CHAPITRE LYI
Ce WiQt ie Bieu.
Les autres ennemis n'ont que de courtes haines ; Mais quand de la nature on a brisé les chaînes. Cher Attale, il n'est rien qui puisse réunir Ceux que des nœuds si chers n'ont pas su retenir. On hait avec excès lorsque Ton hait un frère.
Jean Racine.
Mais, tandis que ceci se passait, la vieille châtelaine, accablée de douleur, gravissait péniblement la côte qui menait au château. Gaspard l'attendait sur lepont-levis. Du plus loin qu'il l'aper-
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çul, il reconnut à sa contenance et à son visage qu'elle apportait de mauvaises nouvelles.
Malgré son âge, malgré son chagrin, elle marchait cependant fl'un pas assez ferme.
— Mon fils, dit-elle à Gaspard, lorsqu'elle fut arrivée auprès de lui, m'aimez- vous?
— En pouvez-vous douter, ma mère? repondit le jeune homme.
— Je m'explique, reprit la châtelaine; m'aimez vous plus que vous n'aimez vos passions?
— Ma mère, répondit Gaspard, il n'est rien que je ne fasse pour vous prouver combien vous m'êtes chère.
— Vous allez m'en donner la preuve à l'instant, et si vous m'accordez ce que je vous demande, Dieu versera sur vous le trésor de ses bénédictions.
— Parlez, ma mère.
— Il faut que vous acceptiez les conditions que Renaud vous a faites. Il en est temps encore. Jetez bas les armes, rendez-vous.
— Ma mère, vous me conseillez une lâcheté.
— Non, mon fils, répondit la châtelaine; ce que j'attends de vous exige du courage, et je crois que vous en avez. Rendez-vous, laissez là votre épée,
quillez votre cuirasse et votre cotte de mailles, ôlez la plume de votre chapeau. Cela fait, descendez la montagne, allez trouver votre frère, et quand vous serez près de lui, mettez-vous à genoux, à genoux, entendez-vousPàgenouxsurla terre comme un homme qui demande grâce... Allons ! mon fils, hâtez-vous ! Voilà l'heure de montrer que vous n'êtes pas un lâche Vous pleurez? c'est bon signe, Gaspard!.,.. Voyons encore un effort sur vousmême vous allez remporter une victoire qui
fera tressaillir les anges d'allégresse.
— O ma mère, ma mère ! dit Gaspard tremblant d'émotion, et en ôtant la plume de son chapeau, il faut bien que je vous aime !
Madame de Montmaur observait son fils avec un mouvement d'orgueil. Après avoir jeté sa plume au vent, il ôta sa cuirasse; il se dépouilla de sa cotte de mailles, tandis que sa mère l'encourageait du geste et de la voix. Enfin, il porta la main sur la poignée de son épée, tira lentement la lame du fourreau ; mais tout à coup, s'arrêtant :
— Ma mère, dit-il, je ne le puis ; je ne le pourrai jamais.
— Gaspard, reprit la châtelaine, je vous en sup-
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plie. Apprenez à ces huguenoLsce que c'est cpi'un chrétien... ils ne le savent pas... apprenez à Renaud ce que c'est qu'un fils, ce que c'est qu'un frère... Le malheureux l'a oublié... Du courage, mon enfant! le bien-aimé de mon cœur! tu as versé ton sang pour la cause de TEglise, mais voilà, voilà les sacrifices qu'elle aime... Va, ne crains rien, je descendrai avec toi... je me mettrai à genoux avec toi... je mourrai à genoux près de toi, s'il faut mourir.
Gaspard était sur le point de céder aux prières de sa mère; mais au moment où il allait arracher son épée, il entendit sonnerie clairon, et, tournant la tête, aperçut Renaud qui s'approchait de la montagne. Aussitôt ses dispositions changèrent ;
il saisit sa mère dans ses bras et s'élança vers le
château. 11 monta rapidement un escalier de pierre, entra dans la première chambre qu'il trouva ouverte, déposa son fardeau sur un fauteuil, et, fermant la porte à double tour, redescendit quatre à quatre les marches de l'escalier.
— O mon Dieu ! s'écria la baronne en s'approchant de la fenêtre pour rappeler son fds. Mais la fenêtre était grillée et ouvrait sur un chemin opposé à celui que devait suivre Gaspard. O mon
Dieu ! ajouta la châtelaine en levant les yeux vers le ciel sillonné d'éclairs, vous qui tracez dans l'espace la route des vents et des nuages, ne pouvez-vous aussi incliner où bon vous semble le cœur de l'homme? N'est-ce pas vous qui avez rendu Tagneau docile aux bêlements de la brebis, et les lionceaux, dociles comme des agneaux quand la lionne les appelle ? La nature entière vous obéit, et l'avalanche qui roule du haut de la montagne sur le toit de la veuve se détourne à votre voix. Pourquoi l'être que vous avez comblé de vos faveurs est-il le seul qui vous résiste? Ah! rendezle aussi froid, aussi insensible que le marbre; rendez-le comme la brute, l'esclave de l'instinct; ôtez-lui la raison, le flambeau lumineux dont il a fait une torche dévorante; ôtez-lui la liberté, ce pouvoir redoutable que vous avez ravi aux anges mêmes, de peur qu'ils n'en abusassent. Reprenez, ô mon Dieu ! reprenez tous les dons que vous lui avez faits. Il s'en est servi contre vous, il s'en est servi contre lui, et voilà le fils d'Adam devenu la plus misérable des créatures !
Après avoir achevé cette prière, madame de Montmaur resta quelques instants immobile, une main appuyée sur les barreaux de la fenêtre, les
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yeux fixés sur Tétroil horizon qui s'ouvrait devant elle.
La chambre où elle était prisonnière recevait le jour du couchant et se trouvait, par conséquent, située du côté le plus escarpé de la montagne. A travers la croisée, on 'apercevait les toits rouges de quelques bâtiments peu élevés, ordinairement habités par les serviteurs, et plus loin, au delà de la dernière cour, un pan de muraille flanqué d'un ravelin. A la hauteur des créneaux, on voyait de temps à autre briller la pointe d'un sabre, ce qui annonçait que lelieuélait gardé par une sentinelle. L'orage était près d'éclater. Le jour devenait de plus en plus sombre. Deux vents contraires semblaient se disputer l'empire de Tair et ébranlaient la vallée du bruit de leurs combats. Parfois ils s'engouffraient dans les corridors déserts, en poussant des gétnissements comme deux ennemis qui se poursuivent ou s'égorgent. Les chiens effrayés hurlaient dans leur chenil et les vaches mugissaient dans les étables. Les portes, les fenêtres s'ouvraient et se fermaient avec fracas, comme dans une maison abandonnée, et l'on entendait crier sur les toits les girouettes rouillées par la pluie.
Madame de Montmaur était plongée dans cet état de stupeur qui suit les grandescrises de l'âme. A force d'être tendues, les cordes s'étaient relâchées. La vieille dame avait l'air aussi tranquille que si rien d'extraordinaire ne fût arrivé. Elle écoutait avec indifférence le bruit de la tempête, et suivait d'un œil distrait le va-et-vient de la sentinelle, dont la vue du sabre étincelant parut lui causer une impression pénible. C'était là une occupation toute mécanique, la seule dont elle fût capable en ce moment. Au bout de quelques minutes , cependant , ses regards semblèrent prendre une autre direction. Ils s'arrêtèrent sur le bastion ou ravelin qui s'élevait en saillie hors du rempart. Elle se souvint que c'était laque Renaud avait failli perdre la vie quelques mois auparavant, un mur en ruines s'élant écroulé sous ses pieds. C'était là que les deux frères, suspendus sur le précipice, avaient lutté ensemble de générosité et de courage, l'un voulant sauver l'autre aux dépens de ses jours, et Renaud se dévouant à la mort pour ne pas entraîner Gaspard dans sa chute. On pouvait apercevoir encore, entre les créneaux, le prunier sauvage qui avait été témoin de ce combat fraternel; il étendait ses branches