‹ Aymé Verd (volume 3)Chapitre 20 sur 39 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Ce Hûcoleur.

Vous serez capitaine,

Dondaiue ; Aux dames vous plairez,

Dondé.

{Vieille chanson française.)

Cependant , lorsque le vieux gentilhomme se fut assis en face de l'archer, le cœur sembla lui manquer encore. Il fixa un moment les yeux sur son jeune compagnon, et, pour le mieux voir sans doute, ranima le brasier qui était près de s'éteindre. Ileût été mal-aisé de deviner au juste l'impression que fil sur lui ce court examen. Quoi qu'il en soit, elle

ne dut pas être agréable, car les muscles de son visage se contractèrent, son front se plissa, ses lèvres pâlirent. Mais bientôt il redevint encore une fois maitreMe lui-même, et se mit à tisonner le feu. 11 remua tellement la pelle, les pincettes et les chenets, qu'Aymé Verd, ainsi troublé dans son sommeil, se crut tout à coup transporté dans l'atelier d'un forgeron, En se réveillant , il ne fut pas médiocrement surpris de voir quelqu'un à ses côtés; mais il s'expliqua bientôt la présence de l'étranger. — C'est sans doute, pensa-t-il, un voyageur qui n'aura pu s'entendre avec ses compagnons de lit , et qui aura préféré de passer la nuit au coin du feu. Croix-Dieu! il eût pu faire moins de bruit. En se parlant ainsi à lui-même, Aymé Verd reprit sa position sur le banc, et chercha à se rendormir; mais le vieux gentilhomme ne lui en laissa pas le temps.

— Si je ne me trompe, lui dit-il, c'est à messire Aymé Verd que j'ai l'honneur de parler?

— Oui, messire, répondit l'archer; mais à qui parlé-je moi-même? Je ne me souviens pas de vous avoir jamais vu.

— Je suis, pour vous servir, le capitaine Hartraan , répondit Tétranger après un moment d'hé-

sitatioiJ. J'ai fait la grande guerre sous Charles- Quint, et si ce prince ne s'était pas fait moine, j'aurais aujourd'hui un beau gouvernement. Quant à la manière dont je vous ai connu, c'est une chose toute simple. J'étais, il y a quelques heures, dans cette salle, lorsque vous êtes arrivé avec votre ami, et des personnes obligeantes, à qui je ne demandais rien , ont bien voulu m'apprendra de fd en aiguille qui vous étiez.

— Ah ! l'on s'est occupé de moi après mon départ? dit Aymé.

— Oui, répondit le prétendu capitaine; c'est assez l'habitude de parler des gens aussitôt qu'ils ont le dos tourné. Quoi qu'il en soit, j'ai appris de la sorte que vous étiez le fils d'un pauvre gentilhomme des montagnes, et que votre épée était dans ce monde votre unique ressource. Ma foi! cela m'a intéressé en votre faveur. Je suis, comme je vous l'ai dit, un vieux soldat, j'aime à encourager les jeunes gens qui suivent une carrière où j'ai acquis moi-même une certaine gloire, et je me fais un plaisir de leur rendre de temps à autre quelque petit service.

— En vérité? dit Aymé Verd, qui regarda son interlocuteur avec plus d'attention qu'il ne l'avait

fait jusqu'alors, et de quelle natuiesonl les services que vous leur rendez ?

— Ils sont tels qu'un soldat les refuse rarement, dit le vieux gentilhomme. Je puis remplir de ducats les poches d'un justaucorps, délivrer un brave garçon de ses créanciers, faire d'un archer un cornette, et d'un cornette un capitaine; enfin mener au feu un homme de cœur qui s'ennuie de voir son épée se rouiller dans le fourreau et de vivre comme un bourgeois dans une misérable ville de garnison.

— Peste! dit Aymé Verd, vous vous attribuez bien de la puissance^ et je serais curieux de savoir comment vous justifieriez vos paroles. La France est en paix avec ses voisins, et celui qui fait les cornettes et les capitaines dans la compagnie où je sers ne consulte guère que son bonnet, lorsqu'il a un choix à faire.

— Eh bien donc! s'il faut vous le dire, reprit le vieux gentilhomme, je suis chargé de faire des recrues pour un prince qui sait le prix d'une bonne épée et ne marchande pas avec ceux qui veulent s'enrôler sous ses drapeaux.

— Vraiment! s'écria Aymé Verd. Et quel est ce prince généreux?

42ô AYMÉ VERD.

— C'est le roi d'Espagne, mon jeune ami, répondit le capitaine Hartman, le roi d'Espagne et des Indes, le plus riche monarque de l'Europe et le meilleur maître que puisse servir un homme de cœur.

Aymé Verd ne fut pas aussi étonné qu'on pourrait le croire d'une semblable ouverture. Ce n'était pas la première fois qu'il avait affaire à ces honnêtes capitaines d'aventuriers qui se chargeaient de former en France des compagnies pour le compte des États voisins. Cela se pratiquait d'ailleurs ainsi dans toute l'Europe.

— Croix-Dieu! dit-il, capitaine Hartman, à voir votre mine et vos habits je ne vous aurais pas pris pour un racoleur. D'habitude, les gens de votre sorte voyagent en assez triste équipage et sont eux-mêmes un démeixti vivant des promesses qu'ils font aux autres. On les reconnaît tout d'abord à leur pourpoint déchiré, à leur vieux chapeau et à leur trogne rouge qui annonce du moins que Bacchus les console des rigueurs du dieu Mars. Quant à vous, je vous aurais pris plutôt pour un bon gentilhomme flamand que le hasard aurait amené dans cette auberge. Mais continuez, je vous écoute. Vous dites donc qu^ le roi d'Espa-

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gne vous a envoyé pour débaucher les soldats du roi de France. Cela est très-bien. Mais quel avantage nous offre le roi d'Espagne pour nous attirer à son service?

Le racoleur répondit qu'il n'allait jamais par quatre chemins en affaires et qu'il tenait à la disposition de son jeune ami un brevet de capitaine. Ayrné^ qui ne s'attendait pas à une pareille offre, considéra le vieillard avec surprise.

— Parlez-vous sérieusement? lui dit-il, ou voulez-vous vous amuser.à mes dépens?

— vie vous déclare, reprit le vieillard, qu'il n'y a pas dans tout ceci le moindre mot pour rire. Ma proposition est très-sérieuse et mérite toute votre attention.

Aymé Verd réfléchit un moment. Qu'on lui offrît à lui , simple archer , le grade de capitaine, cela lui semblait un véritable songe. Cependant il se rappela que les racoleurs n'étaient pas gens avares de promesses; et bien que le personnage qu'il avait sous les yeux lui parût assez digne de foi, il se mit à s»uriré comme un homme qui croit avoir pénétré la ruse de son adversaire.

— Je comprends, lui dit-il; les promesses coûtent peu à ceuxsqui les font. Le sac d'où on les tire

est inépuisable. J'ai connu un brave gentilhomme de mes amis qui acheta ainsi, à beaux deniers comptants, le grade de lieutenant dans la garde du prince des Asturies, et qui, arrivé à Madrid, se trouva fort heureux de s'engager comme archer dans la vilaine compagnie delaSainte-Hermandad. Il avait pourtant une lettre du racoleur pour le premier ministre de Sa Majesté catholique.

— Pour moi, dit le vieux gentilhomme sans paraître déconcerté, je ne vous donnerai pas une lettre, mais une commission en bonne forme, revêtue des sceaux de TÉtat et de la signature royale. Je ne vous demanderai pas de l'argent ; mais je vous en donnerai autant qu'il vous en faudra pour vous équiper et rejoindre votre corps.

En parlant ainsi, le capitaine Hartman tira de sa poche un parchemin plié en quatre et un rouleau de ducats. Il mit le tout sur la table massive où, pendant le jour, les buveurs, assis au coin du feu, posaient leurs verres. Aymé ouvrit le parchemin, le lut avec attention, et trouva que le brevet était en règle. Il n'y manquait rien, si ce n'est le nom du titulaire. Devant un semblable argument, le doute n'était plus possible.

Aymé Verd ne revenait pas de son étonnement.

— Eh bien! qu'en pensez-vous? s'écria le vieux gentilhomme qui, tout en tisonnant le feu, observait du coin de l'œil la physionomie de l'archer. L'affaire vous convient-elle ?

Aymé Verd, comme nous l'avons dit, avait déjà été en rapport avec plus d'un raccoleur, mais aucun d'eux ne lui avait encore fait d'ouvertures aussi brillantes et fourni d'aussi solides garanties, il se voyait donc pour la première fois mis en demeure d'envisager sérieusement la pensée de quitter la France.

— Si je signais cet engagement, dit-il, en quel lieu me faudrait-il aller pour rejoindre la compagnie?

— A Cadix, répondit le vieillard.

— A Cadix ! répéta l'archer. Si je ne me trompe, c'est là que Ton cantonne les régiments qui doivent passer dans les Indes,

— Je l'ignore, dit le racoleur d'un air indifférent. Mais quand cela serait, vous devriez vous en féliciter. L'Europe est en paix pour longtemps. Depuis le traité de Cateau-Cambrésis, la France se tient coi et n'a envie de chercher querelle à personne. L'Anglais ronge les os qu'on lui a jetés, et

l'Espagnol, tranquille du coté des Pyrénées et des L 9

<S0 ^ 'AYME VEKr».

Alpes, ne songe qu'à agrandir les royaumes que le pape lui a concèdes dans le nouveau monde. C'est donc là-bas qu'il faut aller, lorsqu'on se sent du cœur au ventre et qu'on veut faire son chemin. Signez donc le brevet que voilà, et il ne tiendra qu'à vous désormais de justifier la confiance que j'ai en vous et de faire honneur au nom que vous portez.

Aymë Verd prit machinalement la plume que lui tendait le vieillard.

Il se trouvait placé en ce moment, comme cela arrive si souvent dans la vie, entre ses intérêts bien entendus et ses plus chères affections. 11 en coûte toujours à un cœur bien né de quitter ses amis, ses parents, et de dire un long adieu à sa patrie. Aymé Verd aimait tendrement son père, malgré ses^défauts, et nous pouvons même dire malgré les vices du gentilhomme montagnard; son attachement pour Gaspard n'était pas moins vif, et jamais le jeune archer ne l'avait senti plus profondément qu'en cet instant. Cependant il fallait y songer à deux fois. Aussi pauvre qu'on pouvait l'être lorsqu'on portait un baudrier, notre héros ne devait avoir, en restant dans son pays natal, que de faibles espérances d'avenir, si ce n'est

dans ces moments de confiance où rien ne parait impossible à un jeune homme. Le grade de capitaine, la perspective d'une fortune brillante dans les grandes Indes étaient pour lui un de ces coups dont le sort est avare et qu'un homme prudent doit saisir au passage comme l'Occasion. Il prit donc la plume ainsi que nous l'avons dit, et, après être resté un moment perdu dans ses réflexions, posa le parchemin sur ses genoux, tandis que le vieux gentilhomme jetait un fagot sur l'âtre en affectant une indifférence qu'il était loin de ressentir. La main de l'archer tremblait un peu lorsqu'il la posa sur le papier.

— Jour de Dieu! dit-il d'une voix émue, aller si loin!

— Eh! que vous importe?' dit le racoleur. Le vaisseau a des ailes comme l'oiseau qui fuit nos climats pour des climats plus doux.

— Ne plus revoir la France!

-— La France! dit le racoleur. Elle est comme une mère épuisée qui ne peut plus nourrir sea enfants. Avant qu'il soit longtemps, on verra le riche et le pauvre s'égorger pour un morceau de pain, le frère se battre contre le frère, et alors bienheureux sera celui qui aura été chercher fortune ail-

leurs. Allons, capitaine Verd, ajouta le vieux gentilhomme qui voyait avec peine chanceler la résolution de Tarcher, croyez-moi, partez avant de voir s'écrouler sur vous cette masure du vieux monde. Allez en Amérique, s'il le faut. Vous trouverez là-bas une terre féconde, une nature belle et jeune comme vous. Là-bas chacun respire à Taise et a sa place sous le soleil.

— Mais c'est quitter mon père, c'est quitter Gaspard, c'est m'expatrier.

— Insensé ! dit le vieillard, la patrie est là où l'on peut vivre.

Avmé Verd hésita encore un moment, une extrême agitation se peignit sur sa figure; mais tout à coup il se leva, jeta la plume loin de lui, et rendant le parchemin au racoleur :

— Non ! s'écria-t'il, non ! La patrie est là où fut votre berceau, là où ont vécu vos pères, là où sont leurs tombes, là où sont vos amis; gardez votre brevet, capitaine, moi je garde ma liberté.

Après avoir parlé ainsi, Aymé parut soulagé du poids qui pesait sur sa poitrine. Il reprit sa place au coin du feu, et se mit à fredonner à demi-voix un air des montagnes qui avait bercé son enfance.

Le vieux gentilhomme souriait, mais avec un air contrainte qui accusait une feinte gaieté.

— allons, c'est bien, dit-il, nous n'en serons pas moins bons amis pour cela. Cependant réfléchissez-y bien, la chose en vaut la peine. Je puis vous compter d'avance^ si vous le désirez, la solde d'une année.

Aymé Verd hocha la tête en signe de refus, et répondit de la même manière à toutes les instances que lui fit encore le vieillard pour le déterminer à partir. Enfin celui-ci se leva et se mit à arpenter la salle à grands pas.

Éprouvant une vive contrariété d'avoir échoué dans sa démarche, il le témoignait par les éloges et les félicitations ironiques qu'il prodiguait au désintéressement d'Aymé Verd. Celui-ci ne prit pas le change; mais, sensible aux bons procédés qu'avait eus d'abord pour lui le racoleur et à la préférence qu'il lui avait accordée, il chercha à apaiser son déplaisir, en lui faisant des remerciments sincères. Il n'y avait pas encore réussi, lorsqu'un léger bruit se fît entendre du côté de la chambre de Placide. Aymé tourna les yeux, vit la porte s'ouvrir, et aperçut debout sur le seuil une jeune fille d'une beauté rare, autant du moins qu'on en

iU AYME VERD.

pouvait juger au premier aspect et à la lueur du ffanibeau qu'elle tenait à la main. Une mante grise avait été jetée à la bâte sur ses épaules et cachait ses vêtements de nuit, tout en laissant voir ses pieds nus, mal enfermés dans des mules de velours. C'était la jeune fille que nous avons déjà entrevue, et que Gudule avait donnée à l'archer pour la fille du vieux seigneur. Elle s'arrêta à l'entrée de la salle, et parut un moment indécise : son visage était pâle, et tout en elle annonçait une vive émotion. En apercevant l'archer, elle sembla hésiter un moment, mais bientôt elle serra sa mante sur sa poitrine et s'avança vers le vieillard qu'elle regarda avec inquiétude. Celui-ci n'avait pu retenir un geste d'impatience.

— Que venez-vous faire ici, folle que vous êtes? dit-il; ne pouviez-vous rester dans votre chambre*^ Allons, rentrez à l'instant, ajouta-t-il, en la repoussant avec rudesse. Je n'ai fait que des sottises aujourd'hui. Au revoir, jeune homme.

En disant ces mots, auxquels une inflexion de voix particulière donna quelque chose de sinistre, le vieux gentilhomme suivit sa nièce dans la chambre de Placide. Aussitôt qu'il eut fermé la porte derrière lui, il se tourna brusquement vers

la jeune fille, et lui demanda une seconde fois pourquoi elle s'était permis de venir le chercher, et comment elle a\ait osé paraître devant un étranger dans une pareille toilette.

— Je vous demande pardon, mon oncle, répondit-elle, mais je suis encore tout émue.

— Et de quoi, s'il vous plaît?

— Ah! mon Dieu! reprit-elle, si vous saviez le vilain rêve que j'ai fait 1

— Eh! que m'importent vos rêves? dit le vieillard, allez vous coucher et laissez-moi.

— Vous me trouverez bien ridicule, mon oncle, dit la jeune fille, mais je ne puis vous quitter, j'ai peur.

— Prétendez-vous rester ici toute la nuit? dit le comte, j'ai besoin de dormir; laissez-moi tranquille, je vous prie. Voyons, ma chère fille, ajoutat-il, en s'efforçant de prendre un ton plus doux. Allez vous coucher. Après ce qu'on m'a dit de vous, je ne croyais pas vous trouver ici une enfant qui tremble devant son ombre. Vous aurez vu sans doute quelque fantôme ?

— Certainement, mon oncle, dit la jeune fille, ce sont des fantômes, et je suis une insensée de m'inquiéter pour cela.

ae AYME VERD.

— Voyons donc, parlez, de quoi s'agit-il? Il suffit souvent de raconter ces choses-là pour leur ôter tout empire sur l'esprit.

— Eh bien donc, mon oncle, reprit la jeune fille encore toute troublée, figurez-vous... mais n'allez pas vous fâcher de ce que je vais vous dire.

— Quel enfantillage!

— Figurez -vous qu'au plus fort de mon sommeil je me suis crue transportée dans votre maison de Pierre-Châtel. J'étais à la fenêtre qui donne sur le lac. 11 faisait un temps sombre et pluvieux. Tout à coup j'ai vu deux hommes qui s'avançaient lentement sur un bateau ; ils parlaient entre eux à voixbasse, mais je les entendais comme si j'eusse été to\it près d'eux. Ils parlaient de tuer un jeune étranger qui dormait au fond de la barque.— Il faut le noyer, disait l'un. — Non, disait l'autre, il sait nager et il regagnera le bord. Voici ce qu'il lui faut, ajouta-t-il, en tirant un poignard de sa ceinture et en s'approchant de l'étranger en-

-dormi. Aussitôt je voulus m'élancer, mais les barreaux me retinrent. J'essayai de pousser un cri, mais je n'avais plus de voix. Saisie d'horreur et d'épouvante, j'allais me précipiter dans l'escalier de la tour, lorsque soudain je me sentis porter

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dans les airs comme si j'eusse eu des ailes. Je volai ainsi vers le lac... Vous voyez, mon oncle, combien les rêves sont absurdes! et me trouvai bientôt dans la barque en face des assassins et de la victime qui se débattait contre eux. Elle était sans armes et jetait des regards terribles sur ses adversaires. Enfin, l'un d'eux leva sur elle un coutelas qui était déjà tout sanglant. Jamais je n'ai tant souffert. Grâce! grâce! m'écriai-je, en me jetant à vos pieds.

— A. mes pieds? dit le comte, qui en écoutant ce récit était devenu pâle comme un mort.

— Oui, mon oncle, reprit la jeune lille, car c'était vous, chose étrange ! qui étiez le plus acharné après ce jeune homme.

— Et ce jeune homme? demanda le vieillard, qui était-il?

— Je crois, messire, dit la jeune fdle en hésitant, je crois qu'il ressemblait à l'archer avec lequel vous vous entreteniez tout à l'heure. Quoi qu'il en soit, je m'élançai vers vous pour arrêter votre bras, mais vous me repoussâtes de la main gauche, et la sensation de froid que j'éprouvai en tombant dans le lac me réveilla. Je me trouvai alors dans mon lit, toute en nage, et reconnus à la

clarté de la lampe la chambre de rhôtellerie. Mon premier mouYement fut de vous appeler, afin que votre voix put dissiper les terreurs que m'avait laissées le cauchemar. Aussi, ne vous entendant pas répondre, je me levai presque malgré moi pour vous chercher, et c'est ainsi que vous m'avez vue paraître dans la grand'salle.

— Et que prétendez-vous faire maintenant? dit le comte, en essuyant une goutte de sueur qui venait de rouler sur son front.

— Mais, si vous me le permettez, mon oncle, répondit la jeune fille, sans s'apercevoir dii trouble du vieillard, je passerai la nuit dans ce fauteuil auprès du feu, car je n'oserai jamais rester seule, toute la nuit.

— Demeurez-y donc, si cela vous plaît, repartit le vieux gentilhomme; quant à moi, j'ai des lettres à écrire : mais hâtez-vous de dormir, car nous partirons au point du jour.

Cependant Aymé Verd, après la disparition de la jeune fille, était resté immobile, les yeux fixés sur la place qu'elle avait occupée un instant. Sa beauté, sa grâce, sa pâleur même l'avaient frappé vivement.

— Croix-Dieu! dit-il enfin, en reprenant sa place auprès du feu , le capitaine Harlman a une jolie fille. Je serais parti volontiers avec elle pour TAmérique.

Quelques instants après, notre ami dormait comme s'il n'eût pas refusé une capitainerie ; mais une ombre gracieuse vint flotter parfois au milieu de ses rêves.

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