CHAPITRE XL
Votre fils, milady, n'est plus en mon pouvoir; Allez jusqu'à Bristol, si vous voulez le voir. Il s'y passe, dit-on, des choses singulières. Ben Johnson.
Plus heureux qu'Aymé Verd, le châtelain de Beausëjour avait mené à bonne fin l'entreprise dont il s'était chargé. Lorsqu'il rentra au village, il trouva maître Gaschet assis sur un tambour, et occupé à lire le troisième volume de l'histoire des Mèdes, dans lequel était décrit le fameux combat que Cyrus livra aux Babyloniens. Le savant escholier fit part à son maître des judicieuses réflexions que lui avait suggérées sa lecture, et attribua la défaite de l'ennemi à l'ignorance où l'on était généralement des principes de la straégie des Mèdes.
— Si nciis avions eu, dit-il d'un ton capable, deux ou trois cenls éléphants avec leurs tours, une compagnie de Scythes sauvages, armés de massues ou de piques longues de dix coudées, vous auriez vu la belle figure qu'auraient faite les huguenots. Nous aurions dû aussi nous procurer des trompettes en cornes de rhinocéros, semblables à celles du roi Cyrus. Ce grand prince connaissait le prix des trompettes, et ce n'est pas lui qui...
— ïaisez-vous, Jérôme, repartit le châtelain. Où éliez-vous pendant le combat? Tandis que je vous croyais à mes côtés, ne preniez-vous pas le chemin de la montagne?
— C'est Pégase qui m'a emporté, répondit Jérôme. Vous le savez, messire : Qui femme et âne mène-, ne va pas sans peine, comme dit notre vieux proverbe. Ces deux sortes de bétes nous conduisent souvent où nous ne voudrions pas aller.
— Fi donc! vous devriez rougir de votre couardise. Si le roi Cyrus, dont vous me cornez sans cesse le nom aux oreilles, n'avait eu sous sa bannière que des braves de votre sorte, on ferait un plus gros Hvre des batailles qu'il aurait perdues qu'on n'en a fait un de celles qu'il a gagnées.
— Que voulez-vous, messire, dit l'escholier, je
suis de ceux qui pensent qu'une bataille est comme un tableau, bonne à voir de loin. On ne se refait pas. Chacun a sa vocation en ce monde. Depuis que je porte votre maudite lance, j'ai les doigts engourdis, et quand je reprendrai la plume, je ne saurai plus faire un paraphe. Je perdrai ma main et mon ëtat, et c'est vous qui en serez cause.
— Puisses-tu aussi perdre ta langue! dit le châtelain. Mais où est Aymé Verd? ajouta-t-il en promenant les yeux autour de lui.
L'escholier raconta alors au sire de Beauséjour tous les détails de la rencontre du jeune archer avec le comte de Sassenage; du lieu où il s'était retiré, il avait pu en observer les moindres accidents.
— Par saint Joseph ! dit le châtelain, Aymé est resté aux mains de ces drôles? Allons, à cheval ! il faut que je le délivre... Messieurs, ajouta-t-il en s adressant à deux gentilshommes protestants qu'il ramenait prisonniers, votre rançon est payée. J'aurais mieux aimé la toucher en écus, car cela eût ajouté quelque chose à la dot de mes filles et augmenté leur trousseau; mais au diable l'argent! Si Sassenage veut faire un échange et m'accorder la liberté d'un ami, je vous rends vos épées
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— Vous allez faire un mauvais marché, dit Gaschet; un seul de ces gentilshommes eût suffi pour réchange.
— Bahî répondit le châtelain. Monte sur ton àne, bélître, et prends ma lance. Il faut plus d'un €cu pour faire une pistole, comme dit Sigolène ; il faut plus d'un magister de ta force pour faire un savant, et plus d'un huguenot pour faire seulement la moitié d'un bon gentilhomme catholique, comme l'est ce brave archer. En route, messieurs! vous allez m'accompagner jusqu'à la tente de Sassenage.
— A votre place, messire, reprit Jérôme en trottant sur son âne à côté de son maître, j'aurais préféré une bonne rançon à tous les échanges du monde. Quand on a une grosse dot, voyez-vous, on ne manque jamais de trouver des gendres, eût-on pour filles des laidrons, ce que je suis loin de dire de mesdames vos filles, que je comparerais plutôt aux Muses et aux Grâces, lesquelles, faute de dot, je présume, n'ont jamais trouvé de maris.
— Sigolène et Cunégonde ne manquent pas de soupirants, dit le châtelain en éperonnant sa béte.
— Sans doute ! répondit Gaschet, Depuis que nous sommes en campagne, j'ai vu rôder autour
d'elles plus d'un cadet des baronnies ^'. Mais, comme le dit fort bien le docteur Cacliinnô, dans son traité des Vertus secrètes et mirifiques des plantesy pour qu'un bouton donne sa fleur, il faut qu'il s'épanouisse à la rosée. Or un soupirant, messire, n'est que le bouton d'un mari, et les écus sont la douce rosée qui peut faire épanouir ce bouton-là.
— Le docteur Cacliinnô et toi, cela fait deux animaux à longues oreilles que je mènerai vendre à la foire, répliqua le châtelain. Tu n'as pas plus d'esprit que de courage.
Comme il fallait traverser en ce moment un sentier couvert, tracé au milieu des halliers, et très-favorable aux embuscades, l'escholier garda le silence. Son maître eut beau lui parler, lui faire des questions, l'honnête pédagogue ne retrouva l'usage de sa langue que lorsqu'il fut arrivé de nouveau en rase campagne.
— Ouf! dit-il alors en poussant un soupir, voilà un chemin aussi long qu'un carême ou que l'hiver en Dévoluy ^^. J'ai cru que nous n'en sortirions jamais. Il me semblait à chaque pas que j'apercevais à travers la haie la gueule d'une arquebuse.
— Eh! que t'importe la mort? répliqua le châ-
telain. N'es-lu pas garçon? Crois-tu qu'il y ait quelqu'un au monde qui tienne à ta vie?
— Non, messire; c'est pour cela que j'y tiens, moi.
— L'arbre stérile a des racines tout aussi profondes que l'arbre à fruits, pensa le châtelain. Mais, ajouta -t-il tout haut, redresse-toi donc, et ne porte pas ma lance comme un bouvier porte son aiguillon.
— Il en arrivera ce qui pourra, reprit Gaschet; mais les cloches' des paroisses auront beau sonner le tocsin, du diable si on me reprend jamais à jouer le rôle d'écuyer ! J'en ai assez comme cela. Dussé-je me retirer au fond d'une caverne, me nourrir de racines avec Pégase, ou me sustenter en me léchant la patte, comme les ours, je vous jure qu'on ne me verra plus dans une semblable bagarre. Ne dormir que d'un œil, n'être jamais sûr de faire ses quatre repas, entendre siffler les balles à ses oreilles, marcher sans cesse entre la vie et la moit, cela ne saurait convenir à un philosophe, et je trouve que le proverbe a raison.
— Quel proverbe ? demanda le sire de Beauséjour.
— « Aller à la guerre et se marier ne se doit point conseiller. »
— Bon ! repartit le châtelain, voilà deux sottises à la fois, maître Jérôme. Ne sois pas si prodigue et ne dépense pas de la sorte tes richesses, quoique, sur ma foi! tu en aies un fonds inépuisable. Moi je soutiens, au contraire, et je prendrai volontiers à témoin les deux braves gentilshommes qui nous accompagnent, car je me fais caution de leur bravoure; je soutiens, dis-je, qu'on ne saurait donner à un jeune homme deux plus excellents conseils que ceux-là, à savoir : mariez- vous, et faites la guerre.
— L'un des deux suffirait, interrompit Jérôme; car, comme le disait feu mon père : « Qui femme a, guerre a. » Et, bien que ce soit une chose assez triste de faire de sa maison un champ de bataille, j'avoue que j'aimerais encore mieux les tempêtes du ménage que les dissensions civiles. Si cette guerre impie continue, nous allons retomber dans la barbarie, et devenir plus ignares que les Grecs. Déjà toutes les écoles sont fermées. Les enfants, au lieu d'apprendre à lire, passent leur temps à faire des cartouches; les moines portent la cuirasse; on fond les cloches pour faire des canons, et l'on
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bourre les canons avec quoi? avec des livres. Oui, messire, ce matin encore, j'ai ramassé sur le champ de bataille, après l'arquebusade bien entendu, une centaine de feuilles volantes, contenant des vers d'un poète nomme Virgilius Maro, -— que je vous prie de ne pas confondre avec Clément Marot, ce rimeur des hérétiques, — des vers que j'ai vainement voulu rassembler. Aux uns il manquait la tête, aux autres la queue, à tous un pied ou une aile : disjecti membra poetœ. Quel temps abominable, sire châtelain ! Les savants eux-mêmes, comme votre serviteur et ce digne bachelier que nous avons rencontré tant de fois, sont obhgés de ficher leur plume à leur bonnet, en guise de panache, et de courir les grandes routes la lance au poing, comme des chevaliers d'aventure.
L'honnête philosophe pythagoricien, qui, ainsi qu'on l'a pu voir, avait conservé quelque chose des mœurs de l'animal timide sous l'enveloppe duquel il prétendait avoir habité l'arche de Noé, continua ses lamentations, jusqu'à ce que l'on fût arrivé auprès de la tente du comte de Sassenage. L'escorte qui devait conduire l'archer à Romans n'était pas encore partie, mais elle était sur le point de se mettre en marche. PhiUbert,quiavait retourné
prudemment son habit de moine, tenait en main la bride de Pacolet; Aymé Verd, lié et garrotté sur la mule, était entouré d'une douzaine d'aventu^ riers l'arquebuse sur l'épaule, et ayant ordre de faire feu sur le captif au moindre geste qu'il ferait pour s'évader, à la moindre alerte qu'on pourrait avoir en chemin. Le bon châtelain se sentit ému de pitié en apercevant son jeune ami dans un si triste état. Il voulut s'avancer pour lui serrer la main; mais une sentinelle qui veillait à la porte de la tente menaça de le coucher en joue s'il faisait un pas de plus.
— Par saint Joseph! dit-il en s'adressant à l'un des aventuriers qui se trouvaient là, et qui formaient au comte de Sassenage une sorte de garde prétorienne, où conduit-on ce jeune homme en pareil équipage, pieds et poings 'liés, comme un agneau qu'on envoie à la boucherie?
T- A Romans, répondit le bon larron, car c'était à lui que s'était adressé le châtelain. On Taurait pendu ce matin, mais, quand on a su ce qu'il était, personne n'a osé y toucher. Il paraît que cela brûle comme bien d'église, rien que d'en approcher le bout du doigt.
— Si l'on brûlait tous ceux qui touchent aux
biens d'église, et même aux vases sacrés, il y a longtemps que tu ne serais plus de ce monde, drôle que tu es! pensa le châtelain en examinant la tournure de son interlocuteur. On brûle les églises aujourd'hui, mais l'église ne brûle personne, ce qui est grand dommage. Mais quel est donc ce jeune homme? ajouta-t-il tout haut, car il ne comprenait pas clairement ce que l'aventurier avait voulu lui dire.
— Il paraît, dit le bon larron, que c'est un déserteur, et c'est là un cas réservé. C'est un ancien archer de la compagnie du très-puissant et trèsclément baron des Adrets, dont vous avez sans doute entendu parler. Notre pieux capitaine, le comte de Sassenage, a cueilli le fruit et avait grande envie de le manger, du moins à ce que j'ai pu voir ; mais il a trouvé le morceau assez friand pour être offert au général. Les petits présents entretiennent l'amitié.
Le châtelain n'en entendit pas davantage. Il comprit que le salut de l'archer dépendait de sa dihgence, et que tout était perdu si l'escorte se mettait en route avant qu'il eût vu le comte. Il se hâta donc de descendre de sa monture, et, suivi de son fidèle écuyer, ainsi que des deux captifs,
pénétra sous la tente du chef protestant. Cette tente était formée d'immenses pièces de toile qu'on avait suspendues aux branches de quelques chênes. L'intérieur présentait l'aspect d'une vaste âalle ayant pour piliers des troncs d'arbre avec leur feuillage. Çà et là étaient dispersés plusieurs groupes de gentilshommes; les uns jouaient aux échecs, buvaient, riaient et chantaient; les autres écoutaient gravement le sermon de quelque ministre ou s'escrimaient à armes courtoises. Au fond de la salle, devant une table chargée de dépêches, on pouvait apercevoir le comte de Sassenage, assis, le coude appuyé sur le bras d'un fauteuil, la tête dans la main, dans une attitude rêveuse; il portait sur la poitrine un long collier dont chaque grain était une dent humaine, dent arrachée au cadavre d'un de ses ennemis ^^. En voyant paraître le châtelain, et en entendant le nom d'Aymé Verd, il se renversa sur son fauteuil, croisa les bras et se mit à observer d'un œil défiant les nouveaux personnages qui l'entouraient. Rassuré sans doute par cet examen , il exprima son regret de ne pouvoir souscrire aux propositions avantageuses qui lui étaient faites, et renvoya le châtelain à se pourvoir devant le baron des Adrets.
— Autant vaudrait me conseiller d'arracher un sorcier aux griffes du diable, dit le châtelain; je ne suis pas si fou que d'entreprendre l'impossible. Mais nous n'en sommes pas là ; Aymé est votre prisonnier, et, d'après toutes les lois de la guerre/ vous seul avez le droit d'en disposer.
— Pâques-Soles! dit le comte, je prétends bien user de ce droit.
— Avec générosité, je présume, comme il convient à un gentilhomme, reprit le châtelain.
— Sans doute, avec générosité, dit le comte, car il ne tenait qu'à moi, si j'eusse été son ennemi, d'ajouter ce matin une perle de plus à mon collier ; mais j'ai eu pitié de sa jeunesse, et je viens d'écrire à monsieur le colonel-général pour le recommander à sa clémence.
Ces paroles, et le ton sardonique de celui qui les prononçait, firent monter un nuage dans les yeux du bon châtelain. Il était sincèrçment attaché à Aymé Verd, et, bien qu'il n attribuât plus à la passion de Tarcher pour Sigolène le combat héroïque de l'alp de Ghaliol, il ne s'en croyait pas moins redevable au hardi jeune homme qui avait sauvé sa fille d'une mort certaine.
— Comte, dit-il d'une voix émue, je ne sortirai
pas d'ici que vous ne m'ayez accordé la grâce que je vous demande. Le jeune homme que vous envoyez au baron, ou, pour parler plus juste, au bourreau, m'a rendu un service que je n'oublierai de ma vie. J'ai contracté envers lui une dette qu'il est temps que j'acquitte. Parlez! combien vous faut-il pour sa rançon? Je vous offre mes deux prisonniers, mes terres, le château de mes pères, et si ce n'est pas assez, j'y joindrai la dot de mes filles. Tout ce que je possède vous appartient. Mais, au nom du ciel, ne laissez pas mourir ce jeune homme; il mérite de vous intéresser à tous égards, car il est peut-être à la veille de ses noces.
— Oui, oui, dit le comte en riant, il est à la veille de ses noces; il est fiancé à une respectable veuve, un peu longue, un peu maigre et un peu sèche , que Ton appelle dame Potence. Pâques-soles! si la future n'est pas belle, on peut, du moins, lui rendre la justice de dire qu'elle a procuré la paix à tous les maris qu'elle a eus, ce qu'on ne saurait affirmer d'aucune autre femme de ma connaissance.
— Messire, reprit le châtelain, en cherchant à comprimer son indignation, puisqu'il faut absolument sa proie au vautour, j'appelle ainsi le colo-
nel-gënëral, permettez-moi de prendre la place du prisonnier. Qu'on me lie, qu'on me garrotte, que Ton me conduise à Romans devant François de Beaumont; j'ai assez vécu, et mes yeux sont las de voir ce qui se passe. Acceptez- vous?
Le comte leva les épaules, et, se tournant vers un des gentilshommes qui l'entouraient, donna Tordre de faire partir l'escorte, si par hasard elle n'était pas encore en route. En entendant ces mots, le châtelain sentit le rouge lui monter au
visage; il tira son gantelet, et le jetant aux pieds du comte :
— Misérable hérétique ! lui dit-il, tu veux le tuer. Eh bien! relève ce gant, si tu l'oses. Je te défie au combat singulier, à l'espadon ou à la lance, à pied ou à cheval, dans la plaine ou sur la montagne; et si tu n'acceptes pas ce défi, je te déclare un lâche devant tous les gentilshommes qui m'écoulent.
— Landolfe, dit le comte au troubadour, relevez ce gant et rendez-le au châtelain. Comme il n'a guère plus de cervelle que vous, c'est à vous qu'il appartient de répondre àce défi insensé. Messieurs, ajouta-t-il, faites sonner le boute-selle, et à cheval ! on, nous attend à Vienne.
En parlant ainsi, le comte se leva, sortit de la
tente et laissa le vieillard ^vomir tout à son aise contre lui un torrent d'imprécations et d'injures. Tandis que cette scène se passait, le convoi funèbre, nous pouvons bien donner ce nom à l'escorte qui emmenait notre héros, s'acheminait en silence vers Romans. Il entra dans la ville au milieu du jour. Cette cité populeuse et commerçante n'offrit pas aux regards de l'archer le même tableau qui l'avait frappé lorsqu'il y était venu pour la première fois, la veille de la Saint-Martin. La présence du baron inspirait aux habitants une telle crainte, que toutes les rues étaient désertes, toutes les portes fermées, toutes les maisons silencieuses, à'^ l'exception des cabarets où les soldats allaient porter le butin qu'ils avaient fait pendant la dernière campagne. De loin en loin on rencontrait quelques patrouilles faisant le guet ou conduisant des prisonniers. Le chef protestant avait élu domicile dans une forte tour, bâtie sur des rochers au bord de l'Isère, et qui dominait à la fois les remparts de la ville et la petite plaine du Valentinois. Un corps de troupes nombreux campait aux Dieds de la tour, les armes rangées en faisceaux, les chevaux sellés et bridés, attachés le long des murailles; d'autres troupes étaient enfermées dans l'intérieur.
Ce fut en cet endroit que le coitége s'arrêta.
— Allons 1 messire, dit le lils du pontonnier en coupant avec son couteau les courroies qui retenaient l'archer, nous voilà arrivés. Patience ! dans peu de temps, vous serez entièrement libre, foi de Philibert!
— Oui, reprit le bon larron d'un ton nasillard, vous serez libre; vous touchez au bout de votre rôle. Vous avez ce matin paru devant Caiphe, vous allez maintenant voir Pilate; après quoi tout sera fini. Vous passerez derrière la toile et Ton éteindra les chandelles^
— Hélas! murmura Cicindelle en attachant sur le prisonnier un regard decompassion, c'est pourtant dommage! un si beau jeune homme!
— Sapredié! s'écria Gontran en armant deux pistolets, n'est-il pas content? on va lui donner son congé avant la fin de la campagne.
Le capitaine, en achevant ces mots, ordonna à Aymé de le suivre. Ils traversèrent le camp, passèrent sous la poterne, gravirent un escalier en colimaçon, et arrivèrent enfin dans le vestibule de l'appartement du baron, situé presque au sommet de la tour. Ce vestibuler ressemblait à un corps de -garde; des soldats et des officiers de tout grade
s'y trouvaient réunis, sablant le vin de la Côte dans des vases d'argent dérobés sur les autels des temples catholiques. On y voyait aussi quelques bourgeois, l'œil fixé vers la terre ou regardant avec effroi une fenêtre sans rampe, à travers laquelle on avait coutume de précipiter les prisonniers. Les gens d'armes, à moitié ivres, s'amusaient à prolonger le supplice de ces infortunés en les accablant d'injures et de plaisanteries grossières. Grâce à l'épaisseur des murailles, le bruit qu'ils faisaient n'arrivait pas sans doute jusqu'aux oreilles du colonel qui, ainsi que nous l'avons dit, occupait la pièce voisine.
— Veille sur ce jeune homme; tu m'en répondras sur ta tête, dit Gontran à la sentinelle qui gardait l'entrée. Quant à vous, sire archer, ajoutat-il, vous allez m'attendre ici quelques minutes. Je m'en vais chez le baron pour lui faire signer votre feuille de route. Cela ne sera pas long. A peine aurez-vous le temps de graisser vos bottes. Aymé Verd avait pris le parti de ne pas répondre un seul mot aux impertinences des aventuriers ;il se contenta, en cette occasion, de lever les épaules et de détourner la tête. Il aperçut alors, dans un coin de la chambre, Madeleine, la pèlerine, qu'il
Àk% AYMÉ VERD.
avait laissée le matin, partant pour Chatuzanges.
— Ohé! la vieille, lui dit un soldat en la tirant par sa robe, approche; c'est toi qui vas ouvrir le branle, ma commère.
Madeleine s'avança au milieu de la salle.
— Mes bons messieurs les huguenots, dit-elle, je vous en prie, laissez-moi m'en aller; je suis très-pressée, comme je vous l'ai dit, et je devrais déjà être à Chatuzanges.
— Tourne les yeux, vieille sorcière, reprit le soldat en lui montrant du doigt la fenêtre ouverte. Voilà, pour y aller, le chemin le plus court, et, par les cornes de Lucifer ! tu n'en prendras pas un autre.
— • Je ne le puis pas, repartit Madeleine; il faut absolument que je m'en aille, sinon le pauvre diable qui m'a donné trois sous pour porter urt cierge à saintHilarion irabrûler en purgatoire, dans le cas où il mourrait de la fièvre quarte qui Ta saisi hier au soir. Il paraît que, dans sa jeunesse, il avait volé un écu à un ami, ce dont il s'est heureusement souvenu quand la fièvre l'a pris, car il n'y a rien de tel pour vous rendre la mémoire. Il m'a donc chargé, comme je vous le disais, d'aller nu-pieds à Chatuzanges, en expiation de sa faute,
d*y entendre pieusement la messe et de placer un gros cierge dans le chandelier de l'autel; vous voyez bien qu'il est temps que je parte ; et si vous m'aviez laissée aller, je serais déjà de retour.
Ce discours excita un éclat de rire parmi les soldats, qui se mirent à accabler Madeleine de questions sur son état et de toute sorte de quolibets.
— Par ma barbe ! lui dit l'un d'eux en regardant son bourdon, que fais-tu de ce bâton^ fille d'enfer? Est-ce là-dessus que tu chevauches pour aller au sabbat ?
— C'est mon bourdon, monsieur le gendarme, répondit Madeleine; il a été bénit à Saint-Jacques de Compostelle et m'a rendu plus d'un service. Il me sert ordinairement à passer les ruisseaux et à écarter les chiens qui viennent aboyer après moi quand je passe dans les villages.
— Je te réponds que sur la route où tu passeras tout à l'heure tu ne trouveras pas de chiens pour te mordre les jambes, répliqua le soudard en se versant à boire. Mais, ajoula-t-il, que signifient ces coquillages que je vois sur ton chapeau?
— C'est la marque de mon état, répondit Madeleine.