‹ Aymé Verd (volume 2)Chapitre 23 sur 52 · CHAPITRE LI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LI

Ce toit, comte Robert, jadis était tranquille ; Mais voilà les effets de la guerre civile 1 Parcours toute l'Ecosse, entre dans chaque bourg Va-t'ensousThumblechaumeou dans la Hère tour. Tes yeux verront partout de pareilles misères ; Ton oreille entendra les sanglots de nos mères. Marche vers Holy-Rood, comte, etparsaintDunstan! Je veux être pendu si tu n'en vois autant.

A^o^'YME.

Malgré cette incertitude, madame de Montmaur passa toute une semaine sans donner aucun signe

des sentiments qui agitaient son cœur. Elle allait et venait dans le château, donnait ses ordres couinie autrefois, et l'on eût dit que rien n'élait changé autour d'elle. Peu à peu cependant on vit percer dans ses traits une certaine inquiétude. Elle ne pouvait rester en place, répondait avec distraction, se levait de table avant la fin des repas. La guerre avait déjà envahi toute la province et avait pris partout ce caractère de cruauté sauvage que lui avait imprimé à Valence le baron des Adrets. On n'entendait parler que d'incendies, de pillage, de garnisons massacrées, de capitulations violées, de femmes et d'enfants livrés à la fureur et aux outrages des soldats. Les cris des infortunés, cris que la foule, semblable au taureau d'airain de la fable, grossissait encore en les répétant, venaient retentir jusque sous les voûtes du solitaire manoir et redoubler les terreurs de la vénérable châtelaine. Ses fils étaient-ils parmi les victimes ou parmi les bourreaux? Cruelle alternative dans laquelle elle demeura plongée pendant un mois, et qu'elle supporta, au moins en apparence, avec la tranquillité stoïque des femmes Spartiates. Mais, à la longue, cette fermeté fit place aux angoisses les plu§ vives, et, comme nous le disions, des

symptômes manifestes vinrent, malgré elle, trahir son trouble et sa douleur. Elle avait attendu vainement soit un émissaire, soit une lettre^ qui l'informât de la conduite et du sort de ses enfants. L'un et l'autre s'étant abstenus de lui écrire, comment devait-elle interpréter ce silence? Telle était la question qu'elle se posait chaque matin et chaque soir, assise au coin de son feu, l'œil fixé sur les branches qu'un froid vif faisait pétiller dans Fàtre, question à laquelle elle n'osait faire une réponse.

Lasse enfin d'attendre toujours des nouvelles qui n'ari'ivaient jamais, elle se décida à sortir de la réserve qu'elle s'était imposée, et envoya pendant plusieurs jours de suite des messagers sur toutes les routes, dans tous les lieux où elle se flattait qu'on pourrait se procurer des renseignements sur ce qu'elle désirait et redoutait tout ensemble de savoir. Dès qu'elle apercevait de sa fenêtre un de ces messagers, revenant au manoir, elle volait au-devant de lui, impatiente de lire d'avance sur sa physionomie ce qu'il allait lui annoncer. Puis, lorsqu'elle J'avait rejoint, elle s'asseyait sur une pierre du chemin, et n'osait plus Tinlerroger. La plupart du temps, le pauvre ser-'

68à AYME VF.UD.

viicur avait fait un voyage iiiulile ; d'autres fois, il aj)poi'tait une nouvelle qui était contredite le lendeujain par un autre émissaire.

La difficulté de^ communications, au milieu de l'hiver, et dans un pays sillonné par des troupes ennemies, la terreur qui régnait au loin, la rapidité des marches et des contre-marches de François de Beau mont expliquent suffisamment ces témoignages contradictoires. Ajoutons que la plupart desca* pitaines des deux armées étaient entièrement inconnus dans les lieux où ils passaient, et que lorsqu'une bande traversait un village, lès habitants ne croyaient pas se tromper en assurait que celui qui marchait à la tête n'était autre que le baron des Adrets, ou M. le duc de Nemours, selon le parti auquel appartenait ladite compagnie. Ajoutons encore, pour être vrai, que plus d'un des envoyés de la baronne, craignant de s'aventurer a travers champs, s'arrêta prudemment dans quelque bourgade peu éloignée du château, et arrangea au retour quelque récit plus ou moins vraisemblable, pour faire croire qu'il avait rempli sa mission.

La situation dé cette pauvre mère inspirait néari* moins une pitié véritable à tous ceux qui réntou-.

raient. On ne pouvait se défendre d'être ému, en voyant le sourire mélancolique qui effleurait ses lèvres, chaque fois qu'elle saluait en passant un de ses vieux serviteurs, ou une des personnes qu'elle avait connues dans des temps plus heureux; car le bonheur ici-bas étant un bien purement négatif, on est porté à considérer comme des jours heureux ceux où Ton a le moins souffert. Blanche et Paschale ne la quittaient pas; elles la suivaient dans ses promenades sur la terrasse, promenades qui avaient lieu tous les jours, en dépit du vent, du froid et de la neige. Elles lui tenaient compagnie pendant la veillée, tâchaient d'éloigner de son esprit les idées noires, et surtout la forçaient à s'occuper des soins de la vie matérielle qu'elle négligeait chaque jour de plus en plus. Ces marques d'affection, qui avaient d'abord touché la vieille châ' lelaine, parurent bientôt lui devenir moins agréables. Elle fit quelques efforts pour cacher l'impatience qu'elles lui causaient; mais il lui fut impossible de se vaincre. Elle finit même par prendre tout à fait en aversion la pauvre chambrière, jusqu à ne pas accepter un verre d'eau, quand il lui était offert par ses mains. Mademoiselle de Sassenage eut aussi à souffrir de ce changement

d'humeur; pour plaire à sa tante, elle était souvent obligée de changer de robe trois fois par jour, prenant tantôt une robe trop claire, a comme si elle eut voulu aller au bal, » et tantôt une robe trop foncée, « comme si elle eût voulu porter le deuil d'un parent. » — Dieu merci! lui disait la châtelaine, il n'y a personne de mort dans la famille, vous le savez bien. Est-ce pour me tourmenter que vous vous habillez de la sorte ?

Heureusement, quand elle s'apercevait de ces injustices, madame de Montmaur se hâtait de les réparer et demandait pardon à sa nièce du chagrin qu'elle lui avait causé. — Il faut m'excuser, mon enfant, lui disait-elle, je suis vieille et je souffre; il n'en faut pas tant pour rendre la vie ennuyeuse à soi-même et aux autres. — Ma tante, répondait Blanche, je ne m'ennuie jamais auprès de vous, et vous ne m'avez rien fait qui vaille une excuse. — Je sais, je sais, mon enfant, que vous êtes un ange, l'ange consolateur que Dieu a placé auprès de moi dans sa miséricorde. Vous ne ressemblez guère à cette petite effrontée de Paschale qui... — Ma . tante, je vous assure que vous vous trompez sur le compte de cette jeune fille; elle est pleine de dévouement pour vous. — Allez ! mon enfant, ne

VOUS y fiez pas; c'est une hypocrite : je la connais mieux que vous. — Je vous répète... — Laissez-la donc dire, mademoiselle, disait Paschale, en tirant Blanche par le pan de sa robe, laissez-la dire, ne la contrariez pas, puisque cela la soulage. Quand elle dit du mal de moi, elle ne pense pas à autre chose, et c'est autant de gagné.

Un matin, en entrant chez sa tante, Blanche trouva la vieille dame assise dans son fauteuil, les lunettes sur le nez et tenant un livre à la main. Ce livre était une Bible qui avait appartenu à son mari, et dans laquelle Renaud avait appris à lire. Elle l'avait retrouvée au fond d'un vieux tiroir de commode où, par hasard, elle s'était avisée d'aller fouiller, sans trop savoir pourquoi; ou du moins si elle l'avait su, la découverte du livre le lui avait fait oublier. En apercevant son antique reliure, elle l'avait aussitôt reconnu, et cette vue la reportant à une époque bien éloignée où elle pouvait encore se croire heureuse d'être mère, elle s'était emparée du bouquin et l'avait porté à ses lèvres. Puis elle avait pris ses besicles et s'était assise, voulant feuilleter ce volume sur toutes les pages duquel les yeux de son enfant s'étaient reposés, et qui lui semblait en-

core imprégné du doux parfum de son lialeine.

— Vous arrivez à propos, ma chère, dit-elle à sa nièce. Asseyez-vous près de moi. Nous allons lire un chapitre de la Bible; ce sera notre prière du matin; car, la sainte Vierge me pardonne! je n'ai pas fait la mienne aujourd'hui. Voyons! que me conseillez-vous de lire?

— Ma tante, répondit Blanche avec embarras, car elle eût préféré une autre lecture^ je connais peu les saintes Ecritures. Vous m avez appris vousmême que c'était un livre qu'il ne fallait ouvrir et fermer qu'avec crainte; si vous me le permettiez, j'irais chercher mon Imitation.

— Non, mon enfant, non, reprit la baronne en retenant sa nièce par le bras; c'est précisément le livre que je tiens que je veux lire; je sens que cela me fera du bien. Mais vous m'avez donné une idée. Je vous ai vue quelquefois, quand nous avions du chagrin, ouvrir V Imitation au hasard, et vous tombiez toujours sur quelque passage qui nous consolait. Nous y trouvions soit un reproche, soit un avertissement, soit un conseil, en un mot le baume dont nous avions besoin. Je veux faire le même essai sur ce livre.

En parlant ainsi, la baronne ouvrit le volume,

OU plutôt le vit s'ouvrir de lui-même, car la page sur laquelle elle porta les yeux était ternie et semblait avoir été méditée plus souvent que les autres , ce qui avait brisé en cet endroit le dos de la couverture.

— Le Livre des Proverbes, dit-elle en assurant ses besicles sur son nez, chapitre xviii, verset 19. — « Les frères, dans leur haine, sont moins accessibles que les plus hautes citadelles..., et leurs querelles sont inflexibles... comme les barres d'airain aux portes des villes. »

La baronne acheva la lecture de ce verset d'une voix tremblante; puis elle laissa tomber le livre de ses mains. Blanche était interdite et n'osait plus ouvrir la bouche.

— Eh bien! mon enfant, dit enfin madame de Montmaur en regardant sa nièce.

— Eh bien 1 ma tante, balbutia la jeune fille, qui ne savait comn^ent détruire l'impression que ce verset avait produite sur l'imagination de la châtelaine.

— Qu'en pensez-vous? Vous qui riiez des mauvais présages dont je vous parlais naguère, qu'en pensez- vous, à cette heure? Que dites- vous des cruches de la bohémienne?

— Quand on s'embarrasse des présages, répondit Blanche, on en voit partout et on les interprète à son gré.

— Oui, répondit la baronne en souriant, cela est vrai, mon enfant. Mais ici, croyez-moi, c'est plus qu'un présage. Nous avons interrogé Dieu, et c'est Dieu qui nous a répondu.

— Non, matante, s'écria Blanche; gardez-vous de cette pensée. Ce livre est une œuvre impie où la parole sainte est altérée. Ne voyez-vous pas que c'est une traduction imprimée à Genève par les ordres de Calvin? Ah ! je comprends maintenant combien l'Église a été sage en défendant de lire les Ecritures, si ce n'est dans les textes sacrés. Pour boire dans le torrent une eau pure, il faut remonter jusqu'à la source.

— Il est bien singulier, dit la baronne, que je sois tombée justement sur ce passage-là. Cela ne serait pas arrivé à une autre personne. Mais vous savez ce que disait notre parent, le commandeur de Malte : A navire brisé, tout vent est contraire.

Blanche eut beau faire, elle ne parvint pas à chasser de l'esprit de la baronne le souvenir du verset fatal. Il s^y était gravé si profondément, que,

LA MÈaE DE DEUX HÉROS. C8«

malgré elle, la vieille dame le répétait à voix basse, le soir, au coin du feu, tandis que sa nièce, pour la consoler, lui lisait à haute voix un des plus beaux chapitres de V Imitation, Elle le redit encore toute la nuit sur son oreiller, et au point du jour, la première chose qu'elle fît, fut d'envoyer aux quatre vents tous les serviteurs du château, pour lui rapporter des nouvelles. Vers midi, aucun d'eux n'étant de retour, et ne pouvant modérer son impatience, elle pria Blanche de l'attendre dans son appartement, et traversant la cour, franchissant le pont-levis, elle descendit elle-même dans la vallée, prit au hasard le premier chemin qui s'ouvrit devant ses pas, et ne s'arrêta que lorsqu'elle eut rencontré un voyageur. C'était un vieux bourgeois de la ville de Romans, que nos lecteurs ont déjà entrevu au commencement de cette histoire, dans l'auberge du Dauphin, et que l'on appelait maître Trablaine. Madame de Montmaur ne le connaissait pas. Cependant elle saisit la bride de son cheval, au risque de se faire écraser, et le regardant d'un air égaré, lui demanda s'il avait vu ses enfants.

Le bon bourgeois, voyant une femme d'un âge respectable, d'un maintien noble et d'une mise

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