‹ Aymé Verd (volume 2)Chapitre 5 sur 52 · II · texte numérisé non relu

II

— Tu mens, s'écria un autre soldat; la marque de ton état, c'est ta gourde quand elle est pleine.

— Eh! la belle, dit un troisième, qui t'a ainsi courbé le dos?

— Hélas! répliqua Madeleine en se tournant vers son nouvel agresseur, ce sont les péchés des hommes, mon enfant. Depuis tantôt cinquante ans je les porte dans ma besace, et le poids en est lourd. Ainsi que me le disait un jour maître Bénevent, je suis comme la chèvre que les Juifs envoyaient au désert pour expier leurs crimes. Un marchand a-t-il fait faux poids, un paysan a-t-il moissonné dans le champ de son voisin, une femme a-t-elle trompé son mari, toutes choses, hélas! qui ne sont pas rares, vite ils viennent trouver Madeleine, lui disent quelques mots à l'oreille, en rougissant, car ceux qui ne rougissent plus appartiennent déjà au diable, et quand Madeleine s'en va, elle emporte une pierre de plus dans sa besace.

— Que nous chante cette vieille folle? dit un capitaine d'aventure qui, trouvant que la pièce était un peu longue, se proposait d'en hâter le dénoiiment. Çà, ma commère, il faut en finir; il y a là d'honnêtes gens qui s'ennuient et commencent à

bâiller. Volte-face , mille tonnerres! pied gauche en avant, marche!

Madeleine, comprenant à l'attitude et aux paroles plus significatives encore des soldats qu'il fallait renoncer à son voyage de Cbatuzanges et se préparer à mourir, fit le signe de la croix, baisa son rosaire et s'approcha de la fenêtre. Quand elle fut arrivée au bord de la galerie dont on avait brisé la rampe, car la croisée s'ouvrait autrefois sur un balcon, elle se retourna vers les spectateurs, et élevant la voix avec ce ton monotone qu'elle prenait chaque fois qu'elle annonçait sa présence dans un village :

— Voilà, voilà la pèlerine! dit-elle. Elle part pour son dernier réméage. Elle s'en va trouver le Père éternel. Qui a des grâces à demander? qui a des péchés à expier? voilà, voilà la pèlerine! Il vaut mieux s'adresser à Dieu qu'à ses saints, quoique les saints fassent de grands miracles.

Madeleine attendit un moment; mais, voyant que personne ne bougeait, car la terreur retenait cloués à leur place les prisonniers catholiques qui auraient peut-être désiré de se recommander à ses prières, elle se retourna de nouveau^, entonna le Miserere^ et se précipita dans l'abîme en tenant

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encore à la main son bourdon, comme si elle fût partie, en effet, pour un de ses pèlerinages accoutumes. Quelques secondes après. Ton entendit un bruit sourd, semblable à celui que ferait un sac de mouture en tombant d'une certaine hauteur, et l'un des soldats s'étant aussitôt penché sur le bord de la fenêtre, s'écria : — L'outre est crevée ; le vin s'échappe.

S'opposer à un pareil acte de barbarie eût été, dans la position d'Aymé Verd, non pas un trait de générosité et de courage, mais un trait de folie. Il ne l'essaya même pas, et il le pouvait d'autant moins qu'il s'attendait à périr lui-même dans peu d'instants et d'une semblable manière. Il se tourna pourtant vers un jeune gentilhomme protestant qui se trouvait placé à ses côtés, et n'avait pas prononcé une parole pendant toute cette lugubre scène. ♦

Eh bien ! messire, lui dit-il à demi-voix, (jue

vous en semble? sont-ce là ces chrétiens qui devaient faire revivre parmi nous les mœurs de la primitive Eglise?

— Hélas! répondit Montbrun en cachant son visage dans ses mains, ce ne sont pas même des hommes.

LES PRISONNIERS. m

— A ton tour, paillasse! dit le capitaine d'aventure, en désignant une nouvelle victime.

Mais l'archer n'eut pas la douleur d'assister une seconde fois à une semblable exécution. Contran, qui sortait en ce moment de la chambre du baron, lui fit signe de le suivre, et l'emmena avec lui, sans prononcer un seul mot, dans une autre partie de la tour. Ils s'engagèrent de nouveau dans l'escalier noir et tortueux par lequel ils étaient venus, descendirent une trentaine de marches, et s'arrêtèrent devant une porte de fer qui était scellée dans la muraille. Contran l'ouvrit au moyen d'une clef que lui avait confiée le colonel, et, poussant le prisonnier sur un lit de paille humide, referma la porte à double tour. Il reporta ensuite la clef à des Adrets , et alla rejoindre ses camarades qui l'attendaient. Il trouva le bon larron coiffé d'un chapeau orné de coquilles, ayant une calebasse au côté et un bourdon à la main : le misérable s'était déjà emparé des dépouilles de Madeleine.

— Où vas-tu ainsi déguisé? lui demanda Contran.

— Je vais faire un réméage à Saint-Barrabas, répondit le bon larron, car notre métier com-

m AYMÉ VERD.

mence à devenir mauvais , depuis que tout le monde s'en mêle. D'ailleurs, dom Philibert, que voilà, m'a assuré que toutes les porles qui, à présent, se ferment devant nous^ s'ouvriraient d'ellesmême dès qu'on apercevrait le bout de mon bourdon.

— Et notre jeune homme, dit Philibert, qu'en avez-vous fait, frère Contran?

— Le baron le réserve pour la prochaine fournée, répondit l'aventurier. L'affaire est remise à demain, à l'heure du déjeuner.

— En ce cas, dit le bon larron, nous resterons ici jusqu'à demain.

— Pourquoi cela? demanda Cicindelle, qui n'était heureuse que lorsqu'elle était en route.

— Pourquoi, ma mie? répliqua le changeur; parce qu'il manque un joyau au collier du comte, et que nous avons promis de le lui rapporter. Comprenez-vous ?

— Vous avez de bien belles dents, dame Cicindelle, blanches comme du lait, fines comme des perles, dit Philibert en montant sur le dos de Pacolet. Mais l'archer aune dent d'or. Tenez! si vous vous ennuyez de rester ici, venez avec moi; je m'en vais jusqu'à Gonfolens. Il faut que j'en rap-

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porte quelques vieilles paperasses dont le comte a besoin. Donnez-moi la main ; là, étes-vous bien? serrez-moi la taille, et ne tremblez pas. Quant à vous, ajouta-t-il en s'adressant aux. aventuriers, vous irez m'attendre au Péage, chez la mère la Nuit. Vous m'avez gagné hier, vous me devez une revanche. La paix soit avec vous, mes frères!

En disant ces mots, dom Philibert piqua des deux, et s'éloigna au grand trot avec Cicmdelle en croupe, tandis que les aventuriers gagnaient en riant le bourg du Péage.

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