CHAPITRE LU
jlBépart ^e 6lancl)e.
Au bruit de mon rouet j'entremêle ma voix; Voyez comme le lin s'allonge sous mes doigts l Qu'en ferai- je? dit-on. Dès demain avant l'aube. Du lin que j'ai filé je veux faire une robe. PourquiPpour mon enfant. Les cordons seront bleus. J'aime cette couleur; c'est celle de ses yeux. L'étoffe sera rouge... Oh I non, je la veux blanche. Comme nous serons beauxl quelles chansonslquels risl Quand notre Habby sera de retour au logis ! Nous mettrons, ce jour-là, nos habits du dimanche. L'Abtence d'Habby .
Plusieurs jours s'écoulèrent encore, pendant lesquels l'anxiété de la baronne ne fit que s'accroître. Enfin une lettre arriva, et madame de Montmaur, en l'ouvrant, faillit mourir de joie, car elle avait reconnu sur le cachet les arrnes de Renaud. Quoique conçue en termes très-laconî(|ues, on eût dit que cette épître avait été dictée par maître Bar-
DÉPART T)E BLANCHE. 70i
])antane, tant elle était farcie de citations bibliques, tant il y respirait un sombre fanatisme. Le baron, après avoir parle des succès des huguenots et des revers des catholiques^ à peu près dans les mêmes termes qu'eût employés un chef des douze tribus guerroyant contre les Amalécites, le baron, disonsnous, annonçait à sa mère qu'il viendrait se reposer quelques jours à Montmaur, et amènerait avec lui Enoch Barbantane, pour recevoir l'abjuration de Blanche. Du reste, il ne faisait pas la moindre allusion à son frère. Mais, à la première lecture, la pauvre mère ne comprit clairement qu'une seule chose, c'est que son fils suivait de près le messager et arriverait le lendemain. Aussitôt elle appela Blanche, fit venir Paschale, à qui elle parla avec douceur, mit sur pied toute la maison, et ordonna les plus grands apprêts pour recevoir dignement le maître du logis. Elle se multiplia elle-même, se montra tour à tour à l'office, à la faisanderie, au four, à la fontaine, et ne s'arracha à ces occupations que pour aller s'enfermer un moment dans sa chambre, afin de relire laMetlre qui tremblait dans sa main. Cette seconde lecture, par malheur, ne produisit pas sur elle un effet aussi agréable* que la première. Elle fut également affligée de ce
qui s'y trouvait et de ce (jui ne s'y trouvait pas.
— Sainte Vierge ! dit-elle en ôtant ses besicles, à quoi pense-t-il ?... Voilà que j'aimerais autant qu'il ne vînt pas... Quel besoin de traîner toujours après soi ce brouillon de ministre ?... Je gage que c'est lui qui lui aura soufflé l'idée de faire abjurer sa cousine... Ils vont la tourmenter, et Dieu sait ce qui arrivera... Et pas un mot de son frère! Cela lui aurait coûté si peu de me dire seulement où il est... Mais les hommes sont tous les mêmes. Qu'ils aient une idée ou une passion dans la téte^ ils ne voientquecela: le reste n'existe plus. Ilss'inquiètent bien de ce que peut souffrir une pauvre mère... Au moins, ajouta la baronne en se levant^ s'il était là, je l'interrogerais; mais son messager est déjà parti. Miséricorde! que cette nuit sera longue.
Ballottée ainsi entre le désir et la crainte de revoir son fils, madame de Montmaur redescendit à l'office pour surveiller encore les préparatifs, ce qu'elle fît néanmoins avec moins d'empressement et de joie qu'elle n'en avait montré d'abord. Les projets du baron sur mademoiselle de Sassenage Tinquiétaient si vivement, qu'elle résolut de soustraire sa nièce, par tous les moyens, au danger qui la menaçait. Après y avoir mûrement réfléchi,