‹ Aymé Verd (volume 2)Chapitre 9 sur 52 · CHAPITRE XLIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIII

Ce^ lïcxcB ennemie.

La montagne s'ébranle ; un écho souterrain Retentit et se mêle à la voix de l'airain. L'Aigle, en poussant un cri , s'enfuit à tire-d'aile ; Elfrid du toit natal voit partir l'hirondelle ^ Bientôt le brtiit r(doublc, et les rochers mouvaî^ts Roulent dans le vallon plus vite que les vents. Dieu terrible, ô mon Dieu, sont-ce là tes vehgeances? Elfrid et Berthe, ou la f^allée de Goldau.

' Un vase qui tombe va de plus en plus vite à mesure qu'il se rapproche de la terre vers laquelle il est attiré par une force mystérieuse, et sur laquelle il doit se briser en éclats. C'est ainsi que les hommes, lorsqu'ils ont perdu ce que le docteur Philips nomme assez justement l'équilibre moral, tombent dans le gouffre des passions et se précipitent vers leur ruine avec une rapidité effrayante; on dirait qu'une main invisible les pousse et accélère leurs pas. Il n'y a, entre eux et le vase dont nous parlons, qu'une différence, c'est que, malgré la puissance qui les domine et les entraîne, ils sont encore libres de s'arrêter dans leur chute, jusqu'à

ce que Dieu les ait définitivement marqués du sceau de sa réprobation et de sa colère.

Cette remarque peut servir à expliquer pourquoi ce livre, consacré à la peinture du fanatisme et des calamités qui en sont la suite inévitable, va devenir, en approchant du dénoûment, plus serré et plus concis. Il n'est pas plus au pouvoir d'un historien de suspendre la marche des événements qu'il raconte et de différer la catastrophe, qu'il ne dépend du physicien de ralentir la vitesse du vase qui tombe, ou d'empêcher ce même vase de se briser en tombant.

Nous avons laissé Gaspard au moment oii, s'élant mis à la tête d'une bande considérable, grossie encore des débris de la compagnie du châtelain, il marchait à la rencontre du baron de Montmaur. Il avait appris les menaces que ce dernier avait proférées contre lui à la vue du cadavre de Barbantane. Les rapports qu'on lui en avait faits, réveillant dans son cœur le souvenir d'une autre injure, il ne put se défendre d'une sorte de joie en pensant qu'il allait enfin se mesurer avec son frère. Ses soldats, dont la plupart, il faut l'avouer, ignoraient contre qui on les conduisait, ses soldats étaient animés de la même ardeur. La soif de la

vengeance se mêlait aussi chez eux à l'exaltation religieuse qui, d'abord, leur avait mis les armes à la main. Il s'en trouvait peu, en effet, qui n'eussent à exercer quelques douloureuses représailles; l'un avait perdu un ami ou un parent; l'autre avait vu ravager sa moisson, enlever ses troupeaux, incendier son village. Séparés d'ailleurs du gros de l'armée qui s'était retiré au delà du Rhône, isolés au milieu des bandes ennemies qui sillonnaient en tous sens le Dauphiné, ils avaient, comnae dit Dryden,

Cet aveugle et sombre courage Des gens qui n'espèrent plus rien.

Toutefois ils marchaient avec plus d'ordre qu'on n'en voit régner ordinairementparmi les troupes de volontaires. La présence de Gaspard leur inspirait une insurmontable terreur ; à vrai dire, le caractère de ce jeune homme avait tellement changé depuis six mois, qu'il n'était plus reconnaissable. Il était devenu si farouche qu'on osait à peine l'approcher, et que les capitaines d'aventure qui s'étaient ralliés à sa bannière se tenaient à l'écart et le laissaient cheminer seul devant sa nombreuse cohorte. Gaspard s'en allait ainsi, le front baissé, roulant

dans ses doigts les grains de son chapelet, occupation qu'il s'était créée autant par dévotion que par le besoin de soustraire, en quelque manière, son attention à la lutte que la nature outragée livrait encore dans son âme au fanatisme.

Il avait fait près d'une lieue à travers les montagnes, sans guide, s'abandonnant presque à l'in- 'stinct de son cheval, lequel, disâit-il, flairait de loin les huguenots, lorsque, craignant de s'égarer, il frappa à la porte d'une chaumière pour demander son chemin. Au bout d'un instant il en sortit une vieille montagnarde qui, après l'avoir écouté, lui déclara qu'il avait fait fausse route.

•— Si vous voulez aller au Monétier, dit-elle, mon bon seigneur, il vous faut retourner sur vos pas jusqu'au torrent de Robiou; quand vous serez là, vous tournerez à gauche, vous passerez devant le moulin d'Aubry et vous remonterez jusqu'à la foret de Galibier qu'il vous faudra longer pendant une heure. Dieu vous accompagne, mon brave gentilhomme !

— Merci, bonne femme, merci, dit Gaspard. Jour de Dieu! si nous manquions nos gens, ils s'imagineraient qu'ils nous ont fait peur.

En parlant ainsi, Gaspard voulut virer bride;

mais son cheval, comme s'il n'eût pas compris cet avertissement, continua h marcher en avant dans le sentier qu'il avait choisi. Étonné de ce caprice, le cavalier recommença la manœuvre, mais sans plus de succès que la première fois. Il enfonça alors les épeions dans le ventre de sa monture, lui serra la bride en jurant comme un possède. La pauvre bête se cabra, regimba, hennit, mais persista dans sa résistance; ce que voyant, la vieille . montagnarde secoua la tête :

— Tenez, messire, croyez-moi, dit-elle, c'est là un mauvais signe. A votre place, je lâcherais le licou et je laisserais le cheval faire à sa guise. C'est peut-être votre bon^ange qui est là sur le chemin et qui l'empêche de passer.

— Cela s'est vu, dit Genest en faisant le signe de la croix. (Le brave montagnard, ayant perdu les traces de son maître et le cherchant à travers la campagne, avait rencontré Gaspard et s'était attaché à lui.) Cette bonne femme a peut-être raison, messire, et vous feriez bien de l'écouter.

— -Pardine! repritla vieille, ilen arriva toutautant l'an dernier au père Aubry ; il était monté sur son âne et voulait guéer le Robiou pour revenir au moulin ainsi qu'à l'ordinaire. L'âne refusa d'avancer,

LES FRÈRES ENNEMIS. m

maïs le père Aubry lui donna tant de coups, qu'il le fît céder, et tous les deux se noyèrent dans le torrent. C'est comme je vous le dis, mon capitaine; croyez-en une vieille femme. Je ne sais ni qui vous êtes, ni d'où vous venez, ni où vous allez, mais, je vous le répète, il vaudrait mieux pour vous...

Tandis que la vieille parlait, Gaspard, au lieu de l'écouter, continuait à battre son cheval^ lequel paraissait décidé à ne pas obéir. Il est bien entendu que nous ne nous portons pas garant de l'explication que la superstitieuse montagnarde donnait de cette résistance, quoique, à la rigueur, cette explication puisse paraître plausible à beaucoup d'excellents esprits. Mais s'il se trouvait quelques sceptiques parmi nos lecteurs, ils sont parfaitement libres de commenter cet événement d'une autre manière, et d'expliquer la conduite du cheval en cette occurrence, comme Christy Black expliquait toujours celle de sa femme, c'est-à-dire par l'entêtement. Quant à nous, nous nous bornerons à dire que cette querelle se prolongea encore deux ou trois minutes, mais que la victoire resta enfin au cavalier. Las de soutenir une lutte qui pouvait lui devenir fatale, le cheval, sanglant et meurtri, II. 54

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partit tout à coup comme un trait vers le torrent de Robiou, et Gaspard eut besoin, pour modérer son ardeur, d'autant d'adresse et de fermeté qinl lui en avait fallu pour vaincre sa ré^^stance.

— Bien sûr, il lui arrivera malheur, dit la vieille en le suivant des yeux. Mais, ajouta-l-elle en fermant sa porte, je l'ai prévenu. C'est tout ce que je pouvais faire. On empêcherait l'eau de couler et l'avalanche de tomber, plutôt que d'eippécher un fou de courir à sa perte.

Gaspard; ayant suivi le chemin qu'on lui avilit tracé, arriva un peu avant la tombée de la nuit dans la longue vallée d'Esclou. Cette vallée, qui n'a pas plus d'un quart de lieue dans sa plus grande largeur, est traversée, du nord au midi, par un torrent dont le lit était alors à sec ; elle est fermée au levant par des rochers arides, à l'ouest et ^u septentrion par une foret de sapins. De peur de tomber dans une embuscade, le jeune chef avait prudemment cheminé sur les hauteurs et souvent à travers les bois. Mais comme il se faisait tard, il commençait à craindre de ne pas rencontrer l'ennemi, lorsque tout à coup ses soldats poussèrent un cri de joie. Sur les flatics déchirés de la mon tagne opposée, que doraient en cet instant les derniers

rayoDS du soleil, ils venaient d'apercevoir une troupe nonnbreuse de gens armés qui n'était autre que celle du baron de Montmaur.

Dans la position formidable qu'occupaient les deux partis, rien n'eût été plus facile que d'éviter un engagement ; mais ils n'avaient pas fait tant de chemin, les uns et les autres, pour en rester là. La seule difficulté était desavoir de quelle manière ils s'aborderaient, les premiers qui descendraient au fond du val devant se trouver nécessairement dans une position très-périlleuse et risquant d'être écrasés par leurs adversaires. Pour sortir d'embarras, les protestants, selon leur habitude, invoquèrent les lumières de l'Esprit saint, en entonnant à haute voix un psaume qui retentit au loin d'échos en échos, et que les catholiques accompagnèrent de sifflets, de huées et d'éclats de rire.

— Misérables païens! s'écria un réformé d'une voix tonnante, essayez de sortir du bois où vous vous cachez comme des merles, et nous vous apprendrons à siffler.

—Descendez vous-mêmes, lâches que vous êtes ! répondirentles guisards. Descendez, et nous allons donner de la pâture aux corbeaux.

— N'ayez peur, reprit un liuguenot, ils attendent la nuit pour prendre la fuite.

— Ah! vous croyez que vous nous faites trembler, chiens d'hérétiques! Nous prenez-vous pour des femmes? Ce n'est qu'avec elles que vous avez du courage. Ça! descendez, meurtriers, pillards, tueurs d'enfants à la mamelle ! descendez!

Tandis que ces interpellations et d'autres semblables se croisaient au-dessus de la vallée, catholiques et protestants, comme s'ils se fussent donné le mot , abandonnaient peu à peu les hauteurs inexpugnables sur lesquelles ils étaient postés. Bientôt, sans s'en apercevoir, ils se trouvèrent au bas de la montagne.

— Chargez ! chargez ! s'écria aussitôt Gaspard en se précipitant, l'épée à la main, au milieu des ennemis, avec l'impétuosité aveugle et les mugissements du buffle sauvage. Enfoncez -moi cette canaille, et que saint Hugon nous soit en aide !

— Arrive, arrive, bourreau ! répondit une voix perçante, qui ressemblait fort à celle de la veuve d'Enoch Barbantane, et qui domina en cet instant tous les cris des réformés. Arrive, brigand! qu'astu fait de mon mari ? Parle ! qu'en as-tu fait ?

Belhsabé, car c'était bien elle, Bethsabé, en par-

lant ainsi, montrait le poing à Gaspard et marchait au-devant de lui, sans penser au danger qu'elle pouvait courir. Jolyot, qui ne la perdait pas de vue, essaya de l'arrêter, mais elle le repoussa avec une force prodigieuse et l'envoya tomber à dix pas loin d'elle. Cette circonstance fut heureuse pour le veneur, car le jeune chef catholique, qui arrivait ventre à terre, s'efforça en vain d'arrêter son cheval, en apercevant une femme; la bête, effrayée des cris qu'elle entendait, continua sa route et passa sur le corps de la malheureuse veuve du docteur, k cette vue, les calvinistes, qui cherchaient à se mettre en ordre de bataille, poussèrent un hourra de malédictions. — En avant, Messieurs! et que la volonté de Dieu soit faite, dit Renaud qui, égaré par la sombre doctrine de Calvin sur la prédestination , acceptait comme un ordre de la Providence, comme une fatalité inévitable, la terrible position qu'il s'était faite à lui-même en prenant les armes contre son frère.

— Sus! sus! répondirent les réformés, transportés de fureur. Sus au meurtrier des saints ! Le voilà! voilà celui qui s'est enivré du sang des élus.

En peu d'instants, la mêlée devint si épaisse, la

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confusion si grande, qu'il eût été impossible au spectateur le plus attentif de suivre de l'œil aucun des combattants. Jamais peut-être, même dans cette sanglante guerre de 1562, la rage entre les deux partis ne fut poussée si loin. On se battait pied à pied, au poignard, à l'épée, à la lance. On vit même des soldats, semblables à des animaux furieux plutôt qu'à des hommes , recourir aux armes qui sont en usage dans les bois, parmi les loups, et se porter avec les dents de mortelles blessures. Il y en eut d'autres qui s'embusquèrent en tirailleurs derrière les arbres, dans le creux des roches, sur les flancs inférieurs de la montagne^ et qui^ de là, avec une adresse merveilleuse, déchargeaient leurs arquebuses sur la masse à mille têtes qui s'agitait à leurs pieds, comme une immense fourmilière. Par moments, on entendait la voix des deux frères qui tantôt excitaient la fureur de leurs partisans, et tantôt s'appelaient l'un l'autre et se cherchaient à travers la mêlée.

Cependant un événement imprévu vint tout à coup suspendre la bataille et glacer d'effroi les combattants. Le soleil éclairait encore les plus hautes cimes ^des arbres, le ciel était pur et sans nuage, le vent agitait à peine les feuilles, lorsque

LES Fi^ÊRÉS ËlSl^EMIS. %ik

Ton entendit sotidâiti retentir un bruit semblable à celui de la foudre. Au même instant le sol trembla, l'air se remplit de poussière, la vallée de ténèbres', et un vent violent passa sur la face des soldats. Les vautours, les corbeaux et les autreà oiseaux carnassiers qui avaient suivi les deux troupes et planaient au-dessus d'elles, en attendant leur pâturcj se sauvèrent en poussant de grands cri S;, et la clocbe d'un petit ermitage abandonné, qu'on apeï'cevait à peu de distance, s'agita d'ellemême et i-etiidit des sons lugubres. Avant que les soldats fussent revenus de leur étonnement et eussent pu se rendre compte de ce redoutable phénomène, un grand nombre d'entre eux avaient déjà cessé de vivre, ayant été engloutis sous une hiasse énorme de rochers qui s'étaient détachés du haut de la montagne et étaient venus s'abîmer sur eux.

Ceux de nos lecteurs qui ont voyagé dans les Alpes ont du souvent entendre parler de semblables catastrophes; elles y sont assez communes et il n'est peut-être pas une seule vallée qui n'en ait été le théâtre. Les rochers des Alpes ne forment pas partout des masses solides et compactes; il en est qui sôht comme entassés sur les cimes et qu'on

dirait avoir été transportés là par les géants lorsqu'ils voulurent escalader le ciel. La présence de ces blocs de granit sur ces hauteurs, et dans les positions bizarres où on les voit, ne peut s'expliquer que par le souvenir des révolutions que notre globe a subies dans des temps reculés. Outre ces vénérables débris qui menacent à chaque instant — ^de s'écrouler, le voyageur voit suspendus sur sa tête d'autres fragments de rochers qui sont le résultat d'éboulements plus récents, et dont on peut attribuer la chute aux coups répétés de la foudre, à la gelée, aux torrents, ou à d'autres accidents naturels. Lorsqu'on les contemple de loin, lorsqu'on les voit s'avancer en promontoire au-dessus des vallées, on ne sait ce qui les empêche de tomber; et, dans le fait, leur équilibre est souvent si fragile qu'il suffit pour le détruire de la faible agitation que cause dans l'air la voix du passant.

D'après cela, il est aisé de s'expliquer l'événement que nous venons de rapporter, tel qu'il arriva vers la fin d'avril 1562, au moment où les deux frères étaient aux prises. Les cris des soldats et les détonations des armes à feu, bruit inaccoutumé dans ces solitudes, étaient une cause plus que suffisante pour déterminer ce cataclysme. Quoi-

qu'il en soit, il arriva, comme nous Tavons dit, que des amas de pierres et des blocs de rocher qui, depuis des siècles, reposaient immobiles sur les sommets voisins, arrêtés peut-être dans leur chute par un grain de sable, s'ébranlèrent tout à coup, et vinrent rouler avec un fracas épouvantable au milieu des deux armées (^^). On eût dit que la terre indignée voulût à son tour prendre part à ce combat dénaturé, et engloutir sous les débris des montagnes et les deux fils de Jean de Montmaur, et tous ceux qui avaient osé leur servir d'auxiliaires.

Lorsque cette avalanche formidable eut cessé de rouler, lorsque les tonnerres lointains des échos eurent cessé de se faire entendre et que la poussière qui obscurcissait l'air se fut dissipée, ceux des combattants que l'épouvante ou le courage avait retenus dans la vallée d'Esclou se regardèrent, doutant encore s'ils étaient morts ou vivants. Les catholiques se trouvaientréduits au faibieconlingent d'une compagnie ordinaire ; leurs adversaires n'étaient guère plus nombreux. Renaud, sans savoir comment cela s'était fait ni qui avait pu le transporter en ce Heu, était debout, le front pâle, les cheveux en désordre, les bras croisés sur

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la poitrine; il était debout, disons-nous, sur Ik pointe d'un rocher, semblable à l'ange déchu, contemplant le monde qui s'anéantit.Quant à Gaspard, il avait été jeté la face contre terre, mais il n'avait aucun mal, si ce n'est quelques contusions. Il se releva à la voix de son frère qui descendait à grands pas du rocher et ordonnait à ses troupes de recommencer le combat.

— Par saint Hugon ! je le veux bien, dit-il en ramassant une épée dans la poussière, car il avait perdu la sienne.

Cependant les deux compagnies restaient immobiles. Ces hommes, si acharnés les uns après les autres quelques instants auparavant, semblaient avoir perdu jusqu'au souvenir de la querelle qui les avait divisés. Devant l'affreux désastre dont ils avaient été témoins, ils étaient comme anéantis. Les plus braves d'entre eux , attribuant à une cause surnaturelle le phénomène qui venait d'aVoir lieu, étaient saisis d'une superstitieuse terreur; Le plus grand nombre n'avait guère, en ce moment, d'autre sentiment de l'existence que ce vague besoin de la conservation, le premier instinct qui s'éveille , le dernier qui s'endorme dans le cœur de l'homme. Quelques-uns même, obéissâht

nlbîgré eux à tet ihsiîiict dont nôUs parlons, et sourds à la voix de leurs chefs, n'eurent pas pluti6t recouvré l'usage de leurs jambes qu'ils se sauvèrent à travers les défilés, sans oser regarder derrière eux. Seul, Renaud de Montmaur possédait encore toute sa présence d'esprit. La secousse qui avait ébranlé son âme ne l'avait point abattue, n'y avait pas éteint les funestes passions qui la dévoraient. Tandis que la haine qui animait naguère ses compagnons s'était évanouie comme un pâle flambeau sur lequel le vent a soufflé , la sienne, au contraire, s'était pour ainsi dire ravivée, comme ces torches résineuses dont la flamme h'est jamais plus ardente que lorsqu'elle est agitée.

— Eh bien! Messieurs, dit-il d'une voix forte, quoique émue, est-ce ainsi qu'on obéit? Ne voyezvous pas que c'est notre lâcheté à punir les crimes des papistes, à venger la mort des élus , qui vient d'attirer sur nos têtes la colère du Seigneur?

— Ma foi ! dit un capitaine d'aventure, en voilà assez pour aujourd'hui! De par tous les diables! êtes-vous enragé, monsieur de Montmaur? Nos gens auraient plutôt besoin de boire un coup que"

«de se remettre à batailler.

-: i— Silence, capitaine ! on jurerait que vous ave^

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peur, dit Renaud avec un sourire de dédain/ ., — Et oui, de par tous les diables I oui, j'ai peur. Je ne m'en défends pas. J'ai senti un frisson courir jusque dans la moelle de mes os, quand j'ai vu les rochers et les montagnes danser autour de nous, comme un troupeau de chèvres, ainsi que dit le psaume que nous chantions encore ce matin. Vertu-Dieu ! j'ai vu bien des choses dans ma vicj vous pouvez m'en croire, mais jamais rien de plus horrible.

— Et Dieu sait ce que cela nous présage ! dit un paysan.

— G'estja fin du monde, dit un autre.

— Pour moi, dit un troisième, j'aimerais quasi autant avoir été écrasé sous ces pierres que de voir ce que nous verrons.

— Vous êtes tous des lâches ! s'éci^ia Renaud en croisant les bras. Pas un de vous ne sortira de cette vallée, quand je devrais moi-même vous barrer le chemin. Si vous ne vous défendez pas, vos ennemis vous marcheront dessus. Déjà votre couardise leur a donné du cœur. Je les vois qui s'agitent et cherchent leurs armes. Corps de Christ! allezvous rester là, comme la femme de Lot sur la^ montagne de Ninive? Pour moi, quand j'enten-

drais sonner la trompette de l'ange, je poursuivrais la tâche commencée, car c'est de la fin du monde qu'il est écrit : Que celui qui est sur son toit n^en descende point; que celui qui est aux champs ne retourne point à sa maison.

Malgré ses exhortations et ses menaces, Renaud eut toutes les peines du monde à déterminer ses soldats à reprendre les armes. Mais, sensibles au reproche de lâcheté qu'il leur adressait, ils finirent, bien qu'à contre-cœur, par se préparer à l'attaque. Dans les dispositions où ils se trouvaient, la lutte ne pouvait être longue. Dès qu'ils virent Gaspard s'avancer, ceux de l'avant-garde lâchèrent pied ; les autres ne firent qu'une courte résistance, et, malgré les efforts du baron pour prévenir une déroute, ne tardèrent pas à prendre la fuite. Mais ils étaient si troublés que leurs jambes fléchissaient en chemin, et qu'il n'y en eut qu'un bien petit nombre qui put échapper au glaive du vainqueur. Ceux-ci, en effet, enhardis par le succès les poursuivirent jusqu'à l'extrémité de la vallée, en poussant des cris de triomphe.

Renaud désespéré, après avoir essayé en vain de lutter contre le torrent, se vit obligé de le suivre. Pour échapper à la honte d'avoir été vaincu par

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son frère, il s'enfonç^i dans les bois, suivi de deui^ ou trois serviteurs, lui qui était parti le matin à la tête d'une armée de douze cents hommes. C'est avec cette faible escorte qu'il entra dans Romans, la rage dans le cœur, quelques heures après le départ d'Aymé Verd.

Après cette triste victoire, Gaspard conduisit ses troupes fatiguées dans une bourgade des environs. Il était nuit lorsqu'il y arriva. On fil lever les paysans ; on s'empara de leurs lits , et on les laissa coucher à la belle étoile. Le lendemain , quelques-uns des fuyards de la veille vinrent rejoindre la compagnie qui , après avoir déjeuné, recommença ses courses à travers les montagnes.

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