LA CRISE. 73S
— Je ne suis point allé le chercher, ma mère, répliqua le jeune homme d'une voix sourde; qu'il s'éloigne comme il est venu, je yous promets de ne pas le poursuivre.
— Et... s'il ne s'éloignait pas, mon fils , qu'est-ce que vous feriez ?
— Ne me le demandez pas, ma mère, je n'en sais rien. Maudit soit le jour où je suis venu chercher un refuge dans cette maison ! maudit soit le jour où j'y ai mis le pied après quinze ans d'ahsence! maudit ^ maudit soit le jour qui m/y a vu naître î
En parlant ainsi, le jeune gentilhomme avait passé la main dans Touverlure de son pourpoint et se déchirait les ongles'sur l'acier de sa cotte de mailles.
— Mais enfin, Gaspard , reprit la châtelaine, vous ne pouvez rester dans cette position. IN'est-il aucun moyen d'en sortir?
— Aucun, ma mère; je n'en connais aucun.
— Si l'on vous offrait, par exemple, une capitulation honorable ?
— Cela est déjà fait. J'ai refusé,
— Que dites-vous là?
— Oui, ma mère, j'ai refusé...... Savez-vous ce
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que Ton me proposait? Délivrer le château
avec sa garnison à la merci des hérétiques une
lâcheté, quoi ! Jour de Dieu! ajouta Gaspard avec une colère concentrée, je tiens ce chaleau au nom du roi, dont le drapeau flotte sur ces murailles; au nom du pape, qui a promis les indulgences à tous ceux qui prendraient les armes contre ces abatteurs de croix, contre ces pillards de monastères, contre ces profanateurs de tombeaux, contre ces violateurs des choses saintes, et tant que j'aurai un souffle de vie, j'y resterai. Par saiiit Hugon ! avant de subir les conditions honteuses que l'on me propose, avant de voir le soleil éclairer sur ces tours rétendard de ces hérétiques, j'aimerais mieux avaler la lame de mon poignard.
— Laissez là votre orgueil, dit la baronne , et consultez votre cœur. L'orgueil est un cheval aveugle qui conduit aux abîmes le cavalier téméraire qui se confie à lui, au lieu de le guider. Voyons, Gaspard, revenez à vous; soyez généreux, comme autrefois. Ne vous rendez pas complice des égarements de votre frère. Considérez les malheurs que pourrait entraîner votre résistance.
— Ma mère, ils retomberont sur la tête de celui qui les aura provoqués. En défendant cette place
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contre des rebelles, je ne fais que remplir le devoir d'un fidèle sujet. Ce n'est pas ma faute s'il se trouve parmi ceux qui m'attaquent des gens qui ne devraient pas y être. Ma résolution est prise. Je ne capitulerai à aucune condition. J'aime mieux tomber sur la brèche en baisant la croix de monépée, que de me voir égorgé sans défense, comme un mouton à la boucherie, ainsi qu'il arriva à ceux de Montbrison,deMornas, de Pierre-Latte, qui avaient eu le malheur de croire à la valeur des capitulations signées par des apostats. Vous ne les connaissez pas, ma mère. Le mensonge, la trahison, l'assassinat, c'est là le pain dont ils se nourrissent. Et qu'y a-t-il d'étonnant.^ Un traité n'est pas plus difficile à interpréter que la Bible; on y voit ce qu'on veut. Quand on a renié sa foi, on peut renier sa parole; il n'en coûte pas davantage.
— En d'autres termes, Gaspard, si je vous comprends bien, tout cela signifie que vous êtes décidé à mettre à feu et à sang la maison de vos pères, plutôt que de reculer de l'épaisseur d'un cheveu. Vous jetez dans la balance, d'un côté, les sentiments généreux, les affections de famille, les prières de votre mère; de l'autre, un misérable orgueil, et if se trouve que c'est l'orgueil qui l'emporte.