‹ Aymé Verd (volume 2)Chapitre 36 sur 52 · III · texte numérisé non relu

III

âme. Quand il est venu ici, après une si longue absence, ce n'ctait qu'un bloc de marbre brut; je voulais le tailler pour en faire un autel de parfums; vous en avez fait une auge à pourceaux. C'était l'airain bouillant dans la fournaise et attendant la main du fondeur. J'en aurais fait un des sept cbandeliers du temple; vous n'avez su en faire qu'un grelot sonore. Portez donc la peine de votre péclié ! Si l'arbre donne des fruits amers, c'est vous, madame, qui l'avez planté, c'est vous qui l'avez greffé, c'est vous qui l'avez arrosé.

— Ainsi, dit la cbâtelaine, voilà son crime I Vous ne lui pardonnez pas d'être resté fidèle à la foi. C'est pour cela que vous avez juré de le perdre et de vous perdre avec lui.

— Qu'il reconnaisse ses erreurs, et j'oublierai tout, dit Renaud; oui, tout, même le sang qu'il a répandu.

- — Vous savez bien que vous demandez l'impossible, répliqua la baronne avec vivacité.

— Alors, madame, que la volonté de Dieu s'accomplisse ! Dans une beure je donnerai l'assaut.

Madame de Montmaur allait répondre, lors-

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qu'elle vit entrer dans le jardin une troupe d'officiers et de soldats protestants. L'un d'eux, qui portait un riche costume de gentilhomme, et qui n'était autre que notre ancienne et très-vilaine connaissance Contran de Monsupt, s'avança vers Renaud, comme s'il eût été chargé de porter la parole au nom de ses compagnons.

— Capitaine, dit-il en levant la télé, voyez-vous ce nuage qui passe là-haut ? voyez-vous cet autre qui le suit? Sur mon honneur ! on dirait que dans un instant il va pleuvoir des moines, tant le ciel est noir. Croyez-vous que les fidèles serviteurs de Dieu qui vous accompagnent ne seraient pas beaucoup mieux là-haut, à l'abri de ces tours^ que dans cette vallée qui, avant une heure', sera inondée?

— Le délai que j'ai accordé aux assiégés n'est pas expiré, répondit Renaud.

— Sapredié I reprit le bandit, c'est à midi que vous avez envoyé là-haut le bon larron, qui, par parenthèse, n'est pas revenu, ce qui me fait craindre que le pauvre diable n'ait été crucifié pour une bonne fois, et n'ait été rejoindre les martyrs de notre sainte cause. Quoi qu'il en soit^ vous l'aviez chargé de donner aux assiégés soixante minutes de réflexion, cinquante-neuf de trop à mon avis. Le

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tem[)s s'est écoulé, et si vous voulez bien, capitaine, consulter l'horloge du village, vous verrez cju'il est deux heures et demie. Le baron tourna la léle vers le clocher de la paroisse, dont les dévastateurs avaient respecté l'horloge et le cadran, et reconnut que Contran disait la vérité.

— Oui! pensa-t-il, l'aiguille a marché, elle a marché sans obstacle, car elle ne sait pas où elle va; elle suit la route qui lui a élé tracée par la main de l'homme, et nous, créatures libres et intelligentes, nous discutons avec notre auteur, et reculons devant le but qu'il nous a marqué, au moindre obstacle, à la moindre épine que nous rencontrons sur la route. Déjà deux heures et demie! Oh ! comme cette aiguille a marché vite!

— Eh bien, messire, dit l'aventurier en interrompant les réflexions de Renaud, êtes-vous disposé à donner le signal ?

— Oui, oui, dans un instant^ répondit Renaud.

— Pourquoi pas sur-le-champ, capitaine ? Voulez-vous attendre la pluie? Foi de gentilhomme, si nous différons sans cesse, les papistes se moqueront de nous.

— - Vous avez raison, Contran, repartit Renaud

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sur qui celle dernière observation parut avoir produit plus d'effet que les précédentes. Il faut donner l'assaut à l'instanl même. Avez-vous fait préparer des échelles, des cordes, des haches, des marteaux? Les coulevrines sont -elles en état? C'est bien, faites ranger les troupes et battre les tambours. ,

Madame de Montmaur avait écouté ce dialogue sans l'interrompre. L'expression dMncertitude qu'elle avait remarquée un moment sur le visage de Renaud avait réveillé ses espérances. Mais lorsqu'elle entendit les dernières paroles que nous vevons de rapporter, elle poussa un cri, et, tombant aux pieds de Renaud, le suppli^a de révoquer ses ordres. Les protestants qui allaient sortir du jardin se retournèrent en entendant ses sanglots, et la plupart d'entre eux ne purent s'empêcher d'être émus en voyant une femme vénérable agenouillée sur la terre nue, et couvrant de larmes les mains du jeune calviniste. L'étonnement et la curiosité les retinrent en ce lieu, et ce ne fut pas sans un attendrissement mêlé d'horreur qu'ils apprirent qu'ils avaient sous les yeux la propre mère de Renaud. La vieille dame prodiguait à son fils les noms les plus doux, lui rappelait ses jeunes an-

nées, et, tout en essuyant ses larmes avec ses cheveux gris, le conjurait d'avoir pitié d'elle, d'avoir pitié de lui-ménie.

— Non! non! lui dit-elle, vous ne commettrez pas ce crime, car c'est un crime que vous méditez, Renaud, et le plus grand de tous, un crime que réprouvent également et la religion et la nature, qui fera frémir les anges et les hommes, et ne réjouira que les démons. Quel étrange abus avezvous donc fait de l'Évangile, si vous n'avez su en tirer que des maximes de haine et de vengeance? Non, vous êtes chrétien, mon fils, vous en aviez autrefois toutes les vertus, et je ne pouvais m'empêcher de vous admirer, tout en gémissant sur vos erreurs. Vous ne m'écoutez pas, Renaud? vous détournez la tête? Ayez pitié de moi, mon fils! Ne me faites pas maudire ces flancs qui vous ont

porté, ces mamelles qui vous ont nourri

En cet instant, la voix de madame de Montmaur fut couverte par le roulement des tambours.

— Aux murailles! messieurs, dit Renaud en s'adressant aux capitaines qui étaient restés dans le jardin. Et vous, madame, ajouta-t-il en s'adressant à sa mère, puisque vous n'avez pas voulu aller à Romans,' vous resterez ici. C'est la punition que

Dieu VOUS reservait pour Texpialion de votre endurcissement dans ridolâtrie. Puisse-t-il vous pardonner en considération de vos douleurs!

— Taisez-vous, monsieur, vous blaspliëmez ! s'écria la baronne en se levant avec indignation. Ce n'est pas Dieu, c'est Satan lui-même qui vous inspire. Vous me parlez de religion, et la colère brille dans vos yeux, éclate dans votre voix, et le limon impur des passions terrestres s'agite et fermente dans votre cœur.

— Ma mère, dit Renaud, dont le bruit du tambour et des clairons avait exalté l'enthousiasme prêt à s'éteindre, je n'ai jamais cherché que la gloire de Christ, et...

— Taisez-vous, monsieur ! interrompit la châtelaine avec véhémence. Je vous dis que vouis blasphémez. Je lis dans votre âme comme dans un livre dont le vent fait tourner les feuillets/ Vous haïssez votre frère, Renaud, et voilà aujourd'hui le seul sentiment qui vous anime.

— David aimait Absalon, ma mère, répondit Renaud en frémissant, et cependant il marcha contre lui. Le patriarche aimait son fds, et cependant il le conduisit sur la montagne et alluma de sa main le bûcher qui devait le consumer. Aux jours où

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nous sommes, nul se s'appartient. Nous servons un maître sévère, et il nous tient entre ses doigts comme le moissonneur tient le fléau. Il faut (|ue nous frappions indistinctement sur tous les épis qui couvrent l'aire. Malheur ! malheur à celui qui se baisserait pour choisir un fétu dans la gerbe et le dérober au maître du champ! Malheur à celui qui oserait reconnaître un frère dans un homme couvert de la livrée du péché et du sang des justes massacrés !

— Trêve d'hypocrisie, monsieur ! dit la châtelaine avec mépris. Si vous vous trompez vousmême, vous ne parviendrez plus à me tromper. Quand le faucon s'est laissé prendre dans les filets du chasseur, quand il a quitté le nid du rocher pour habiter une cage ténébreuse, il en sort quelquefois couvert d'un chaperon; mais il a beau planer dans la nue, on entend le bruit de la sonnette qu'il porte à ses ergots. Élevez-vous si haut qu'il vous plaira; déployez les ailes du prophète... j'entends, j'entends le bruit de la sonnette que le démon a attachée à vos pieds afin de vous reconnaître. Je vous prenais pour un chrétien sincère, quoique égaré dans sa route. J'en demande pardon à Luther et à Calvin, j'en demande

pardon à tous les soldats cfui m'écoutent, vous n'a|)partenez plus à aucune religion, à aucune secte chrétienne, et les païens mêmes rougiraient de vous recevoir dans leurs temples.

— Vous ne savez ce que vous dites, ma mère ! s'écria Renaud, en proie à un trouble extraordinaire; vous ne savez ce que vous dites... Taisezvous.

— Non, non, poursuivit la châtelaine, vous m'écouterez jusqu'au bout. Vous n'avez plus pour vous l'excuse du fanatisme, si le fanatisme fut jamais une excuse. Le feu qui vous consumait s'est • éteint après avoir détruit tous les nobles sentiments que Dieu avait déposés dans votre cœur... Il s'est éteint, et n'a laissé après lui que de la cendre et une fumée épaisse qui remplit encore vos yeux et vous empêche de voir où vous marchez ; mais je soufflerai hardiment sur cette vaine fumée, je porterai le flambeau dans cette âme ténébreuse où vous n'osez plus descendre; je vous crierai assez haut gour que vous puissiez l'entendre : Renaud, vous n'êtes plus chrétien ! Renaud, vous haïssez votre frère !

— ■ Soldats, dit Renaud en s'adressant aux hommes qui l'entouraient, bâillonnez cette femme.

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liez-lui les pieds c! les mains, cnformcz-la clans cette maison, et qu'elle n'en sorte (jue lorsque tout sera fini.

Au lieu d'exécuter cet ordre, les soldats consternés ouvrirent leurs rangs avec respect devant la châtelaine, qui s'éloigna en disant qu'elle allait s'ensevelir sous les ruines de sa maison. Renaud voulut courir après elle, mais on lui barra le passage. Les chefs de compagnie que le baron de Montmaur avait recrutés, après sa défaite dans la vallée d'Esclou, l'avaient suivi sans trop savoir où il les conduisait.

Ils avaient bien pu apprendre, durant la matinée, qu'ils se trouvaient devant le château de Montmaur; mais ils étaient loin de se douter que les défenseurs de ce château eussent Gaspard à leur tête, et s'imaginaient que Renaud était, à cet égard, dans la même ignorance. Ils pensaient que le gentilhomme catholique dont ils poursuivaient les traces depuis la veille, se voyant près d'être atteint et trouvant sur son chemin une forteresse dépourvue de garnison^ s'y était jeté à la hâte, et trouvaient assez plaisant que le seigneur de Montmaur fût obligé de faire le siège de sa propre demeure, pour en déloger l'ennemi. La scène dont

ils venaient d'elle témoins les avait tirés de celle erieur, et la plupart d'entre eux, soldats mercenaires ou aulres, étaient indignés cjue Renaud eut voulu les associer, sans les en prévenir, à sa criminelle entreprise. Ils le lui déclarèrent haulemcnl, et ajoutèrent que, s'il ne renonçait pas a son dessein, ils étaient résolus à l'abandonner, ce qu'ils firent peu de temps après, ne laissant derrière eux qu'un ramassis d'aventuriers de la moralité desquels Contran de Monsupt, le Changeur et le Bon Larron donneront au lecteur une juste idée.

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