‹ Aymé Verd (volume 3)Chapitre 3 sur 39 · XVI LETTRE · texte numérisé non relu

XVI LETTRE

manuscrit, sans obtenir d'autre assentiment que celui de maître David q^i, de temps à autre, s'écriait: Bien ! trèsbien, capitaine Clutterbuck! continuez! voilà qui est du même tonneau que les beaux endroits du Guide du voyageur aux ruines de Sainte-Marie. En ferez-yous un dépôt chez moi?

Comme personne n'élevait la voix pour contredire ces éloges, je me flattais intérieurement que David, en cette' occasion, était l'organe de la compagnie, et je le remerciais, soit par un sourire, soit en me tournant, par préférence, de son côté quand il m'arrivait de rencontrer, par hasard, quelque saillie, laquelle saillie je faisais encore ressortir de cette voix forte et sonore qui m'avait fait, au régiment, une certaine réputation, pour le commandement de la manœuvre ; mais bientôt un bruit de fâcheux augure vint me tirer de cette douce illusion. Je jetai vivement les yeux autour de moi, et surpris le sacristain la bouche encore ouverte par un hiatus formidable, qu'il n'avait pas même l'honnêteté de dissimuler avec la main, comme cela se pratique en bonne compagnie. Â cette vue, je sentis le rouge me monter au visage. Je pris dans la boîte du ministre une forte pincée de tabac, et la humant avec lenteur: — Hum! hum ! me dis-je en moi-même, qu'est-ce que cela signifie ? Mais bah ! ajoutai-je aussîtôt, ce n'est rien. Le sacristain est mon ennemi personnel, et, sans plus m'inquiéter des manœuvres perfides de ce dernier, je commençai le dix-neuvième chapitre d'Aymé Verd, Il me semblait bien dès lors que l'action du roman n'était pas très-avancée, et que les choses tiraient un peu en longueur, autant du moins que j'en pouvais juger au milieu des préoccupations que me causait l'attitude de l'auditoire. J'eusse préféré, je l'avoue, me trouver en face d'un bataillon de Français, au plus gros d'une mêlée, que d'être assis, en ce moment, sur la sellette, vis-à-vis de juges aussi impassibles que Minos, Éaque et Rhadamante.

DU CAPITAINE CLTJTTERBUCK. xvit

Après ce que je viens de vous dire, mon cher monsieur, vous devez comprendre que je ne fus guère réconforté, lorsque, tout en lisant, je vis du coin de l'œil la tête du bailli tomber et retomber sur sa poitrine, comme si elle eût succombé chaque fois sous un poids de cent livres. Je sautai à la hâte une douzaine de chapitres, sans que personne s'en aperçût, sans que personne me priât de combler la lacune que ce mode rapide de lecture devait nécessairement occasionner ; mais ce procédé ne me réussit pas davantajare, et je sentis peu à peu une espèce de froid qui me gagnait moi-même. Je lisais de plus en plus mal, et je m'imaginais être dans la situation d'un homme qui s'est aventuré la nuit dans un marais, et s'embourbe de plus en plus à chaque pas qu'il fait. Enfin, monsieur, pour comble de disgrâce, il y eut un moment où j'aperçus David, David lui-même, essayant en vain de maintenir dans leur position naturelle ses deux mâchoires qui menaçaient de se disloquer. — Tu quoque^ Brute! m'écriai-je à ce dernier coup, et toi aussi, David, tu m'abandonnes!

En achevant cette réflexion, je saisis la bouteille qui était sur la table et me versai une rasade. Je vidai successivement deux ou trois verres, mais sans savoir au juste si c'était de l'aie ou de l'usquebaugh que je buvais. Je voulus ensuite donner à l'auditoire quelques explications qui me paraissaient propres à réveiller son attention, et à lui faire goûter certains passages qu'il n'avait peut-être pas suffisamment compris. Mais, par malheur, tout en parlant, je me demandais à moi-même si je ferais bien de continuer ma lecture, ou s'il ne serait pas prudent de la renvoyer au lendemain. Cette fatale préoccupation me fit perdre de vue le fil de mon discours ; voyant que je m'égarais , et que je commençais à balbutier, je voulus revenir sur mes pas, et remettre en ligne mes idées, mais telle était la confusion qui régnait dans mon esprit, qu'il me fut impossible d'en rat-

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traper aucune, et que je les vis s'enfuir devant moi comme une armée en déroute. Aussitôt, mon cher monsieur, je ressaisis mon manuscrit, et l'ouvrant, au hasard , mais aussi près que possible de la fin, je continuai ma lecture d'une voix altérée. Je n'ai pas besoin de vous dire que la honte que j'éprouvais n'était pas celle que peut causer à un homme une mauvaise action ou un méchant écrit; en effet, je n'étais pour rien, absolument pour rien, dans la composition ù'Aymé Verd. Mon embarras était à peu près le. même que celui qu'inspirent à un fils les faiblesses paternelles. Je lus donc jusqu'au bout, avec une fermeté digne des stoïciens, ce malencontreux manuscrit, afin de sauver, du moins, par ma bonne contenance, l'honneur de la famille.

Grâce au ciel, j'arrivai enfin au dernier mot de la dernière pasje, et il était temps, car déjà la moitié de mes auditeurs étaient endormis.

— Eh bien! messieurs, dis- je en m'essuyant le front avec mon mouchoir, comment trouvez-vous ce livre?... Ne vous semble- t-il pas que c'est un fort bel ouvrage?

A cette question, les divers membres du club qui veillaient encore, tirèrent de leur poche leur tabatière, et se mirent à priser, à éternuer, à se moucher, à cracher, comme des gens qui, ayant à faire uneVéponse mal sonnante, cherchent à gagner du temps. Je n'étais pas très-pressé, de mon côté, de connaître leur opinion, ce qui fit que je ne renouvelai pas ma question , pensant que les choses en resteraient là, et que je pourrais profiler d'un moment favorable pour gagner la porte sans bruit et emporter avec moi ce fatal Aymé Verd. Mais le ministre, voyant l'hésitation de ses amis, se décida à attacher le grelot, et la conversation suivante ne tarda pas à s'établir :

Le ministre, — Monsieur le capitaine, je vous prie de croire que j'honore de quelque estime l'auteur de Waverley, tout frivole que soit lé genre de littérature auquel il a

DU CAPITAINE CLUTTERBtJCK. «»

cru devoir consacrer ses talents. Mais je n'aurais pas supposé qu'il fût capable d'écrire un livre de cette espèce. Moi. — Monsieur, qu'entendez-vous par là? Le bailli (en s'éveillant). — Un livre détestable. Le sacrisiain. — Un livre abominable.

Le magister. — Un livre ennuyeux.

Moi. — Messieurs !

David (après avoir fait signe à sa servante d'apporter quelques pintes d'ale). — Asseyez- vous, capitaine, et débouchez-moi cette bouteille, cela vous remettra; allons, messieurs, prenez vos verres et faites-nous connaître ce que vous avez à reprocher à cet ouvrage.

Moi. — Oui, messieurs, faites-nous connaître ce que vous avez à reprocher à cet ouvrage, (^e n'est pas que je n'en connaisse les défauts, cependant je serais bien aise de savoir...

Le minisire (après avoir vidé son gobelet et en me regardant d'un air sévère). — Capitaine, un bon protestant se couperait la main avant d'écrire les choses que vous nous avez débitées. Il se couperait la langue avant de les lire à une honnête compagnie.

Moi (interdit). Il me semble pourtant

Le bailli (d'un air méprisant). — Comment peut-on trouver du plaisir dans une histoire où l'on ne trouve ni un Anglais ni un Écossais, où l'on n'aperçoit pas le bout d'un tartan ou le collet d'un habit rouge? La belle idée qu'a eue votre auteur de Waverley, de prendre pour héros un Français, et pour théâtre une province française.

Moi. — Mais, bailli, vous n'avez donc pas lu Quentin Durward... que mon ami John Dryadust a enrichi de notes si savantes (I)?

(\) Nous doutons fort que dans son trouble le capitaine Clutterbuck ait pu prononcer une phrase d'aussi longue haheine, et inclinons à croire

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