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àlouer. Mais la courtoisie des uns n'était guère plus facile à endurer que l'impertinence des autres.
— Va-t'en au diable ! dit enfin Hugues Verd à J'un de ces complimenteurs. Dix écus pour une couchée ! Te moques-tu de la procession? Dans un mois je vous achèterai toi, ta vache et ta maison pour le même prix, ni plus ni moins. Tas de voleurs que vous êtes, autant vaudrait tomber entre les mains des huguenots. Ils ne vous tondraient pas plus ras. khi dix écus, drôle! Plutôt, sur mon honneur, dix bonnes volées de chêne vert !
En parlant ainsi, le vieux chevalier s'apprêtait à rosser, de main de maître, l'hôtelier avide. Il fallut qu'Aymé Verd et Placide lui fissent lâcher prise etl'emmenassent de vive force. Enfin, au moment où ils désespéraient d'avoir d'autre couvert que la voûte éthérée, et d'autre couche que l'herbe des champs, ils virent sortir d'une basse-cour une troupe de cavaliers qui, après avoir pris congé du maître de la maison, s'éloignèrent au grand galop dans la direction du nord. Aymé s'approcha aussitôt de l'aubergiste, et n'eut pas de peine à obtenir de lui qu'il leur cédât pour une nuit, à un prix raisonnable, la place que ces gentilshommes avaient laissée libre.
— C'est pour vous obliger, dit le paysan, car ces jeunes seigneurs m'ont payé leur chambre comme s'ils devaient l'occuper; souvenez- vous donc qu'il faudra décamper demain, à moins que ces fous ne reviennent pas et ne laissent à Lyon leurs os avec leur défroque.
Nos trois voyageurs ne comprirent pas trop ce que signifiaient ces dernières paroles. Mais ils avaient mieux a faire que d'en demander l'explication. Ils entrèrent, s'assirent devant une table, et le bachelier commanda à haute voix le souper. Le repas qu'on leur servit fut assez maigre, mais l'hôte s'excusa en disant que ses commensaux, avant de partir, avaient fait rafle sur toutes les provisions. Quant au vin, quoiqu'on fût au pied même des coieaux de Sainte-Foy, il était âpre et dur, les chanoines de Lyon, alors seigneurs du lieu, réservant pour leurs caves les premières cuvées des meilleurs clos. En un mot, les choses allèrent de telle sorte, que, lorsque le festin fut terminé, maître Placide jura ses grands dieux qu'il n'avait fait de sa vie une si rude abstinence, et que les pères du désert ne se seraient pas accommodés d'un pareil régal.
Ses récriminations duraient encore, lorsque A.y-
nié Verd, suiïisamment restauré, songea a se rendre auprès du duc de Nemours, afin de remplir la mission dont il était chargé. Il cjuilta donc la table, et, s'approchant de l'hôtelier, le pria de lui indiquer la demeure du prince. Tandis que le bonhomme ouvrait la porte et montrait du doigt, à la clarté de la lune, un château qui s'élevait sur làcolline, mais don ton n'apercevait que le faîte au-(lès^^s des arbres, le bachelier, qui n'avait pas perdu un mot de l'entretien, se demanda ce que son jeune ami pouvait avoir à faire si tard chez Son Altesse, car Avmé avait caché à ses compagnons de route, et pour bonne cause, le motif vSecret de son voyage. Après y avoir réfléchi un moment, il ne douta pas que l'archer n'eût un autre but que de courir après la réalité d'un souper dont, les uns et les autres^ ils n'avaient pu saisir que l'ombre. Il prit donc son bâton, et, se levant d'un air résolu, se mit en devoir de suivre Aymé Verd. Ce dernier eut toutes les peines du monde à s'en débarrasser, et n'y parvint que grâce à l'assistance du vieux chevalier.
Lorsqu'il eut réussi à dégager les pans de sa cotte de mailles des mains formidables de maître Gouttenoire^ il prit, d'un pas rapide, le chemin
que lia avait indiqué l'aubergiste, et arriva en peu d'instants au terme de sa course. Le château où le prince faisait sa résidence était en ce moment encombré de gens de toute sorte, valets, gentilshommes, ouvriers, qui allaient, venaient, et paraissaient fort affairés. Au milieu de cette cohue, Aymé éprouva plus de difficulté qu'il ne s'y attendait jà franchir seulement le seuil des anticham- 'bres. Son costume, qui était le même qui lui avait servi durant la guerre, et qu'il avait porté en prisoA, était loin de prévenir en sa faveur. Les huissiers à qui il s'adressait se le renvoyaient l'un à l'autre, si bien qu'au ÎDout d'une heure, il se retrouva en face du premier qui l'avait accuedli, et qui, pour cette fois, daigna lui dire que s'il voulait parler à Monseigneur, il ferait bien de lui demander une audience par écrit, et de se procurer ensuite un pourpoint neuf. Notre ami, en entendant ces mots que l'huissier accompagna d'un sourire insolent, ne put s'empêcher ^d'entrer en colère, et de lever la main sur le faquin. Mais, au même instant, quelqu'un lui saisit le bras, en éclataiît de rire, et lui fit faire un demi-tour sur lui-même. Plus irrité que jamais, Aymé leva les yeux sur le nouveau venu; mais il sentit tomber son courroux,
en reconnaissant un de ses frères d'armes, ancien archer comme lui dans la compagnie du baron des Adrets.
Ce jeune homme^ qui se nommait Gilbert de Chalus, était un des plus beaux fils de l'armée catholique , riche, brave, et toujours gai. Il était vêtu, en ce moment, avec une recherche tout à fait galante, et l'on eût dit qu'il se préparait à aller au bal. Après avoir ri tout à son aise de la colère et de Tétonnement de son ami^ il l'embrassa cordialement, et lui demanda des nouvelles de Gaspard. Tout en causant, il Temmenait à travers les salles du château, vers une vaste pièce dans laquelle étaient attablés d'autres jeunes seigneurs, avec lesquels, disait-il^ Aymé serait charmé de faire connaissance. Mais celui-ci s'en défendit, et assura Gilbert qu'il était venu à Oullins pour y traiter une affaire importante, et qui ne souffrait aucun retard*
— Vraiment ? s'écria Chalus, est-ce une affaire d'amour ?
— Non, certes!
— Alors, c'est donc une affaire d'honneur! Tu n'auras pas un autre second que moi.
— Merci, mon ami, dit Aymé en voyant Gil-
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bert porter la main à son épée. Ce n'est pas un service de cette nature que je te demanderai.
— Qu'est-ce donc?
— Une bagatelle.
— Mais encore? As-tu besoin d'argent, voilà ma bourse; elle contient trente pistoles, que je viens de gagner au lansquenet, et qui seront perdues ce soir, si tu ne prends la peine de me les garder.
— C'est moins que cela, reprit Aymé. Dieu merci! je ne manque pas d'argent; ce que je te demande, c'est de me faire parler au prince à l'instant même.
Gilbert recula de trois pas.
— Peste! dit-il, et tu appelles cela une bagatelle! Mais c'est, à cette heure, l'affaire la plus difficile du monde. Tout ce que je puis faire, et il faut que ce soit toi pour que je m'y hasarde^ c'est de te conduire à la porte de l'appartement de Son Altesse et de t'aboucher avec l'un des pages.
Aymé, ayant accepté cette proposition, suivit son ami à travers les nombreuses galeries du palais, et, chemin faisant, apprit de lui que le duc de Nemours donnait le lendemain une grande fête à laquelle devait assister toute la noblesse du pays.
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Des courriers avaient clé envoyés de toutes paris pour mandera Oullins, de trentelieues à la ronde, tous les joueurs de viole et de guitare qui se pourraient rencontrer. Il n'était question, depuis huit jours, que du choix des costumes, des apprêts de la danse et des quadrilles qu'on se proposait de former.
— Figure-toi, mon cher ami, dit le vicomle de Chalus, que j'ai mis en gage ma terre de Roissieu pour me procurer une veste turque et un turban. Les déguisements sont hors de prix à Ouilins; un masque de velours vaut deux écus d'or, et pas plus tard que ce matin deux de mes amis se sont battus à outrance pour une houlelte et un chapeau de berger qu'ils se disputaient. L'un d eux a reçu une estocade dans la poitrine et sest mis au lit pour un bon mois; l'autre dansera comme un bienheureux au bal de demain.
En entendant ces mots, Aymé ne put s'empêcher de pousser un soupir. Il était loin de tirer bon augure, pour ce qui l'amenait à Oallins, de l'air de fête qui régnait dans la demeure du jeune duc; car il savait qu'il y a bien peu de grands seigneurs qui ne ressemblent au Thébain Archias, et qui, au milieu des plaisirs, ne soient disposés à re-
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mellreau lendemain les affaires sérieuses. Il ne put mêtïu^ cacher à son ami le sentiment qu'il éprouvait.
— Je vous avoue, Gilbert, lui dit-il, que j'aimerais mieux entendre ici le bruit des mousquets que celui des violons. Est-ce bien là la demeure d'un général d'armée, et que diraient nos ennemis s'ils pouvaient voir ce qui se passe ici ?
— Qu'ils y viennent! répliqua vivement Chalus; mais vous êtes trop sévère, mon cher Caton, ajouta-t-il en riant, et vous ignorez que Vénus et les Grâces armèrent elles-mêmes Achille avant que ce vaillant héros vengeât la mort de Patrocle et mît les Troyens en déroute.
Ce souvenir mythologique n'était pas fait pour dérider le front de notre héros, qui avait encore présentes à son souvenir les scènes de désolation qui s'étaient offertes à lui sur toute la route depuis Romans.
— Il faut que je parle au prince, dit-il à son ami, il le faut; il est impossible que les portes ne s'ouvrent pas devant moi et que...
— Tout beau, camarade, dit Chalus; si tu étais une jolie fiile aux doux yeux et à la main blanche, je crois que tu pourrais tenir un pareil langage sans
craindre d'être démenti; mais comme vous êtes, beau sire, nenni-da. Du reste, tu vas en juger par toi-même. Holà ! Fidelio, ajouta le vicomte en faisant un signe de tête amical à un jeune homme d'une beauté rare qui se tenait debout près d'une fenêtre; voilà un gentilhomme qui arrive de loin et qui apporte des nouvelles importantes. Je pense bien, carino mio, que pour l'amour de moi vous le ferez parler à Monseigneur.
— Des nouvelles ! s'écria le page avec un accent italien prononcé; des nouvelles! vraiment, est-ce possible.^ De quoi s'agit-il, signor mioF D'où venez-vous? qu'apportez-vous? Mais parlez donc, pej' Bacco! avez-vous quelque petit billet de madame d'Entremont, ou bien apportez-vous la fraise de Monseigneur? Corpo di monacal nous l'attendons cette fraise du diable, et vous êtes le bien venu, signor cavalieri, si vous l'apportez.
— Il s'agit de choses plus graves, dit Aymé d'un air mécontent; car il trouvait sa dignité compromise par les hypothèses du jeune page, et commençait à supporter impatiemment les obstacles qu'il rencontrait. Annoncez à Monseigneur qu'un gentilhomme venant du Dauphiné désire lui parler à l'instant même.
— • Du Dauphinë? répliqua Fidelio en se grattant le front comme un homme qui cherche à rassembler ses souvenirs; quelles affaires avons-nous en Dauphinë? Sur mon âme, je ne me rappelle pas
la plus petite amourette, nous n'attendons pas le plus petit message de ce pays; vrai, je ne sais pas du tout ce qui peut nous intéresser venant du Dauphinë.
— Croix-Dieu ! s'ëcria Aymë en frappant du pied le parquet, parles-tu sërieusement, drôle que tu es? N'as-tu rien entendu dire du Dauphinë? Et la guerre donc, lutin d'enfer, et le baron, et les huguenots?
— Ouf! dit le page en se bouchant les oreilles, qu'est cela ? IN'avez-vous pas d'autre sujet qui vous amène, signor cavalieri? Non ; eh bien, Dieu vous garde, et bonne nuit.
En parlant ainsi, le page espiègle souleva une tenture et disparut aux yeux d'Aymë'Verd stupéfait. Notre ami ne revint de sa surprise qu'en entendant Gilbert de Chalus se livrer à un accès d'hilaritë inextinguible.
Il eut d'abord envie de se fâcher; mais il se rappela heureusement un ancien adage cite par Plutarque et que le bon Amyot traduit ainsi ;
808 AYME VKRI).
F'oint ne se faiilt courroucer aux. affaires. Il ne leur chault.de toutes nos colères.
Il laissa donc patiemment son ami exhaler sa bonne humeur, sachant que la gaieté, tout au rebours de la tristesse, est un sentiment qui passe vite.
Lorsqu'il jugea que Gilbert avait retrouvé assez de sang-froid pour l'écouter, il lui demanda s'il n'y avait véritablement aucun moyen de parvenir jusqu'à Son Altesse.
— Je n'en connais aucun, répondit Gilbert, à moins que tu ne viennes demain au bal. Alors, tu pourras peut-être lui glisser un mot entre deux rigaudons.
— Un jour de perdu ! se dit Aymé à lui-même. En quelles mains, bon Dieu ! avez-vous remis nos destinées ! L'un veut faire la paix, non pour le bien public, mais pour se venger d'une injure personnelle; l'autre la refuse^ n'a pas le temps d'écouter les propositions qu'on veut lui faire, attendu que cela pourrait retarder d'une heure ou deux son souper, ou quelque rendez-vous d'amour. J'irai à ce bal, ajouta-t-il à haute voix. A quelle heure? En quel lieu?
— Ici même, mon cher, répondit Chalus, après
vêpres, bien entendu, car ces dames sont sévères sur l'article de la dévotion. Çà, mais comment feras-tu pour venir à ce bal?
— Parbleu! dit Aymé^ comme tout le monde. Je donnerai mon nom à la porte, et j'entrerai.
A ces mots, Gilbert regarda Aymé de la tête aux pieds, et eut peine à retenir un nouvel éclat de rire. L'accoutrement de ce dernier, fort honorable, sans doute , pour un soldat qui quitte le champ de bataille, n'était, comme on sait, guère de mise pour une fête dans laquelle devaient figurer les plus grandes dames de la province. Il était troué en maints endroits, et couvert de poussière.
— Et c'est dans cet équipage que tu te pro-poses de paraître au bal de Monseigneur? dit Chalus.
— Assurément, dit Aymé. Oii veux-tu que j'en prenne un autre?
-— Mais, mon cher, tu ne seras pas reçu. On te fermera la porte au nez. Il faudra que tu te contentes d'ouïr sous les fenêtres les sons des violes, et de voir passer, à travers les carreaux, la joyeuse FARAivDOLE. Il te faut uu habit décent, un chapeau de berger, une robe de mandarin, un bonnet à grelots, un costume présentable enfin, qui te fasse
honneur el ne t'expose pas à la risée de la compagnie.
— Que le diable te confonde ! dit Aymé ; je ne m'imaginais pas, en venant ici, être un personnag# si ridicule. Mais, dans le pays des fous, la pire folie serait de vouloir être sage. Va donc poui* un chapeau de berger! Je vais en acheter un de ce pas. Adieu !
— Un moment, un moment, s'écria Gilbert, en rappelant son ami. Où diable vas-tu ? Si tu n'as pas dessein de mettre en gage ton épée et toute ta seigneurie de Rochelerpt, ce n'est pas à Oullins que tu trouveras ton affaire ; encore n'est-il pas certain qu'aucun juif consentit à troquer une aune de rubans contre de pareilles valeurs. Tu n'as qu'un parti à prendre, monte à cheval, et vat'en à Lyon. Tu te feras peut-être casser la tête en escaladant les murs, mais, bah ! on se fait tuer tous les jours pour moins que cela.
Après ce bon conseil, Gilbert, que le tambour appelait au corps de garde, salua de la main son ami, lui souhaita un bon voyage, et s'éloigna à grands pas. Aymé, resté seul, se demanda s'il ferait bien de suivre l'avis qu'il venait de recevoir ; il en eut un moment la pensée; mais, tout calculé,
COMMENT LE COLPORTEUR, etc. }m
il ne crut pas devoir risquer l'aventure. Ce n'est pas, comme on le pense bien, qu'il fut effrayé des périls dont elle était entourée, mais il craignit de compromettre, en exposant ses jours, le résultat de la mission que le baron lui avait confiée. Il s'achemina donc vers l'auberge tout pensif et cherchant dans sa tête quelque moyen de se procurer le déguisement dont il avait besoin pour aller au bal, appelant à son aide la fée bienfaisante qui, en un pareil embarras, vint au secours de Cendrillon.