‹ Aymé Verd (volume 2)Chapitre 14 sur 52 · III. 3:j · texte numérisé non relu

III. 3:j

Tout le monde sait que Thorame aime et recherche sans cesse la vérité, ou peut-élre pour parler plus exactement, il aime et recherche ce qu'il n'a pas, et au nombre des choses qu'il n'a pas, se trouve par hasard la vérité. En d'autres termes, l'homme est un animal ignoiant et curieux; cette dernière qualité est celle par où il se distingue des autres animaux, lesquels n'en savent pas plus que lui, mais ne se tourmentent point de leur ignorance. Tout ce qui a un air de mystère, l'attire, le séduit, le tente. Dès qu'il voit une porte fermée, il veut savoir pourquoi elle est fermée; puis il colle un œil au trou de la serrure; puis il cherche la clef; si la porte n'est qu'entrebâillée, il se demande pourqikoi elle n'est ni fermée ni ouverte; puis il avance timidement, sans bruit, et fourre son nez entre les deux battants pour voir ce qui se passe derrière. Ainsi de suite. De là les découvertes des savants; de là aussi, c'est le revers de la médaille, les indiscrétions, les caquets, les faux rapports, les soucis, les disputes qui dévorent les trois quarts de la vie. Mais ceci est entre parenthèses. Pour en revenir à notre propos, nous disons que l'homme est à la piste de tout ce qu'il ne connaît pas, des faits, des événe-

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ments, des vérités, si Ton veut, dont il a Téveil, mais dont il n'a point le secret. La raison est, à ce qu'assurent les philosophes, l'agent qui, dans ces occasions-là, lui sert à découvrir ce qu'il cherche; ce qui fait que notre ami Yorick, je crois, ou tin autre sage de son espèce, compare quelque part la raison à un dénicheur d'oiseaux ou à un chasseur intrépide, comparaison que nous acceptons volontiers, moyennant l'amendement que voici.

Quand la Raison est en quête de quelque oiseau qui lui échappe, myope de sa nature, dépourvue d'ouïe et d'odorat, montée sur deux grosses jambes, elle ne s'en fie point à elle-même, du moins à elle seule, du soin de l'attraper. Elle appelle à son aide son chien de chasse qui se nomme Imagination; elle lui ôte son collier et lui dit : Va! cherche! Aussitôt Imagination trotte en avant, alerte comme un furet, flaire l'air et le sol, découvre la trace; et quand l'oiseau est levé : Apporte! dit la Raison en mettant ses besicles pour examiner la proie. Puis, fière de son adresse, elle remet son collier à Imagination et la ramène au gîte.

Telle est, ami lecteur, la remarque qu'il nous a semblé bon de te communiquer. Mais si tu ne vois pas en quoi elle se rattache au sujet qui nous

occupe, nous allons, en deux mois, le le monlrer. Noire hôle le sabotier, dame Marceline sa femme, et dame Suzanne leur servanle, n'étaient pas, pour leur rendre justice, moins curieux quauctin de leurs cousins, pelits-cousins et arrière-cousins en Adam. Mais ils habitaient un lieu où rarement ils trouvaient l'occasion d'exercer, soit à leur profit, soit aux dépens du prochain, cette belle faculté qui, comme nous le disions, distingue l'homme de la béte. Ils menaient une vie monotone, voyaient chaque jour les mêmes objets à la même place, se levaient le matin, parlaient peu, n'ayant rien à dire, en quoi le lecteur remarquera qu'ils différaient beaucoup de certains auteurs de sa connaissance; déjeunaient, dînaient, faisaient leurs quatre repas, se couchaient, le tout avec la régularité mécanique d'une horloge ; si bien que, lorsqu'un incident extraordinaire venait à traverser le cours de cette existence uniforme, ils en étaient frappés plus vivement, plus profondément que ne sauraient l'être les personnes vivant au milieu des agitations du monde. Aussitôt dame Raison s'éveillait, se frottait les yeux et se mettait en campagne avec son fidèle lévrier. Mais Imagination, ennuyée d'avoir gardé si longtemps la chaîne au

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COU, se sentait à peine libre qu'elle partait comme un trait, bondissait, folâtrait, battait tous les buissons, levait dix perdrix et dix lièvres à la fois, n*en relançait aucun, et laissait la Raison s'essouffler à la suivre. La Raison, éperdue, avait beau siffler pour la rappeler. Imagination ne Fécoutait pas ; c'était un chien qui ne manquait pas de flair^ mais qui était mal dressé et sans expérience.

On en jugera par le court extrait que nous allons donner de l'entretien qui avait lieu à la cuisine, tandis que le comte de Sassenage et Philibert causaient dans la grange, et que Crussol et Montbrun pataugeaient dans les marais en faisant de leur côté d'autres conjectures.

Nous ajouterons seulement quelques mots, pour mieux faire connaître les personnages. L'hôtelier était vieux, et sa femme n'avait guère plus de ving-sept ans. Avant son mariage, Marceline avait été courtisée par un vigneron qui habitait un village, situé à deux lieues de là, sur l'autre rive du Rhône. Le vigneron était jeune et bien tourné, et volontiers Marceline lui eût donné la préférence; mais le sabotier gagna sa cause, comme on disait jadis dans la province, en faisant parler pour lui monseigneur le dauphin, c'est-à-dire en faisant

résonner aux oreilles de la belle quelques écus marqués au coin du prince. Marceline devint hôtelière, et qu'elle se repentît ou non du choix qu'elle avait fait, la vérité nous oblige de dire qu'elle oublia en peu de temps le vigneron. Cependant, comme ce dernier demeurait dans le voisinage, il faisait le tourment du vieux sabotier; il ne pouvait aller ni à la messe, ni à la foire, ni à la chasse, que maître Biaise, c'était le nom de l'hôtelier, ne s'imaginât qu'il ne vînt braconner sur sa terre. Il était persuadé que sa femme n'attendait, pour l'épouser, que le moment où elle serait veuve; pure vision, telle qu'il en éclôt dans la cervelle des maris jaloux.

Il est temps maintenant de reprendre l'entretien.

— La porte était fermée, dit l'hôte, la clef en dehors, telle que je l'avais laissée, après avoir donné l'avoine aux chevaux.

— Alors, dit Marcehne, elle n'était pas difficile à ouvrir.

— Non, repartit le sabotier.

— C'est égal, reprit la sabotière après un moment de réflexion, ce n'est pas vous, maître Biaise, qui auriez eu le courage de l'ouvrir.

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— Non, vraiment, répondit l'hôte qui sentit qu'il y avait dans ce propos une légère pointe d'ironie. Non, vraiment, ce n'est pas moi! Je ne trouve pas que ce soit un haut fait à tenter un honnête homme. .

— C'est égal ! poursuivit Marceline d'un air rêveur, je voudrais bien connaître celui qui l'a osé. Je suis sûre, maître Biaise, que c^est un jeune homme!

— Oui-da, dit l'hôte en fronçant le sourcil, tandis que sa femme, oubliant ciel et terre, tenant son aiguille immobile entre ses doigts, semblait suivre des yeux, à travers les carreaux de la fenêtre, quelqu'un que personne autre qu'elle ne voyait. Ce queîqu'un-là, lecteur, c'était le premier oiseau que sa chienne d'imagination avait levé. Oui-da! répéta l'hôte, dont le limier trottait encore sans avoir flairé le moindre gibier. Un jeune homme! Et que venait-il faire céans, ce jeune homme? Qu'en pensez-vous, Suzanne?

— J'ai mon idée là-dessus, répondit la servante tout en continuant à tricoter, et sans daigner ajouter un mot de plus.

— J'ai aussi la mienne, murmura l'hôte en se croisant les bras. Je veux qu'on ne m'appelle plus

Biaise, si je ne connais le coquin, et si je ne sais de quelle couleur étaient son pourpoint et son haut-de-chausses.

— Vrai ! dit Marceline, sortant à demi de sa rêverie. Qui croyez -vous gue ce soit, maître Biaise?

— Ah ! carogne î répliqua l'hôtelier d'un ton bourru, en enfonçant son bonnet sur ses yeux, et en lançant sur sa femme un regard où se peignaient à la fois la crainte, la jalousie et le soupçon. (Imagination, à force de trotter, avait dépisté le vigneron.)

Marceline était trop distraite pour faire attention à son mari. Elle entendit à peine la rude épithète qu'il lui avait adressée, et pour le sûr, elle n'en comprit pas le sens, car elle repartit aussitôt : — C'est égal! je gage, maître Biaise, que ce doit être un gentil garçon, qui ne craindrait pas de voir quelqu'un en face, ni à la danse, ni au cabaret, ni

— Ni où, ma mie? demanda le sabotier en contrefaisant la voix de sa femme.

Marceline rougit jusqu'au blanc des yeux, baissa la tête et remit en train son aiguille. Mais tout en cousant : — C'est égal! dit-elle à voix basse^ je ne

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le connais pas; mais, quel qu'il soit, j'aimerais mieux ravauder ses culottes que les vôtres, maître Biaise. ,

Durant ce temps, le sabotier posait son outil, et, s'avançant vers la fenêtre, jetait à son tour les yeux sur la campagne. — Je ne suis pas riche, pensa-t-il; j'ai épousé une femme qui ne m'a pas apporté en dot un boisseau d'orge, et qui mange plus qu'elle ne gagne; mais je donnerais dix écus pour qu'un de ces braves gentilshommes trouvât le drôle et lui fît prendre dans la mare le bain de saint Frigolet. Vieux fou que je fus, d'épouser une fille pour ses doux yeux! Je ferais mieux maintenant de la renvoyer, nue comme je l'ai prise, avec sa chemise et son jupon, de la renvoyer à ce gueux, puisqu'il l'aime tant. Mes soucis s'en iraient avec elle. Oui^ il verra ce que c'est, quand il en aura tâté. Ils feront ensemble un beau ménage ! INi plus ni moins, il m'en a toujours voulu; c'est lui qui m'a tué ma vache, Tan passé, quoique cet àne de médecin prétende qu'elle soit morte du charbon. Sont-ils morts du charbon les chevaux de ces cavaliers? Ah! tu me payeras tout à la fois, gueux î II pense qu'on ne voit pas ses menées... On passe le Rhône en bateau, ou à la nage, on s'en

va de même... ni vu ni connu... Teau ne garde point de trace... tout comme la conscience des femmes.... Nage, nage, nage comme un poisson ; je vais prévenir ces braves gentilshommes.

En cet endroit, maître Biaise fut interrompu dans son monologue.

— Que regardez-vous donc là-bas? lui dit sa femme étonnée de le voir rester si longtemps près de la fenêtre. A.-t-on découvert l'homme?

— Le diable l'étrangle et vous aussi ! répliqua rhote avec colère. Je vendrai mon auberge et j'irai m'établir en Dévoluy.

-— Quand il vous plaira, maître Biaise, dit Marceline étonnée de l'air rébarbatif de son époux.

— Je n'aurais jamais cru les femmes si scélérates, reprit l'hôte.

Dame Marceline ouvrit de grands yeux, et devinant à la figure de son mari, plutôt qu'à ses paroles, quelle mouche l'avait piqué, elle leva les épaules. Dame Suzanne en fît autant.

— Je n'aurais jamais cru les hommes si bétes, dit l'hôtelière.

Ces mots furent le signal d'une dispute que nous regrettons sincèrement de ne pouvoir rapporter ici. Le sabotier et la sabotière se reprochèrent

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niutuellement tous leurs défauts, prétendirent Tun et l'autre avoir fait un mauvais marché, le jour où ils s'étaient mariés, se noircirent à qui mieux mieux; en un mot, déployèrent dans l'attaque la même habileté qu'un général qui connaît tous les endroits faibles de la place qu'il assiège, et dans la défense, l'embarras et le désespoir d'un capitaine qui, en dépit de ses efforts, voit l'ennemi entrer dans la ville, enseignes déployées, par une douzaine de brèches à la fois. Il n'y pas au monde de combats plus acharnés, plus perfides, plus cruels, que ceux qui se livrent sous le toit conjugal. Toutes les blessures sont dirigées vers le cœur et frappent juste. Heureusement c'était un bon ménage que le ménage du sabotier. Quand on fut au plus chaud de la querelle, dame Marceline tira son mouchoir de sa poche et se mit à pleurer. Maître Biaise aussitôt changea de ton, battit en retraite, et finalement se rendit à discrétion. La paix une fois signée, il reconnut de bonne foi qu'il s'était trompé, et que les soupçons qu'il avait conçus contre le vigneron n'avaient pas , au moins en cette circonstance, l'ombre du sens commun. Imagination avait fait fausse route.

— Mais enfin, dit maître Biaise, quel est donc

le Jirigand qui a fait le coup? Si je le tenais... Qu'avez-vous à rire, Suzanne? Croyez- vous qu'un homme me fasse peur?... Si je le tenais...

— Si vous le teniez, maître Biaise, dit Suzanne, il vous rirait au nez, et voilà tout ce qui en serait; si vous vouliez le battre, il trouverait encore moyen de vous échapper, quand même vous auriez fermé portes et fenêtres. Il s'en irait par la cheminée, comme la fumée qui sort de l'âlre ; il passerait par le trou de la serrure, comme un rayon de soleil ; ou bien peut-être, maître Biaise, il irait se blottir comme une puce sous les jupons de votre femme; et quant à le rattraper, voyezvous, autant vous vaudrait courir après les brouillards du Rhône.

— Vous me faites frissonner, Suzanne, dit Marceline; à votre avis, ce n'est donc pas un jeune homme...

— Bon! un jeune homme! Il est aussi jeune, aussi leste et aussi gai que pas un des garçons qui s'en vont danser aux vendanges de Millery; et cependant, il était au monde avant vous, maître Biaise, et aussi avant votre père.

— Je vous entends, Suzanne, dit gravement le sabotier. Je vois qui vous voulez dire, et sur mon

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âme ! vous pourriez bien avoir raison. Hier au soir, avant de me coucher, j'ai ouvert la fenêtre et j'ai aperçu dans le marais une douzaine de lutins qui dansaient parmi les joncs.

— Là ! voyez-vous ! reprit Suzanne en frappant de la main sur son tablier, j'en étais sûre, maître Biaise. Ils n'en font pas d'autres.

La supposition de Suzanne était tellement vraisemblable, qu'on l'adopta tout d'une voix, et que chacun s'empressa de citer à l'appui une foule de raisons et d'exemples qui prouvaient péremptoirement que l'attentat commis contre les trois chevaux des gentilshommes calvinistes ne pouvait être que l'ouvrage des lutins. C'était là un des tours familiers à ces esprits folâtres.

— Décidément, ce sont les lutins, dit le sabotier; cela est clair. Il faut rappeler ces braves seigneurs; car ils n'attraperont rien dans le marais, si ce n'est quelque bon rhume.

— N'allez pas si vite, maître Biaise, dit Marceline, dont le lévrier, sans doute plus agile que celui de son mari et que celui de la servante, n'était pas encore las de fureter et de trotter; n'allez pas si vite; si c'était quelque voleur qui voulût nous as-

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sassiner et nous piller pendant la nuit. Cela se voit tous les jours.

— Suzanne, dit Biaise, donnez-moi l'échelle.

— Pourquoi faire, maître Biaise?

— Je veux descendre mon arquebutte qui est pendue là-haut au-dessus de la cheminée ; j'ai peur que le canon ne se rouille.

— Bon! des voleurs! dit Suzanne en apprêtant l'échelle. Où se cacheraient-ils, dame Marceline? Et pourquoi auraient-ils tué ces pauvres chevaux? Ils seraient plutôt montés dessus et auraient gagné le bois avant qu'on s'en soit aperçu tant seulement.

— En ce cas, repartit l'hôte, ce doit être quelque bohémien. Cest une engeance qui ne vit que pour mal faire.

— Ou peut-être, maître Biaise, quelque marinier à qui vous aurez refusé de faire crédit, dit Marceline.

— A moins, dit l'hôte, que ce ne soit l'aubergiste de Millery qui veut discréditer ma maison et m'enlever mes passagers. Le Rhône, cependant, coule pour tout le monde.

— Qui est-ce donc? répéta pour la centième

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fois Marceline qui ne savait plus à quelle conjecture s'arrêter.

— C'est ce que je me demande, répondit le sabotier.

De guerre lasse, on en allait revenir à l'hypothèse des lutins, comme étant la plus raisonnable, la plus sensée qu'on eût encore mise sur le tapis. Suzanne triomphait, lorsque tout à coup maître Biaise se frappa le front.

— Je sais qui c'est, dit-il, et nous sommes des sols de tant nous creuser la cervelle. Mais c'est toujours ainsi. Je ne cherche jamais plus mon bonnet que lorsque je l'ai sur les oreilles. Ça ! vite, courez, Suzanne ! appelez ces gentilshommes.

— Ils viennent de rentrer, dit Suzanne.

Aussitôt maître Biaise, sans répondre aux questions que lui adressait sa moitié, se dirigea d'un air important vers la salle où étaient réunis, en effet, les deux jeunes chefs calvinistes.

Au moment où maître Biaise entrait dans la salle par la porte de la cuisine, le comte de Sassenage y entrait par celle de la basse-cour. Le vieux gentilhomme laissait voir sur son visage une certaine inquiétude. Il venait communiquer à ses amis les étranges nouvelles qu'il avait apprises de

Pililibert; mais il ne savait comment s'y prendre pour leur faire celte confidence. Il éprouvait une répugnance invincible à leur expliquer la conduite du colporteur et le plan que ce dernier avait conçu de tuer l'archer pour trafiquer ensuite de son secret. Timide comme un homme qui se sent coupable, il craignait qu'on ne devinât, malgré toutes ses précautions, les rapports qu'il avait eus avec le fils de Bruno, et le nœud mystérieux qui rattachait cette affaire à ses intérêts personnels. Heureusement pour lui, maître Biaise vint à son secours en expliquant l'aventure de la façon la plus plausible, et sans compromettre personne, si ce n'est, comme cela arrive quelquefois, des gens qui n'en pouvaient mais. Maître Biaise raconta que deux seigneurs catholiques, suivis de leur chapelain, s'étaient arrêtés devant son logis, mourant de faim et de soif, ce qui était la vérité; que, suivant le mot d'ordre, il leur avait déclaré qu'il ne pouvait les héberger, et sur ce propos, avait fermé sa porte, ce qui était beaucoup moins exact ; car, dans le fait, maître Biaise avait causé plus de cinq minutes avec eux, tandis que le chevalier Verd, à demi renversé sur la selle de son cheval, vidait une bouteille de Millery, et que le prétendu chapelain

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faisait sauter les miettes d'un quartier de pain noir. Mais ces circonstances étant étrangères an sujet principal, maître Biaise, pour cette raison, p« peut-être aussi pour quelques autres, jugea à propos de les passer sous silence.

— Et qu'est-il arrivé ensuite^ maître Biaise? demanda ie vicomte de Crussol.

— Je suis rentré chez moi, répondit Thôtelier. J'ai fermé ma porte, comme je vous le disais, et reprli mon ciseau. Mais il paraît que ces voyageurs se sont doutés que vous étiez ici. Quand j'ai eu le dos tourné, ils seront descendus de cheval, et comme j'avais laissé la clef à la porte de l'écurie...

— Le tour esl bon, dit Crussol en riant.

— Corps de Christ! dit Montbrun. Je cro'fs que nous aurions pu donner à ces cavaliers une occupation un peu plus digne de deux gentilshommes.

— Meâsire, dit maître Biaise, je crois...

— Allons! tais-toi, imbécile! dit le comte de

Sassenage, charmé de la tournure que Thôtelier

avait donnée àl'équipée de Philibert, mais feignant

d'être courroucé contre lui. Va-t'en d'ici, âne que

lu es! Tu mériterais qu'on te coupât les deux

sise ATMIi VERD.

oreilles, puisque tu sais si mal l'en servir. L'écurie est à deux pas de toi, un étranger y entre, il en sort, et tu n'entends rien! Va-t'en, tedis-je!

Maître Biaise baissa la tète et s'en retourna à la cuisine beaucoup moins fier que lorsqu'il en était sorti. Lorsqu'il eut disparu, le comte apprit à ses amis que, pendant qu'ils erraient aux alentours, un de ses serviteurs était arrivé du camp et lui avait apporté une fâcheuse nouvelle. Il leur raconta alors en peu de mots les projets cm baron, et Philibert, étant arrivé sur ces entrefaites, confirma de point en point tout ce qu'il avait plu au vieillard de lui faire dire.

— Quel parti prendre? dit-il ensuite après avoir renvoyé à la cuisine le colporteur. Notre tête, messieurs, est sur le billot. Comment détourner ïa hache?

— Vive Dieu ! s'écria M. de Crussol, je ne vois qu'un moyen ; mais il n'y a pas une minute à perdre. Nous allons rejoindre nos gens dans la foret; nous y serons en deux heures. Là, morbleu! nous monterons à cheval avec une troupe de gaillards déterminés ; nous irons à Romans ; nous arrêterons le colonel et nous le ferons s'ex-

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pliquer devant un conseil de guerre. Êtes-vous de mon avis, comte?

— Je trouve l'avis fort sage, comme tous ceux que vous donnez, répondit le vieux gentilhomme. Mais vous pouvez rencontrer des obstacles ; il faut tout prévoir; je pense donc qu'il serait prudent que l'un de nous se rendît à Oullins pour empêcher l'émissaire du baron de voir le prince.

— Jttous avez raison, dit Crussol; sur ma foi de gentilhomme! vous avez raison. La politique est toujours la dernière chose dont je m'avise.

— L'entreprise, continua le comte, n est pas sans danger; si l'on vient à nous reconnaître... notre procès est tout fait... quatre pistoliers derrière une haie... une pelletée de terre sur la tête, et tout sera dit... Vilaine mort pour un soldat!

— J'irai, messieurs, dit Montbrun avec simplicité.

— Non, certes! dit Crussol, ce sera moi. Je veux essayer mes talents en diplomatie.

— Pàques-Soles ! s'écria le comte , vous n'irez ni l'un ni l'autre. La cause que nous servons a plus besoin de vous, qui êtes jeunes, que de moi dont les pieds commencent à se lasser. D'ailleurs,

l'entreprise dont il s'agit demande plus d'adresse et d'expérience que d'audace et de vigueur. Elle convient à un vieillard. L'autre, messieurs, celle de Romans, exige surtout du courage. Elle vous revient de droit. Ainsi nos rôles sont marqués. J'irai à Oullins. Quant à vous, ne perdez pas une seconde; il faut que le colonel soit arrêté avant le point du jour.

Quelques instants après cet entretien, Crassol et Montbrun traversaient à pied la plaine inculte qui les séparait du bois de la Serpaise; tandis que le comte de Sassenage, monté sur 1^ mulet du pontonnier, se dirigeait vers Oullins. Philiber^t le suivait à quelque distance.

Le vieux gentilhomme n'avait négligé aucune des précautions que le temps et le lieu lui permettaient de prendre pour mener à bomie fin son entreprise. IJ avait emprunté de l'argent à ses amis, car il savait qu'en ce bas monde l'argent est le principe, le milieu et la fin de tout. Il avait troqué ensuite ses habits contre ceux de maître Biaise, et lui avait acheté une cargaison de sabots neufs que Philibert avait attachés avec des cordes sur les flancs de Pacolet. C'est dans cet équipage qu'il arriva , à la nuit tombante ,

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aux avanl-postes de Farmée catholique. Il traversa sans peine les tentes de l'armée, répondant en patois du pays, à ceux qui Finterrogeaient, cju'il était un pauvre sabotier qui s'en venait chercher fortune à OuUins. Les uns le laissaient passer sans mot dire; les autres riaient et s'amusaient à l'interroger. Quelques-uns même lui achetèrent des sabots pour en faire cadeau à ceux de leurs amis qui n'avaient pu encore se procurer pour le lendemain des souliers de bal, ou à ceux d'entre eux qui étaient connus pour faire meilleure figure devant l'ennemi que dans un quadrille. A la fin, cependant, le comte et son affidé se débarrassèrent des importuns et entrèrent dans le village. Mais la quantité d'étrangers que l'amour du plaisir avait attirés à Oullins fit qu'ils eurent plus de peine qu'ils ne s'y attendaient à découvrir la demeure qu'avait choisie Aymé Verd. Pendant un gros quart d'heure, ils perdirent leurs pas, et ils commençaient à désespérer du succès de leur stratagème, lorsqu'ils aperçurent au clair de lune, traversant la place du bourg, un homme armé d'un long bâton, et vêtu d'une robe noire qu'il avait retroussée jusqu'à la ceinture, sans doute pour aller plus vite. Après l'avoir examiné un mo-

nienl, ils écliangèrent un sourire d'intelligence, car ils avaient reconnu l'un des compagnons de route de l'archer ^ maître Placide Gouttenoire. Quoiqu'ils ne pussent deviner en quel lieu il allait, à pareille heure et d'un air si empressé, ils résolurent de le suivre. S'il ne les conduisait pas tout droit au gîte de son ami, il ne pouvait manquer de les y ramener^ Dans cette pensée, ils s'attachèrent à ses pas, et observèrent toutes ses démarches, comme Mac-Leod. épia le chien de l'Outlaw qui l'avait outragé, sûr que ce fidèle animal le mènerait dans la caverne où son maître avait trouvé un refuge.

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