III
qui annonçait une haute naissance, la voyant, disons-nous, dans un pareil état, se sentit ému de compassion.
— Madame, lui dit-il, il n'est rien que je ne fasse pour vous servir. Dites-moi qui vous êtes, et si, en ce moment, je ne puis vous apprendre ce que sont devenus vos enfants, je m'en informerai et vous le ferai savoir.
Dès que la châtelaine se fut nommée, la figure du bourgeois se rembrunit.
— Est-ce vous, lui dit-il, qui êtes la mère de cet homme farouche qu'on nomme Renaud de Montmaur ?
— C'est moi, répondit la vieille dame, en frémissant de l'air et de l'accent du voyageur.
— Ah ! reprit maître Trablaine, j'en suis bien aise. Je vois que la mère de l'assassin n'est guère plus heureuse que celle de l'homme assassiné. Je ne sais ce qu'est devenu votre fils, madame, et Dieu veuille l'éloigner de mon chemin! Mais je vous dirai que j'avais un fds, moi aussi, et que le vôtre l'a tué sur les murs de Romans. Ainsi, qu'il soit maudit !
La baronne fut obligée de s'appuyer contre un arbre, pour ne pas tomber à la renverse sur le
chemin. Elle y resta longtemps après que maître Trablaine eut disparu à l'horizon de toute la vitesse de son cheval. Elle y fut restée jusqu'au lendemain, abîmée dans sa douleur, si elle n'eût été tirée de sa rêverie par un bruit de pas qui se fit entendre à peu de distance. Elle leva la tête et vit s'avancer une troupe de cavaliers; mais aucun d'eux ne put satisfaire sa curiosité. Elle erra ainsi jusqu'au soir, arrêtant tous les passants et leur demandant des nouvelles de ses fils. Les uns levaient les épaules de pitié, et, la prenant pour une folle, continuaient leur chemin sans lui répondre. D'autres, plus miséricordieux, lui conseillaient de rentrer chez elle, et offraient même de l'y accompagner. Quelques-uns, en entendant prononcer le nom de Montmaur, faisaient comme maître Trablaine, et appelaient la malédiction du ciel ou sur l'un ou sur l'autre des deux frères.
Tandis que ceci se passait. Blanche, inquiète de l'absence de sa tante, la cherchait, l'appelait dans tous les coins du château. Étonnée de ne pas la rencontrer, elle interrogea les soldats qui veillaient aux portes, et apprit avec effroi qu'elle était descendue au village vers midi, et qu'on ne l'avait pas revue.
C9i AYMÉ VKRD.
• — Pascliolo, (lil-dlc à la cliaml3rièie, venez avec moi. Et les deux jeunes filles, agitées des plus funestes piessenliuKiils, coururent au bourg où elles se procurèrent avec peine quelques renseignements sur la route qu'avait prise la châtelaine. Enfin, après avoir suivi les vagues indications qu'on leur avait données, elles furent assez heureuses pour la rencontrer avant la nuit. Madame de Montmaur, accablée de fatigue, s'était reposée sur les marches d'une croix de pierre mutilée par les protestants, et n'avait pas eu la force de se relever. Elle se trouvait à une lieue environ loin du manoir, et n'avait pris aucune nourriture depuis le matin ; mais elle ne s'en apercevait pas, et ne sentait pas même le froid qui engourdissait ses membres. La neige et le givre couvraient sa robe, son chaperon et ses cheveux.
— Sainte Vierge! ma tante, que faites-vous là? lui dit Blanche en l'embrassant. Si vous saviez les inquiétudes que vous nous avez causées! Voilà tantôt six heures que vous êtes partie. Mais, je vous en prie, comment étes-vous venue jusqu'ici avec vos douleurs de rhumatisme?
— Je vous défierais à la course, jeune fille^ s'il s'agissait d'aller au-devsnt de mes fils, répondit la
châtelaine. Mais n'avez-voiis que cela à me dire? Peyrache n'est-il pas de retour?
— Non, ma tante, dit Blanche en aidant la baronne à se lever; ni lui, ni aucun de ceux que vous avez envoyés. Mais patience! ils ne tarderont pas, et peut-être, cette fois, apporterontils quelque bonne nouvelle.
— Patience 1 patience! murmura la baronne. C'est ce que la goutte d'eau dit au rocher qu'elle creuse, ce que le marteau dit à l'enclume qui gémit, ce que le bourreau dit au condamné. Patience I Ils n'ont pas d'autre mot à la bouche. Mais combien de temps la patience doit-elle durer? Estelle, avec le malheur, la seule chose de ce monde qui n'ait point de terme? Ne m'en parlez plus.
— Mon Dieu, ma tante, comme vos mains sont glacées, dit Blanche en cherchant à détourner la conversation. Hâtons-nous, car la nuit va nous surprendre en chemin. Nous trouverons, au bas de la colline, un village où l'on nous prêtera une charrette pour continuer notre voyage. En attendant, ce petit trajet vous réchaufïera. Vos pieda doivent être froids comme du marbre.
— Oui, dit la châtelaine en suivant sa nièce, comme la terre qui couvrira mes os. Et plût au
ciel que cela arrivât bientôt ! Ce jour-là, mon enfant, vous pourrez mettre une robe blanche et des roses sur votre tête, car ce sera le premier où votre tante aura goûté le repos. Mais je vois que je vous afflige, parlons d'autre chose.
— Volontiers, ma tante, répondit Blanche. Je vous dirai donc que j'ai rencontré ce soir, à la porte du château, les filles de votre ancien ami, M. dé Jarniost, Cunégonde et Sigolène, qui venaient nous faire leurs adieux. Elles vont se retirer au couvent des Bernardines. Ce n'est pas qu'elles aient dessein de prendre le voile, comme je me l'étais figuré d'abord; elles n'abandonnent pas si aisément leurs prétentions au mariage. Leur unique but est de... Mais vous ne m'écoutez pas, ma tante ?
— Ah bien oui! dit Paschale, qui marchait derrière sa jeune maîtresse, et tâchait de se soustraire aux regards de la baronne, à qui sa présence eût pu déplaire. Il y a longtemps qu'elle ne vous écoute pas. Je gage qu'elle n'a pas même entendu le premier mot de ce que vous lui avez dit.
Effectivement, madame de Montmaur était retombée dans cette noire mélancolie qui était son état habituel. Elle marchait d'un pas assez ferme,
mais sans trop savoir ©ù elle allait, et sans paraître en avoir le moindre souci. On arriva au village dont Blanche avait parlé ; Paschale fît préparer la charrette, et la vieille baronne y monta d'un air indifférent. Cependant, le mouvement de la voiture, les nombreux cahots qu'occasionnait le mauvais état des chemins, la rappelèrent insensiblement à elle-même.
— Que cette voiture va lentement! dit-elle. N'êtes -vous pas de mon avis. Blanche? Nous n'arriverons jamais à Montmaur, et peut-être que Peyrache nous attend. Si vous voulez m'en croire, nous avons de bonnes jambes, nous descendrons ici et achèverons la route à pied.
— Si vous le voulez, ma tante, j'y consens, dit Blanche. Cependant vous devez être fatiguée...
— Moi ! pas du tout ! répliqua la châtelaine en se disposant à descendre. Mais, se ravisant aussitôt, elle se rassit sur la botte de foin que Paschale avait fait étendre sur les planches pour lui servir de siège. Pardonnez-moi, reprit-elle en serrant la main de sa nièce ; je suis une égoïste, et ne pense qu'à moi. C'est vous, mon enfant, c'est vous qui devez être lasse. Restons ici. Nous arriverons assez tôt pour apprendre de fâcheuses nouvelles.
696 AYMÉ VEUD.
— Il !ie faut pas ainsi désespérer, ma tanle.
— Ah! mon enfant, j'ai espéré si longtemps! INJais Tespérance est l'amie de la jeunesse et du bonheur; c'est un oiseau qui aime à chantci' au milieu des fleurs et de la verdure, et ne se fixe jamais sur le vieux tronc que la foudre a dépouillé de ses rameaux. L'espérance s'est enfuie de mon cœur comme Teau s'échappe d'un vase brisé, quelque effort qu'on fasse pour la retenir.
Ici la baronne s'arrêta un moment; la lenteur et les cahots delà charrette paraissaient lui causeï' une vive impatience. Elle se retourna et dit au paysan qui les conduisait de fouetter son cheval et d'aller plus vite.
— Voilà deux grands mois qu'ils sont partis, reprit-elle ensuite, et personne encore n'a pu me donner de leurs nouvelles. Sont-ils morts? sontils vivants? Je l'ignore.
— • C'est bon signe, ma tante. Si un malheur était arrivé, vous n'auriez pas lardé à en être informée. Une mauvaise nouvelle fait son chemin toute seule, et n'a pas besoin de messager. On croirait que ce sont les oiseaux du ciel qui se chargent de la répandre' dans l'espace, tant elle arrive prompteiwent à son adresse.
— Oui, je me suis répété cela plus d'une fois, dit la baronne, et tout à l'heure encore je me le redisais. Mais, ma chère Blanche, c'est là une triste consolation. Supposez que le malheur dont nous parlons n'ait pas eu lieu hier, qui nous assure qu'il n'a pas eu lieu ce matin? qui nous dit qu'à l'heure même où nous causons froidement ensemble, un de mes fils n'est pas prisonnier, ou blessé à mort dans une rencontre? Chose horrible ! je suis là, je vis, je bois, je mange, je marche, comme à l'ordinaire... et peut-être je n'ai plus d'enfants!
Madame de Montmaur cacha sa tète dans ses mains, serra les lèvres, et eut quelque peine à étouffer ses sanglots,
— Hélas I ma tante, dit mademoiselle de Sassenage, combien de mères aujourd'hui sont dans la même incertitude que vous ! J'en connais plus d'une, seulement dans notre village, et, j'ai honte à le dire, elles vous donneraient des leçons de fermeté.
— C'est que leur croix n'est pas si lourde que la mienne, murmura la baronne. Je porte envie à la plus misérable d'entre elles.
— Croyez-vous qu'elles n'aiment pas leiu' sang autant que vous pouvez aimer le vôtre ?
m AYMÉ VERD.
— Et quand cela serait, reprit la châtelaine en relevant la tête avec une expression de dédain , que m'enseigneraient-elles, les femmes dont vous parlez? A voir mourir les miens d'un œil sec? O mon Dieu ! je voudrais avoir sept fils, comme la mère des Machabées ; et, s'il fallait rendre témoignage à votre saint nom, s'il fallait seulement défendre contre l'étranger la liberté de ces bruyères, je les sacrifierais tous jusqu'au dernier, sans verser une larme sur aucun d'eux.
La figure de la vieille dame s'était animée pendant qu'elle parlait ; le feu de l'enthousiasme brillait dans ses yeux. Mais tout à coup ses bras levés retombèrent sur ses genoux, son regard s'éteignit,et des rides profondes sillonnèrentson visage. Elle répéta à voix basse quelques mots, parmi lesquels Blanche crut entendre le nom de fratricide, et bientôt le silence ne fut plus interrompu que par le bruit du vent dans la foret et le grincement monotone des roues de la charrette. La neige avait cessé de tomber, et le ciel s'était éclairci. La lune , qui se levait à l'horizon , permettait déjà d'apercevoir dans le lointain les tours du vieux donjon, dont la masse noirâtre se détachait dans les airs, entre l'azur du firmament et le blanc tapis
des montagnes. A cette vue, la baronne s'attendrit.
— Voilà l'heure, dit-elle, où ils revenaient de la chasse. Nous étions là-haut, à la fenêtre, les attendant pour souper. Blanche, vous le rappelezvous ?
— Si je me le rappelle ! dit Blanche.
— Où sont-ils maintenant? reprit la baronne avec mélancolie. Qui a préparé leur souper? qui a fait dresser leur lit? Ne les reverrai-je plus dans cette vallée? n'entendrai-je plus la voix des chiens m'annonçant leur approche? Hélas! tout est fini.
* La flamme de mon foyer est éteinte et ne se rallumera plus. Dieu n'a pas été miséricordieux envers moi : il ne n>'a pas mesuré le vent, comme à la brebis tondue ; il m'a laissée en butte à l'orale . comme le pin sur la montagne, et voilà que l'orage m'a brisée.
On était arrivé au bourg de la Ladrien. Paschale, sautant lestement à bas du char où elle s'était blottie derrière la botte de foin, vint offrir son bras à la baronne, pour l'aider à mettre pied à terre et à grimper ensuite la côte qui menait au château. Mais la vieille dame fit semblant de ne pas l'apercevoir et ne voulut accepter d'autre appui que celui de sa nièce. Après un léger repas, qu'elle
prit par complaisance plutôt que par besoin, elle alla enfin se coucher, non toutefois sans avoir fait un long détour pour visiter la meute de Renaud, caresser les pauvres bétes, qui hurlaient chaque soir en la voyant, et semblaient lui redemander leur maître.