‹ Aymé Verd (volume 2)Chapitre 28 sur 52 · CHAPITRE LUI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LUI

Apprenez-moi que^est ce chef au blanc panache Qui dirige vers nous les pas de son coursier ? Il porte sur l'épaule une pesante hache Dont le soleil levant fait reluire l'acier.

( La Bataille de Cuton-Moor. )

C'est dans cet état d'insensibilité que Gaspard trouva sa mère, lorsqu'il arriva dans le château. Mais en voyant cette vieille femme, le dos voûté, les traits amaigris, l'œil cave, ayant une mèche de cheveux blancs qui sortait de dessous son chaperon, et se jouait sur sa figure, il s'arrêta sur le seuil de la porte, et n'osa faire un pas de plus. Après l'avoir considérée quelque temps en silence :

— Ma mère, lui dit-il à voix basse et d'un air d'hésitation, est-ce vous ?

La baronne n'entendit, pas distinctement ces paroles. Cependant elle arrêta son fuseau, et levant la tête :

— Qui m'a appelé ? dit-elle.

Et aussitôt, ayant aperçu son fils, elle le regarda fixement, mais sans paraître savoir qui il était.

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Peu à peu, néanmoins, une ceilaine éuiolion se Iraliil sur son visa<^e, connue si les I rails de ce jeune homme eussent réveillé en elle des souvenirs pénibles, mais longtemps effacés.

— Est-ce bien vous, ma mère ? répéta Gaspard d'un Ion un peu plus haut.

Au son de cette voix, la châtelaine laissa échapper de ses mains sa quenouille et son fuseau. Elle examinait encore son fils d'un air incertain; puis, tout à coup, deux grosses larmes jaillirent de ses veux.

— Ah! mon Dieu! dit-elle en suffoquant, le voilà!

Nous ne peindrons pas la joie de celte pauvre mère lorsqu'elle serra dans ses bras ce fils qu'elle croyait perdu. Elle avait recouvré, comme par miracle, l'usage de toutes ses facultés. Elle fit asseoir Gaspard auprès d'elle, et commença à l'accabler de cpiestions sur ce qu'il avait fait depuis le jour de son départ. Mais, le voyant tout couvert de sueur et de poussière, elle sortit et revint au bout d'un instant avec des provisions. La joie qu'elle éprouva en le regardant manger n'a d'égale que celle qu'éprouve une jeune mère la première fois qu'elle contemple sur son sein et nourrit de son

lait son enfant nouveau-né. Gaspard, de son côté, n'était pas moins ému , mais d'une autre manière; il s'étonnait de trouver sa mère tellement vieillie, et ne pouvait comprendre d'où venaient les ravages qu'il remarquait sur sa figure.

— Comme vous êtes changée, ma mère ! lui ditil enfin, car il ne put contenir plus longtemps l'expression de sa surprise.

La baronne aurait bien pu lui dire ce qui l'avait changée de la sorte ; mais elle ne le fit pas. Elle songeait en cet instant à Renaud, et brûlait de savoir de ses nouvelles. Passant, dans sa joie, d'une extrémité à l'autre, elle ne doutait pas qu'il ne fût vivant, et formait, malgré elle, le désir de le revoir assis auprès de son frère, sans penser qu'ils eussent jamais été ennemis.

'— - Grand Dieu ! répéta Gaspard, comme vous êtes changée !

— Cela n'est rien, mon ami, répondit-elle en souriant. On ne peut être toujours jeune, quoique à présent il me semble que je rajeunisse et que j*aie dix ans de moins qu'hier. Vraiment, ajoutât-elle en jetant les yeux sur un siège vide qui était à sa gauche, il ne manque plus que quelqu'un ici pour que je sois complètement heureuse.

\ la contenance de son fils, madame de Montmaui s'aperçut que tout ressentiment n'ëtait pas éteint dans son cœur. — Allons, mon ami, repritelle aussitôt, ne froncez pas le sourcil. Chacun de nous n'a-t-il pas quelque chose à se faire pardonner ?

— Je ne sais ce que vous voulez dire, ma mère, ni de qui vous voulez parler, répondit le jeune homme d'un ton sec.

— De la rancune, Gaspard I Fi ! cela n'est pas bien! Je veux vous voir d'autres sentiments. Un gentilhomme, un soldat, armé comme vous Têtes pour la défense de la croix, doit savoir oublier les injures. L'homme sage les écrit sur le sable avant son sommeil, et le vent de la nuit les efface.

— Â votre santé, ma mère ! dit Gaspard en portant son verre à ses lèvres.

— Non ! reprit la châtelaine, en arrêtant son bras et en laissant voir sur ses traits une vague inquiétude, vous ne boirez pas à ma santé avant d'avoir bu à la sienne. Faites-le, Gaspard, et je suis sure que le vin vous en paraîtra meilleur.

— Par saint Hugon ! ma mère, avez-vous juré de me renvoyer d'ici? s'écria Gaspard en posant son verre sur la table et en se levant comme

pour sortir. Mais sa mère le saisit par la main, et attachant sur lui un regard pénétrant :

— Où est-il? dit-elle. Qu'est-il devenu ?

— Si ce n'est que cela qui vous intéresse, madame, répondit le jeune homme d'un air indifférent, je crois pouvoir vous assurer qu'il se porte bien et est en lieu de sûreté. Et maintenant ne m'en demandez pas davantage, si vous ne voulez attrister les heures que nous avons à passer ensemble.

Celte réponse, sans satisfaire complètement la mère, la soulagea pourtant d^un grand poids ; car, en voyant l'archer refuser de boire à la santé de son frère, elle avait conçu l'affreux soupçon qu'il l'avait tué. Elle rendit intérieurement grâce à Dieu de ce que ses craintes ne s'étaient pas vérifiées, et le reste delà soirée s'écoula d'unemanière paisible.

— Après tout, se disait la châtelaine, Renaud a eu de grands torts envers lui, et cela ne saurait s'oublier si vite. Mais, avec le temps, cela viendra.

Elle s'endormit dans cette pensée. Quand elle se réveilla, il faisait une chaleur excessive. Elle ouvrit sa fenêtre et dit, en jetant les yeux à l'horizon :

— Nous aurons de l'orage ce soir.

Tout à coup un tourbillon de poussière s'éleva dans le lointain : elle crut que c'était le vent qui

se levait; mais, quand la poussière se fut dissipée, elle aperçut distinctement une troupe nombreuse de cavaliers et de piétons qui débouchaient en ce moment sur la route seigneuriale, et s'étendaient au loin dans lacampagne.Elle descendit à la hâte sur les remparts, pour avertir son fils de ce qui se passait, car il lui avait appris qu'une bande de huguenots était à ses trousses , mais qu'il espérait de l'avoir dépistée. Elle le trouva debout, tout armé, entouré de ses gens, et observant la marche de l'ennemi, car on avait reconnu qu'on avait affaire à des calvinistes.

— Comme ils sont nombreux ! dit-elle en s'appuyant sur l'épaule de son fils.

— Allez*- vous-en , ma mère, allez-vous-en ; ce n'est pas ici votre place. Allez vous enfermer avec vos femmes dans l'arrière-bâtiment, et bouchezvous les oreilles. Par saint Hugon ! si vous restez ici, je sors du château et vais attendre les autres dans la vallée. Mais, ajouta-il en se retournant avec inquiétude, Genest tarde bien.

— Me voilà, capitaine, me voilà, répondit le montagnard en arrivant.

— Eh bien ?

— Eh bien! nous avons fouillé la maison de-

puis la cave jusqu'aux greniers, et nous n'avons pas trouvé assez de poudre pour luer un moineau. Il parait qu'ils ont tout emporté.

— C'est bien! dit Gaspard; il faudra ménager ce qui nous reste. Dieu merci, le château est fort et les pierres ne nous manqueront pas. Çà! ma mère, il est temps de partir.

— Et pourquoi voulez-vous que je parte? répondit la châtelaine avec fermeté. Croyez-vous qu'un peu de bruit me fasse peur? Je veux rester ici, mon fils, je ne veux pas vous quitter. Mettez la main sur mon cœur; il ne bat pas plus vite que le vôtre. Ce n'est pas quand vous ferez votre devoir, que vous me verrez trembler pour vous.

Cependant les huguenots avançaient toujours, et plus ils avançaient, pkis leurs rangs paraissaient grossir. Bientôt l'avant-garde fut à la portée du regai'd. Un gentilhomme, armé de toutes pièces et monté sur un cheval noir, cheminait à la tête; on ne pouvait voir son visage, à cause delà visière de son casque; mais à sa taille, à son ^ir, on l'eût pris pour le baron de Montmaur.

— Connaissez-vous ce chef? demanda la châtelaine.

— Non, ma mère, répondit Gaspard, en frémis-

saut, mais sans (juiller des yeux le cavalier. — Regardez-le bien... regardez-le bien... Ne trouvez-vous pas qu'il ressemble qu'il ressemble à quelqu'un que vous connaissez! Le voilà qui lève la léte et qui nous regarde... Oh! mon Dieu! Si c'était lui... Mais, si c'était lui, ajouta-t-elle, en continuant à observer les démarches du cavalier, il aurait mis sa monture au galop et serait déjà ici. Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus!... Il aurait reconnu le toit de sa maison... ces lieux qui lui appartiennent, et où, grâce au ciel, il n'a pas un seul ennemi. IS'est-il pas vrai, Gaspard?

— Allez-vous-en, ma mère! allez-vous-en! repartit le jeune homme d'un air égaré. Je ne vois là-bas qu'une nuée d'hérétiques. Sur mon âme! je ne vois pas autre chose. Ainsi, au nom du ciel, allez-vous-en. Emmenez-la, Paschale.

Pour ne pas entendre la réponse de la châtelaine, Gaspard s'éloigna à grands pas, et alla, sur un autre point de la place, hâter les préparatifs de la défense. Il était plus troublé qu'il n'eût voulu l'être; l'émotion de sa mère l'avait gagné. Malgré lui, de temps à autre, il reportait la vue sur le cavalier dont la tournure l'avait frappé si vivement,

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et une voix secrète lui disait que c'était son frère, un frère qu'il avait chéri, et qui, à cette heure, humilié, vaincu, désespéré^ errait comme un aveugle autour de sa propre demeure, sans pouvoir la reconnaître. Il croyait revoir la taille haute, le maintien noble de ce grave jeune homme avec lequel il avait chassé si souvent, et qui lui avait donné tant de marques d'affection. Alors, pour étouffer les battements de son cœur, il se disait que c'était une illusion, que Renaud n'aurait pu, en si peu de temps, remplacer les soldats qu'il avait perdus dans la vallée d'Esclou ; il cherchait à se rappeler les injustices de son frère ; mais il avait beau faire, son émotion allait croissant, à mesure qu'il considérait avec plus d'attention le cavalier. — Qui donc es-tu, toi qui rne troubles ainsi? dit-il en le considérant du haut des remparts. Si tu étais celui que veut ma mère, celui qui m'a chassé comme un chien loin du seuil paternel, celui que j'ai vaincu, je n'éprouverais pas ce que j'éprouve... — Pourquoi baisser ainsi la visière de ton casque? Pourquoi me cacher tes yeux, tes traits, ton sourire? As-tu peur que je ne te reconnaisse? Comme te voilà, tu me rappelles quelqu'un que j'ai aimé et des joies qui ne sont plus. Ah ! si

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tu es le baron de Monlinaur, découvre Ion pâle visage, fais-moi voir ton front hautain, tes lèvres dédaigneuses, fais-moi entendre ta voix, et alors... oui, alors je sens que ma haine reviendra.

Mais le cavalier, quel qu'il fût, ne donna pas à Gaspard la satisfaction qu'il demandait. Il rangea seulement ses troupes autour de la montagne, s'entretint longtemps avec quelques gentilshommes, et sembla leur indiquer du doigt les endroits forts et les endroits faibles de la forteresse. Puis il se perdit dans la foule.

Gaspard envoya un houmie au village pour demander aux huguenots quel était le motif qui les amenait, et leur déclarer que, s^ils ne pliaient bagage au plus vite, il les traitait en ennemis. On lui fit répondre par un autre messager qu'il eût à livrer la place dans les vingt-quatre heures, à défaut de quoi on donnerait l'assaut le lendemain avant midi. Le reste du jour et la nuit suivante s'écoulèrent, de part et d'autre, en préparatifs d'attaque et de défense. L'orage que l'on craignait n'éclata point; mais le lendemain, à neuf heures, la chaleur était si forte, qu'elle énervait le courage des soldats. D'épais nuages s'amoncelaient lentement sur la cime des montagnes, et se traînaient avec

pesanleur au-dessus de la vallée. Gaspard envoya Serpolet demander à sa mère les clefs du cellier, et fît rouler sur la terrasse une énorme tonne, afin que les travailleurs pussent se rafraîchir. Mais ayant appris du jeune pâtre que la baronne était sur les murailles, il se résolut d'employer la ruse pour l'éloigner. Il se rendit auprès d'elle, et affectant l'insouciance et la gaieté :

— Allons ! mère, dit-il, voici l'heure du déjeuner. Par saint Hugon ! faites sonner la cloche à toutes volées ; cela fera enrager les parpaillots. Çà ! votre bras, ma mère, appuyez-vous sur moi et soyez calme. Ce soir, tous ces corbeaux auront pris leur volée.

Il conduisit ainsi la châtelaine tremblante jusque dans le tinel, mais essaya en vain de la distraire par ses propos, lesquels n'accusaient, d'ailleurs, qu'une joie factice. Elle ne lui répondit paji; néanmoins, à la manière dont elle l'observait, il crut comprendre qu'elle lui disait: IN'as-lu pas vu ton frère? Celte question, qui lui semblait écrite dans tous les traits de son taciturne convive, lui causa un embarras extrême, il mangea peu, tenta de s'étourdir en buvant beaucoup, entonna une chanson grivoise, et, à la fin, ne pouvant supporter

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