‹ Aymé Verd (volume 2)Chapitre 21 sur 52 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

Eetour a iHantmaur.

Le voyageur s'arrête avec tristesse, Donne des pleurs au sort 4 « la comtesse, Toutfes les fois qu'il passe . kns le val OÙ s'élevaient les tours de Cumnor-Hali.

J.-W, MiCKLE.

Tandis que ces événertietits se passaient à Ouilins, la plus grande partie du Dauphiné gémissait sous la sombre domination du baron des Adrets ;

quelques chefs seulement, au nombre desquels était Gaspard, tenaient encore la campagne, résolus de défendre jusqu'à l'extrémfté la cause du 'roi et celle de l'Eglise, également compromises dans cette guerre. Mais ils étaient séparés les uns des autres et ne pouvaient plus agir de concert.

Après le combat de la vallée d'Esclou, Gaspard, comme nous l'avons dit, ne songea point à poursuivre son frère. Il passa la nuitdans un village des environs, et le lendemain il s'avança vers l'Isère, dans le dessein de passer la rivière et de regagner le bas pays.

Mais ayant eu avis, durant la matinée, des mouvements de quelques corps de troupes calvinistes, il se vit forcé de rebrousser chemin et de s'enfoncer plus avant dans les montagnes du Royannais. Vers midi, au moment où, pour épargner à ses soldats le gros de la chaleur, il se disposait à faire halte dans un de ces beaux bois de noyers qui bordent le torrent de la Lionne, un petit pâtre, tout couvert de sueur, s'approcha de lui, en faisant claquer ses doigts, et l'avertit qu'un parti formidable de huguenots le suivait à peu de distance.

S'étant d'abord assuré, par quelques questions adroites, de la fidélité de cet enfant, Gaspard lui

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demanda alors à combien il évaluait le nombre des ennemis.

— Foi de Serpolet ! dit le pâtre, le diable seul les a comptés et marqués, car, pour le sûr, c'est là un bétail qui lui appartient, et je vous réponds qu'il n'en perdra pas une seule tête. Tout ce que j'en puis savoir, c'est qu'ils sont plus nombreux que les moutons qui broutaient l'herbe de nos vallées, quand les bailes de Provence y amenaient leurs troupeaux ^^

— S'il en est ainsi, dit Gaspard, nous serons écrasés. N'y aurait-il pas, dans ces alentours, quelque château fort où l'on put se jeter, pour se mettre en défense?

— Dame ! dit-il, ce ne sont pas les châteaux qui manquent; il n'y en a que trop dans ce pays, comme disait mon père. Mais je ne vous conseillerais pas d'y aller, ni d'en passer trop près. Sans comparaison , c'est comme si je conduisais mes chèvres dans la caverne de Rupé, pour les mettre sous la garde des loups.

Gaspard jeta un coup d'œil sur la vallée, pour voir si elle ne présentait pas quelque position avantageuse qu'il pût occuper, et d'où il lui fût

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possible de défier l'ennenù. Mais il ne larda pas

à se convaincre que, s'il lui était facile d'aller se

percher sur quelque pic inaccessible, il lui serait

en revanche très-difficile d'en descendre, sans se

mettre à la disposition des huguenots. Tandis

qu'il cherchait dans sa tête quelque ressource

pour échapper au péril de la situation^ le jeune

pâtre se livrait de son côté à une opération d'es-

|)rit à peu près semblable. Son zèle pour la religion

catholique, réchauffé par les discours de quelques

prêtres que la persécution avait forcés à s'exiler

dans ces déserts, la connaissance qu'il avait des

vallées, lui avaient permis plus d'une fois, pendant

la guerre, de rendre d'importants services à la

cause royale, soit en égarant les huguenots ou en

espionnant leurs pas, soit en servant de guide

à leurs adversaires. La légèreté de ses pieds et

son extrême jeunesse lui avaient rendu cette tâche

moins périlleuse qu'elle ne le fut pour un grand

nombre d'autres montagnards, et, en particulier,

pour Madeleine la pèlerine. En cette occasion, il

paraissait fort embarrassé ; car, ainsi qu'il l'avait

déjà annoncé à Gaspard, il avait vu les protestants

se diviser en deux bandes, dont l'une était allée,

par un chemin de traverse, occuper l'unique dé-

filé qui se trouve, en cet endroit, dans le bassin de la Lionne. Cependant, après quelques minutes de réflexion, il fit claquer ses doigts et se mit à danser devant Gaspard.

— Là! dit-il enfin, que me donnerez-vous, sire capitaine, si je vous tire de ce mauvais pas ?

— Eh ! que veux-tu que je te donne? répondit Gaspard, en considérant le petit pâtre dont la physionomie offrait un mélange singulier d'audace, de naïveté et de finesse.

Serpolet, pour toute réponse, montra du doigt une énorme paire de pistolets, qui étaient pendus à la ceinture du capitaine.

— Mes pistolets? dit Gaspard avec étonnement. Le berger fit un signe de téteaffirmatif.

— Qu'en feras-tu ?•

Le berger sourit d'un air qui donnait suffisamment à entendre quel usage il se proposait de faire de ces armes *^

— ' Jour de Dieu ! dit Gaspard en détachant ses pistolets de sa ceinture. As-tu envie de tuer un huguenot? Tiens, les voilà, mon enfant. Mais, à présent, souviens-toi de ta promesse. Où vas-tu me conduire?

— Nous allons prendre un chemin que les bu-

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fi^uenols ne connaissenl j)as, répondit wSerpolet, en bondissant sur les rochers comme un jeune clievreau qui sent pousser ses cornes ; cechemin nous fera gagner sur eux deux bonnes heures. Nous irons de ce pas dans un château, où il vous sera facile d'entier, car on en a retiré la garnison.

— Ne va pas si vite, dit Gaspard, qui craignait encore, mais sans fondement, d'être la dupe du petit pâtre. Marche à mes côtés, et si tu fais mine de f éloigner, prends garde à toi, tes jambes ne te sauveront pas.

— Par saintChaffrey ! repartit le jeune berger, piqué de ce soupçon; allez en avant, sire capitaine, moi je vous suivrai.

Gaspard se tut et laissa lejeunechevrier marcher à sa guise. Ils arrivèrent bienjôt au bord d'un ruisseau , formé par une cascade qu'on entendait bruire à peu de distance, et encaissé entre des rochers tellement élevés et tellement rapprochés l'un de l'autre, qu'il régnait sur les flots une profonde obscurité. Serpolet, qui avait les jambes nues jusqu'au genou, mit les pieds dans l'eau et se glissa, comme une anguille, dans la crevasse du rocher, en faisant signe à Gaspard de le suivre. Celui-ci hésita un moment, car il ne savait trop en

quel lieu allait déboucher cet étroit passage à travers lequel deux hommes ne pouvaient cheminer de front. Il rappela le berger, mais celui-ci ne l'entendit pas. A la fin, risquant le tout pour le tout, il se décida à enfiler le premier cette sombre galerie, et ce ne fut pas sans une vague appréhension que ses soldats le suivirent l'un après l'autre. Cependant, après une centaine de pas, le passage s'élargit peu à peu, la lumière y pénétra, et il fut permis d'apercevoir , à Textrémité , un sentier plus facile sur le rivage. Gaspard, ayant rejoint son guide, lui témoigna sa reconnaissance en lui donnant une poire à poudre et des balles. Il était évident que les huguenots, dans le cas même où ils auraient un conducteur aussi expérimenté que le p^it pâtre, n'oseraient pas s'engager après eux dans ce défilé, et seraient obligés de faire un immense détour pour retrouver leurs traces.

— Où me conduis-tu, mon enfant? demanda Gaspard complètement rassuré, désormais, sur la fidélité de son guide.

— A Monlmaur, répondit le chevrier. C'est un beau château qui n'est qu'à deux ou trois lieues d'ici, et où vous ne trouverez à cette heure que des femmes.

fiCG AYMK VERD.

Gaspard tressaillit. 11 ne se croyait pas si rapproc]\r (ju'il l'était du manoir paternel, dans lequel il n'avait pas rends le pied depuis qu'il en avait été chassé par son frère. Il avait résolu de n'y pas ren-^ trer avant d'avoir tiré vengeance de l'affront qu'il y avait reçu. A présent sa vengeance était à peu près satisfaite, et cependant il eut d'abord la pensée d'ordonner à Serpolet de le conduire dans un autre lieu. Mais le désir de revoir sa vieille mère, de mettre les siens en sûreté à l'abri des remparts de l'antique forteresse, l'emporta bientôt, et il continua sa route sans mot dire.

— Oii allons-nous, frère Aubin? demanda Genest à l'un de ses voisins. Où diable allons-nous ?

Frère Aubin était un vieux chartreux qui, après le sac de son couvent, s'était fait soldat. Mais il n'avait pas cessé pour cela d'observer rigoureusement la règle de Saint-Bruno, et en particulier la loi du silence. Il laissa donc sans réponse la question du brave montagnard.

— Par Notre-Dame des Neiges ! reprit ce dernier, notre capitaine a-t-il perdu la tête de se laisser ainsi conduire par un enfant ?

— Eh! qu'importe, si c'est Dieu qui conduit l'enfant? répondit le moine, qui, après cette

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réplique, n'ouvrit plus la bouche durant tout le voyage^ en dépit des efforts que fît Genest pour la tenter.

Nous allons maintenant, quitter Gaspard et sa troupe, et, à cheval sur notre plume, comme une sorcière sur son manche à balai, nous nous élèverons dans les airs, bien au-dessus des torrents, des rochers et des montagnes, et franchirons avec la rapidité de la pensée l'espace qui nous sépare encore du château de Montmaur. Le lecteur ne sera peut-être pas fâché de nous suivre dans cette vieille demeure, et d'apprendre, comme dit Peters Bow, de quel côté la giVouette était tournée au moment de Tarrivée de Gaspard. Mais ceci nous obligera à faire d'abord un retour sur le passé.

Quatre grands mois s'étaient écoulés depuis le jour où le jeune archer, après une violente querelle avec son frère, s'était vu expulsé du toit natal. Il était parti si précipitamment^ qu'il n'eut même pas le temps, comme on s'en souvient, de faire ses adieux à sa mère. Le lendemain de ce jour funeste fut peut-être plus triste encore pour la vénérable châtelaine.

Après une nuit des plus agitées qu'elle eût passées depuis longtemps, elle qui n'en passait plus

que de mauvaises, nuit terrible pendant laquelle elle avait cru voir ses fils se disputer et se battre sous ses yeux, elle fut réveillée en sursaut par un bruit inaccoutumé. Elle écarta ses rideaux, prêta Toreilie, et, pendant un moment, n'entendit d'autre bruit que celui du balancier de l'horloge. Ayant jeté les yeux sur le cadran, aux paies clartés de la veilleuse qui brûlait sur sa table de nuit, elle vit qu'il n'était que cinq heures du matin. Elle pensa donc qu'elle s'était trompée, et laissa retomber sa léte sur l'oreiller, mais sans pouvoir retrouver le sommeil. Bientôt, cependant, le bruit qu'elle avait cru entendre recommença, et elle distingua nettement le son des cloches de Ladvieu qui, depuis plus de huit jours, étaient restées muettes. Mais ce bruit, qui autrefois réjouissait son cœur, la jeta dans des transes mortelles. En effet, ce n'était pas le chant matinal de l'angélus qui retentissait dans la vallée, c'était le tocsin d'alarme.

— Paschale î s'écria madame de Montmaur en sautant à bas du lit, Paschale ! Et tout en appelant la chambrière, elle s'habilla à la hâte et s'approcha de la fenêtre. Alors elle aperçut dans le lointain

la flamme rougeâtre d'un incendie qui, semblable à une aurore boi ëale, projetait sur la neige des montagnes ses sanglantes lueurs. En détournant la télé, elle découvrit sur d'autres points de l'horizon des feux semblables, et vit courir dans les airs d'épais tourbillons de fumée.

— Qu'est-ce que cela signifie, ô mon Dieu ! ditelle en sortant de sa chambre, car Paschale lui paraissait trop lente à venir. Elle descendit rapidement l'escalier et arriva dans la cour, où elle rencontra la camériste s'entretenant avec maître Gaschet.

— Eh bien I lui dit-elle avec effroi, que se passet-il donc? Qu'ont-ils à sonner le tocsin? Quels sont ces feux qu'on aperçoit là-haut?

— Madame, répondit Paschale, je n'en sais rien. Mais voici maître Gaschet qui prétend que ce sont des villages qui brûlent.

— Grand Dieu!

— Oui, reprit la chambrière, et c'est mademoiselle Bethsabé qui a fait ce bel ouvrage. Elle n'a pas été contente d'avoir fait chasser notre curé, et mis tout sens dessus dessous dans cette maison ; elle n'a pas été contente d'avoir brouillé notre

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maîlre avec son frère, elle est allée crier chez tous les seigneurs du pays, cliez les parpaillots, bien entendu, r|u'on voulait brûler son mari, si bien que, pour prévenir ce grand malheur, ces messieurs ont juré de mettre le feu aux quatre coins de la province. Et voilà que ça commence.

— Allons! tu es folle, dit la baronne tremblante de frayeur. Ce sont les feux de la Saint-Jean que les bergers allument dans les pâturages.

— Et depuis quand, madame, allume-t-on aux Rois les feux de la Saint-Jean? répliqua maître Gaschet. Tout cela n'est que trop vrai, et il n'y a pas même de quoi s'en étonner, car les huguenots, il faut leur rendre justice, ne nous ont pas pris à la sourdine. 11 y a longtemps qu'on entendait le bruit de leurs sabots, et surtout la voix de leurs ministres qui gémissaient d'avance, comme Isaïe, sur la destruction de Babylone. Or, pour être bon prophète, il n'est rien de tel que d'exécuter soimême ses prophéties, comme faisait Raimbaude la boiteuse qui empoisonna les bestiaux du baron de Marclopt, après avoir prédit à ce seigneur qu'il ferait une grande perte dans l'année, ce qui n'a pas empêché Raimbaude d'être brûlée vive comme sorcière. Mais, pour en revenir à ce que disait la

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chambrière, vous saurez que les hérétiques se sont déjà emparés de Valence, où ils ont massacré M. de Ja Mothe-Gondrin^ et qu'ils vont mettre aujourd'hui le siège devant Romans, et sauver maître Barbantane, afin, d'établir une sorte de compensation. J'espère pourtant, ajouta l'escholier, qu'ils arriveront trop tard.

Il est des coups si accablants^ qu'il ne sert de rien, pour ainsi dire, d'y être préparé. Lorsqu'ils vous frappent, ils vous causent autant de surprise qu'une catastrophe imprévue. Ce fut ce qui arriva, en cette occasion à madame de Montmaur. Elle demeura immobile et interdite, à la nouvelle que lui donnait maître Gaschet de l'insurrection protestante. Cependant elle n'entrevit d'abord dans cet événement que les malheurs publics dont il devait être la source, et dont la mort du gouverneur du Dauphiné, ainsi que l'incendie qui, en ce moment, projetait dans le ciel ses éclairs sinistres, n'étaient en quelque sorte que le prélude.

— ■ Mon Dieu ! dit-elle en élevant ses mains vers le ciel, ayez pitié de ce bon peuple. Qu'allonsnous devenir, si vous nous abandonnez?

— Nous allons devenir hérétiques, murmura Paschale. Pour moi, me voilà déjà à moitié con-

verlie. Ça! madame, ajoula-l-elle en offrant son bras à la châtelaine, il fait froid; rentrez chez vous. Peut-être que tout cela ne sera rien, et que nous en serons quittes pour la peur. Plutôt que de venir nous conter ses vilaines histoires, maître Gaschet aurait mieux fait de passer son chemin. C'est lui qui a mis les cloches en branle et réveille tout le village. Mais qui sonne le tocsin est en lieu de sûreté. Tant que je verrai trotter à travers champs maître Pégase, je me tiendrai pour assurée qu'il n'y a pas le moindre danger. Adieu, maître Gascliet.

— Un moment, dit la baronne en retenant Paschale qui semblait vouloir l'emmener de vive force; un moment ! faissez-moi interroger cet homme. Il est possible, en effet, qu'il y ait de l'exagération dans les nouvelles qu'il apporte. Maître Jérôme, dites-moi seulement ce que vous avez vu par vos yeux.

— Sauf votre respect, madame la baronne, répondit Jérôme en ôtant son bonnet, j'ai vu

— Vous n'avez rien vu du tout, interrompit Paschale avec vivacité, et en clignant des yeux, pour faire entendre à Fescholier qu'il ferait bien de se taire. Non, vous n'avez rien vu, si ce n'est le bout de votre nez et le fond de votre escarcelle. A

quoi bon tenir madame exposée au froid et à la bise, pour lui apprendre que vous êtes un poltron qui prenez les taupinières pour des montagnes, et quelques signaux allumes de loin en loin sur des rochers, pour des villages qui brûlent?

— Paschale, dit la baronne, pourquoi voulezvous Tempécher de parler ?

— Laissez-la donc aller, s'écria Jérôme. Sauf votre respect, madame la baronne, la langue d'une femme est comme la roue d'un moulin; tant que le vent souffle, il faut la laisser tourner. Avez-vous fini, ma mie? Je disais donc à madame que j'avais vu

— Quoi ! dit Paschale en miarchant avec force sur le pied de Jérôme, qu'avez-vous donc vu, maître 1Gaschet?Dépéchez-vous de nous l'apprendre, sinoYi vous arriverez à Beauséjour après l'heure du déjeuner.

Stimulé par cet avertissement, l'escholier, qui d'ailleurs n'avait rien compris aux signes d'intelligence que lui faisait la chambrière, se hâta d'annoncer à madame de Montmaur qu'il avait rencontré, la veille, son fils cadet à la tête d'une bande de paysans catholiques, et que le jeune archer leur avait fait jurer de ne déposer les ar-

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