie de l’officier russe, se précipita entre eux, reçut
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sur son sabre le coup qui allait lui fendre le crâne, et, le saisissant au collet avec cette force de poignet qui le distinguait, il le traîna, jusqu’à l’endroit où était resté Gara Bey. Pendant ce temps l’officier russe criait à ses soldats de faire feu; ceux-ci hésitèrent, de crainte de tuer leur commandant; et quand ils obéirent enfin à cet ordre plusieurs fois répété, Osmond et les trois cavaliers étaient hors de portée.
Cet exploit de dextérité et de bravoure fut l’affaire d’un instant. Gara Bey et ses gens pouvaient à peine en croire leurs yeux quand Osmond arriva avec son prisonnier. — Aferin, Frangi, ajerinl^r&vo, Franc, bravo! cria-t-on de toutes parts. Gara Bey lui-méme parut enchanté ; il fit le plus grand éloge de l’intrépidité d’Osmond et l’appela gardash, son frère. Tous ses soupçons s’évanouirent et il le prit en grande faveur. Cependant, voyant que les Russes faisaient un mouvement en avant dans l’espoir de délivrer leur officier,' et croyant qu’un tel prisonnier pouvait être utile à ses vues. Gara Bey ne voulut pas risquer de le perdre et il disposa tout pour la retraite.
Ayant donné ordre qu’on liât les mains du malheureux prisonnier derrière son dos et qu’on lui bandât les yeux, il le fit mettre en croupe derrière un de ses cavaliers et partit au galop avec sa troupe pour mettre l’infanterie russe
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dans l’impossibililé d« le suivre. Pendant celte opération, à laquelle Hassan fut chargé de présider, Osmond resta près du prisonnier pour faire en sorte qu’il fût traité avec le moins de rudesse possible. Le jeune homme souffrit ce revers avec le courage d’un héros. Le cœur d’Osmond fut glacé d’horreur en voyant dans quelle situation il avait mis ce jeune officier; mais il ne put s’en faire un reproche, car ce n’était qu’ainsi qu’il avait pu le soustraire à une mort certaine. Il inspira à Hassan quelque intérêt pour le prisonnier, et celui-ci réprima la fureur des brigands qui auraient voulu le massacrer, tant ils étaient furieux d’avoir échoué dans leur entreprise et d’être privés du butin qu’ils espéraient.
Osmond vit sur le champ que le prisonnier était un jeune homme bien né; il avait des manières distinguées et un extérieur prévenant. Il aurait donné tout au monde pour pouvoir lui parier et le consoler en lui apprenant qu’il avait un ami parmi ces barbares ; mais il craignit de se compromettre et de donner lieu à des soupçons , et il résolut d’attendre une occasion plus hivorable.
Il y avait deux routes pour se rendre au château; l’une conduisait à la principale entrée; elle était plus longue, mais la montée en était plus douce et plus facile; l’autre était un sentier
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èscavpé et raboteux, et un ne la prenait que dans des occasion!; extraordinaires. Cam Bey choisit un petit détachement pour conduire le prisonnier par cette dernière route, et il en prit luimême le commandement. Hassan reçut ordre de rentrer au château par le chemin ordinaire avec le reste du corps, et Osmond de suivre le prisonnier avec ses deux compagnons.
Ceux qui composaient le petit détachement se mirent en marche tandis que Gara Bey donnait à Hassan quelques dernières instructions que nul autre n’entendit. Us ne furent pas long-temps sans être obligés de mettre picdà terre, la montée devenant si raide et si difficile qu’il fallait conduire les chevaux par la bride. Osmond, qui s’était toujours tenu à côté du prisonnier, voyait qu’il était absorbé dans de pénibles réflexions; il laissait échapper de temps en temps une exclamation, mais toujours en russe, et il paraissait ne parler ni ne comprendre la langue turque. D’après son extérieur, Osmond présuma qu’il devait parler français, et la pitié qu’il lui inspirait l’emportant sur toute autre considération, il lui dit à voix basse ; '—'Ne perdez pas courage ! vous avez ici un ami qui veillera à votre sûreté.
Ces mots furent une étincelle électrique qui frappa le jeune officier. — Parlez encore, qui que vous soyez! s’écria-t-il en fort bon fran-
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çais ; au nom du Ciel, dites-moi qui vous êtes !
— Chut ! dit Osmond, pas un mot de plus 1 Nous sommes épiés.
Cara Bey, dont les oreilles aussi bien que les yeux étaient toujours aux aguets, avait entendu la voix du Russe. — Que dit ce chien ? s’écriat-il en s’adressant à Osmond.
— Le prisonnier implore votre merci, répondit le jeune Anglais; et je vous conjure d’en avoir pour lui.
— De la merci ! répéta le brigand avec un sourire de triomphe sauvage, de la merci!
Voyez-vous cet aigle perché sur ce rocher? a-t-il de la merci ? Cara Bey a appris de l’aigle à faire la guerre. Voyez ce château, croyez-vous que j’en fasse une maison de plaisance pour de pareils chiens? Où avez-vous doncapprisle métier de soldat ?
— Le métier de soldat ne m’empêche pas d’avoir des sentimens humains, répondit Osmond. Dans mon pays, quand nous faisons la guerre, c’est aux États et non aux individus.
— Oh ! s’écria Cara Bey, vous êtes un de ces fous de Francs qui se croient plus sages que tous les autres. Attendez que vous soyez arrivé dans ces murailles, et je vous apprendrai autre chose.
Mustafa et Stasso, qui étaient derrière leur îuaitre, écoutaient avec attention celte courte
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conversation. La perspective d’avoir le château pour prison faisait trembler le premier; le second n’était occupé qu’à examiner avec soin le chemin qu’on suivait, toutes les pointes de rochers qui s’y trouvaient, la position relative de toutes les hauteurs et montagnes qu’on apercevait et surtout celle du poste russe, espérant pouvoir profiler quelque jour des connaissances qu’il acquérait ainsi.
Enfin ils arrivèrent sur le sommet delà montagne et ils s’arrêtèrent devant les murs du château. En se retournant pour examiner le sentier qu’ils avaient suivi, Osmond vit évidemment qu’il fallait le connaître parfaitement pour ne pas s’égarer dans ses détours, et que ce n’était qu’en y arrivant qu’il était possible de découvrir la petite poterne qu’on ouvrit pour les faire entrer dans le château et qu’on ferma en suite avec le plus grand soin. Gara Bey fit alors détacher le bandeau qui couvrait les yeux du prisonnier qui se trouva dans une grande chambre dans laquelle on entrait par la poterne. Le premier mouvement de l’officier russe fut de regarder autour de lui pour tâcher de découvrir celui qui lui avait parlé français; mais, ne voyant que des costumes asiatiques, il crut que celui (jui s’était dit son ami n’était pas près de lui en ce moment. 11 reconnut Osmond pour le cavalier qui lui avait sauvé la vie en le faisant