VERD
dans la minute, capitaine. Par malheur la pointe de mon couteau s'est ëmoussée. Au dernier moment nos meilleurs amis nous abandonnent. C'est l'usage. Sic liomo... Entendez-vous le latin, capitaine? Le capitaine ne répondit pas.
-T- Par saint Thomas ! reprit Placide sans détourner la télé, je vois avec plaisir, capitaine, que vou3 êtes muet, ce qui n'est pas ordinaire aux hérétiques. Mais comme le disait dame Gudule, ma nourrice: «Défiez- vous du chien muet; il entre en léchant et sort en mordant. » Voire baron dea ijLdrets est comme les satrapes d'Asie qui faisaient arracher la langue aux bourreaux, de peur que ces derniers ne racontassent leurs crimes; et, en wçk certain sens, capitaine, vous faites bien de garder le silence. Il vaut mieux se taire que de débiter des sottises comme vos prétendus ministres. Se taire est facile, ainsi que le disait encore dame Gudule qui, cependant, parlait toujours. Se laîre n'est pas un travail. Quis minor est quam tor cuisse labor(i)? Je vous suis, capitaine; de grâce, ne vous impatientez pas. J'ai parfaitement entendu
(<) Eit-il une tâche plu» ais^c que de se taire?
LE DÉJEUNER DU BARON. i^f
le bruit de vos clefs et sais ce que cela veut dirç. Là, j'ai fini, capitaine; me voilà à vos ordres.
Le bachelier, en disant ces mots, ferma son couteau et chercha des yeux l'étranger; mais ce dernier avait disparu. Il n'y avait plus dans le ca-? chot que le vieux chevalier Verd, sur qui l'éloquence de maître Placide avait produit un effet si merveilleux, qu'il dormait encore, et qu'un coup de canon eût à peine suffi pour le réveiller.
— Sanda Maria, ora pro nobisî dit le clerc, en faisant le signe de la croix. Je ne m'étais pas trom-f pé : ce prétendu capitaine m'avait fait l'effet d'un compagnon de Lucifer. Libéra nos, Domine, ab insi" diia diaboli. Il aura emporté l'archer à travers la meurtrière. Par saint Thomas! que vais-je répondre à ce bonhomme, quand il me demandera où est son fils? Justement le voilà qui s'éveille. Bon^ Deus!
Mais nous abandonnerons Placide et le chevalier à leurs conjectures, pour nous occuper du sort d'Aymé Verd. Nous aimons à croire que le lecteur ne suppose point qu'il ait été enlevé par le diable, et ne partage pas, à cet égard du moins, les craintes du bachelier. Dans le fait (un romancier devrait avoir honte de le dire), il n'y eut rien de surna-
4ltf AYMÉ VERD.
turel dans la disparition de notre héros. Tandis qu'il dormait, il sentit une main étrangère s'appuyer sur son épaule : cette sensation le réveilla. En ouvrant la paupière, il aperçut auprès de lui le personnage que maître Placide, avec sa perspicacité ordinaire, avait pris pour un capitaine d'aventure. ]\ éprouva en cet instant une impression analogue à celle de l'Indien qui, ayant passé la nuit dans une caverne, voit, à son réveil, étinceler dans l'ombre les yeux d'une panthère. Il demeura glacé de surprise et de terreur, ayant reconnu, sous le chapeau du prétendu capitaine, la figure sinistre du baron des Adrets.
Nous n'avons pas besoin de dire que ce fut là l'effet d'un premier mouvement dont l'homme le plus intrépide ne saurait être le maître. L'archer, grâce au ciel, ne tarda pas à retrouver le calme et le courage qu'il avait coutume de montrer à l'heure du péril. Sur un signe du baron, il se dégagea des bras de son père, se leva, et sortit de la prison d'un pas aussi tranquille que pouvait l'être celui de son guide.
Ils arrivèrent bientôt dans la chambre qu'occupait, à l'étage supérieur, le chef de l'armée protestante. Elle était vaste et presque nue. Il fallait
avoir, pour l'habiter, le goût que les oiseaux de proie ont pour les lieux élevés, et professer en outre un mépris réel ou affecté pour les commodités de la vie. On y voyait un lit qui n'était guère plus élégant et plus propice au sommeil que celui où l'archer avait dormi. Une table, un fauteuil, une armoire, deux ou trois chaises, le tout en bois de noyer, étaient dispersés dans l'appartement. Un rideau de serge verte était tendu devant la fenêtre, qu'éclairaient les rayons du soleil levant.
La chambre voisine, qu'il avait fallu traverser pour entrer dans celle-là, était déjà remplie de gentilshommes et de soldats protestants, parmi lesquels se trouvaient confondus Contran, Philibert, le bon larron et le changeur. Ces derniers étaient venus pour assister à l'exécution de notre héros, et, en cet instant, ils jouaient aux cartes sa défroque.
Dès que le baron se vit seul avec Aymé Verd, il lui montra une chaise, comme pour l'inviter à s'asseoir, et prit lui-même place dans le fauteuil. — Te voilà donc, beau déserteur! dit-il ensuite d'un ton brusque. Sais-tu qu'il y a longtemps que nous ne nous sommes vus?
— Si je ne me trompe, monsieur le colonel, ré-
4ft| iYMÉ VëRD.
pondit Aymé, il y a environ six mois. C'est ua temps qui paraîtra bien court à nos neveux lorsqu'ils liront votre histoire et compteront le nombre; de châteaux, de villes, de provinces que vous avea soumis, les ennemis que vous avez vaincus^ Mais pour tous ceux qui ont vu, comme moi, les» maux que notre pays a soufferts, je l'avoue, ca temps a du paraître bien long.
— Assieds-toi, reprit le baron. Parsaint Georges J nous allons déjeuner ensemble. J'ai appris qu'on avait oublié de te porter à manger dans la prison, quoique j'en eusse donné l'ordre.
Sans attendre la réponse d'Aymé Verd, le baron frappa sur la table avec le manche de son poignard, et aussitôt un domestique apporta dans un panier un,e cruche pleine et des provisions de bouche. Tandis qu'il les étalait sur une nappe de toile bise, Aymé se rappela un certain bruit qui avait couru dans Tarmée catholique, et auquel il avait refusé d'ajouter foi. On disait qu'il était arrivé plus d'une fois au chef protestant d'inviter à déjeuner ses prisonniers, et de les faire massacrer en sortant de table. Bien qu'il ne partageât pas, sur la manière de faire une belle mort, les idée» philosophiques du bachelier, Farcher ne
ççfusa pourtant pas de faire honneur au festin. Il se plaça en face du baron, but à la santé du roi, et, tout en mangeant avec un appétit aiguisé par qne longue abstinence, répondit avec beaucoup de sens et de fermeté à diverses questions que son ^Qte! semblait lui adresser, comme pour mettre k répreuve son courage. Lorsque le repas toucha à sa fin, le baron, qui s'était montré fort sobre suivant son habitude, promena ses regards autour de lui comme pour mieux s'assurer que personne ne pouvait l'entendre, et demanda à son jeune convive s'il connaissait le duc de Nemours, le chef de l'armée catholique. Sur la réponse affirmative d'Aymé Verd, il se disposa'à l'interroger de nouveau, mais il s'interrompit au premier mot, et changeant tout à coup de sujet de conversation : — Quel âge as-tu? dit-il à l'archer d'un air inquiet.
— J'avais vingt ans, messire, lorsque je quittai votre compagnie, répondit Aymé.
— Ce qui, entre nous, n'est pas ce que tu as fait de mieux, ajouta le baron. Vingt ans! c'est bien là, en effet, 1 âge de la folie. Avoue que tu en es fâché maintenant.
— Moi, monsieur le colonel! je regrette en effçt de n'avqir pu combattre aous la bannière
d'un aussi grand capitaine que vous; mais, à cela près, poui-quoi serais-je fâché d'avoir fait mon devoir ?
— C'est parler avec franchise, dit le baron en souriant. Mais, puisq^ue nous voilà sur ce chapitre, je veux te faire une question à laquelle tu vas me répondre sans détour,
— J'écoute, messire, dit Aymé, en remplissant son verre.
— Là, franchement, la main sur la conscience, que penses-tu de moi?
— De vous, monsieur le colonel?
— Oui, de moi. Me crois-tu aussi noir qu'on me représente? Me prends-tu pour l'Antéchrist ou pour le diable? Sur ce point, je puis te rassurer; lu vois que je n'ai pas le pied fourchu. Voyons! ajouta-t-il en s'accoudant sur la table: sois sincère. Tu n'y perdras rien. Par saint Georges ! ne sommes-nous pas de vieux, amis? Qui t'arrête? Nous sommes seuls, et le vin, dit-on, fait parler les muets. Bois-en un autre verre. J'ai quelques projets sur toi, mais, avant d'en causer, je serai bien aise de savoir ce que tu penses de moi.
— Que vous importe, monsieur le colonel, l'o-
pinion que je puis avoir? répliqua Aymé, surpris d'une pareille insistance.
— Vrai Dieu ! tu hésites, comme s'il s'agissait de répondre à une vieille coquette qui t'aurait prié de deviner son âge. T'imagines-tu que la vérité me fasse peur? Ou crains-tu que je ne fasse comme ce prince, qui, s'étant regardé dans un miroir, se Irouva si laid, qu'il fit jeter le miroir dans la mer?
— Messire, dit Aymé, il ne faut guère s'attendre à trouver la vérité dans la bouche des hommes, surtout dans les jugements qu'ils portent les uns des autres. Leur vue est naturellement si courte, qu'ils n'ont pas besoin, pour se tromper, d'avoir sur les yeux le bandeau de l'amitié^ celui de l'intérêt ou celui de la haine, le plus épais de tous. C'est pounjuoi je vous prie de me dispenser de répondre à la question que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser.
— Je t'en dispense, s'écria le baron en se frottant les mains. Par saint Georges! oui, je t'en dispense. Tu as retiré ton cou du lacet avec plus d'adresse qu'une anguille. Ne crains rien à cette heure; je suis charmé de voir que je ne m'étais pas trompé et que l'on peut se fier à toi.
— Je ne vous comprends pas, monsieur le
46Î àTMÊ TERD.
colonel, dit Aymé au comble de rétonnement.
— Tu es un garçon courageux et prudent, reprit le baron , deux qualités, crois-en mon expérience, qui se trouvent rarement réunies sous le même pourpoint. Vrai Dieu ! j'ai plié le dos comme une truie qui veut être chatouillée, et tu as retiré ta main. Je t'en félicite. Cela est heureux pour le fils de ton père. Si tu avais eu la bassesse de me louer, comme tant d'autres n'auraient pas manqué de le faire à ta place, tu étais un homme mort. Je n'aime pas les lâches.
Aymé, en entendant ces mots, fut moins ému peut-être par la pensée d'avoir trouvé grâce devant son terrible interlocuteur, qu'à l'idée du piège auquel il venait d'échapper. Il ne savait quel nom donner à cet homme singulier qui s'amusait ainsi à tendre des embûches à un captif, portait une sorte de noblesse dans ce passe-temps barbare, et, chose inouie! trouvait le moyen d'associer dans le même acte la ruse, la cruauté et ht clémence. Satisfait d'être sorti sain et sauf d'une telle épreuve, il témoigna le désir de connaître le sort qui lui eût été réservé dans le cas où, au lieu d'un éloge, il eût fait entendre une censure.
— En ee cas, lui dit le baron avec dédain, je
t'hurais pris pour un fou et t'aurais renvoyé avec uhe marotte et un bonnet à grelots. C'est là, je crois, ce qui eut pu t'arriver de plus heureux. Quand tu seras en lieu de sûreté, continua-t-il àVec amertume, quand tu me devras quelque chose, la vie, la liberté, ton avancement dans lé monde, alors, jeune homme, il te sera permis de me censurer et même de me calomnier. En attendant, c'est un soin qu'il faut laisser à mes bons amis. Ils s'en acquittent à merveille, comme c'est l'usage. Mais revenons à notre sujet. Tu connais M. de Nemours, n'est-ce pas? Il est campé, à cette heure, à deux lieues de Lyon; je vais te donner un sauf-conduit, trois chevaux, deux écuyers, et tu iras le trouver à l'instant même. Par sainl Georges! Son Altesse t'embrassera, j'en suis sûr, car tu lui porteras une bonne nouvelle. Oui, tes paroles seront plus douces à son oreille que ne le serait le bruit des cloches de Saint-Jean et de Saint-Nizier, célébrant son entrée triomphale dans Lyon.
— Quelle est donc cette nouvelle, messire ? demanda Aymé, surpris de l'agitation du colonel.
— Vrai Dieu ! il faudra bien que je te l'apprenne, car si je le la faisais deviner, tu jetterais
bientôt ta langue aux chiens. Tu annonceras donc au duc de Nemours, écoule bien ceci, que M. de Roban-Soubise est nommé, à ma place, gouverneur du Lyonnais et du Daupbiné.
— Cela est impossible ! s'écria Aymé, qui n'osait croire, en effet, à une si heureuse nouvelle.
— J'en ai la preuve, dit le baron; elle est tombée par hasard entre mes mains. Hier, un homme, ou plutôt une brute à moitié ivre, vient m'annoncer ton arrivée et se met à chercher dans sa poche une lettre de Sassenage, dans laquelle, disait-il, il devait être question de toi. Mais il l'avait sans doute oubliée dans quelque cabaret, car, au lieu de cette lettre, il m'en remet une autre où j'ai découvert toute rintrigue.
En parlant ainsi, le baron tira de sa ceinture le message, le déplia d'une main tremblante de fureur, et le lut à haute voix. Il était de l'amiral de Châtillon au comte de Sassenage. Après avoir lu sans commentaire plus de la moitié de cette longue épître, des Adrets arriva à un passage ainsi conçu : a M. de Soubise est en route; le conseil a entendu vos justes plaintes. »
— Vos justes plaintes I s'écria le baron, dont les yeux étincelaient de colère. Et de quoi se plai-
LE BÈJKTJNÊR DtJ BARON. 465
gnent-ils? Ai-je été avide? me suis-je enrichi, comme Cru ssol et lant d'autres, aux dépens des communes et des églises? On trouverait à peine dans mon armée uîî gentilhomme plus pauvre que moi. De quoi se phiignent-ils? Ai-je perdu une bataille? L'homme qui pourra se vanter de m'avoir vaincu est encore à naître. Par saint Georges! de quoi se plaignent-ils? — Tiens! prends ce papier, et lis-moi cela tout haut; lu as de meilleurs yeux que moi.
Aymé prit la lettre et continua la lecture que François de Beaumont avait commencée. La tâche était pénible, même dangereuse, car le message de Famiral contenait en cet endroit une très-longue énumération de griefs, tous plus ou moins fondés, contre la conduite et le caractère de M. le colonel général, et Ton peut croire que les reproches des protestants ne perdaient rien de leur vivacité et de leur acrimonie en passant par la bouche du jeune archer. Ce dernier, au contraire, quelque risque qu'il pût courir, se plaisait a appuyer avec affectation sur toutes les phrases mal sonnantes, à donner une intention ironique aux éloges qui auraient pu tempérer l'amertume du blâme, espérant, par celle tactique, aigrir encore ir. 50
davantage l'esprit du baron, et l'amener à rompre avec les réformés. Des Adrets écoutait en battant la mesure avec son pied et en jouant de la main droite avec le manche de son poignard. De temps à autre il interrompait la lecture par des exclamation du genre de celles-ci : a C'est faux! c'est absurde! il n'y a pas cela dans la lettre! relis! c'est impossible! vrai Dieu! cela m'avait échappé! » Mais tout à coup il devint plus attentif et cessa de prononcer une parole; il observait tous les mouvements de l'archer avec ce regard fixe du vautour qui épie une proie ; il changea de couleur ; son teint passa du rouge foncé au blanc terne, tandis que les taches blanches de son visage se teignirent de pourpre, ce qui lui arrivait seulement dans ses plus violents accès de rage. Si l'archer eût pu le voir en ce moment, il eût senti un frisson courir dans ses veines; mais il était tout entier à sa lecture. Il venait de tomber sur un passage dans lequel l'amiral s'élevait avec énergie contre certains actes de férocité que la voix publique reprochait au baron, contre le massacre des garnisons de Montbrison, de Mornas et autres villes, après une honorable défense et une capitulation honorable. Aymé, oubliant sa position et son rôle, s'était
senti transporté d'indignation au souvenir de ces traits de barbarie ; son visage, sa voix, son geste, s'étaient animés de telle sorte, qu'il semblait être devenu lui-même l'accusateur. Les choses allèrent si loin que des Adrets lui arracha tout à coup la lettre et la froissa dans ses mains, comme s'il eût voulu l'anéantir. Puis il se leva et se mit à arpenter la salle à grands pas, en répétant les mots qui l'avaient blessé, et en cherchant à se justifier, soit devant lui-même, soit devant son auditeur stupéfait. Mais sa colère allait en augmentant, et l'on peut dire qu'il était comme un sanglier que le chasseur a frappé, et qui, en se vautrant sur la terre, ne fait qu'enfoncer davantage la flèche dans ses flancs.
Tout à coup il s'arrêta, et, croisant les bras sur sa cuirasse , parut réfléchir profondément. Cette attitude méditative était peut-être moins rassurante pour notre ami que les transports bilieux qui l'avaient précédé. Jamais le baron n'était plus à craindre que lorsqu'il était calme ; de tous les meurtres, de tous les massacres qu'il avait ordonnés, il n'y en avait pas un seul peut-être que l'on pût attribuer à l'ardeur fougueuse de son tempérament; du moins, cette ardeur était d'ordinaire tel-
lement concentrée et intérieure, qu'il n'en paraissait rien au dehors, et qu'on voyait, s'il nous est permis de nous servir de cette figure , tourner l'aiguille de l'horloge, sans voir les ressorts qui la nnettaient en mouvement.
Les accès semhlables à celui que nous venons de dépeindre étaient rares chez lui; il avait réussi à dompter ses passions, non pas en homme sage qui veut les éteindre, mais en homme habile qui veut les gouverner. De même que nos modernes Archimèdes, en retenant dans une prison de fer la vapeur qui cherche à s'échapper, font marcher un vaisseau au milieu de la tempête; ainsi, pour nous servir de cette comparaison peu classique, en ne laissant sortir que par une étroite ouverture les sentiments impétueux qui bouillonnaient au dedans de lui, il était parvenu à tracer sa route et à établir sa domination sur les flots d'une multitude en courroux.
Le sang-froid du baron n'était donc pas, comme nous le disions, du meilleur augure; il y avait lieu de craindre que sa vengeance, faute de pouvoir atteindre un ennemi éloigné, ne retombât sur le malencontreux lecteur qui avait si bien traduit les sentiments de l'amiral. Heureusement il n'en alla
pas ainsi. Après quelques minutes de silence, François de Beaumont recommença sa promenade, et engagea notre ami à terminer promptement son repas, afin de se mettre en route.
— Tu vas partir, lui dit-il tout en marchant; tu répéteras à M. de Nemours les paroles de l'amiral. Tu lui diras que c'est moi qui t'envoie, moi, cette bête farouche que les huguenots renfermeront bientôt dans une cage, si je les laisse faire. Tu lui diras qu'il ne tient qu'à lui de rétablir la paix dans ces provinces, de mettre un terme à l'effusion du sang. Dans le fait, il n'en a que trop coulé, mais à qui la faute?....
Aymé osait à peine en croire ses oreilles ; cependant il se garda bien d'interrompre le baron, qui reprit au bout d'un instant :
— La guerre a ses lois ; ce n'est pas moi qui les ai faites. Quand on est en selle, on a la tète et la poitrine couvertes d'acier, ce n'est pas le moment d'être sensible. Par saint Georges! une bataille n'est pas un carrousel; on n'y va pas pour se faire des révérences et obtenir les applaudissements des femmes. On ne saurait avoir l'épée et le chapeau à la main tout ensemble. Entends- tu, mon garçon? quand le feu est dans un quartier, on
abat souvent des maisons que la flamme n'a pas encore touchées. Cela coupe le chemin à l'incendie. Celui qui ^ par intérêt ou par compassion, voudrait tout sauver, perdrait tout. L'incendie , ajouta le baron d'une voix sourde, c'est la guerre. Quand on a pris d'assaut une ville, il faut abandonner quelque chose à la fureur du soldat; c'est ce qui s'appelle faire la part du feu. D'ailleurs, vois-tu , c'est une mauvaise pitié que celle qui émousse la pointe du fer; elle rend la victoire douteuse. Il faut faire comme le taureau ; quand il baisse la tête, il montre ses cornes. Toute autre modestie est dangereuse ; ce qui est vertu dans un moine, est faiblesse dans un soldat. — Achève ta bouteille, mon garçon; tu as besoin de prendre des forces : d'ici à Lyon, tu ne t'arrêteras pas. — M. l'amiral n'y entend rien; il prétend gouverner la guerre par des maximes magistrales qu'il a prises dans les livres, et il donne des di- seurs pour juges aux faiseurs. Il envoie un Marcel là où il fallait un Fabius. Il saura bientôt ce qu'il en coûte. Eh ! qu'aurais-je fait, il y a six mois, avec ces belles maximes? Où en serais-je à cette heure? où en seraient-ils eux-mêmes? vrai Dieu ! J'ai jeté la consternation et l'épouvante parmi mes
ennemis. Le seul bruit de mes tambours, la vue de mon panache blanc leur fait tomber les armes des mains et m'ouvre les portes des villes. La terreur est mon alliée; elle marche devant moi comme une messagère, et rend inutile l'usage de mes canons. Vous n'avez plus de places fortes; moi, je n'en ai point de faibles. Et M. l'amiral viendra me reprocher d'avoir été cruel 1 J'ai épargné plus de sang que je n'en ai versé. Après deux ou trois leçons, les Guizards ont été saisis d'un tel effroi, qu'ils n'ont plus songé à se défendre, et qu'on eût dit qu'ils étaient d'intelligence avec moi. C'est ainsi qu'on rend la guerre moins désastreuse. Quand on a une maladie, il vaut mieux qu'elle soit violente, car alors elle dure peu, et si l'on en revient, on ne s'en porte que mieux. Mais, tous les médecins te le diront, on ne guérit pas d'une maladie de langueur qui vous ronge à petit feu, et vous use lentement le corps et l'âme.
En disant ces mots, le baron, qui paraissait tenir beaucoup à se laver du reproche de cruauté qui lui avait été adressé par l'amiral ; le baron, disonsnous, jeta son chapeau sur la table, fit encore deux ou trois tours dans la chambre, puis s'approcha de la fenêtre dont il écarta le rideau. Il
avait peine à dissimuler Tagitalion qu'il éprouvait, et semblait partage entre le remords, la honte et la colère. Aymé, qui l'ëcoutait, entendit plusieurs fois sortir de sa bouche des paroles sans suite qui trahissaient le trouble de son âme.
— Les lâches! disait-il, faisant sans doute allusion aux protestants , ils m'ont traité plus mal qu'un sergent de bataille ! — Si je fusse resté avec les catholiques.... — Mais tout peut s'arranger : qui a fait les huguenots, saura bien les défaire. Quand le potier n'est pas content de son ouvrage, il le brise. Je les briserai. J'ai réglé mes comptes avec les Guise; il faut que je paye ma dette à l'amiral. Es-tu prêt, Aymé?
— Oui, messire, répondit l'archer en se levant. Vous pouvez disposer de moi ; je donnerais ma vie avec joie pour contribuer à éteindre la guerre civile.
— Tu as bien raison, repaitit des Adrets : et, pour moi, je n'ai jamais eu en vue que de combattre ceux que je regardais comme les ennemis de Sa Majesté. Tu peux croire que j'aurais mieux aimé conduire mes troupes contre l'Anglais ou contre l'Espagnol, que de les mener contre des Français. Mais les huguenots m'ont trompé, moi
et bien d'autres, en nous faisant accroire que le roi était prisonnier des Lorrains. Ce sont eux qui sont véritablement les ennemis du roi, et leur conduite à mon égard en est la preuve. Ils savaient que je n'aurais jamais rien entrepris contre les intentions et contre le bien de notre jeune monarque; c'est poui' cela qu'ils m'ont pris en aversion, après tous les services que je leur ai rendus. Mais je suis résolu à empêcher le mal qu'ils pourraient faire; je suis encore, grâce au ciel, maître dans les provinces que j'ai conquises : je veux les remettre en l'obéissance de Sa Majesté. Va, mon enfant, dis cela à M. de Nemours. Je ne demande rien pour moi, si ce n'est une place dans les derniers rangs de son armée; je désire seulement qu'on pardonne à tous ceux qui voudront rentrer dans le devoir^ et qu'on en revienne aux termes du dernier édit de pacification. Je m'en vais convoquer les états à Valence, et j'espère que tout sera fini avant l'arrivée de M. de Soubise. Pendant ce temps, tu prépareras M. de Wemoursà une entrevue que je désire avoir avec lui. Tu en régleras les conditions. Je me repose sur toi. On peut envoyer le sage en ambassade sans lui rien dire.
Aymé insista pour obtenir des instructions
plus étendues, et, après les avoir reçues, il se fit donner un sauf-conduit signé du baron, afin de pouvoir traverser en sûreté le pays occupé par ses troupes. Mais, comme on le pense bien, il ne partit pas sans avoir fait mettre en liberté son père et le bachelier qu'il retrouva, en descendant, au pied de la tour. Ils furent charmés Tun et l'autre de le revoir; car Hugues Verd le croyait déjà mort, tandis que maître Placide persistait à croire qu'il avait été emporté par le diable. Sachant combien le secret était utile au succès de sa mission, Aymé se garda bien de leur confier tous les détails de son entrevue avec le baroh. Il se contenta de leur apprendre qu'il avait obtenu un sauf-conduit pour eux et pour lui-même, ajoutant que la durée de ce sauf- conduit ne leur permettrait pas de séjourner sans risque plus d'une heure dans Romans. Cette heure fut assez bien employée. Hugues Verd et Placide s'en allèrent déjeuner copieusement chez Jean Gouttenoire, tandis que Aymé cherchait à se procurer deux chevaux de plus. Après ces préparatifs, les trois voyageurs se mirent en route. Il y avait à peine dix minutes qu'ils étaient partis, lorsque la sentinelle qui veillait à la porte septentrionale de
la ville vit s'approcher un homme vêtu en moine, et monté sur un mulet.
— Camarade, lui dit le moine, n'avez-vous pas vu passer par ici une troupe de cavaliers ?
— Yuy mein lieirr, répondit le soldat, qui appartenait à une compagnie de reîtres allemands.
— Dieu soit loué ! s'écria le moine, je pourrai les rattraper, car ils ne doivent pas avoir plus d'un quart d'heure d'avance sur moi; mais un service en vaut un autre, camarade, vous m'avez appris une bonne nouvelle, je veux vous donner un bon conseil. Ecoutez-moi bien : quand vous visez un oiseau sur la bjÊtnche^ ne détournez jamais la tête, de peur d'apercevoir les beaux yeux d'une jolie fille, comme dame Cicindelle, ou bien un flacon de vin vieux, ou ce qui est pis encore, un cornet de dés. Vous pourriez rester dans le piège, tandis que l'oiseau s'envolerait. Maintenant, nous voilà quittes. Hi ! Pacolet !
Cela dit, Philibert mit sa monture au grand trot, et eut bientôt regagné le temps perdu.