DÉPART DE BLANCHE
Tout en faisant cette réflexion , la châtelaine porta involontairement les yeux au bas de l'écrit. Bientôt elle devint pale comme le papier qu'elle tenait à la main. La lettre était datée du 13 février, et l'on était déjà au 2 mars.
Cette découverte , qu'elle eût faite beaucoup plus tôt, si elle eût été moins troublée, la jeta, comme cela était naturel, dans la plus horrible perplexité. Qui avait pu empêcher Renaud de tenir sa promesse? Que s'était-il passé depuis quinze jours? Et comment une lettre, d'une date si ancienne, ne lui était-elle parvenue que la veille?
Il eût été facile de trouver à ces circonstances plusieurs explications qui n'auraient eu rien de bien alarmant. Mais celles qui se présentèrent à l'esprit de la châtelaine étaient toutes plus sombres les unes que les autres. Dire qu'elle retomba dans les incertitudes et les angoisses de la' veille, ne serait pas dire assez; le désespoir du naufragé qui, à l'entrée du port, se voit remporté en pleine mçr, donnerait une faible idée des tourments auxquels son âme fut en proie.
A partir de ce moment, elle ne connut plus le sommeil, car aussitôt qu'elle fermait les yeux, elle était agitée de songes si affreux, qu'elle se réveillait
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en sursaut, et ne pouvait plus se renfloriuii*. l.e jour n'était pas moins triste pour elle rjue la nuit. Le départ de Blanche l'avait laissée dans une solitude à peu près complète. Désormais, il n'y avait plus personne à qui elle pût parler de ses ennuis, personne qui eût sur elle assez d'empire pour Tohli^er à prendre soin de sa misérable vie.
Jusqu'alors, dans ses moments de défaillance, la prière l'avait soutenue; mais cette ressource des malheureux n'en était plus une pour elle. Quand elle voulait prier, elle remuait les lèvres, articulait de mémoire quelques paroles, roulait machinalement dans ses doigts les grains de son rosaire, et c'était tout ce dont elle était capable. Son cœur était tellement accablé sous le fardeau, qu'elle n'avait plus la force de l'élever jusqu'à Dieu. Elle se contentait de dire par intervalle, quand elle se croyait seule, et en poussant un profond gémissement : Mon Dieu ! mon Dieu ! ayez pitié de moi!
Souvent elle passait des jours et des semaines entières, retirée au fond de sa chambre, sans voir âme qui vive, ne prenant quelque nourriture que pour satisfaire lesplus pressants besoins d'un corps exténué. D'autres fois, elle se promenait toute seule
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à travers les salles déserles du château, tantôt avec une gravité majestueuse, tantôt courant çà et là, l'œil hagard, et semblable à une lionne qui a perdu ses petits.
Dépareilles souffrances ne pouvaient longtemps durer. Bientôt elle fut saisie d'une fièvre violente, accompagnée de délire, se mit au lit, et tout le
monde crut qu'elle ne s'en relèverait pas. Mais la fièvre se calma peu à peu, et le délire seul sembla persister, car la léte était plus malade que le corps. Un soir que Paschale venait de la quitter, la jeune chambrière rencontra Peyrache sur l'escaliei*, et le vieux serviteur, qui avait été absent pendant quelques jours, lui demanda des nouvelles de sa maîtresse.
— Oh I répondit Paschale, elle va mieux. Dieu a eu pitié d'elle, bonnes gens! Elle est folle.
- — Folle! s'écria Peyrache en reculant d'un pas.
— Oui, folle, reprit la chambrière. Mais sa folie n'est pas méchante, comme celle de tant d'autres. Tenez, écoutez-la! Elle est assise sur son lit, et la voilà qui chante une bourrée, la vieille bourrée de Montmaur, qu'on dansa, dit-elle, le joui' de ses noces.
N'ein dormion o mieis d'oun pra.
Folle n'clait pcuL-clre pas le mot; mais la chose n'en valait guère mieux, quoique sous un certain rapport la situation d'esprit de madame de Monlmaur pût être envisagée comme un bienfait de la Providence. La baronne était tombée prématurément dans cet état de seconde enfance, qui est ordinairement le partage de l'extrême vieillesse. Elle semblait avoir entièrement perdu la mémoire de ses chagrins, et ne se rappelait, avec lucidité, que les temps de sa jeunesse.
Sa grande occupation consistait à filer; elle se levait de grand malin, afin de pouvoir vider sa quenouille dans la journée, ce qui faisait dire à Paschale que la pauvre dame filait son suaire; car, sans cela, elle n'eût pas été si pressée. Tout en tournant son fuseau, elle contait à la chambrière de vieilles histoires, lui détaillait le trousseau qu'elle avait eu en se mariant, combien de robes, combien de chemises, combien de paires de draps, et ne s'interrompait de temps à autre que pour demander où étaient ses fils. Quand on lui avait répondu qu'ils étaient à la chasse :
— Ah ! c'est vrai, disait-elle, je l'avais oublié, et elle n'y pensait plus.