‹ Aymé Verd (volume 2)Chapitre 15 sur 52 · CHAPITRE XLVL "^onrncz le feuillet · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVL "^onrncz le feuillet

Vieux habits ! vieux galons !

Chanson des rues .

Aymé Verd, étant rentré à l'auberge, souhaita le bonsoir à son père, et se fit conduire par l'hôte-

lier clans la chambre qui lui était destinée. Après avoir fait sa prière, il se déshabilla et se mit au lit; mais attristé comme il l'était du peu de succès de sa mission, effrayé des obstacles qu'il pouvait encore rencontrer, et des maux qui en seraient peutêtre la suite, il eut quelque peine à s'endormir. Cependant, vaincu enfin par la fatigue, il ferma les yeux et ne se réveilla qu'au grand jour. La première chose qu'il aperçut, en sautant à bas du lit, fut un paquet qu'on avait posé sur une chaise, auprès de son chevet. L'ayant entr'ouvert par curiosité, il vit que ce paquet renfermait un costume oriental de la plus grande beauté, une robe blanche, une ceinture de soie verte à franges d'or, un large turban, dont l'aigrette aurait pu parer le front d'un émir. Un riche poignard damasquiné et un loup, ou demi-masque de satin noir, complétaient cet ajustement. Cédant à une tentation bien naturelle à un jeune homme, Aymé posa le turban sur sa tête, et se regarda dans un miroir cassé, que la fille de l'hôtelier avait fixé à la muraille, à l'aide de deux ou trois épingles. Cette coiffure semblait faite pour lui, tant elle lui allait bien. Il essaya alors tour à tour les diverses pièces de l'habillement, et l'on peut dire que jamais chef

sarrasin n'eut meilleure niine, et ne porta avec |>lus de grâce son cafetan. Il allait nietlie la dernière main à sa toilette, en chaussant des babouches de satin, délicatement brodées, lorsqu'il vit à ses pieds un petit papier plié en quatre, sur lequel il avait marché plusieurs fois par mégarde. Il l'ouvrit aussitôt et y lut ces mots tracés par une main peu accoutumée à manier la plume, ou agitée, pendant qu'elle écrivait, d'une émotion assez forte : « Ce costume est à vous, c'est un ami qui vous l'envoie ; à ce soir. »

Ce simple billet pouvait fournir matière à bien des conjectures. Aymé Verd en adopta une dont nous laisserons au lecteur le soin d'apprécier la vraisemblance. Il supposa que son correspondant anonyme, en dépit du nom d'ami qu'il se donxvdiiy n'était autre qu'une femme. Le bon goût du costume, les mœurs faciles de l'époque, quelques fautes d'orthographe dans la lettre qu'il venait de lire, enfin le mystère de l'aventure, lui parurent des garants certains de l'opinion qu'il avait conçue.

Si nous avions résolu de peindre un héros de fantaisie, nous dirions qu'il fut insensible à cette découverte. Mais la vérité est que l'archer

dont nous écrivons la fidèle histoire se comporta, dans le premier moment, connne on pouvait l'attendre d'un jeune homme. Il accepta le présent qui lui était fait de si bonne grâce, le rendez-vous qui lui était assigné, et les suites naturelles du rendez-vous. Une rougeur subite anima son visage et le feu des passions brilla dans ses yeux. Que n'étais-tu là, brave Gaspard! tu aurais trouvé une belle occasion de prendre ta revanche, et de rendre à ton sage conseiller une partie de ses sermons.

Cependant Aymé n'était pas de ces gens qui se contentent de prêcher la sagesse ; il la pratiquait, autant du moins que cela est possible au milieu des pièges et des tentations de la vie des camps. Si, d'un côté, son imagination était aussi prompte à s'enflammer que celle d'aucun de ses compagnons, comme l'événement vient de le prouver, de l'autre, sa conscience, sa raison, sentinelles vigilantes, n'étaient pas moins promptes à l'avertir. Par malheur, dans le cas dont nous parlons, lesdites sentinelles, occupées alors je ne sais où, endormies peut-être, ce qui peut arriver au plus brave et au plus vaillant soldat, ne s'aperçurent du danger que lorsque l'ennemi s'était déjà logé dans

la citadelle. Elles furent un peu honteuses du tour que le diable leur avait joué ; mais elles n'en firent pas moins leur devoir, et se mirent à carillonner et à faire un tel tapage, que toutes les vertus du ciel les entendirent et accoururent à leur secours. Pour parler sans métaphore, Aymé ne tarda pas à s'apercevoir qu'il oubliait un peu en ce moment la sévérité ordinaire de ses principes. En conséquence, il se dit qu'il se bornerait à remercier la belle dame qui avait daigné lui fournir les moyens d'aller au bal; mais un entretien pouvant avoir ses périls, il résolut ensuite de ne point lui parler et de ne pas même chercher à la voir. Ce parti, dont on ne saurait contester la sagesse, avait pourtant un inconvénient; car il n'était pas très-délicat d'accepter un présent et de ne pas remplir les conditions auxquelles il avait peutêtre été offert. Après avoir bien examiné le cas dans tous les sens, Aymé se vit donc placé dans Talternative, ou de refuser l'habit de bal, ou de l'accepter aux clauses et conditions qu'y avait mises le donateur. Son choix fut bientôt fait. Il avait, comme nous l'avons dit, des principes de conduite qui ne lui permettaient pas d'envisager comme un simple péché véniel ces liaisons d'un

moment, que le caprice noue et dénoue dans l cpace d'une semaine, quelquefois même d'une soirée. Mais eût-il partagé à cet égard l'opinion relâchée du vieux Hugues et de son ami Gaspard, opinion qui était alors, par malheur, l'opinion commune, nous osons affirmer que cela n'eût influé en rien sur sa détermination. L'affaire qui le conduisait au bal était d'une nature tellement sérieuse, et son affection pour Blanche si profonde, qu'il se fût fait un crime de s'engager dans une intrigue galante.

— Au diable le turban î dit-il en jetant sa coiffure sur son lit; au diable la robe et la ceinture! Je ne porterai pas ces habits; non, je ne les porterai pas. La nymphe qui les a envoyés ici les fera reprendre si bon lui semble.

Satisfait de cette héroïque résolution, Aymé endossa gaiement ses habits de la veille, et descendit à la cuisine. Il pensait y trouver ses compagnons de voyage; mais on lui apprit que le bachelier n'avait pas couché dans l'hôtellerie, et que le vieux Hugues, ne sachant ce qu'il était devenu, s'était mis à sa recherche. Cette nouvelle n'étonna point le jeune gentilhomnte ; plus d'une fois, dans le cours de la campagne, il avait vu maître Placide

jjyo AYMÉ VERl).

•jjasser les nuits à argumenter ou à prêcher, à errer au milieu]du camp pour en cliasser les femmes de mauvaise vie, pour brûler les jeux de cartes et les dés qu'il voyait aux mains des soldats, quitte à se battre contre ces derniers, si le procédé leur déplaisait ; en un mot, remplissant un rôle qu'on aurait pu comparer, sous quelques rapports, à celui de Pierre l'Ermite dans les croisades. Aymé ne s'inquiéta donc nullement de l'absence de ses deux amis, et se fit servir à déjeuner. Après son repas, il sortit de l'hôtellerie, dans l'intention de faire emplette d'un costume de bal. .

La vallée d'Oullinsresserpblait alors à un champ de foire. Des marchands accourus de toutesles villes voisines y avaient dressé leurs tentes sur le bord de la rivière, et, pour peu qu'on eût la bourse bien garnie, on pouvait s'y procurer aisément la plupart des objets de luxe et d'agrément dont on avait besoin pour briller à la cour du duc de Savoie. On y trouvait même de charitables juifs qui, prenant en pitié le sort des jeunes seigneurs que le jeu avait maltraités, remplissaient de nouveau leur escarcelle, en échange de quelque chiffon de papier couvert de pattes de mouche, qu'ils se contentaient de leur faire signer. Des guinguettes

étaient ouvertes aux soldats et aux bas officiers de rarmée ; des ménétriers, montés sur des tonnes vides, faisaient danser au son de la viole les filles des environs; en un mot, un étranger qui fût arrivé dans ce lieu n'aurait pu se douter qu'il était dans un pays désolé depuis quatîe mois par la plus affreuse guerre civile. Tel fut en effet le cachet de cette singulière époque; au milieu des fureurs sanglantes du fanatisme, la vieille gaieté gauloise ne perdit point ses droits, et le moment du péril passé, on voyait renaître partout Tinsouciance et la légèreté qui forment, dit-on, un des principaux traits du caractère français.

Ce spectacle inspira à notre ami quelques bonnes réflexions que nous sommes obligé de passer sous silence, mais que chacun de nos lecteurs refera aisément au coin de son feu. Lorsqu'il fut arrivé dans ce village de tentes, Aymé entra dans la boutique d'un marchand d'habits, et le pria de lui montrer quelques tr«ivestissements. Le marchand, qui était un petit vieillard à la mine rusée, s'empressa aussitôt d'étaler à ses yeux des vêtements de toute espèce, de toute forme et de tous les siècles, vieilles nippes fanées, débris de la garde-robe d'une troupe de comédiens de campagne, dont il vanta

au AYMÉ VERD.

le bon goût et la fraîcheur avec autant d'aplomb que s'il eût cru parler à un aveugle.

— IN'avez-vous rien de mieux à m'oftrir? lui dit Aymé en souriant.

— Rien de mieux! s'écria le vieillard offensé. Et où Votre Seigneurie trouvera-t-elle quelque chose de mieux? Voici, ajouta-t-il en montrant un pourpoint usé jusqu'à la corde, une toque noire surmontée d'une plume de coq, voici un costume qui vous ira à merveille et fera valoir comme il faut votre fine taille. Rien de plus gracieux ni de plus léger. C'est un habit de troubadour du treizième siècle.

— Je n'en suis pas surpris, répondit Aymé; c'est là un vrai costume de poète. Quant à la légèreté, je suis encore de votre avis, attendu que le pauvre diable qui n'aurait pas d'autre vêtement pour se couvrir, risquerait fort de grelotter au mois de juin. Mais cela ne fait qu'ajouter à la fidélité du costume. Je ne diffère donc avec vous que sur un point, c'est sur la bonne grâce de ce pourpoint et de ce manteau court.

— Quant à cela, dit le marchand, ne vous en inquiétez pas. Lorsque vous l'aurez sur les épaules, chacun vous en fera compliment. Un cavalier de

votre mine donne de la grâce à tout ce qu'il porte. D'ailleurs, c'est un bien petit mérite que l'élégance dans un costume, et surtout dans un costume historique. Sa beauté consiste surtout à être exact ; l'exactitude, messire, je ne connais que cela; une exactitude scrupuleuse. Or, celui-ci a été copié, taillé, cousu fil par fd, point par point, d'après une estampe de la bibliothèque des Cordeliers de Grenoble, représentant le célèbre Floquet de Romans, surnommé en son temps le roi des ménestrels.

— Oui da! dit Aymé en secouant la poussière cachée dans les plis du manteau. Eh bien , compère, je vous crois ; et quand vous m'assureriez que ce sont là les mêmes atours que Floquet porta aux noces de Guignes Il[, je vous croirais encore sans peine. ^

■— Oh ! dit le vieillard, il a fait un peu de vent hier, et sous ces maudites tentes, on ne peut se défendre de la poussière. Mais un coup de vergette remettra tout à neuf. Quand le chaperon sera épousseté, le manteau secoué, brossé et mis au grand air, il n'y paraîtra plus. Et puis, le soir, à la bougie^ vous n'avez pas d'idée de l'effet que cela

produira. On jurera que vos habits sortent de la

main de rouvrier. Et certes, il n'y a pas longtemps qu'ils en sont sortis. Je pourrais vous dire qu'ils n'ont jamais été portés; mais à quoi bon mentir? Le fait est qu'ils ont été portés une fois, une petite fois, et pendant une heuie seulement, dans une mascarade qui eut lieu, le mois dernier^ au château de Grignan. M. le comte d'Adhémar les avait fait faire exprès pour lui; mais la fête fut interrompue par l'arrivée des huguenots. C'est la pure vérité, sûr commeje m'appelle maître Régnier.

— En ce cas, dit Aymé, je serais curieux de voir quelle est la couleur de vos mensonges.

— Du reste, poursuivit le vieillard, si ce costume ne vous convient pas, j'en ai d'autres à vous montrer. Ce sera bien le diable si nous ne trouvons pas ici un habit à votre taille.

Maître Régnier continua alors son exhibition ; il employa avec beaucoup de finesse toutes les ruses du métier, pour amorcer le chaland qu'il avait sous la main, et lui mettre sur le dos quelqu'une des vénérables reliques qui pendaient dans son magasin.

Mais lorsqu'il vit Aymé tourner les yeux vers la porte et se disposer à partir, il le retint par la manche et le conjura de prendre patience encore

un moment. Alors il suspendit au croc les oripeaux auxquels son éloquence n'avait pu rendre la fraîcheur qu'ils avaient perdue, et tira d'un coffre de cuir un nouveau costume. Les marchands, on le sait, ont une tactique assez semblable à celle des grands capitaines, lesquels mettent d'abord en avant leurs plus mauvais soldats , tiennent en réserve leurs meilleures troupes, et ne découvrent ces dernières que lorsque la bataille est désespérée.

Le nouvel accoutrement que le vieillard offrit à Aymé Verd était véritablement beau. Il se composait d'une longue robe de velours cramoisi, brodée d'étoiles d'or, de croissants et d'autres signes cabalistiques; d'un chapeau pointu, également orné d'emblèmes , et du sommet duquel pendait une écharpe de soie bleue, toute constellée d'étoiles; enfm de la baguette divinatoire, d'une grande lunette, et de tous les accessoires qui servent à compléter l'ajustement d'un disciple d'Hermès. Ce travestissement^ outre sa richesse, avait encore, comme le fit remarquer le vieillard, cet avantage d'être plus favorable qu'aucun autre aux intrigues du bal masqué.

— Quand vous aurez ce bonnet sur les veux, nr. 57

i>7| AYME VEKD.

mon gentilhomme, dit le marchand, et que vous paraîtrez au milieu de la fêle, les jeunes filles viendront touiner autour de vous, comme les papillons autour d'un flambeau, afin de savoir de vous ce que toute fille est curieuse d'apprendre, ce qu'elle demande aux marguerites des prés , aux cartes, à son miroir, au vent: si son amant sera fidèle, si elle se mariera bientôt. Chacune d'elles vous livrera sa main que vous presserez dans la vôtre, sans qu'elle songe à la retirer. Vous pourrez, selon votre humeur, faire sourire la belle enfant ou faii e pleurer ses beaux yeux, lui soutirer adroitement tous ses petits secrets; et quant à ceux des autres, elle vous les dira d'elle-même, ce qui vous sera d'un grand avantage. Enfin il ne tiendra qu'à vous, messire , de la rendre boudeuse pour toute la soirée, de la brouiller avec son amant et avec ses meilleures amies, ou bien de la faire danser jusqu'au point du jour, sans que ses petits pieds se ressentent de la fatigue. Essayez-moi ce costume, mon gentihomme ; essayez-le, il n'en coûte rien.

— C'est inutile, dit Aymé; je vois que la chape est trop longue.

— Essayez-la toujours, reprit le vieillard en lui présentant la manche de la houppelande; si elle

a quelques doigts de trop, ma témaie y fera un pli. Très-bien! elle ne colle pas sur vos épaules, mais c'est ce qu'il faut. Vos mouvements seront plus libres et votre démarche plus solennelle. Prenez le bonnet maintenant; à merveille! Il faut que vous voyez vous-même comme cela vous sied. Bon ! qu'est-ce que ma femme a fait du miroir, à présent ! Je ne le retrouve plus. Mais si vous voulez que je fasse signe à ma voisine, la tavernière, une jolie commère, ma foi! elle vous dira si je mens.

— Je n'ai pas besoin de l'avis de vos voisines, repartit Aymé en se débarrassant de la robe; ce déguisement est fort beau, et il serait facile d'en corriger les défauts d'ici à ce soir. Mais il me semble que ce n'est pas celui qui convient le mieux à un jeune homme.

— Pourquoi? dit le marchand. Parce que les jeunes gens sont des fous, j'en demande pardon à votre seigneurie, qui n'ont pas assez d'expérience pour savoir ce qui leur convient. Croyez-moi, prenez ce travestissement, et si vous aimez quelque belle dame , vous pourrez le lui dire à l'oreille, sans qu'un mari s'avise de vous demander compte de l'entretien, ce qui ne manquerait pas d'arriver^

dans le cas où vous commettriez Tétourderie de vous habiller en damoiseau. Vous aurez les privilèges de l'âge et: ceux de la science; vous écarterez les jaloux avec votre baguette d'ivoire , comme on écarte les mouches avec un éventail. Je fais une autre supposition. Avez-vou s besoin d'avancement dans l'armée? Attendez-vous quelque faveur de monsieur le duc de Nemours ? Eh bien, Son Altesse, qui vous a rebuté peut-être sous ce simple habit, déchiré par les lances huguenotes , Son Altesse vous écoutera ce soir avec plaisir. Elle viendra en riant s'asseoir auprès de vous, vous priant de lui tirer son horoscope.

— Si j'en étais sûr ! dit Aymé.

— Rien n'est plus sûr, continua le marchand; avec un peu d'adresse, d'ailleurs, et je suppose que vous n'en manquez pas, vous n'auriez pas de peine a l'amener là. Vous conduisez le prince dans l'embrasuie d'une fenêtre , et pendant cinq minutes, vous avez l'air de contempler les astres. Vous prenez ensuite un ton d'oracle... ne craignez rien... faites votre éloge à mots couverts, mais noircissez sans déguisement vos rivaux. Et si vous êtes enti'é cornette au bal, vous en sortirez capitaine. Qui vous retient encore? Peut-être vous

figurez- VOUS que M. de Nemours ne vous croira pas? Allez, jeune homme, fiez-vous à ma barbe grise. Si fin qu'il soit, il se laissera piper par vos grimaces. Grâce à cette longue lunette que voici, à ces planètes d'or et à ces symboles de magie, il vous supposera plus sorcier que vous ne Fêles. Et pourquoi non? Est-on plus clairvoyant, est-on moins sot, moins crédule , dans une salle de danse, et à la clarté des bougies, qu'on ne l'est partout ailleurs, à la lumière du soleil? Je vous le dis en vérité, jeune homme, le monde n'est luimême qu'une grande mascarade où personne ne laisse voir son véritable visage, et où, savants, ignorants, piinces , marchands , chacun n'est estimé que d'après l'habit. Ça! êtes-vous décidé?

— Non, dit Aymé avec regret; je sens que je ferais là-dessous une sotte figure. J'arrive à peine à Oullins, je ne connais aucune des dames qui seront à cette fête, et ne suis au courant d'aucune intrigue. Vous avouerez qu'en pareil cas il est difficile de se tirer avec honneur du rôle de sorcier.

— Si c'est là ce qui vous arrête, répondit le marchand qui avait une réponse toujours prête aux objections de ses pratiques, il y a moyen de

s'arranger, .le ne veux pas qu'un brave seigneur comme vous aille aclieter chez mes confrères de méchantes guenilles, et laisse à quelque gentillâtre des baronnies sans tournure et sans esprit le plaisir de se pavaner sous ce bel habit. Je puis en un quart d'heure, si vous êtes raisonnable, vous mettre au fait de toutes les aventures galantes de ce pays , vous dire les noms, vous faire le portrait de toutes les dames, de telle sorte que vous puissiez les reconnaître seulement à leur démarche, au son de leur voix, ou en examinant leurs bagues.

— Comment vous êtes-vous procuré de tels renseignements? demanda Aymé avec surprise.

— Honnêtement, messire, honnêtement, répondit le vieillard en poussant un soupir.

— Mais encore ? dit Aymé.

— Eh, mon Dieu ! messire, que vous importe?

— Il m'importe beaucoup. Sans cela, comment voulez-vous que je vous croie?

— Messire, dit le marchand^ quand je vois une étoffe, j'en examine la couleur, la solidité, l'éclat, et si elle me convient, je l'achète, sans m'inquiéter de savoir par quels procédés de petits fils de soie ont été enchaînés ensemble, de manière à former un drap solide, ni comment ils ont reçu ces vives nuances

qui charment mes yeux. Ce sont là, mon gentilhomme, les secrets du fabricant. Cependant, puisqu'il faut vous satisfaire, je vous dirai tout. Ma femme, continua le vieillard après un moment de réflexion et une émotion visible, ma femme est marchande à la toilette; elle vend aux dames des rubans, des colliers, des dentelles, et c'est, je vous assure, un métier qui ne vaut pas le diable. On croit que les grandes dames , parce qu'elles sont riches, achètent les yeux fermés; c'est une erreur; elles liardent tout comme les autres.

— Mais quel rapport cela a-t-il avec ce que je vous demande? dit Aymé en s'asseyant sur le coffret de cuir.

— Un peu de patience, messire , vous allez le voir. Comme je vous le disais donc, ma femme est marchande à la toilette, c'est-à-dire qu'elle use plus de galoches que pas une femme de la paroisse, ce que je lui ai souvent reproché dans mes mauvais quarts d'heure. Mais dans le fait, ce n'est pas sa faute. INos voisines, qu'on voyait partout du temps qu'elles étaient filles, qui ne manquaient pas une vogue à deux lieues à la ronde, ni un sermon à l'église, ni une exécution sur la grand*-

58; AYML VERD.

place, bref, qui étaient toujours en l'air pour se faire reluquer par les galants; à présent qu'elles sont mariées et ont des enfants, elles ne bougent pas plus de cbez elles que la crémaillère, aimant mieux avoir les pieds cbauds que d'attraper des rhumes à courir la prétentaine. Denyse, au contraire, la pauvre femme! elle est toujours par voies ou par chemins. Depuis le matin jusqu'au couvrefeu, qu'il vente ou qu'il neige, avec des souliers percés et une robe d'indienne, que vous dirai-je, messire? même dans ses grossesses , car les femmes, quand elles ont du creur^ font des choses que nous ne ferions pas, elle trotte, sa boîte à la main, sa

balle sur le dos. Elle va de ci, de là , d'une maison à l'autre, du premier étage au cinquième, et le tout bien souvent, pourquoi? pour rentrer le soir au logis, avec la faim et sans avoir vendu ce qui s'appelle une épingle. Je m'en aperçois à sa figure, quand elle rentre; aussi je ne lui demande rien. Je la laisse faire; la voilà qui pose sa balle dans un coin, allume le feu , casse une écuelle en trempant la soupe, soufflette son marmot qui n'en peut mais, puis allume la lampe, fait sécher ses chausses devant le feu et les ravaude pour le lendemain, car elle n'en prend une nouvelle paire que lors-

qu'elle a usé celle qu'elle porte jusqu'à la dernière maille. Pendant ce tennps, Jacquot, le seul enfant qui nous soit resté de quatre que nous avons eus, Jacquot^ dis-je, voyant sa mère en colère, et n'en sachant pas la raison , le pauvre innocent ! va se coucher à tâtons, et moi j'en fais autant, car qu'estce qu'un homme peut faire de mieux en pareil cas?

— Et après? dit Aymé.

— Au bout d'une heure, messire , je vois Denyse qui se lève. Après avoir éteint les charbons et balayé la boutique, elle ouvre sans bruit le tiroir à l'argent et compte la recette de la journée, ce qui est, pour l'ordinaire, une besogne assez facile. Cela fait, elle s'approche du lit de Jacquot, arrange les draps, la couverture, et de peur du froid, ôte sa robe et la met sur la couchette. Bon ! voilà Denyse en jupon; vous croyez qu'elle va se coucher? Ah bien oui! et ses patenôtres? Elle en a encore pour une heure; cependant il faut bien finir par se mettre au lit. Je la sens qui se glisse entre les draps , aussi froide qu'un saint de pierre. Je ne dis rien; je fais semblant de dormir. Mais elle ne dort pas; elle se tourne et se retourne sur la paillasse, tout comme si elle avait la fièvre. Ce sont là de vilains moments, messire, et autant

886 AYMÉ VERÏ).

vaudrait n'être pas ne que de vivre de la sorte. Mais on doit s'attendre à cela, quand on est pauvre et qu'on a la sottise de se marier. Comme je vous le disais donc, je ferme les yeux et je fais semblant de dormir; mais je n'en ai guère envie; à force de sentir remuer cette pauvre femme, ma poitrine se serre comme si on la pressait dans un étau , je sens quelque chose qui me prend à la gorge et qui m'étouffe. Il faut que je soupire pour me soulager. Bah ! j'aurais mieux fait de me mordre la langue jusqu'au sang et de me taire. Ma femme n'a pas plutôt entendu ce soupir, qu'elle soupire de son côté, et bientôt, quoiqu'elle se doute bien que je ne dors pas :

— « Maître Régnier, me dit-elle, dormez-vous?

— Dormir ! lui dis-je, je défierais bien le diable de dormir à côté de vous, quand il en aurait envie. Qu'avez-vous à vous trémousser de la sorte, comme si vous entendiez les violons? Ne pouvezvous rester tranquille?

— Ne parlez pas si haut, maître Régnier, vous allez réveiller Jacquot , répond Denyse en me voyant prêt à me fâcher; car, je ne sais pourquoi, messire, entre époux, on n'est jamais plus porté à

se cliamailler et à se battre, que lorsqu'on aurait le plus besoin de s'entr'aimer.

— Vous allez réveiller Jacquot, me dit ma femme, bien sûre qu'avec ce mot elle me fermera la bouche. Et, après avoir poussé un nouveau soupir et s'êlre retournée deux ou trois fois sur le chevet, sails pouvoir trouver une position commode : — Maître Régnier, me dit-elle, qu'avez- \ous vendu aujourd'hui?

— C'est bon, répliqué-je; dormez, Denyse ; ce n'est pas l'heure de parler de ces choses-là. Le jour est assez long, morbleu î pour y penser.

— Si vous aviez vendu une paire de chausses tant seulement, vous ne me parleriez pas ainsi, maître Régnier. Pourquoi donc ne pas me dire ce qui en est? Je le vois bien, vous n'avez rien vendu.

— Eh bien, non, puisque vous voulez le savoir, dis-je alors avec impatience ; non, je n'ai rien vendu, pas même un bouton de guêtre. Etes-vous bien avancée, maintenant? En dormirez-vous mieux, Denyse? Est-ce là Toreiller de plume qu'il vous fallait? Jarnigué ! prenez-en donc la moitié, puisqu'elle vous fait envie, et là-dessus je vous souliaite une bonne nuit. Et en parlant ainsi, messire, je me tourne vers la i uelle, bien décidé à ne

plus répondre, et même à m'endormir, car les mauvaises nuits ne rendent pas les jours meilleurs, e't cent ans de chagrins ne payent pas un liard de dettes. Mais bah ! j'ai beau compter depuis un jusqu'à mille, et recommencer cinquante fois, j'ai beau fermer les yeux ou les fixer sur la grosse poutre qui traverse ma boutique, et que la lune éclaire à travers la fente des auvents, c'est comme si je chantais. D'ailleurs, Denyse est là, et quoiqu'elle n'ouvre pas la bouche, elle me parle et j'entends tout ce qu'elle me dit. Oui, je l'entends aussi distinctement, aussi clairement que j'entends sonner toutes les heures de la nuit à l'horloge de la paroisse. Ah ! messire, vous êtes jeune et vous êtes riche sans doute, tant mieux pour vous ! sinon je vous dirais : Ne vous mariez pas, faites-vous moine, faites-vous chartreux, faites-vous trappiste; ne craignez rien; la robe de laine, le cilice, les jeûnes, tout cela n'est que roses en comparaison des félicités conjugales, comme disent ces bêtas de parpaillots, qui voudraient forcer tout le monde à se marier. Mais peut-être que je vous ennuie, messire; je vous chante là un vieux refrain que la jeunesse n'aime pas à écouter, surtout quand les ménétriers accordent leurs violons, et qu'on al-

lunie déjà les bougies du bal. Que voulez-vous? Vous m'avez demandé une chose qui a remué en moi tous ces souvenirs, et puisque j'ai commencé, il faut bien que j'achève.

— Croyez que je vous écoute avec beaucoup d'intérêt, dit Aymé; quoique je ne sache pas encore quel rapport ces tristes confidences peuvent avoir avec la question que je vous ai faite.

— Vous le verrez bientôt, messire; tout ce que je vous demande, c'est que vous gardiez pour vous l'opinion que vous pourrez avoir de ce qui me reste à vous dire. Où en étais-je donc? Ah ! m'y voici. Quand on coud du mauvais drap, il n'est pas étonnant que le fil se casse quelquefois. Je vous disais donc que, ma femme et moi, nous ne dormions pas (et par la nuit que je vous raconte, vous pouvez juger de toutes les autres); après avoir retenu sa langue environ une demiheure, voilà que Denyse reprend la parole :

— «Maître Régnier, me dit-elle, car elle est sûre que je vais la comprendre, il viendra demain ! C'est du boulanger, messire, qu'elle parle.

— Eh bien , Denyse, que voulez-vous que j'y fasse ? Faut-il mettre la clef sous la porte et nous en aller?

— Mais Touche est pleine, et il nous a juré qu'il n'en referait pas une autre. Et le terme qui arrive dans trois jours! Sainte Vierge! vous n'y pensez pas. Avec quoi payerez-vous le terme?

— Dans trois jours ? dis-je. Eh bien , en trois jours, on a encore le temps de se reconnaître. Nous lâcherons d'emprunter une centaine de livres.

— Oui, c'est cela, maître Régnier; vous n'avez pas d'autre corde à votre arc. Mais elle est usée à présent. D'ailleurs, la belle ressource que d'emprunter! INous ne serions pas à l'aise, mais nous vivoterions, du moins, à cette heure, si nous n'étions pas obligés d'employer le peu que nous gagnons à boucher les trous que nous avons faits. Quand il entre un écu au logis, vite il faut le changer en petite monnaie, et lorsqu'on a donné un à-compte à l'un, un à-compte à l'autre, le soir il ne vous reste pas de quoi acheter une mèche pour la lampe. On ne sait pas ce qu'on fait quand on fait une dette. C'est couper un arbre par le pied pour en manger le fruit.

— Sans doute, dis-je à mon tour, celui qui fait un créancier est comme ce pauvre Martin Laprat qui, s'étant ruiné dans les entreprises, vendit un

petit champ qui lui restait, et acheta un ours qu'il faisait danser clans les foires, avec un fifre et un tambour. Le pauvre homme se croyait délivré de toutes ses peiiTes, car Tours était bien appris, il donnait la patte et dansait en mesure, aussi bien que pas un bateleur. Mais il fallait nourrir cette maudite bêle; quand Martin n'avait gagné dans la journée que de quoi acheter une livre de pain noir, il fallait qu'il lui en donnât d'abord la moitié, sinon elle montrait les dénis. Et il arriva un beau jour que Martin Laprat n'ayant rien dans sa panetière, et étant à jeun depuis la veille, voulut raisonner son compagnon pour lui faire prendre patience; mais quand il eut achevé son discours, l'ours se jeta sur lui et lui dévora un membre. Martin réussit à lui faire lâcher prise, au moyen de son bâton, et il l'aurait tué, dans sa colère, car il élait armé. Mais quoi! l'ours était son gagnepain, il le garda et le fit encore danser pendant un an, mais au son du fifre seulement, attendu qu'il était manchot, et ne pouvait plus, comme autrefois, faire résonner son tambourin. Mon père, qui avait connu Martin Laprat, m'a dit qu'il lavait vu plus d'une fois passer devant sa porte, et qu'il avait mis plus d'un denier dans sa sébile. Mais il faut

que tout ail un ternie. Bieiilùl Martin Laprat ne revint plus à Grenoble, comme il avait coutume de le faire, et Ton apprit par un paysan (|ue Tours avait fini par le manger. Ce sont là les créanciers, Denyse, je le sais bien. Mais qu'y faire? Quand on n'a pas d'autre ressource, le plus sage est d'imiter Martin Laprat. D'ailleuis, nous n'en sommes pas là encore. Dieu merci ! nous avons des amis.

— Des amis! s'écrie Denyse en s'accoudant sur le traversin; eh! ne devez-vous pas à tous vos amis? Vous me faites lire, quand je vous entends parler de la sorte. Des amis, maître Régnier! il n'en faut plus parler, quand on est logé à votre enseigne. Tant qu'ils vous ont cru à l'aise, cela a été assez bien. Ils vous auraient prêté le double de ce que vous leur demandiez. Mais aujourd'hui il faut voir la mine qu'ils font, quand on va crier misère chez eux. Ils se plaignent plus haut que vous, et cependant la broche tourne devant leur feu toute l'année. Ne pensez pas aux amis, maître Régnier ; n'y pensez pas.

— Il me reste, dis-je alors, quelques marchandises qu'on pourrait metlre en gage pour deux ou trois semaines.

— Oui-da, repart Denyse, et comment les reti-

rerez-vous? Voilà-t-il pas un beau commerce ! La moitié de vos marchandises a déjà passé chez les juifs, et justement, cela me rappelle que vous en devez encore l'étoffe à maître Trablaine, de Romans !

— Oui, et la façon à maître Arnoul, dis-je à mon tour ; que le diable emporte votre mémoire, Denyse! Qu'ai-je besoin que vous me rappeliez tout cela? Avez-vous juré de me rendre fou?

— Il faut pourtant, maître Régnier, que vous' trouviez un moyen de nourrir votre femme et votre enfant ! dit-elle en se mettant à pleurer.

— Enseignez-le-moi, ce moyen, sorcière que vous êtes! hai-je dans la rue arrêter les passants, et leur arracher leurs vieux habits pour les forcer à m'en acheter de neufs ? Parlez ! que faut-il que je fasse? A quoi sert-il, morbleu! de mettre le doigt dans toutes ses plaies, quand on n'a pas l'onguent qui peut les guérir? Cela les élargit et les envenime, et c'est tout ce qu'on y gagne. Mais vous n'êtes bonne qu'à cela, Denyse. Quand vous rentrez au logis, au lieu d'y apporter un bon visage, comme une honnête femme devrait le faire, vous n'y apportez que la mauvaise humeur et les querelles. Oui, pleurez maintenant; il s'agit bien

in. 38

M4 AYMï^ VERD.

(.le pleurer! Voici le jour qui se lève. J'aimerais mieux avoir épousé une sans-souci qu'une femme comme vous. Au moins elle dormirait et me laisserait dormir; en s'éveillant, au lieu de chercher à me mettre la mort dans l'âme, comme vous le faites, elle chanterait, la coquine ! et elle rirait pour me ragaillardir. Et vraiment! les affaires n'en iraient pas plus mal, car, voyez-vous, Denyse, ce ne sont pas les larmes de la meunière qui font tourner la roue du moulin.

Voilà, messire, quelles nuits nous avons passées pendant dix ans. Quant aux jours, vous pouvez vous en faire une idée. Au temps du carnaval, cela allait encore, malgré les sermons des hérétiques qui, non non contents de marier les pauvres filles, veulent empêcher les riches de danser, double sottise! Cela allait encore la semaine de Pâques et la semaine de Noël, époques où, selon la coutume, tout le monde change d'habits. Mais le reste du temps, je crois que les gens du quartier auraient mieux aimé sortir en guenilles que de s'acheter un pourpoint. Ne sachant plus à quel saint me vouer, je passais la journée à lire le Grand Albert, car, de manière ou d'autre, je voulais en finir, et j'aurais vendu mon âme au diable, s'il l'avait voulue. Mais

il paraît qu'à présent il ne fait plus de ces marchéslà, comme autrefois. Les âmes sont devenues unç marchandise si commune qu'il en a pour rien tant qu'il en veut. Je lisais donc le Grand Albert, un petit livre rouge que m'avait prêté un colporteur de Confolens. Il fallait n'en lire qu'une page par jour, et au bas de chaque page étaient écrits ces mots en lettres vertes : Tournez le feuillet, vous verrez le diable.

Bah ! j'avais beau tourner le feuillet et ouvrir de grands yeux, il ne venait pas plus de diable que de chaland^. Tout au contraire, jamais ma maison n'avaitété plus triste, plus déserte. Tout en lisant, j'entendais quelquefois la pluie qui fouetlaitles carreaux de la fenêtre, ou bien le vent qui faisait tomber les tuiles du toit. Alors, messire, je pensais à Denyse, à ma pauvre femme, qui courait le pavé, battue par le vent, battue par la pluie, et, dans ces moments-là, j'appelais le diable encore plus fort. Je ne sais s'il m'entendit; mais voici ce qui advint.

Il faut vous dire, d'abord, que le livre était assez gros. Chaque page avait une image. La première représentait un homme dans une chambre nue, sans rideaux, sans feu ; un pauvre hère dévoré par la finira, çt qui aurait, eu grand besoin de venir

s'acheter des habits dans ma boutique. Il lisait le Grand Albert. La seconde représentait le même homme, mais dans une situation bien différente. Il était occupé à vider un sac rempli d'or; quoique le sac fût petit, il paraissait inépuisable, car on voyait le plancher couvert de pièces d'or, de pistoles, de ducats, de philippus, de doublons. L'or tombait de ce sac comme l'eau tombe d'une fontaine. Sur la troisième image, on voyait encore le même homme; il était assis devant une table splendide, servi par des valets à livrée qui portaient dans leurs mains des plats, des assiettes, des bouteilles, le tout si bien peint, que cela vous faisait venir l'eau à la bouche. Sur la quatrième image, l'homme était à cheval et éclaboussait les passants qui, tous, cependant, lui levaient leurs chapeaux et le saluaient jusqu'à terre. Sur la cinquième, messire, il était couché sur l'herbe, dans un jardin ; une troupe de jeunes fdles légèrement vêtues dansaient devant lui. Enfin, que vous dirai-je ? il y avait dans ce livre de quoi faire tourner la tête ; on y voyait représentés au vif tous les rêves que fait sur son grabat l'homme qui manque du nécessaire. Mais on n'en possédait que la peinture ; pour jouir de la chose, il fallait avoir vu le

diable ; pour voir le diable, il fallait encore tourner le feuillet.

Je trouvais que le livre était bien gros, et je craignais que Satan^ en prenant la plume pour l'écrire, ne fût tombe dans le défaut ordinaire des auteurs, qui consiste, comme vous le savez, à vous amuser par des descriptions pompeuses, à vous allécher par des promesses brillantes, à vous faire attendre un dénoùment qui n'arrive jamais, ou qui vous déçoit quand il arrive. Il me semblait qu'il aurait dû se montrer du premier coup, et me donner le sac aux écus, au lieu de me laisser consumer ma vie à regarder des chimères, h poursuivre des ombres sans corps. Cependant, quand j'arrivai à l'avantdernière page, le cœur me manqua. Les cheveux me dressèrent à la tète. Je tenais le livre dans ma main ; je l'ouvrais, je le fermais, je le cachais dans un coin pour ne plus y toucher. Puis, je le reprenais en tremblant, et mes yeux s'arrêtaient de nouveau sur ces mots terribles : « Tournez le feuillet, et vous verrez le diable! » — Oui, je le verrai, me disais-je, car il est là, pour le sûr, derrière ma porte : il a la main posée sur le loquet ; je n'ai qu'à remuer un doigt, il va entrer et me demander ce que je veux. — Oh ! que ce livre est

î>98 AYMK VERD.

court! Moi qui croyais qu'il ne finirait jamais! Oli ! pour(juoi n'a-t-il pas quelques feuillets de plus?

— Finalement, dit Aymé, tournàtes-vous le feuillet ?

— Oui, messire ; mais au lieu du diable en personne , je vis paraître ma femme ; elle me mit dans la main une pièce d'or et me dit d'un air joyeux : — Tenez, maître Régnier, mettez ce ducat dans votre escarcelle; je n'ai pas voulu attendre à ce soir pour vous l'apporter.

Je jetai les yeux sur la balle de Denyse, et je vis qu'elle n'avait rien vendu. Cela me surprit ; je lui demandai avec inquiétude où elle avait pris ce ducat. Aussitôt, elle entr'ouvrit son corset et en tira une lettre qu'elle me fît voir.

— Quelle était donc cette lettre ? demanda Aymé.

— C'était, messire^ un billet doux, répondit maître Régnier. La personne qui avait chargé Denyse de le remettre à son adresse^ lui avait promis d'autres pratiques, dans le cas où elle s'acquitterait fidèlement de sa commission. Mais Denyse n*y entendait pas malice. Quant à moi, le rouge me monta au visage, et je ne sus d'abord quel

parti prendre. Je tenais la lettre dans une main, la pièce d'or dans l'autre, et d'un air si embarrassé, que Denyse s'en aperçut.

— Y aurait-il du mal à faire cela? me dit-elle.

— Du mal? répondis-je en mettant la pièce d'or dans ma poche. Quel mal voulez-vous qu'il y ait, sotte que vous êtes ! Hâtez-vous ! portez ce billet là où on l'attend, et portez en tant qu'on vous en baillera. Seulement, n'en dites mot à personne, si ce n'est à moi, car nos voisines sont si méchantes!

— Elles me blâmeraient sans doute? dit Denyse.

— Eh ! non^ sotte que vous êtes ! Mais elles voudraient toutes se mêler de porter des lettres, et dans peu le métier ne vaudrait plus rien.

Le lendemain, messire (1)

(i) Il y a ici une lacune dans le manuscrit de l'auteur anglais ; quelques notes, griffonnées sur la marge, nous ont fait présumer que l'histoire de maître Régnier n'était pas entièrement finie, et devait se rattacher par quelque fil à la trame du roman. Mais deux ou trois feuillets détachés du manuscrit nous ont privés de ce morceau intéressant. Nous ayons fait jusqu'à présent d'inutiles recherches pour les découvrir; toutefois nous

600 AYMl^ VEKD.

— Honni soit, qui mal y pense ! dit Ayino en {)osant siu' sa léte le lurban du Sarrasin. Quel(|ucs instants apiès, il entrait au bal.

Page 1