CHAPITRE VIII
Mon amour est immense ainsi que l'Océan.
J’ai beau t’en accorder, j’en garde davantage; Car il est infini, sans bornes, sans partage. J’entends du bruit. Adieu I
Shakspeare.
Lord Osmond passa le jour suivant dans un ctat d’inquiétude fébrile il attendait la soirée avec impatience ; il lui semblait qu’elle devait décider du destin de toute sa vie. Elle arriva enfin.
Les muezzins n’avaient pas encore appelé, du haut des minarets, les fidèles à la prière du soir, quand Osmond monta sur la terrasse dans Fespoir d’y trouver Ayesha. Le soleil allait disparaître derrière les montagnes situées à l’Occident,
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et fa nature commençait à être clans cet état de repos qu’aiment les amans heureux , parce qu’il est en harmonie avec leurs sentimens. Mais les amans qui allaient se voir étaient loin de jouir d’un pareil état de tranquillité- Le doute, l’inquiétude* et la crainte se partageaient leur esprit agité par toutes les idées qui se présentent à l’imagination de ceux qui sont sur le point de commencer une entreprise dangereuse et dont le résultat est incertain.
Lorsqu’Osmond arriva sur la terrasse, ses yeux cherchèrent en vain celle qu’il aimait; elle n’était pas arrivée. Il attendit quelque temps, et il commença à croire qu’elle n’aurait pas le courage de surmonter les préjugés de sa religion, et de venir le trouver seule et sans la protection de sa mère. L’ombre de la nuit commençait à se répandre, quand il entendit un léger bruit derrière le mur qui s’élevait devant l’entrée de la terrassé de la maison de Suleiman aga. De (juelle joie il bit transporté en voyant 4yesha s’avancer lentement vers lui, en ayant l’air d’hésiter à chaque pas ; car son cœur la portait à s’approcher de son amant, tandis que ses idées musulmanes la retenaient et gênaient ses mouvemens comme les fers attachés aux pieds d’un prisonniei'. Il courut à sa rencontre avec un empressement dont elle fut presque effrayée; mais fa voix douce et l’àir respectueux d’Osmond
AYESHA.
calmèrent son agitation et lui rendirent toute la confiance qu’il lui avait inspirée. Goûtant le plaisir d’être près de lui, elle oublia les dangers qui pouvaient les menacer tous deux.
— Comment puis-je vous prouver ma reconnaissance de la confiance que vous me témoignez, dit Osmond en lui prenant la main.
— Allah seul peut savoir si je fais bien ou mal, répondit Ayesha en retirant sa main avec timidité. Mon cœur me dit que vous n’avez que de bonnes intentions et que j’aurais tort de me méfier de vous; mais, ayez pitié de moi! on m’a appris à croire que vous êtes du nombre de ceux que tout musulman doit fuir. Oh! que dois-je faire?
— Ayesha, le jour viendra, j’espère, où vous reconnaîtrez les erreurs dans lesquelles vous avez été élevée. J’en appelle à votre cœur; nous adorons le même Dieu ; le même Dieu nous a créés et nous conserve la vie ; l’œuvre de ses mains peut-il être une cause de souillure ainsi que les mahpmétans le pensent des chrétiens ?
— Je ne puis me figurer que je contracte une souillure en vous parlant et en voiil écoutant. Je me trouve plus heureuse, plus tranquille depuis que vos discours ontébranléce que vous appelez mes préjugés; mais, quand vous serez parti, à qui aurai-je recours pour hi’instruire? Faut-il donc que je vive sans religion ?
AYESHA.
Mais s’il était possible que nous ne nous
séparassions jamais? s’écria Osmond avec le ton de la plus vive sensibilité et en fixant sur elle des yeux expressifs.
Comment cela pourrait-il être? s’écria
Ayesha d’un air animé. Qui suis-je pour oser espérer tant de bonheur? Deviendrez-vous un vrai croyant? renoncerez-vous à tout pour moi; non, cela est impossible. Ne vous jouez pas de ma sensibilité.
Ayesha, dit Osmond avec émotion, je ne
veux pas vous tromper; je serais indigne de vous si je pouvais renoncer à ma foi. Vous l’avez dit avec vérité, non, cela est impossible. Mais si vous avez de la confiance en moi sur un point, ayez en sur tous les autres.; si vous croyez que je vous aime, croyez aussi que je ne voudrais jamais vous porter a mal faire. Je vous aime, je vous adore ; vous êtes aussi nécessaire à mon bonheur que l’air que je respire. Dites-moi que vous m’aimez aussi, que vous consentez a etre à moi, et nos destins seront irrévocablement unis jusqu’à notre mort ; nous aurons le meme esprit, le même cœur, le même pays. Vous me suivrez où je vous conduirai. Fiez-vous a ma parole, à mon honneur; je vous jure devant Dieu de ne vivre que pour vous rendre heureuse.
Ce aveu passionné, prbnoncé avec 1 accent de l’honneur et de la vertu, portait avec lui la
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conviction. Ayesha ne douta pas des sentiinens de son amant; son sein se souleva, ses joues brûiantes se couvrirent de rougeur; mais elle ne put prononcer un seul mot, son cœur était trop plein. Elle sentait qu’Osmond était bien supérieur à tous les êtres qu’elle avait jamais connus et qu’il lui était plus cher que tout le reste du monde.
— Allah sait combien je vous aime, balbutia-t-elle enfin en baissant les yeux. Epuisée par l’eflbrt qu’elle avait fait pour prononcer ces mots, ses jambes refusèrent de la soutenir, et elle serait tombée si Osmond ne l’eût retenue dans ses bras. En ce moment de transport silencieux, et tandis que chacun de nos deux amans ne songeait qu’au plaisir d’être en possession du secret de l’autre, les yeux d’Osmond tombèrent sur un collier passé autour du cou d’Ayesha. Suivant un usage assez fréquent dans l’Orient, il était composé de pièces d’or, mais il se trouvait au centre une bague d’or en forme de cachet, sur la pierre de laquelle étaient gravées des armoiries et dont le travail prouvait qu’il avait été fait en Angleterre. Examinant ce collier de plus près, il y vit des guinées anglaises mêlées avec des sequins et des ducats qui sont la monnaie courante dans toute la Turquie. Cette vue donna sur le champ un nouveau cours à ses Idées. Cédant à une émotion si vive, qu’elle allait presque à la démence, il saisit le
AYESHA.
collier, l’examina de nouveau avec un air d’élrange surprise et s’écria : — Ayesha ! au nom du Ciel ! qu’est-ce que ce collier? Comment se fait-il que xxius en .soyez en possession ?
Ayesha, qui, un instant auparavant, avait été sur le point de verser des larmes de joie, fut saisie de surprise et de crainte, en voyant l’air égaré d’Osmond. Elle s’arracha de ses bras et lui répondit :
— Pourquoi me fai tes-vous cette question?
c’est ma mère qui m’a donné ce collier. Est-ce un péché de le porter ?
— Un péché, mon Ayesha! non; mais voyez cette bague, elle a été faite dans mon pays, elle a appartenu à quelqu’un de mes compatriotes.
Comment s’est-elle trouvée entre les mains de votre mère?
— Je n’en sais rien ; je l’ai portée à mon cou depuis mon enfance. On m’a dit que c’était un charme contre le mauvais œil : c’est tout ce que je puis vous dire. Pourquoi êtes-vous si surpris?
— Comment ne le serais-je pas ? Il y a un mystère en cela. Êtes-vous réellement née en Turquie ? êtes-vous fille de Suleiman aga, de Zabetta? cela ne peut être. Réfléchissez-y un instant. N’avez-vous rien entendu dire de plus relativement à cette bague, à ces pièces d’or qui sont de mon pays ? Ayesha, vous appartenez à
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l’Europe; vous êtes née cbrétienne; vous ne pouvez avoir reçu le jour en Turquie.
Ayesha ne sut que lui dire, et la confusion se mit dans ses idées; elle sentait son existence s'identifier à celle d’Osmond, et ceux qu’elle avait toujours regardés comnie son père et sa mère ne l’étaient plus à ses yeux. Les mots que Zabetta lui avait adressés ; Vous n’étes pas née une fille d’Islam, mots qui étaient restés gravés dans son esprit depuis qu’elle les avait entendus, la frappèrent plus fortement que jamais et elle était sur le point d’informer son amant de cette circonstance, quand elle se rappela l’injonction solennelle qui lui avait été faite de garder ce secret. Elle s’imposa donc silence sur ce point et répondit seulement : — J’ai entendu dire à ma mère qu’elle avait apporté ces bijoux d’Athènes, et je crois qu’elle a ajouté qu’ils avaient appartenu à des chrétiens.
Cette découverte mit en feu l’imagination d’Osmond qui resta convaincu qu’Ayesba ou Zabetta était d’origine anglaise. Mais comment obtenir de plus amples informations ? Zabetta seule pouvait lesdonqer, et elleavait toujours éludé toutes les questions directes et indirectes qu’Osmond et Stasso lui avaient faites à ce sujet. 11 n’en était pas moins enchanté d’avoir fait cette découverte, et l’espoir de posséder Ayesba, qui, depuis quelque temps, avait si constamment occupé
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ses pensées, lui paraissait alors sur le point de se réaliser.
Nos deux amans avaient été tellement occupés Tun de l’autre, qu’ils n’avaient pas entendu l’appel à la prière du soir qui se faisait en ce moment du haut de tous les minarets de la ville. Il y avait à très-peu de distance de la maison de Suleiman aga une mosquée dont le minaret dominait la terrasse où étaient en ce moment Osmond et Ayesha. Bientôt, de la galerie circulaire de ce minaret partit le chant bien connu ; La illaha illallahl et ils n’y firent encore aucune attention. Quand l’iman qui, la main derrière l’oreille, chantait ainsi de toute la force de ses poumons, arriva, en faisant le tour de la galerie, devant la maison de Suleiman aga, il se tut tout à coup, et le verset Allahu Akbar resta inachevé sur ses lèvres. Il avait aperçu les deux amans ; et, jugeant, d’après leurs gestes, du sujet de leur entretien, il se sentit dévoré de tout le fanatisme maliométan; il les regarda quelque temps avec attention , passa la main sur sa barbe, dit tout bas : Il n’y a d’autre Dieu que Dieu ! et se remit à chanter avec plus de véhémence que jamais. Les deux amans l’entendirent enfin; ils levèrent les yeux, vtrent l’iman et le danger de leur situation se présenta sur le champ à leur imagination : — Allah ! Allah ! s’écria Ayesha avec timidité ; il faut que je me retire : on
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nous a vus; et, tirant son voile, elle se hâta de s’en couvrir entièrement. Osmond, moins effrayé, essaya de la retenir, mais elle était trop épouvantée. Allah te protège ! s’écria-t-elle ; et elle rentra à la hâte dans la maison de son père. Après son départ, Osmond resta encore un instant sur la terrasse, cherchant à calculer les suites que pourrait avoir cet incident, et enfin il descendit à pas lents dans son appartement.
L’iman de celte mosquée était précisément celui qu’Osmond avait trouvé chez le pacha. Ce véritable fils de la foi musulmane avait sur le champ reconnu Osmond pour le giaour qu’il avait vu chez le pacha. — Malédiction à ce chien de chrétien! s’écriait-il en crachant par mépris; voyez quelle souillure ces animaux immondes répandent dans la ville ! et tout en faisant des exclamations semblables de rage et de haine contre les chrétiens en général et contre Osmond en particulier, il se rendit chez Suleiman aga.
Il le trouva devant une fenêtre, fumant tranquillement sa pipe, venant de finir ses prières et ses ablutions du soir, et dans la situation d’esprit la plus calme. L’iman se donna à peine le temps de lui dire : — La paix soit avec vous ! et il s’écria sur le champ : Suleiman aga! vous voilà assis bien tranquille, Mas hallah ! comme s’il n’y avait dans le monde que vous et votre
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pipe ! Vous ne savez pas ce qui se passe ^ Suleimau !
— Qu’y puis-je faire? dit le Turc avec sangfroid.
— Mds hallah ! Vous n’êtes pas un fou ; votre barbe a blanchi, vous êtes un homme, un bon musulman, et vous ne savez pas les nouvelles.
— Cela est possible, répondit Suleiman d’un ton flegmatique.
— La illala illallahl Vous êtes... vous êtes.... Vous dirai-je ce que mes deux yeux viennent de voir ?
— Dites.
— Par votre tête ! par le bienheureux Omar !
par le prophète! j’ai vu sur votre terrasse une femme de votre maison s’entretenant avec le Franc, le chien d’infidèle qui demeure chez Bogos.
— Que dites-vous ? s’écria Suleiman ôtant sa pipe de sa bouche et commençant à s’animer; mentez-vous ou dites-vous la vérité ?
— Par votre barbe, je vous dis la vérité.
— Quelle était cette femme ?
— Comment le saurais-je ? Qui peut distinguer une femme d’une autre sous le voile ? Ce que je sais positivement, c’est que c’était ce Franc, ce giaour^ qui était avec elle.
— Et vous les avez vus ensemble ?
— Ensemble; et il était clair qu’ils se par-
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laient d’amour. Pourquoi vous cacherais-je la vérité ?
— Quand et comment les avez-vous vus ? demanda Suleiman dont laçitation augmentait à chaque instant.
— Tandis que je chantais VAzan à l’heure ordinaire , du haut du minaret qui domine votre maison. J’ai vu sur votre terrasse un homme et une femme. Que toutes les malédictions du Ciel tombent sur les infidèles! L’homme était le giaour que nous avons vu chez le pacha; la femme... Allah sait qui elle est. Je vous ai tout dit ; que puis-je faire de plus ?
Pendant qu’il parlait ainsi, la rage s’emparait peu à peu du cœur de Suleiman; ses yeux, naturellement doux, lançaient des éclairs de fureur et de vengeance; un tremblement involontaire agitait tous ses membres; sa main se porta plusieurs fois sur son poignard. Après un long silence, l’iman lui dit:
— Que ferons-nous, Suleiman aga?
— Je couvrirài de boue la tête de son père et celle de sa mère! dit Suleiman les dents serrées, sans répondre à l’iman./^^z^^c^n/c! kiupek\ Giaour\ le scélérat! le chien ! l’infidèle !
— Avez-vous perdu l’esprit, Suleiman ? Répondez-moi ! Que ferons-nous ?
Sans lui adresser un seul mot, Suleiman se leva tout à coup du sopha sur lequel il était
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assis, mit de nouveau la main sur son poignard et sortit avec précipitation de l’appartement.
— Il a perdu l’esprit, répéta l’iman; et, partant à son tour, il alla chez le mufti pour lui apprendre cette nouvelle.
Suleiman était dans le corridor conduisant aux appartemens des femmes, quand il s’aperçut qu’il avait laissé ses babouches dans la chambre qu’il venait de quitter. Cette petite circonstance commença à calmer son emportement; un Turc ne perd jamais le sentiment de sa dignité. Voyant ses pieds sans babouches, il retourna les chercher. Pour les remettre, il fallut que sa main se séparât du poignard sur lequel elle était appuyée; l’idée de la violence du caractère de sa femme se présenta à son esprit et refroidit sa fureur; eufîn il songea à Ayesba, et son souvenir mit en déroute l’armée de préjugés qui l’auraient peut-être porté à un crime.
Il se rendit alors à son harem avec moins de précipitation et avec plus d’incertitude dans ses desseins. Quand il eut tiré le rideau qui en couvrait la porte, il vit sa femme et Ayesha occupées d’une conversation qui semblait les intéresser. En le voyant entrer; elles se retirèrent dans une chambre voisine, espèce de salon que nous avons décrit; il les y suivit et s’écrja d’un ton qu’il n’avait jamais pris en parlant à sa femme : — Levez-vous, femme, et parlez pour
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VOUS défendre ! Vous êtes une pécheresse ; et si cela est prouvé, priez Dieu qu’il vous prenne en pitié!
— Que dites-vous, Suleiman aga ? répondit Zabetta; avez-vous perdu le bon sens? Quelle boue avez-vous mangée? Moi une pécheresse!
Si cela est vrai, qu’êtes-vous donc vous-même ?
— Il ne s’agit pas d’un jeu d’enfant, femme, répliqua son mari courroucé. Si vous faites cas de la vie, si vous tenez à cette chère enfant que voilà, dites-moi quelle diablerie vous est entrée dans la tête et pourquoi vous recherchez la compagnie des infidèles?
C’était un coup imprévu, et Zabetta en fut frappée au point de pâlir et de ne pouvoir attaquer son mari avec sa prouesse ordinaire; cependant elle ne s’abandonna pas elle-même. — Je ne vous comprends pas,lui dit-elle; vous n’êtes pas un homme si vous venez ici, un mensonge à la bouche, pour injurier une femme.
— Un mensonge, dites-vous? reprit Suleiman; on ne fait pas un rêve quand on voit de ses propres yeux une musulmane et un infidèle ensemble. Or, c’est ce qu’on a vu ce soir même. Vous êtes cette femme, et l’homme est le giacmr qui loge dans la maison voisine. Appelez-vous cela un mensonge?
— Bè hèjr^ qu’est-ce que cela ? s’écria Zabetta reprenant toute son assurance. Si j’appelle cela
uii mensonge? oui sans doute; et celui qui vous l’a dit est un aussi, grand sot que yqus, ce qui n’est pas peu dire. Pourquoi apportez-vous ici votre barbe pour qu’on rie à ses dépens ? Allez retrouver l’ânè qui vous a envoyé ici et dites-lui que je lui envoie en retour un plus grand âne que lui.
— Femme ! dit Suleiman, l’insolence de Zabetta enflammant sa colère, vos paroles ne sont rien contre des preuves. L’iman de la mosquée voisine vous a vue ce soir même pendant l'Azan , sur la terrasse de cette maison, avec l’infidèle franc. Dites-moi tout ce qui s’est passé entre vous, ou, par Allah ! les suites vous en seront fatales. Suleiman ne se met pas aisément en courroux ; mais quand il s’y met une fois, il est temps de vous recommander à Dieu. Parlez!
Zabetta vit que le sujet devenait trop grave pour être traité avec légèreté et elle appela son esclave noire. — Nourzadeh, lui dit-elle, dites où j’ai été et ce que j’ai lait ce soir, avant et pendant VAzan. Nourzadeh , qui avait encore les yeux rouges et qui ne se doutait pas de l’importance de la question qui lui était adressée, répondit sur le champ.
—Vous n’étes pas sortie de cet appartement.
D’abord vous avez dormi ; ensuite vous m’avez battue, et puis vous avez fait vos prières.
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— Vous l’enlendez! dit Zabetta à son mari avec un air de triomphe. Dites-moi, après cela, qu’on m’a vue avec un infidèle! Haifl haifl
Suleiman s’était si bien persuadé que c’était sa femme que l’iman avait vue avec Osmond, que rien de ce qu’elle lui dit ne put effacer de son esprit cette impression ; et il n’en persista pasmoinsà accuser Zabetta. Ayesha, témoin de cette scène, était immobile de frayeur; elle fut plus d’une fois sur le point de déclarer à son père qu’elle étaitlacoupableet qu’elleseule étaitàbiâmer ; mais elle fut retenue par la crainte de faire tomber surson amantlavengeancedeSuleiman.
Lalutte entre l’amour et le devoir dura long-temps dans son cœur; mais enfin, voyant que la colère de Suleiman, bien loin de s’appaiser, semblait devenir plus furieuse, elle s’arma de tout son courage et résolut, si la tempête ne se calmait pas, de s’offrir en sacrifice et de déclarer la vérité.
' —C’en est trop, Zabetta! s’écria enfin Suleiman avec un redoublement de rage occasioné par les discours et les invectives de sa femme ; après tout, je suis mahométan,la loi me protège. Si vous m’avez trahi, si vous avez pris pour amant un giaour ^ vous de^^ez en être punie. A ces mots, il se leva et s’avança vers elle, une main sur son poignard et l’autre levée, comme pour la saisir par les cheveux. La mal-
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heureuse femme poussa un grand cri et Ayesha, se précipitant entre eux, s’écria d’une voix suppliante.
— Aman! Aman\ Pitié! pitié ! S’il vous faut du sang, faites couler le mien. Je suis la coupable, elle est innocente! C’est moi qui étais avec le Franc.
En entendant ces mots, en voyant la désolation de sa fille, toute la fureur du Turc disparut; ses bras tombèrent à ses côtés. A peine eut-il la force de se soutenir pour aller s’asseoir sur Pottomane; un enfant l’aurait renversé.
— Ayesha , lui dit-il, qu’avez-vous fait?
— Ce qu’elle a fait? s’écria Zabetta dont ce triomphe ranima toute la violence ; pouvez-vous parler ainsi à celte pauvre enfant? Peut-elle connaître vos lois comme un mullah? — Vous avez été frappé par le mauvais œil de ce misérable imaii qui est venu ici pour notre malheur à tous, et qui épie votre maison comme un tigre une bergerie. Malédiction sur lui ! quel mal ^ fait cette chère enfant?
—Son âge n’admet pas encore le discernement; elle n’en sait pas davantage, dit Suleiman à voix basse, charmé de trouver une excuse pour sa bien-aimée Ayesha; c’est la vérité, j’ai eu tort.
— Sans doute, vous avez eu tort, s’écria Zabetta avec l’accent de la victoire ; et quand avez-
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VOUS jamais raison ? Mas hallahl Vous voyez un sot iman, et sur le champ vous accourez ici; vous mç dites que je mens ; vous voulez me tuer et puis vous dites : J’ai eu tort ! Bè hèj !
Qu’est-ce que cela ? Et l’on vous appelle le sage Suleiman, et vous êtes un a/an de la ville de Kars, un ajycm chargé de décider sur ce qui est juste ou injuste. Tenez, ajouta-t-elle en lui montrant ses cinq doigts étalés, voilà le cas que je fais de votre sagesse. Et votre fille, une fille qui est à peine hors du maillot, voilà qu’on en fait toutà-coup une femme! Et parce qu’un iman, comme un hibou, alongeant la tête hors de son trou, vous dit qu’il l’a vue parler à un Franc, il ne vous faut rien moins que tuer votre femme!
— Aman ! Aman'! Pitié ! pitié ! s’écria Suleiman à son tour. Que puis-je dire de plus ? Laissez-moi en paix !
— En paix! dit Zabetta; vous ne connaîtrez plus de paix tant que je vivrai ; jamais vous n’entendrez la fin de cette histoire. Il ne faut pas croire que vous puissiez me tuer pour rien ; je vous tuerai aussi à la manière d’une femme. Je suis femme, moi, personne ne le niera; et, si je ne puis manier un poignard, je sais remuer la langue et c’est ce que je ferai comme vous l’apprendrez à vos dépens. Je parlerai depuis ce moment jusqu’au jour du jugement, et me fera
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taire qui pourra} ce ne sera pas une vache comme vous.
Aman\ Jmanl s’écria de nouveau Sulei-
man; mais, voyant sa femme ouvrir encore la bouche, il se leva à la hâte, se précipita vers la porte et regagna la partie de la maison où était son appartement.