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goureux, mais il était lourd et indolent, et à peine pouvait-il résister aux attaques de son antagoniste plus léger et plus actif. Enfin, pourtant, l’Africain réussit à passer la tête entre les jambes de son adversaire, et, se redressant tout à coup, il le fit sauter par dessus ses épaules et l’étendit par terre sur le dos. C’était tout ce qu’il fallait pour être déclaré victorieux. Après cet exploit, il courut sous la fenêtre près de laquelle était son maître et s’écria : — Vive à jamais le pacha ! Le pacha enchanté lui jeta une petite pièce d’or, pour le récompenser, et ordonna qu’on le lui amenât pour le présenter à Osmond. Le nègre arriva bientôt, conservant le même costume avec lequel il avait lutté.
— Eh bien ! répéta le pacha, avez-vous rien de semblab.e en votre pays?
Osmond répondit à cette question par un compliment en l’honneur du lutteur .victorieux, et il l’accompagna d’un présent qui fut encore plus satisfaisant pour le nègre et qui ne contribua pas peu à lui valoir les bonnes grâces du pacha.
— Allah! dit le pacha à Suleiman aga, les Anglais sont de braves gens !
Suleiman ne lui répondit pas, mais il se tourna vers Osmond et lui dit : —Vous êtes un giaour, un infidèle, n’est-ce pas?
—, Si par giaout vous entendez un homme
AYESHA.
qui ne croit pas à la foi des niusulnians, je le suis, répondit Osmond ; mais vous me permettrez de vous dire que je ne suis pas plus giaour que vous ne l’étes vous-même pour ne pas croire à la foi des chrétiens.
Le mot giaour n’est jamais employé par un Turc que dans un sens offensant, et quand on entendit un infidèle comme Osmond l’appliquer de cette manière à un vrai croyant, à un des hommes les plus respectés de la ville, chacun parut frappé d’étonnemeiit et d’horreur.
Le pacha qui, au fond du cœur, n’aimait pas les fanatiques et qui passait sa vie dans les plaisirs et dans la sensualité ^ voulut empêcher cette conversation d’aller plus loin et demanda de nouveau du café et des pipes ^ ce qui fut un signal pour mettre fin à la visite. Osmond se leva et prit congé de lui ; mais ce qu’il avait dit lui avait'Attiré l’inimitié prononcée de Suleiman aga et la haine implacable de l’iman, qui retourna chez lui plus courroucé que jamais contre les chrétiens, et plus ravi d’être ce qu’il était.
Âpres avoir satisfait aux demandes nombreuses de backshish que ne manquent jamais de faire les officiers et serviteurs d’un pacha à ceux qui rendent une semblable visite à leur maître, Osmond retourna chez lui. U sentait qti’il n’avait plus aucune excuse pour différer
plus long-temps son départ, et cependant un charme iirésistible le retenait à Kars, et il ne savait quels ordres donner à Mustafa qu’il $up^ posait impatient de partir.
De son côté, le tatar se creusait le cerveau pour trouver de nouveaux moyens pour retarder le déji^rt de son maître; et ayant déjà, en d’autres occasions, éprouvé la difficulté de contrarier les désirs d’Osmond quand il était décidé à quitter un endroit où il avait séjourné, il était dans le plus grand embarras. Comme l’aurait dit un Persan, il fumait la pipe de la réflexion, et elle n’exhalait que la fumée de l’incertitude., Après avoir formé divers projets qu’il aban donna comme ne pouvant réussir, il se détermina à avoir recours à l’esprit plus fertile de Zabetta, car il était assez instruit pour savoir qu’en fait de ruse et d’astuce, les hommes ne sont que des enfans auprès des femmes. Il se rendit donc à la porte du harem de Suleiman et fit demander une audience à Zabetta; elle ne se fit pas attendre long-temps.
— Qu’est-il arrivé, tatar Aga? lui dit-elle; comment va notre affaire ?
—Que sais-je? Nous avons été voir le pacha; tout s’est bien passé. Mais si îe beyzadeh veut partir demain matin, que puie^je lui dire? Je ne puis mentir à mon maître.
— Que dites-vous ? Vous êtes homme et vous
lao
AYESHÀ.
ne pouvez mentir? cela est impossible. Où aveivous donc vécu ? Nous sommes dans le Kourdistan au imiieu dé fripons et de brigands ; ce pays est la patrie du mensonge.
— Mais que puis-je faire Zabetta Khanum ?
— Ce que vous pouvez faire? Allez dire à votre aga que les Kourdes ont volé, la nuit dernière, tous les chevaux du menzil Khaneh : ce n’est pas un événement bien rare; dites-Iui qu’on ne peut passer la montagne de Savanlu, à cause de la bande de Cara-Bey ; dites-lui que les troupes du pacha d’Erzeroum tuent tous les Francs. A quoi bon vous adresser à moi quand le premier enfant que vous rencontrerez dans la rue est en état de vous fournir une demi-douzaine de mensonges meilleurs qu’aucun de ceux que je pourrais inventer? Dites-lui qu’il ne peut songer à partir de Kars avant huit jour au plus tôt.
— Bakalurriy nous verrons, dit le tatar en secouant la tète d’un air pensif.
— Bakaluml bakaluml répéta 2^betta avec impatience ; vous autres Osmanlis, vous n’avez jamais que bakalum 2Xii îowà du gosier. Il ne s’agit pas de voir, il faut agir.
— Mais, Khanum, dit Mustafa avec un ton d’humilité, quand aurons-nous donc un entretien relativement à ma petite affaire ?
AYESHA.
—'Ah! Vôtre affaire. Oui, oui, répondit Zabetta, qui avait presque oublié l’amour du tatar pour sa fille, tant elle était occupée de ses propres projets. Laissez m’en le soin. Suleiman aga, mon mari, n’est pas un homme facile à manier; mais, Inshallah l tout se terminera à votre satisfaction. Allez retrouver votre aga; retardez son départ, et nous aurons le temps de parler de cette affaire. — Adieu, vous avez été le bienvenu.
Mustafa.se leva, et, alongeant lentement un pied avant l’autre, il occupa son esprit à la fabrication d’un mensonge, ce qu’il ne se permettait guère à l’égard de son maître, quoiqu’il pût le faire avec les Turcs. Pour fiiciliter cette opération, il entra dans un café, y alluma sa pipe et demanda une tasse de ce breuvage qu’on prend à toute heure en Turquie. Il y rencontra un de ses amis, un tatar qui allait de Constantinople en Perse, et qui, en lui parlant de son voyage, lui apprit qu’il avait réellement rencontré dans les défilés de la montagne de Savanlu un détachement delà bande de Cara-Bey, qu’il ne lui avait échappé qu’avec la plus grande difficulté et que la veille ces brigands avaient pillé une caravane qui allait à Ërzeroum et tué un marchand arménien. Cette nouvelle remplit de joie Mustafa, el, au grand étonnement de son ami, il ne put retenir l’exclamation: Louange
AYB8HA.
au prophète ! Il se hâta de lui ex[diquer qu’il se réjouissait de ce qu’il avait heureusement échappé à ces brigands; inais dans le fait^ il était endianté de pouvoir se présenter devant son maître sans avoir un mensonge sur les lèvres, et d’avmr à lui alléguer un motif suffisant pour retarder son départ.
11 prit donc congé de son ami dès qu’il eut fini sa pipe, et retourna chez B<^os. Ën entrant dans l’appartement de lord Osmond, il crut devoir prendre un air de chagrin, et il s’accroupit sur le tapis, le front soucieux et la figure alongée.
— Qu’avez-vous donc, Mustafa ? Que vous est-il arrivé demanda Osmond.
— Je viens d’apprendre de mauvaises nouvelles , répondit le tatar, de très-mauvaises nouvelles.
— Vraimeut ! reprit Osmond qui avait assex bien étudié le caractère des Orientaux pour savoir ce qu’ils appelaient de bonnes ou de mauvaises nouvelles. Le prix du café a-t41 augmenté? La récolte du riz s’annonce-t-elle mal ?
— Non, non, dit le tatar, en secouant la tète , il s’agit de toute autre chose.
— Le tabac manque-t-il dans le bazar ?
— Non, efifendi, non. Nous ne manquons ni de café, ni de riz, ni de tabac, Alhcm Didlülah, louanges soient à Dieu! Mais ce chef de bandits, ce Gara Bey, est avec sa bande sur la
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montagne de Savanlu, et personne ne peut y passer en sûreté. Le maître de poste ne veut pas risquer ses chevâiix et nous voilà condamnés à rester in jusqu’à ce qu’il plaise au destin que la route soit libre. Omar aga, le tafar, vient d’arriver, et il a vu sur la route dix marchands arméniens étendus morts.
— C’est véritablement une mauvaise nouvelle, dit Osmond d’un ton plus sérieux/ Et pour-' tant, s’il n’eût eu lubmème le désir de différer son départ, cette circonstance ne l’aurait pas arrêté, car il savait combien on exagérait toutes ces histoires. Ce Cara Bey est un vrai fléau. Eh bien ! Mustafa, il faut que nous attendions une couple de jours, jusqu’à ce que nous apprenions que la route soit libre. Ce n’est pas un grand malheur après tout. Mon genou sera complètement guéri et nous pourrons réparer le temps perdu.
— Inshallah ! dit Mustafa charmé d’avoir réussi dans son projet, et ne se doutant pas de tout le plaisir qu’il avait fait à son maître en lui fournissant une excuse plausible pour rester à Kars plus long-temps.
Osmond éptx>uvait la même sensation qu’un condamné qui vient de recevoir un surcis à son exécution. Sa passion pour Ayesha avait fait de nouveaux progrès depuis la dernière entrevue qu’il avait eue avec elle. Il était plus convaincu
AYESHA.
que jamais que quelque mystère s’attachait à son histoire; mais quoi qu’il en fût, elle était bien supérieure à tout ce qu’il avait jamais vu des Asiatiques, et il sentait le plus grand désir de la sauver de la dégradation à laquelle les femmes sont condamnées dans l’Orient, et de transplanter cette belle fleur sur un sol où elle pût s’épanouir avec plus d’avantage. Mais plus il son. geait à ce projet, plus il voyait de difficulté à l’exécuter. S’il pouvait la conduire à Constantinople, il ne doutait pas qu’il ne réussît à déjouer la surveillance des autorités turques et à l’emmener i^ns danger dans son pays. Mais dans une ville comme Kars, située dans l’intérieur du pays, comment pourrait-il en venir à bout, lui étranger, lui chrétien, sans assistance, sans aucun pouvoir ? Il comptait davantage sur le désir qu’avait montré Zabetta de quitter ce pays, quoiqu’elle eût eu l’air de n’en parler qu’en plaisantant; et il lui tardait qu’elle reprît le meme sujet de conversation, afin de voir si la connaissance qu’elle avait du pays et l’esprit fertile de son sexe l’avaient mise en état de trouver un moyen praticable d’exécuter ce projet.
Lorsque l’heure du rendez-vous convenu la veille fut arrivée, Ayesha accueillit Osmond avec un air de confiance parfaite. La candeur et l’ingénuité brillaient dans ses traits; et l’amour, qui, sans qu’elle s’en doutât, s’élail glissé dans
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son cœur, y jetait un charme inexprimable de modestie et de timidité. Osmond en devint plus épris que jamais j la présence de Zabetta ne jetait aucune contrainte sur son entretien avec Ayesha, car elle semblait l’encourager en causant de son côté avec Stasso, et peut-être n’aurai t-il pu s’empêcher, dans cette entrevue défaire l’aveu de sa tendresse à celle qui en était l’objet, si la mère n’y eut mis obstacle tout à coup,en lui parlant de nouveau de son projet de s’évader de Kars. Cette femme adroite et clairvoyante avait épié les progrès de la passion d’Osmond pour sa fille, et elle pensa que le moment était arrivé de s’assurer de sa coopération pour exécuter le plan qu’elle avait formé. Après lui avoir adressé quelques unes de ces flatteries abjectes, si communes dans la bouche des Grecs, elle lui proposa donc, au lieu de se rendre directement à Constantinople en partant de Kars, de prendre la route la plus courte pour arriver sur les frontières de la Géorgie, où il se trouverait sous la protection de la Russie, et où elle avait des moyens sûrs pour aller le joindre avec Ayesha. Elle lui fit observer que, s’ils essayaient d’aller directement à Constantinople, soit par la route ordinaiie, soit par Trébizonde et la Mer-Noire, ils seraient infailliblement poursuivis, arrêtés, et peut-être punis du châtiment prononcé en pareil cas par les lois mahornétanes. — Une
AYESHA.
fois eu sûreté chez les Moscovites y ajouta^t«eUe, £ious pourroDs décider à loisir si vous nous conduirez à Constantifiople ou daiis votre pays, eu traversant les différens états du Frangistau ^
La hardiesse de ce plan concerté par une femme, par l’épouse d’un musulman, étonna Osmond; <îar il était accoutumé à regarder les femmes de l’Orient comme des créatures si in^ dolentes et tellement routinières, qu’il regarda Zabetta comme un miracle d esprit et d’activité. Cependant avant de donner son entière approbation à ce plan, il demanda le temps d’y réfléchir; car, quel que fût son amour pour Ayesha, il ne voulait pas tenter imprudemment une entreprise qui pouvait l’exposer, ainsi que sa mère et lui-même, à des dangers peut-être inévitables. Il désirait en outre s’assurer préalablement des sentimens d’Ayesha sur ce sujet ; car il voyait ep Zabetta vme femme d’un caractère violent et impétueux dont les projets se rapportaient évidemment plus à elle-même qu’à sa fille, et qui pouvait se porter à des actes de témérité, fl était donc nécessaire qu’il eût un entretien avec Ayesha, sans que sa mère y fût présente; car il voyait qu’elle n’osait s’opposer à aucun
J C’est-«\-cliw de l’Europe , du piiys des EYancs. ( Note éiu iTrad.)
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de ses désirs. Il sut trouver un instant pour la supplier de se rendre le lendemain soir sur la terrasse avant sa mère. Ayesha ne put lui répondre, sa mère lui ayant dit en ce moment de la suivre, mais il crut voir dans ses yeux qu’elle n’avait pas dessein de lui faire essuyer un refus.