‹ Aymé Verd (volume 2)Chapitre 3 sur 52 · AVIS AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AVIS AU LECTEUR

nom a fait du bruit; il s'appelait John Popinjay et commandait le brick le Joyeux Compagnon. C'était lui-môme un gai compère ; quand il recevait des passagers à son bord, il les traitait avec civilité, les invitait à sa table, et leur faisait passer le temps le plus agréablement du monde. Tout en fumant sa pipe, et tandis que le brick voguait à pleines voiles, il leur racontait ses campagnes, ses naufrages, et môme, dit-on, les aventures galantes qu'il avait eues sous tous les climats du ciel, ce qui parfois obligeait les dames à se servir de liîur éventail, car le digne capitaine, quoiqu'il se piquât de savoir-vivre, était un peu leste dans ses propos. Mais s'il était toujours prêt à conter sa propre histoire, en revanche, mon cher monsieur, il aimait assez à connaître celle des autres. C'était un tribut que chacun des passagers lui devait à son tour, et qu'il obtenait par adresse, quand on ne voulait pas le payer de bonne grâce. Gentilshommes, soldats, ecclésiastiques, négociants, filles, femmes, veuves, il était bientôt au courant des affaires de tout le monde et savait d'où chacun venait bien mieux qu'il ne savait le point où chacun devait débarquer, quoique ce fût lui qui tînt le timon du navire. Mais, disait-il, le meilleur patron ne peut rien contre les vents et contre les étoiles. Bref, mon cher monsieur, avant la fin de la traversée, le capitaine Popinjay avait si bien manœuvré qu'il était l'ami et le confident de tousses compagnons de voyage. Il baisait la main des dames et tutoyait les cavaliers, ni plus ni moins que s'il eût gardé les vaches avec eux, comme disent nos paysans écossais.

« D'après cela, mon cher monsieur, vous penserez sans doute qu'on devait trouver la traversée bien courte, et que les navigateurs devaient être fort marris lorsqu'il fal-

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lait se séparer d'un si aimable capitaine. C'est en quoi vous vous trompez, mon cher monsieur. Je ne sais trop ce qui se passait sur le brick durant les derniers jours de la traversée ; mais je sais fort bien qu'en mettant le *pied sur le rivage, tous nos bons amis étaient brouillés ; le capitaine trouvait laides les dames qui lui avaient paru le plus séduisantes, et ne leur épargnait ni les avanies ni les mauvais compliments; il trouvait bêtes les ecclésiastiques les plus spirituels, tournait le dos aux gentilhommes, et avait des disputes avec les passagers moins endurants, disputes qui se terminaient souvent sur le pré. Or, comme le capitaine Popinjay maniait à merveille le sabre et le pistolet, la chronique rapporte qu'il coucha sur le carreau et enterra la bonne moitié des gens qu'il avait si gaiement transportés des rives du Forth aux rives du Gange, ou de l'Inde en Ecosse. Après de tels exploits, vous vous en doutez bien, le digne marin se hâtait de lever l'ancre, et tâchait d'oublier avec de nouvelles connaissances les déceptions que les anciennes lui avaient fait éprouver.

« Vous saurez, mon cher monsieur, que j'ai un peu de l'humeur du capitaine Popinjay. Quand j'arrive au port, c'est-à-dire, pour parler sans figure, quand je touche à la fin d'un roman, je suis à peu près brouillé avec tous mes personnages. Je ne vois plus que leurs défauts ; et pour peu que le voyage dût se prolonger, je crois que je leur ôterais à tous la vie que je leur ai donnée.

« Cet aveu, mon cher monsieur, doit vous faire comprendre qu'il m'est impossible de souscrire à la proposition que vous m'avez faite de composer un troisième volume. Indépendamment des raisons que je viens de vous en donner, et qui me semblent péremptoires^ je pourrais

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en alléguer une infinité d'autres. Par exemple, je vous dirais que si j'avais eu l'intention de faire un troisième volume, j'aurais disposé le second tout diiï'éremment. J'ai coupé mon étoffe de manière à en faire un pourpoint ; je ne puis en faire un manteau, à moins d'y ajouter des pièces d'autres couleurs, ce qui le fera ressembler au manteau d'arlequin. J'ai brisé les fils qui auraient pu me servir à allonger le tissu de mon histoire ; le ministre est mort, la pèlerine est morte, Landry est mort ; je ne puis ressusciter tous ces gens-là dans mon troisième volume, et je ne saurais me passer d'eux. Veuillez peser toutes ces raisons, mon cher monsieur, et bien d'autres que je passe sous silence, mais que votre sagesse vous suggérera ; et je suis convaincu que vous n'insisterez plus. (( J'ai l'honneur d'être, etc. »

Malgré ce refus, il paraît que le libraire insista, et que l'auteur finit par céder. Mais il s'en repentit plus d'une fois; car, comme il l'écrivait au mois de décembre suivant, il avait perdu toute sa gaieté et toute sa verve. —■ Néanmoins il acheva péniblement sa tâche, et quand il l'eut finie, il adressa à son éditeur le petit billet que voici :

Edimbourg, le janvier 4 8

« Mon cher monsieur,

« Vous avez lu dans les contes arabes l'histoire de ce magicien qui faisait, quand il le voulait, apparaître des génies. Il débouchait un petit flacon, et il en sortait d'abord une épaisse fumée, qui peu à peu se condensait et

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prenait 'bientôt une forme humaine. Cet être vaporeux s'embellissait rapidement ; on voyait de fraîches couleurs naître sur ses joues, le feu animer ses regards, et des ailes légères pousser sur ses épaules. Enfin on le voyait se mouvoir et on l'entendait parler.

« J'ai fait, monsieur, comme le magicien ; j'ai débouché mon flacon ; mais il n'en est sorti que de la fumée.

« Je vous envoie cependant mon manuscrit, puisque je vous l'ai promis ; faites-en l'usage qu'il vous plaira. Mais je vous conseille, dans votre intérêt et dans le mien, de ne le publier que lorsque je l'aurai refondu en entier.

« Je suis, monsieur, etc. »

Nous avons trouvé les lettres qui précèdent attachées avec une épingle au manuscrit d'Aymé Verd. Il paraît que ce manuscrit, qui ne fut jamais publié en Angleterre, demeura longtemps enfoui dans les cartons de l'éditeur. Ce dernier n'avait sans doute pas osé livrera l'impression ce tome troisième, qui, dans le fait, ressemble plutôt à une ébauche qu'à une œuvre achevée. Soit paresse, soit dégoût, l'auteur ne fit pas les corrections qu'il avait promises, et le livre fut oublié. Nous n'avons pas cru devoir obéir aux mêmes scrupules ; nous aurions pu retrancher plusieurs chapitres plus imparfaits que les autres et qui nous semblaient ralentir la marche de l'action ; mais nous avons pensé que nous n'avions pas le droit de modifier ainsi l'œuvre d'autrui, et nous avons traduit fidèlement le manuscrit qui nous a été confié. Nous espérons que le public ne nous en saura pas mauvais gré.

Il est plus doux d'être trompé que de tromper soi-même.

— Vieille chanson. —

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