CHAPITRE LVII
Vous me pardonnerez, mais je croyais qu'en somme, Vous aviez tout à fait oublie le bonhomme. Vieille comédie.
Cependant le baron des Adrets avait déjà quitté Romans lorsque Aymé Verd y arriva, chargé de la réponse du duc de Nenjours. Le colonel-général avait eu vent du complot formé contre lui par Crussol et Montbrun, et s'était jeté dans une place forte au milieu d*une £:arnison dont la fidélité lui était connue. Ce fut là qu'Aymé l'alla trouver, après avoir couru après lui pendant deux jours. Il lui rapporta les propres paroles du prince. Ce dernier acceptait le rendez-vous qui lui était offert, et assurait le baron de la protection royale.
L'ORAGE. 77i)
A^ce mot de protection, le baion sourit avec dédain.
— Bien malheureux est celui qui ne se protège pas lui-même, dit-il; il court grand risque de se trouver au dépourvu un jour ou l'autre. Quant à moi, ajouta-t-il en frappant sur son épée, voilà le seul protecteur auquel je me sois jamais fié, et il ne m'a jamais failli dans Toccasion. Je continuerai donc à compter sur lui et non sur les promesses d'un courtisan.
Après cette boutade, le baron des Adrets remercia Aymé Verd et l'invita à passer quelques jours à Saint-Vallier; mais le jeune gentilhomme avait hâte de s'appartenir à lui-même. Il prétexta des affaires importantes, et, partagé entre l'admiration et le blâme, quitta le redoutable chef qui avait fait trembler tant de provinces et dont la seule défeclion allait causer la ruine d'un parti puissant et victorieux. Après avoir laissé reposer sa monture pendant quelques heures, il se remit en chemin malgré les instances de l'hAtelierj qui prétendait que le temps était noir Comme la gueule du loup et qu'il n'était pas prudent de quitter l'a* bri d'un bon toit pour allef chèYôildhel* eh rase campagne. L'itttention de ttotre ami était de té*
joindre sa légion, qu'il avait laissée (juinze jours auparavant dans la haute Provence. Il se dirigea donc vers le Midi en suivant les bords du Rhône, et marcha longtemps sans apercevoir personne, si ce n'est une espèce de colporteur qui le suivait de loin et semblait vouloir faire route avec lui.
Les pensées d'A.ymé Verd étaient aussi sombres et aussi tristes que le ciel orageux sous lequel il cheminait. Depuis sa dernière entrevue avec mademoiselle de Sassenage, il avait, pour ainsi dire, renoncé à la faible part de bonheur que tout homme peut se promettre sur la terre où nous vivons. Il ne se repentait pas d'avoir fait le sacrifice de l'héritage de ses pères et d'avoir épargné de la sorte à la vieille châtelaine et à Gaspard la douleur que leur eût causée inévitablement la découverte du crime de Jean de Montmaur; mais, ce sacrifice accompli, il ne pouvait s'empêcher de murmurer contre sa destinée qui, dès l'enfance, l'avait privé de toute sa famille, et qui, plus tard, ne l'avait conduit dans la demeure de ses ancêtres que pour y trouver un éternel sujet de regrets et d'affliction.
Nous ne justifierons pas notre héros du reproche que lui adresseront quelques censeurs de
n'avoir montré d'abord un peu de bon sens et de sagesse que pour tomber ensuite sous l'empire d'une passion que les philosophes blâment dans tous leurs écrits, et dont un poëte ancien qui devait bien la connaître^ a osé dire sur la fin de ses jours :
L'amour ne peut régner que sur une âme oisive (4).
Nous sommes certains que nos lectrices se chargeront elles-mêmes de cette justification. Aucune d'elles ne s'étonnera d'apprendre que le grave disciple du pédagogue vaudois se sentait ému jusqu'aux larmes à la seule idée de l'abîme qui allait le séparer de Blanche, et qu'il attachait parfois les yeux sur les monastères qu'il rencontrait sur sa route, comme le marin, battu par la tempête, regarde au loin le port où il espère de trouver un refuge. Aymé, en effet, se trouvait dans une de ces situations difficiles où l'avenir ne nous apparaît plus que dépouillé des prestiges dont il est entouré d'ordinaire pour les gens les plus misérables et où la solitude, l'oubli du monde et le g^ recueillement semblent les seuls remèdes qu'on
H) Et in vacuo pectorc régnât amor. Ovide.
•r?8 aYmé vlrd.
puisse désirer à ses maux en allendantun remède plus efficace et plus sur.
Cependant l'orage dont l'avait menacé l'holelier approchait d'instants en instants. Les sommets des Alpes et des montagnes du Vivarais avaient disparu depuis longtemps derrière d'épais nuages, et la plaine qui s'étend depuis l'embouchure de l'Isère jusqu'à Valence était, pour ainsi dire, couverte d'une voûte obscure qu'illuminaient parfois des éclairs rapides, et sous laquelle roulait avec lenteur le bruit du tonnerre. Un vent frais agitait les saules et les osiers qui bordaient le Rhône; les hirondelles inquiètes rasaient la terre et la surface des eaux, tandis que les oiseaux de proie fuyaient à tire*d'aile dans la direction du nord en poussant des cris d'épouvante. Aymé Verd jeta les yeux autour de lui pour voir s'il ne découvrirait pas quelque cabane où il pût attendre que l'ouragan fût passé. Mais aussi loin que la vUe s'étendait dans la campagne, on n'apercevait aucune trace d'habitation humaine ni même un rocher assez haut pour servir d'abri contre une averse. Les champs étaient déserts, et il n'y avait sur la route d'autre voyageur que le marchand ambulant dont Aymé avait déjà remarqué laprésence*Le colporteur marchait d'un
pas ferme et dégagé, mais il ne paraissait pas pressé de rejoindre notre héros. Celui-ci se résigna donc à continuer son voyage et bâta le pas de son cheval dans l'espoir de rencontrer enfin une de ces tavernes qui servent de rendeZ'Vous aux bateliers du Rhône et qui sont échelonnées de distance en distance sur les bords du fleuve; mais il avait fait à peine un mille quand Torage éclata dans toute sa fureur. La pluie, mêlée de grêle, tombait par torrents; le fracas du tonnerre lie cessait de se faire entendre, et les éclairs se succédaient avec une telle continuité, qu'ils tenaient presque lieu de la lumière du jour. Bientôt Aymé Verd, malgré son sang-froid et son expérience, eut peine à rester maître de sa monture; elle se ôabràit sous lui et secouait le frein de manière à briser les rênes. Il réussit néanmoins à la maintenir sur la Voie pendant quelques minutes^ mais nous ne savoiTs trop ce qui serait arrivé si, à la lueur d'un éclair, il n'eût vu tout à coup se dresser devant lui une maison de chétive apparence sur la porte de laquelle^tait suspendue une enseigne avec cette devise : A rétoile du matin. Aymé sauta incontinent à bas de son cheval, et, s'approcbattt de la chau* tnièvé, s*assura qu'elle était habitée; on pouvait
apercevoir une faible clarté à travers les fentes de la porte. Satisfait de cette découverte, il frappa vivement sur les ais hospitaliers, mais on ne se hâta pas de lui répondre. Ce ne fut qu'après avoir frappé de nouveau à plusieurs reprises qu'il vit enfin l'huis s'ouvrir lentement, et paraître sur le seuil un homme de petite taille dans lequel il crut reconnaître le pontonnier de Confolens qui, six mois auparavant , lui avait loué pour guide un vieux mulet aveugle. Le maître de Pacolet tenait à la main une lampe qu'il garantissait de l'autre main contre les injures du vent.
Nous aimons à croire que le lecteur n'a point oublié ce personnage dont il a été, d'ailleurs, question plus d'une fois dans le cours de notre récit. A sa première et unique apparition sur la scène, il ne s'était montré à nous que comme un vieillard morose et quinteux, habitué à médire des choses de ce monde. On sait maintenant qu'il devait cette humeur sombre autant au souvenir du crime qu'il avait commis qu'à la pente naturelle de son caractère.
Lorsqu'il aperçut Aymé Verd, dont un rayon de la lampe éclairait la figure, il tressaiUit visiblement. La ressemblance du jeune gentilhomme avec Ponce IV était si frappante en ce moment, qu elle
ne tarda pas à jeter le complice de Sassenage dans une étrange erreur.
— Entre, dit-il d'un ton chagrin, entre, le compagnon de mes nuits, le compagnon de mes jours, entre. Je ne t'avais pas vu d'aujourd'hui et j'espérais de ne pas te voir. Est-ce que les ombres voyagent par un temps semblable? Ah ! tu n'avais pas besoin de venir, lis font assez de bruit là-haut pour m'empécher d'être tranquille, et il n'y a pas un coup de leur maudit tonnerre qui ne m'ébranle jusqu'au fond de l'âme comme si j'entendais la trompette du jugement.
Aymé Verd, étonné de ce langage, suivit Bruno dans l'intérieur de la maison, après avoir attaché son cheval sous une espèce de hangar qui servait d'écurie.
— Assieds-toi sur ce banc, continua le pontonnier en posant sa lampe sur la table; tu ne crains pas plus l'orage que ne le craignait ma femme quand il s'agissait d'aller danser une bourrée à Confolens, à Saint-Just ou ailleurs. Elle mettait un mouchoir sur sa tête, retroussait sa jupe et partait ainsi, malgré la pluie et le vent, malgré l'eau et le feu ; elle aurait traversé le Rhône sans
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pont et sans bateau si elle eut entendu sur l'autre bord une vielle ou une musette.
Ep parlant ainsi, Bvuno reprit sa place sur un escabeau, baissa la télé et demeura plongé dans une sorte d'abattement. Aymé Verd attendit un moment qu'il voulût bien s'op<cuper de lui; mais voyant qu'il ne semblait pas même l'avoir aperçu il lui adressa la parole et lui demanda un gîte pour la nuit.
A ces mots, le pontonnier se leva et prêta l'oreille comme un homme qui croit avoir mal entendu. — Qui est-ce qui a parlé? dit-il sans oser regarder son interlocuteur, est-ce toi ? Que veux-tu? un gîte? c'est pour me railler, sans doute, car tu sais bien que je ne puis pas te le refuser. N'entrestu pas à toute heure chez moi, même quand la porte est close? ne viens-tu pas t'asseoir quand tu le veux au chevet de mon lit? ne t'ai-je pas entendu geindre pendant des nuits entières sans pouvoir te chasser, et ne restes^tu pas près de moi, au gros du jour, tandis que les esprits de ténèbres ont tous décampé devant l'étoile matinière? Ah I mon Dieu ! mon Dieu ! Jeanne aussi me disait : « Voulez-vous que j'aille à la fête de Saint-Just? voulez-vous que j'achète une guimpe mordorée? »
Mais que je le voulusse OU non, elle arrivait toujours la première sur la pelouse, et sa guimpe reluisait comme une chape de damas. Et encore, avec elle, je pouvais me fâcher dans mes mauvais moments; je prenais le manche à balai et je la faisais sauter plus haut qu'elle n'avait sauté au bruit du fifre et de la cornemuse; mais, avec toi, j'ai beau me mettre en colère, j'ai beau crier^ tu es sourd comme les morts, et tu restes mon hôte malgré moi. Pourquoi ne me laisses-tu ni trêve ni repos? Suis-je le seul coupable? ne t'ont-ils pas frappé comme moi? Va-t'en! j'ai peur. Va-t'en ! rentre dans la terre d'où tu n'aurais jamais dû sortir, ou s'il faut que tu erres dans ce monde, va trouver les autres, les autres. Assieds-toi à leur chevet, montre-leur tes blessures sanglantes ; meurs cent fois sous leurs yeux. Les laisses-tu donc tranquilles, tandis que tu viens me tourmenter, ou bien les ombres sont-elles partout en même temps ainsi que le Dieu qui les mène et les fait sortir de la tombe ?
— Croix-Dieu ! pensa Aymé Verd, qui ne put se défendre d'une secrète horreur, cet homme est un grand fou, s'il n'est pas un grand criminel. Holà ! sire pontonnier, ajouta-t-il tout haut, regardez-
moi bien et reprenez vos sens; je ne suis point une ombre et n'ai que faire de vos sornettes. Est-ce de la sorte que vous recevez les voyageurs ? Donnezmoi un lit, car je suis trempe jusqu'aux os et veux aller me reposer.
Le ton avec lequel Aymé Verd avait prononcé ces paroles fit tressaillir Bruno. Il jeta vivement les yeux sur le jeune gentilhomme, mais en l'apercevant il sembla hésiter encore.
— Qui étes-vous,messire?luidit-ild'une voix altérée, qui étes-vous? que venez -vous chercher dans cette maison? Au nom du ciel! ajouta-t-il, quel est le nom que vous portez, la mère qui vous a nourri, le père qui vous a élevé?
Notre héros, surpris de ces questions, ne crut pas devoir, néanmoins, garder le silence. H répondit à son hôte qu'il était le fils d'un gentilhomme du Valgodemard et qu'il s'appelait Aymé Verd de Chambéon.
— Ainsi, dit Bruno, vous êtes né dans les montagnes? vous êtes le fils d'un gentilhomme des Alpes?
— Comme vous le dites, sire pontonnier, répliqua Aymé qui, ainsi que le lecteur le sait déjà,
était bien résolu à taire à jamais le secret de sa naissance.
A cette réponse le vieillard secoua la tête avec tristesse^ et, allumant une lampe à celle qui brûlait sur la table j conduisit le jeune gentilhomme dans une chambre voisine où il le laissa après avoir balbutié quelques excuses au sujet de la réç ception qu'il lui avait faite. Aymé ne put s'empêcher de trouver quelque chose d'étrange dans la conduite du pontonnier; mais, dans ces temps de désordre, il n'était pas rare de rencontrer des gens dont les malheurs avaient troublé la raison. Il plaignit donc le vieillard, et après avoir épuisé mille conjectures, il ne tarda pas à s'endormir d'un profond sommeil.