‹ Aymé Verd (volume 2)Chapitre 26 sur 52 · DÉPART DE BLANCHE · texte numérisé non relu

DÉPART DE BLANCHE

elle tira à Técart la jeune fille, et l'embrassant avec tendresse:

— Blanche, lui dit-elle, il faut nous séparer. Vous n'êtes plus en sûreté sous ce toit, mon enfant. Vous allez partir. Vous m'avez entretenue quelquefois de l'intention que vous aviez de vous consacrer à Dieu : c'est un dessein que j'approuve. Notre voisin, M. de Jarniost, vous emmènera ce soir avec ses filles au couvent des Bernardines.

Blanche objecta que, malgré son désir d'entrer dans la solitude, elle n'avait jamais pensé à quitter sa tante, tant que sa présence pourrait lui être utile. Mais la baronne lui montra le message de Renaud, et la voyant pâlir :

— Vous le voyez, mon enfant, ajouta-t-elle, il n'y a pas de temps à perdre. D'ailleurs, que feriezvous ici avec une vieille femme chagrine, radoteuse, acariâtre?... Ne le sais-je pas ? Je ne suis plus ce que j'ai été, et il est des instants oii j'ai peine à me reconnaître moi-même. Partez donc! Il n'est pas prudent de rester dans le voisinage de l'arbre qui va tomber. *

Les apprêts du voyage furent bientôt terminés. Le châtelain de Beauséjour avait été prévenu, et à la tombée de la nuit, escorté de sa compagnie et

flanqué de ses deux filles, il s'était rendu derrière le \illage. Madame de Monlmaur avait voulu accompagner sa nièce jusqu'aux portes du cliâteau, puis elle était descendue au bas de la montagne, et finalement elle était arrivée jusqu'à l'endroit écarté où l'attendait le châtelain. Là, il fallut pourtant se dire adieu. La baronne s'y résigna avec fermeté, quoiqu'elle aimât Blanche presque autant que ses fils, ne l'ayant pas quittée depuis sa plus tendre enfance.

— Pardon, mon enfant, lui dit-elle en l'embrassant pour la dernière fois; pardon, pour tous les chagrins que je vous ai causés. Vous avez été pour moi une fille tendre, ma meilleure, ma seule amie ; et en échange des consolations que vous répandiez sur mes vieux jours, j'ai versé dans votre jeune âme toute l'amertume qui débordait de la mienne. Mais j'espère que vous ne m'en voulez pas.

— Ma tante ! s'écria Blanche dont le visage était

baigné de larmes.

— Allons 1 reprit la châtelaine en s'essuyant les

yeux, pas de faiblesse ! Mes vœux vous accompagneront partout où vous irez; de votre côté, aion enfant, ne m'oubliez pas dans vos prières. Quel-

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que chose médit que j'en aurai grand besoin. Sire châtelain, ajouta-t-elle en se tournant vers M. de Jarniost, je vous la recommande ; c'est la prunelle de mes yeux que je vous confie ; c'est l'orgueil de mes cheveux blancs.

— Soyez tranquille, baronne, répondit le châtelain avec émotion. Je ne ferai pas de différence entre elle et mes filles.

— Ouais ! murmura maître Gaschet en caressant les oreilles de Pégase, il y en a pourtant beaucoup de différence. Je n'ai pas arrosé pendant dix ans deux belles plantes, pour qu'on vienne les comparer à une marguerite sauvage. H y a. Dieu merci, quelque distinction à établir entre mes élèves et une petite péronnelle qui ne sait ni A ni B, et qu'on embarrasserait fort, si on lui demandait seulement de quel côté le roi Alexander penchait la tête, chose pourtant que tout le monde devrait savoir.

Cependant le moment était venu de se quitter. Blanche se mit à genoux sur la neige, et pria sa tante de lui donner sa bénédiction.

— Recevez-la, mon enfant, répondit la baronne,

en étendant ses mains sur la tête de la jeune fille,

et en adressant au ciel une fervente prière. Et III. 45

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maintenant, poursuivit-elle en la relevant, nous ne nous reverrons plus que dans l'autre patrie. Allez en paix, Blanche de Sassenage; votre sort sera plus doux que le mien ne Ta été : vous ne serez jamais ni épouse, ni mère.

Cette dernière observation ne fut pas très-goùlée par le châtelain, et encore moins par Cunègonde et par Sigolène ; mais ils eurent la discrétion de se taire, jusqu'à ce que la baronne fut assez éloignée pour ne plus les entendre.

Le lendemain, aux premières lueurs de l'aube, madame de Montmaur était sur la terrasse, épiant l'arrivée de son fils. Une heure s'écoula, puis deux, puis trois, puis la matinée, puis le soir, et Renaud ne parut pas.

— 11 arrivera demain, se dit la baronne, quand la nuit fut venue ; je me serai trompée sur le jour qu'il m'avait marqué.

Dès qu'elle se fut retirée dans sa chambre, son premier soin fut de relire encore une fois le message de Renaud.

— Cela est étrange, dit-elle, en épelanl, de crainte de se tromper, le passage dans lequel le baron annonçait sa visite. « J'arriverai demain. » Il devrait être ici. Demain, c'était aujourd'hui.

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