‹ Aymé Verd (volume 3)Chapitre 21 sur 39 · CHAPITRE Vfll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vfll

€e ^nnutaUjcrnliet.

— Mais, demanda Pantagruel, quand serez-vous hor» de debtes ?

— Es calendes grecques, répondit Panurge.

François Rabelais.

Quand Aymé Verd se réveilla, il faisait grand jour; les servantes allaient et venaient dans la grand'salle, et l'on entendait déjà au dehors le bruit de la foire. Ce fut la vieille Gudule qui le tira de son sommeil.

— Allons! haut le pied, jeune homme, dit-elle, voilà le second coup de la grand' messe qui sonne M. le bachelier est allé chanter au lutrin avec messieurs les chanoines. Ah! sans ce damné jour de foire, je serais au beau milieu de la nef pour le voir sous sa grande chape de damas et pour entendre sa belle voix qui fait trembler les vitres de l'église. Je suppose que vous allez y courir, mon jeune maître ; pendant ce temps-là, j'apprêterai le donner qui vous attendra au retour.

— Je vous remercie^ bonne femme, dit Aymé en se levant et en jetant les yeux autour de lui comme un homme qui s'éveille dans un lieu où il n'a pas l'habitude de dormir. Ce mouvement et les paroles de dame Gudule suffirent pour lui rappeler qu'il avait passé la nuit sous le toit de son ami le bachelier; il rajusta donc sa toilette, et, comme il lui restait dans tous les membres un peu d'engourdissement, grâce au lit peu moelleux sur lequel il avait dormi, il résolut de faire un tour de promenade sur la place, afin de rendre à ses jambes leur souplesse habituelle. L'air frais du matin exerça sur son esprit une salutaire influence, il se ressouvint peu à peu de l'aventure de la nuit, et il s'en retraça les moindres détails.

LE DERNIER CHEVALIER. m

A sa grande surprise, il les envisagea alors sous un point de vue tout nouveau.

— C'est singulier, dit-il, jamais archer de la compagnie noire n'a reçu de pareilles ouvertures; c'était bien, ma foi, un brevet de capitaine, tel que j'en ai vu un au vieux baron de Noriéga; mais plus j'y songe, moins je puis croire que ce soit pour mes beaux yeux et ma bonne mine que ce M. Hartman m'a offert une compagnie. Pour l'ordinaire, les racoleurs recrutent des soldats ou de bas officiers; ce sont des oiseleurs qui chassent à la pipée. Quant aux capitaines, on en laisse la chasse, comme celle du gros gibier, à de plus grands seigneurs; l'on ne vient pas les relancer au delà des monts, car l'Kspagne est bien le pays du monde qui en manque le moins: là-bas, tous les pigeonniers sont des manoirs, tous les mendiants sont des seigneurs et tous les hidalgos sont des Cid et des Gonzalve. D'ailleurs ce capitaine Hartman a beau faire, il n'a point l'allure des gens de son métier; il m'est avis que c'est un renard qui a voulu se cacher sous la peau d'un chien de berger, et je suis un grand sot de ne pas m'en être aperçu plus tôt. Mais quel dessein pouvait-il avoir, en m'envoyant aux Indes et en

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m'offranl nn grade qui eût fait envie à tant de porte-baudriers? Yenait-il en ami ou en ennemi? Maintenant que j'y songe, il paraissait attacher une grande importance à mon départ: quel intérêt peut avoir un étranger à ce que je quitte la Fiance? je n'ai point de collatéral qui m'envie le château ruiné de Rochelerpt... Mais j'en parlerai à mon père, et il pourra me donner . sans doute, quelques éclaircissements à cet égard.

Après ces réflexions et quelques autres que nous passons sous silence, le jeune archer rentra à l'auberge, bien résolu à revoir le capitaine Hartman et à le sonder pour connaître les motifs de sa conduite. Nous n'affirmerons pas que le désir de revoir la jeune compagral du racoleur n'entrât pour rien dans sa démarche; ce qui est certain, c'est qu'il éprouva un vif sentiment de plaisir en voyant la porte de Placide encore close.

— Savez-vous, bonne femme, dit-il à la servante, qui était occupée des apprêts du déjeuner; savez-vous si je pourrai parler bientôt au voyageur qui occupe la chambre de votre jeune maître?

— Je ne m'en inquiète guère, dit Gudule; il m'a fallu deux, heures ce matin pour remettre tout en ordre, quoiqu'il ne se soit pas couché; mais,

grâce à Dieu ! les choses sont à leur place maintenant, et il n'y remettra pas le pied.

— Il est donc sorti? s'ëcria Aymé.

— La bénédiction de saint Adauras l'accompagne! dit la vieille. Il était remonté sur son cheval avant la pointe du jour.

— Vraiment ! s'écria Tarcher désappointé.

— Aussi vrai que les trois rois sont à Cologne! dit Gudule. C'est moi qui lui ai tenu l'étrier ; quant à vous dire par où il a passé, j'aurais bien voulu le savoir, car il ne part jamais d'ici un voyageur que je ne sache u'où il vient et où il va; mais il faisait sombre comme dans un puits, et je n'ai pu m'assurera quel vent il tournait le museau de son cheval, d'autant plus que j'étais occupée à voir si la pièce que m'avait donnée madame sa fille était de cuivre ou d'argent.

Ces explications furent loin de satisfaire l'archer. Mais il comprit bien qu'il n'avait pas grand'chose à tirer de Gudule, et qu'il fallait désormais s'en remettre au hasard pour une nouvelle rencontre avec les mystérieux voyageurs. Il ne lui restait plus qu'à attendre son père. Heureusement celui-ci ne tarda pas à entrer dans l'auberge du Dauphin. C'était un homme déjà avancé en âge, et qui

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jadis avait dû être un assez beau cavalier; mais il n'avait jamais eu grand soin de sa personne. Sa fio:ure enluminée, ses rares cheveux annonçaient l'habitude où il était de tromper l'ennui des longs hivers des Alpes par de fréquentes et généreuses libations. Il était d'ailleurs, par son costume, ses allures et son langage, le digne représentant des gentilshommes montagnards de ce temps-là. Ses habits, d'un drap grossier, se ressentaient de la détresse de ses finances, et son vieux chapeau avait presque autant souffert que sa person-ne des injures du temps. Il conservait néanmoins, sous ces dehors peu relevés, un air de noblesse et de fierté qui révélait à la fois un ancien compagnon de Bayard et un châtelain de la vieille race. Messire Hugues^ en effet, n'avait pas toujours employé son temps à chasser Tours ou le chamois dans ses vallées natales; la première moitié de sa vie s'était écoulée dans les camps; c'étaient même les dépenses de la guerre qui avaient emporté le plus net de ce que lui avait légué feu son père, et l'avaient obligé, par la suite, à recourir à de nom» breux emprunts pour soutenir le train de sa maison, c'est-à-dire pour entretenir une meute, nourrir un vieux cheval invalide, payer quelques

serviteurs et garnir le cellier de vins fortifiants. Du reste, bien qu'il fût sous le mandat de plusieurs prises de corps, il supportait gaiement sa mauvaise fortune et se moquait de ses créanciers, dont il trompait la vigilance en voyageant toujours la nuit et en ne paraissant dans les lieux publics qu'auK jours où les édits avaient ôtë tout pouvoir à la verge des huissiers. Loin de rougir de sa détresse, il parlait de ses dettes avec la même liberté que de ses campagnes, et ne semblait regretter en vieillissant qu'une seule chose : c'était de ne pouvoir plus ni endosser la cuirasse ni placer ses billets au porteur. Mais comme le lecteur connaît déjà ce digne personnage, grâce aux indiscrétions de Jean Gouttenoire, nous n'en dirons pas davantage sur son compte en ce moment, et le laisserons parler lui-même. Il était encore au milieu de la grand' place, lorsque son fils reconnut sa voix. Bientôt il entra dans la salle, comme nous l'avons dit, et s'avança vers une table, en faisant claquer son fouet au-dessus de sa tête, ce qui annonçait chez lui un grand contentement, — Ohé ! maître Jean, cria-t-il, une pinte du plus vieux, et apportez votre verre. L'aloyau esl-il cuit? qu'on m'en serve une tranche; et vous sa-

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vez de quelle taille il me la faut. Pardieu! je n'épargne rien aujourd'hui. J'ai vendu mes vaches, compère ; je les ai vendues à la barbe d'un recors. Ah ! ventre-mahom ! parlez-moi des jours de foire et des franchises de la bonne ville de Romans. On peut aujourd'hui se promener tout à son aise, sans craindre que dame justice y trouve le plus petit mot à dire. Ventre-mahom ! pourquoi la foire ne dure-t-elle pas toute l'année.

En parlant ainsi, Hugues Verd s'attabla, et en attendant qu'on le servît, promena les yeux autour de lui avec curiosité. Il aperçut alors son fils qui s'avançait vers lui son chapeau à la main et les bras ouverts. Il se leva aussitôt, l'embrassa avec une tendresse un peu rude, et le fît asseoir auprès de lui, en lui demandant s'il avait déjeuné. Sur la réponse d'AyYné Verd, il fit doubler le menu du repas, et bientôt le père et le fîls se trouvèrent en face d'un énorme quartier de bœuf piqué à l'ail et d'un grand pot de grès rempli de vin de la côte. La conversation fut ce qu'elle devait èlve entre des personnages d'un caractère si différent, franche et libre du côté du vieux Hugues , aussi cordiale, mais plus réservée de la part d'Aymé Verd.

— A ta santé, mon garçon, ditenfin pour la dixième fois le vieux Hugues; tu as grandi de deux pouces au moins depuis l'an passé, ajouta-t-il en remplissant son verre. Ventre-mabom ! les femmes doivent te faire les doux yeux dans ta garnison. Eh bien ! comment vont les amours ? conte-moi cela ; je suis un vieux routier et je pourrai te donner des conseils. Tu rougis? imbécile! après deux ans de service, te voilà encore comme une jeune fille qui sort du couvent. Eh bien ! n'en parlons plus. Je ne veux pas te chagriner; car je suis aussi content de te voir, que si j'apprenais que ce coquin de Bonnefoy, l'huissier de La Mure, s'est cassé le cou en venant m'apporter un exploit. Mais à propos, mon garçon, j'ai une nouvelle à t'apprendre : j'ai vendu mes vaches.

— J'en suis bien aise, dit l'archer.

— Oui, ma foi, je les ai vendues, reprit le seigneur montagnard avec un air de jubilation ; elles étaient un peu vieilles et n'avaient pas gagné à courir depuis dix ans tous les marchés du pays. Personne n'en voulait. Mais, bah! ajouta-t-il en riant aux éclats, je les ai mises au vert toute la nuit dans un bon pré du chapitre, à une porte de la ville ; et ce matin j'ai choisi pour entrer en

foire un moaient de brunie; si bien qu'on les a prises pour des vaches du Graisivaudan, et qu'on me les a p^ées, sans marchander, soixante beaux ëcus. Hein! qu'en dis-tu? Voilà un bon tour que j'ai joué à ces manants.

Aymé Verd était assez embarrassé pour répondre, car il ne partageait pas précisément les idées de son père sur certains points de la morale. Cependant, voyant que le vieux Hugues avait sa bourse pleine, il saisit cette occasion pour lui faire entendre qu'il serait convenable de donner quelques écus à Jean Gouttenoire. Le vieux seigneur fit d'abord semblant de n'avoir rien entendu.

— Je suis obligé de vous dire, mon père, reprit le jeune archer avec quelque embarras, que le maître de ce logis se plaint un peu de votre

— De quoi se plaint-il, ce vieux Silène ? dit alors le seigneur montagnard en frappant des poings sur la table. Ho hé! maître Jean, maître gueux, venez ici : quelles sornettes avez-vous contées à ce digne jeune homme? Les oreilles lui tintent encore.

— Je n'ai rien dit, messire, dit Jean Gouttenoire en accourant les lunettes sur le nez et tenant à la main la thèse de son fils qu'il lisait dans un coin de la salle^ sans en avoir compris le premier mot;

je n'ai rien dit, si ce n'est que, depuis tantôt quatre ans, je n'ai vu la couleur de vos écus, quoique vous ne manquiez jamais de vous faire héberger ici tous les jours de foire.

— Comment, maraud! s'écria le gentilhomme, ne t'ai-je pas donné, à la Saint-Jean d'été, unécu tout neuf que j'avais emprunté au barbier du coin, qui venait de m'écorcher le menton?

— Sans doute, répliqua l'hôtelier , mais vous avez fait ce jour-là, vous et votre béte, au moins le double de dépense.

— Eh bien! reprit Hugues avec dignité et en jetant un écu sur la table, voilà le reste de l'écot, et qu'on donne un boisseau de fine avoine à mon bel alezan. Tu ris, maître coquin-? apprends que Rosamonde était à Cerisoles, ma dernière bataille, et que depuis il n'y a jamais eu de bidet d'huissiers ou de maréchaux qui aient pu la gagner de vitesse. Allons, laisse-nous, et prépare ton compte pour la Saint- Jean prochaine. Je' te payerai cela avec les intérêts moratoires, comme ils disent. Quant à toi, mon garçon, ajouta- t-il lorsque l'hôtelier fut parti et en glissant dans la main d'Aymé Yerd les cinquanteneuf écus qui lui restaient du prix des vaches, mets cela dans ta ceinture et ne dis rien. Depuis le temps

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qu'ils nous volent ils sont plus riches que nous. Tu t'achèteras un pourpoint de velours, afin que je te voie paré et reluqué comme ces muguets qui arrivent de Fontainebleau.

— Mais, dit Aymé, je n'ai besoin de rien, et vous-même...

— Ne t'inquiète pas, dit le gentilhomme, je me tire toujours d'affaire. J'ai du bois pour la saison, et j'ai découvert un vigneron de la côte qui m'a envoyé à crédit cinq belles tonnes de l'an 1550. Prends, te dis-je, et parlons d'autre chose. Ah! çà, bel archer, il parait que nous avons des scrupules à l'endroit des dettes? Je gage que tu n'as encore pas plus de créanciers que de maîtresses. Il est vrai que les deux choses vont ordinairement de compagnie, comme le verre et la bouteille, dont l'une se vide de tout ce dont l'autre s'emplit. Mais sans les belles et les créanciers, vertudieu ! que serait-ce donc que la vie? Voyons ! Il faut que je refasse ton éducation , que cette vieille bête de Vaudois a gâtée. Sais-tu qui vous aime le plus de votre maitresse ou de votre créancier?

— A coup sûr, dit Aymé en souriant, ce doit être la dame de nos pensées.

— Eh bien I je te prends là, mon garçon, c'est

justement tout le contraire. Les belles, vois-tu, plus elles sont belles, plus elles sont inconstantes; les créanciers, tout au rebours, plus on leur doit, plus ils vous demeurent attachés. J'en connais qui ont fait pour me voir plus de chemin qu'Angélique n'en fit pour retrouver Médor, et ils ont toujours soin d'avoir quelqu'un à mes trousses, de peur que je ne m'égare et afin d'avoir de mes nouvelles.

— Je croyais, dit Aymé Verd, que les créanciers étaient gens assez peu courtois, et qui ne souhaitaient rien tant que le moment de votre mort.

— A la bonne heure, repartit Hugues Verd, quand on a un gros héritage à laisser, de gros domaines à vendre aux enchères ; mais quand on

n'a pas une métérée de terre saisissable sous le soleil, vive Dieu! c'est alors qu'il fait bon avoir dettes et créanciers. Vous avez tous les jours de bonnes gens qui font brûler des cierges en votre honneur, afin que Dieu vous accorde longue vie, et vous donne contentement et richesse dans ce monde. Sitôt que vous avez un rhume, ils prennent la mine longue et vous pleurent d'avance, comme s'ils devaient hériter de vous. Si quelque méchante langue s'avise de vous dénigrer, ils vous font aussitôt plus blancs que neige, afin de vous

donner crédit partout, et que vous puissiez les payer avec l'argent que d'autres vous prêteront. C'est ainsi qu'on mène une vie douce et paisible, dînant chez l'un, soupant chez l'autre, sans bourse délier. Et tout le monde y gagne, même le bon créancier, qui s'en va tout droit au ciel pour avoir exercé en ce monde les vertus de charité et de patience^ la première des vertus chrétiennes. Ah ! venlre-mahom! que ne puis-je me tremper dans la fontaine de Jouvence, revenir à mes jeunes ans, prendre ta mine hypocrite et tes doux yeux, c'est pour le coup que je vivrais comme un prébendier, et que je trouverais crédit partout. Il n'y a pas de jeune fille qui me fermât son cœur, pas d'usurier qui ne m'ouvrît son coffre. Mais le bon temps est passé pour moi! Il faut que je ruse avec les huissiers comme un vieux loup qui a tant mangé de brebis que tous les hameaux du bailliage se sont levés en masse pour le poursuivre à coups de pierre. Ah! benêt que vous êtes, monsieur mon fils, ajouta le chevalier avec un soupir et en se versant à boire, vous ne profitez pas de votre jeunesse, ni des exemples que nous vous avons laissés. Vous ressemblez à ce nigaud de Bayard, lequel m'arma chevalier à Monferrat, et à qui j'ai

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toujours dit qu'il eût fait aussi bien d'entrer à la Chartreuse et de passer sa vie en oraison, que de suivre les camps et les batailles. Parle -moi de Montluc, de Brissac et de Tavannesl voilà des gaillards qui entendaient l'existence ! Nous nous battions le jour comme des enrages, et la nuit, pour nous reposer, nous jouions sur les tambours au brelan et à l'hombre. C'était le bon temps ! On était toujours en pays ennemi, et l'on ne savait ce que c'était qu'un huissier et qu'un recors. On empruntait aux bourgeois de Milan et de Brescia, leur logis, leurs écus et même leurs femmes, quand ils en avaient; leurs femmes^ la seule chose, du reste, que je leur aie jamais rendue. Mais je vois que ce sujet de conversation ne te convient pas. Ventremahom! de quoi faut-il donc te parler? de sucreries et de bonbons , comme les nonnains entre elles, quand la mère abbesse est là, bien entendu. Eh bien ! voyons, bel archer, serons-nous bientôt

cornette ?

Cette question rappela à Aymé Verd l'entrevue

qu'il avait eue la nuit précédente avec l'étranger. Heureux de donner à la conversation un autre cours, il se hâta de raconter à son père les moindres incidents de cette étrange aventure, dans l'es-

iU AYMÉ VERD.

poir que celui-ci pourrait lui donner quelques éclaircissements.

Le montagnard suivit le récit de son fils avec intérêt, et ne Tinterronipit que pour placer quelques réflexions appropriées au sujet, ou pour remplir son verre toujours vide. — Ah ! il trouve mauvais le temps où nous vivons? Ventre-mahom ! c'est un homme de sens. Il a peut-être à ses trousses toute la corporation des huissiers, autrement dit une légion de diables. — Ah ! il prétend qu'on n'avance plus dans l'armée? Je le crois bien. De mon temps un bon poignet n'avait pas son prix, et un homme qui était ferme en selle était estimé de tout le monde; mais aujourd'hui le plus brave homme d'armes est démonté par un manant qui se cache derrière un buisson, et allume, en faisant dans ses chausses, la mèche de son bâton à feu ^ Belle invention que les bâtons à feu! Mais, continue, mon garçon, et ne laisse pas touj ours ton verre sur la table. — Comment! il voulait t'envoyer en Amérique? Par Notre-Dame d'Embrun! que ne s'adressait-il à moi? Il aurait trouvé tout de suite son affaire. Depuis quinze ans, je me suis dit plus d'une fois que je ferais bien de partir pour les Grandes-Indes, où je suppose que maître Bon-

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nefoy et tous les coquins de son espèce ne viendraient pas me relancer... Hugues Verd continua ainsi à assaisonner les confidences de son fils de réflexions plus ou moins judicieuses; mais lorsque l'archer eut dit qu'on lui avait offert le grade de capitaine, lorsqu'il eut fait part à son père des raisons qui le portaient à concevoir quelques doutes sur la véritable qualité du racoleur, le vieillard devint tout à coup sérieux, ce qui ne lui arrivait, comme on s'en doute bien, que dans les occasions les plus solennelles. Il demanda à son fils quelle était à peu près la mine, l'âge et la taille de ce capitaine Hartman.

Les réponses d'Aymé Verd furent loin de dissiper le nuage qui avait obscurci le front du vieux montagnard. Il mangea pendant quelques instants en silence, vida et remplit son gobelet encore une fois, et dit enfin avec humeur comme s'il se fût parlé à lui-même :

— Serait-ce lui? Je le croyais à tous les diables! Mais il y a des gens qui échappent au feu, à l'eau et à la corde, plus facilement que je n'échappe aux huissiers, et qui viennent toujours à bout de se tirer d'affaire ! Mais nous verrons bien, mordieu !

— De qui parlez-vous, mon père? dit l'archer.

— Est-ce que j'ai parlé de quelqu'un ? demanda le baron de Rochelerpt en revenant à lui-même. Est-ce que je suis comme les vieilles femmes qui parlent tout haut avec leur rouet? Ventre-mahom ! poursuivit-il, je suis de ton avis, il y a un mystère là-dessous. Ce capitaine Hartman m'a tout l'air d'un homme qui cache soHJeu. S'il ne t'avait montré un brevet en forme, je croirais que c'est quelque voisin qui voulait se venger sur toi de nos vieilles querelles de famille. Eh, pourquoi non? C'est peut-être Jean d'Escotay, avec qui je plaide depuis trente ans pour ce maudit rocher où une chèvre crèverait de faim ?... Bah ! le pauvre diable n'a pu répondre à ma dernière citation, parce qu'il n'avait pas de quoi payer le procureur. S'il t'a montré un sou vaillant, ce n'est pas lui. Serait-ce Guillaume de Peyrenc, dont la femme était assez belle autrefois ? Ah ! ah! ah! c'est bien possible... Mais nous verrons, morbleu! nous verrons.

Aymé Verd crut s'apercevoir que la gaieté de son père était un peu forcée et que le vieux montagnard ne disait pas tout ce qu'il pensait. Quoi qu'il en soit, celui-ci reprit après avoir vidé le reste du pot, et avec un peu d'humeur : — Pouah ! maître Jean n'a plus que de la piquette dans sa

cave, j'irai au Cheval Blanc la prochaine fois. Quant à toi, mon garçon, je suppose que tu es bien armé et que tu ne crains pas de voir un homme en face, quand l'occasion s'en pressente. Je te conseille de ne jamais quitter ta cotte de mailles. Ces montagnards sont rancuniers et ils manient le couteau encope mieux que la langue. Du reste, j'ai amené avec moi le petit Genest, tu sais ? le chevrier. C'est à présent un gaillard vigoureux et à qui pendant rhiver j'ai appris à bien boire et à bien manier l'espadon, l'arme de nos ancêtres, une arme loyale et honorable. Tu en feras ton écuver. Ventre-mahom ! p»s d'objection ! tu es d'assez bonne maison pour en avoir un. Tiens, le voilà justement qui entre. Eh bien! lourdaud, dit-il en tendant un verre à un robuste paysan aux cheveux longs, et vêtu à la manière des anciens Caturiges que César a si bien décrits dans ses Commentaires; Rosamonde a-t-elle mangé son picotin ?

— Oui, messire, répliqua Genest, la bête a mangé et moi aussi ; mais je dois vous prévenir que nous ne devons pas nous attarder à Romans.

— Et pourquoi donc? dit Hugues. Imbécile! ne sais-tu pas que c'est aujourd'hui jour de franchise et que tous les huissiers de la province ne pour-

raient mettre la main sur nous? C'est bien le moins que je passe une journée avec ce brave garçon que voilà. Ne crains rien. Je partirai à la nuit tombante et regagnerai les montagnes avant que Bonnefoy ait fait seulement seller son courtaud.

— Sans doute! dit le chevrier. Mais le mauvais vent commence à souffler; le temps est noir du côté de l'ouest, d'ici à quelques heures nous aurons de la neige, et alors...

— Ouais! dit le seigneur montagnard en sautant sur son banc, ne badines-tu pas? Ventremahom! la chose serait plaisante. La neige a vite gagné, et il ne faut que la moitié d'une ntiit pour que le Valgodemard en ait quatre pieds de haut.

Je serais pris comme un renard qui est sorti de sa tanière et qui, ne pouvant plus y rentrer, tombe tout penaud entre les griffes des chiens. C'est pour le coup que les huissiers de la province feraient un gala en mon honneur. Mais ils ne me tiennent pas, vertudieul J'ai vu le feu de plus près. Allons! mets la selle sur Rosamonde, Genest, et souvienstoi qu'il y a là un verre plein qui t'attend. Cela te fera aller plus vite en besogne.

Pendant ce court entretien, Aymé Verd avait eu le tamps de se rendre compte de la conduite

de son père. Maigre le ton léger du vieux seigneur, il était évident qu'il prévoyait quelques dangers pour son fils, et qu'il pressentait même de quelle source ils devaient venir. Le jeune archer comprit que les querelles des montagnes n'entraient pour rien dans cette affaire, mais il n'osa interroger le baron, qui, malgré sa franchise et son laisserpalier, ne disait jamais que ce qu'il voulait dire, et avait évité plus d'une^fois de répondre à des questions qu'il jugeait indiscrètes. Il se contenta donc de lui témoigner son regret de le quitter sitôt, et lui fit quelques instances pour qu'il gardât Genest à son service. Mais Hugues Verd n'en voulut pas démordre, lui recommanda encore une fois de bien se tenir sur ses gardes, et lui demanda enfin où il allait de ce pas. Aymé répondit qu'il allait au château de Montmaur.

— A Montmaur! s'écria le vieux gentilhomme en tressaillant. Le diable m'emporte si je comprends rien à tout cela. Tu vas à Montmaur! Ma foi, Dieu mène les choses et les gens a sa manière. Tout cela se brouille et se débrouille sans que nous y voyions goutte; c'est un grimoire aussi dificile à déchiffrer qu'une citation de maître Bonnefoy. Va donc à Montmaur, mon brave, mais si j'ai un

conseil à te donner, n'y reste pas trop longtemps. J'aimerais mieux te voir à Rochelerpt; mais tu ne trouverais là-bas pour compagnie que les rats qui mangent nos parchemins, et il t'y faudrait rester tout l'hiver, ce qui est impossible. Pour moi, ajouta le vieux Hugues en jetant les yeux dans tous les coins de la salle et en saluant de loin les nombreux créanciers qu'il avait dans la compagnie, voilà la belle saison qui vient! Qu'il pleuve et qu'il gèle, c'est tout ce que je demande. Quand il y aura trente pieds de neige autour de Rochelerpt , et que les chemins seront coupés , maître Bonnefoy ne prendr^e pas des ailes pour venir m'y dénicher et m'y présenter ses exploits.

En parlant ainsi, messire Hugues se leva, versa le coup de l'étrier à son fils, donna ses instructions àGenest, qui ne fut pas mécontent de son nouvel état, et quelques instants après, le vieux chevalier, monté sur Rosamonde, passait au grand trot sous les fenêtres de l'huissier de Romans, en sifflant un airdu pays.

C'est avec cette rapidité ordinaire que se terminaient ordinairementlesentrevuesdu sire de Chambéon avec son fils. Celui-ci, n'ayant plus rien à faire à Romans, pria Gudule de présenter ses devoirs

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au bachelier, et, après avoir payé sa dépense et celle de son père, prit avec Genest le chemin de Monlmaur.

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