II. 4S
mes qu'après l'entière extermination des huguenots.
— Mon Dieu î que les savants sont bétes ! dit Paschale en voyant pâlir sa maîtresse. Allez- vousen, maître Jérôme ! vous n'êtes bon qu'à faire des sottises. Tenez! voilà madame qui va se trouver mal.
La vieille châtelaine, en effet, sentait ses jambes fléchir, et fut un moment sur le point de tomber. Aux terreurs qu'elle ressentait comme femme et comme chrétienne, venaient de se joindre les cruelles appréhensions de la mère qui a un fils sous les drapeaux. Mais ce n'était pas tout, et il semblait que Dieu eût voulu répandre sur elle, jusqu'à la dernière goutte, la coupe d'amertume. Elle se rappela qu'elle avait un autre fils, et malgré les justes reproches qu'elle avait à lui faire, son sein se troubla à l'idée qu'il allait la quitter et prendre parti à son tour dans cette affreuse guerre. Mais au lieu de servir dans les mêmes rangs que son frère, il allait combattre contre lui. Après la scène de la veille, s'ils venaient à se rencontrer.... Madame de Montmaur sentit ses cheveux se dresser sur sa tête.
— Non ! non ! dit-elle en rassemblant toutes
ses forces; non! ils ne se rencontreront pas; car, avant de franchir le seuil de cette porte, il faudra que Renaud passe sur le ventre de sa mère.
Aussitôt, oubliant maître Gaschet, la baronne prit le bras de la camériste, traversa la cour d'un pas ferme, et monta jusqu'à l'appartement du baron. Mais, en passant devant les écuries, elle en retira la clef, qui était restée dans la serrure, et la mit dans son escarcelle avec un sourire de joie ; puis, sans se faire annoncer, elle entra chez son fils.
La chambre était déserte; le lit, dans lequel on voyait que Renaud avait couché, était froid, et l'armure de guerre, qui ordinairement était suspendue au-dessus de son chevet, avait disparu, tandis qu'on apercevait sur un fauteuil le pourpoint noir et le chapeau de feutre qu'il avait coutume de porter. La vieille châtelaine, en promenant les yeux autour d'elle sur les murailles nues, rencontra à la fin une figure triste et sombre dont les regards semblaient suivre tous ses mouvements. Elle jeta un cri, car elle avait cru reconnaître Jean de Montmaur. Mais, Paschale ayant poussé les volets de la fenêtre, elle put s'assurer que ce n'était que le portrait du défunt. La toile était renfermée dans un cadre d'ébène et couverte
d'un crêpe de deuil. Après avoir contemplé un instant cette image, qui réveillait en elle les plus affreux souvenirs, elle abandonna le bras de Paschale et entra dans la pièce voisine. Elle parcourut successivement les cinq ou six chambres qui composaient l'appartement de son fils, et, les ayant trouvées vides, elle revint auprès de la chambrière.
— Il est parti, lui dit-elle d'un ton calme, mais avec un serrement de cœur inexprimable. 11 aurait pu me dire adieu. Les enfants sont cruels. ( Elle garda un moment le silence et resta immobile, les yeux fixés sur les vêtements du baron. ) Enfin ! ajouta-t-elle en laissant échapper un profond soupir, que faire à cela, Paschale?
La chambrière était si émue qu'elle n'osait ouvrir la bouche. Elle avait assez d'expérience pour savoir que les douleurs, en apparence les plus calmes, sont souvent les plus poignantes, et que c'est aux endroits les plus profonds de son cours que le fleuve fait le moins de bruit. Elle n'essaya pas de consoler sa maîtresse, mais elle chercha à l'emmener loin de ces lieux. La vieille dame la suivit en silence et arriva bientôt dans son appartement.
— A quelle heure madame veut-elle déjeuner? dit timidement la chambrière en s'arrêtant à la porte.
La baronne leva les veux sur elle, comme si elle n'eut pas compris cette question. Mais, passant tout à coup la main sur son front, comme pour rappeler sa mémoire : — Eh bien , ma fille, répondit-elle, nous déjeunerons à l'heure accoutumée. Je descendrai au tinel quand la cloche sonnera.
La pauvre dame, comme on s'en doute bien, n'avait guère envie de manger ; jamais elle n'avait eu moins d'appétit. Mais elle pensa à sa nièce et craignit de l'affliger en laissant voir tout ce qu'elle souffrait. Elle résolut donc de ne rien changer aux habitudes de la maison. D'ailleurs, en paraissant au tinel, elle reverrait la place où ses fils s'étaient assis la veille, et peut-être entendrait-elle parler d'eux. Cependant, dès que Paschale ftit sortie, madame de Montmaur sentit son courage l'abandonner. Elle tira à la hâte les verrous, et, tombant à genoux sur son prie-Dieu, se mit à fondre en larmes.
11 devait s'écouler encore deux heures jusqu'au moment du repas. Madame de Montmaur eut le
lemps de sécher ses pleurs, de laver son visage, de faire sa toilette pour se rendre au linel. Ce dernier soin pourra paraître singulier dans une occasion semblable ; mais, comme nous l'avons dit autre part, la baronne n'était pas du nombre de ces fenniies qui ont, en quelque sorte, besoin d'afficher leur douleur, soit pour exciter dans les autres un sentiment de compassion qui les flatte, soit pour chercher ailleurs une force qu'elles ne trouvent pas en elles-mêmes. Son orgueil lui rendait insupportable l'idée de devenir un objet de pitié, elle qui, par son rang, par sa fortune, non moins qu'en sa qualité de mère de deux brillants gentilshommes, aurait dû plutôt exciter la jalousie de toutes les femmes. Ajoutons que, par suite de la même faiblesse, elle n'aurait pas voulu que l'on crût dans le monde qu'elle était malheureuse par la faute de ses enfants. Elle s'efforça donc, suivant son usage, de dérober son chagrin à ses serviteurs, quoiqu'elle se doutât bien qu'ils n'avaient rien à apprendre à cet égard, ayant été témoins de la dispute de la veille et des épisodes du même genre qui l'avaient précédée. Pendant le déjeuner, elle causa avec Blanche et avec Peyrache des événements de la nuit, et sa bonne contenance ne se
démentit pas. Mais, dans le fait, ce repas fut pour elle un vrai supplice; et, plus d'une fois, sa fermeté faillit Tabandonner, surtout lorsqu'il lui arriva de porter les yeux sur les sièges vides où Gaspard et Renaud avaient coutume de s'asseoir. Le reste de la journée s'écoula dans une morne attente. On espérait de recevoir des nouvelles de Romans ; il n'en arriva aucune. On apprit, le surlendemain seulement, que la ville avait été prise d'assaut et le ministre délivré; mais on ne put savoir quel rôle les deux frères avaient joué personnellement dans cette enlreprisCj ni ce qu'ils étaient devenus.