‹ Aymé Verd (volume 3)Chapitre 29 sur 39 · COMMENCEMENT DE RÉFORME · texte numérisé non relu

COMMENCEMENT DE RÉFORME

entendre les propos galants d'un jeune cavalier que pour recevoir les confidences d'un vieux procureur. Aymé ne put s'empêcher de faire tout bas cette réflexion ; mais quel que fût son déplaisir, il se \it réduit au silence et forcé de remettre à un moment plus favorable une explication qu'il appelait de tous ses voeux.

Cependant Enoch Barbantane ne se tenait pas pour battu. Tout ce qu'il avait vu dans la maison depuis son arrivée avait été pour lui un sujet de scandale. Il avait espéré d'abord, en voyant la figure grave et austère du jeune baron, de retrouver à Montmaur les mœurs de la primitive Église ; mais quelque sévère que fût la discipline qui régnait dans* le château, quelque sombres que fussent ses hôtes, il y avait là encore pour un ministre zélé bien des abus à combattre et un champ fertile dont il fallait écarter les ronces et les épines pour que le bon grain pût y fructifier en abondance. C'était là un bien et un mal tout à la fois; un mal, car une âme charitable est toujours contristée par les égarements du prochain ; un bien, car un ministre de l'Evangile n'est jamais fâché quand il peut exercer l'éloquence que Dieu lui a départie et déployer la sainte ardeur qui convient à un suc-

cesseur des apôtres. Enoch se promit d'être digne de la mission qui lui était confiée, et d'opérer une révolution complète dans un lieu où, à son avis, tout respirait la mollesse et la volupté. Les tables, qui étaient pourtant assez frugales, lui avaient paru sui chargées de viandes et de vins exquis; illusion facile pour un homme accoutumé comme lui à des jeûnes forcés et à un carême perpétuel. Mais une des choses qui l'avaient frappé le plus, était le costume de mademoiselle de Sassenage. Les grâces personnelles de la jeune fille contribuaient sans doute à rendre sa toilette plus piquante, car ses vêtements n'étaient en euxmêmes guère plus recherchés que ne devaient l'être ceux d'une personne de son rang et de son âge; mais le docteur n'était pas en état de faire la part des dons naturels et des artifices de la coquetterie. Il ne vit dans la nièce de madame de Montmaur qu'une papiste frivole tout occupée du soin de se parer, et ne put cacher longtemps son mécontentement. Il se pencha vers Renaud et lui demanda si la jeune personne assise en face d'eux était celle qu'il lui avait recommandée en chemin. Sur la réponse affirmative du baron, Enoch fit une grimace de dédain qui lui était familière.

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— Si ma fille Thamar s'habillait de la sorte, dit-il, elle lecevrait un bon soufflet de sa mère sur chaque joue, et elle ne les aurait pas volés. Ne pouiriez-vous pas imposer plus de décence et de gravité aux gens qui habitent votre maison?

Renaud avait déjà remarqué avec étonnement la toilette de sa cousine, et en avait été d'autant plus frappé que, depuis longtemps, il obligeait la jeune fille à porter des habits sombres et une simple cornette noire. La question du ministre lui rappela la fâcheuse impression qu'il avait d'abord ressentie. Au lieu de lui répondre il se mordit les lèvres, et se contenta de porter alternativement sur Blanche et sur Aymé Verd un regard scrutateur. Mademoiselle de Sassenage, qui avait entendu les paroles du ministre, ne put soutenir cet examen sans éprouver quelque embarras. Elle rougit, et baissa les yeux, comme si elle eût craint qu'on put lire au fond de son âme le véritable motif pour lequel elle avait changé d'ajustements.

Cependant Enoch avait repris la parole et s'élevait avec véhémence contre le luxe de la parure et contre les modes variables qui faisaient tourner la tête aux jeunes filles. Avmé vit le moment où la sage tactique qu'il avait déjà employée allait dé

nouveau devenir nécessaire, car Gaspard n'était pas homme à manquer l'occasion de contredire le ministre.

— Par saint Hugon! dit-il sans s'apercevoir du coup d'œil expressirque lui jeta sa mère, vous nous la baillez belle! La mode est une reine à qui tout le monde obéit, et vous le premier, mon compère ! Tout le monde prêche de notre temps, et vous prêchez aussi! Vos amis portent des mines longues, et vous aussi ! Ils marmottent leurs prières en français^ et vous aussi, quoique ce soit une mode toute nouvelle ! Mais cela accommode assez certaines gens qui n'ont jamais vu que de loin les portes de l'Université et qui ont fait toutes leurs études dans l'almanach. Laissez donc chacun suivre le chemin qui lui plaît. La mode en a mille dans son gai royaume. Laissez les jeunes filles mettre des rubans/ pourvu qu'elles ne vous empêchent pas de mettre des lunettes pour avoir Fair savant, et des guenilles pour avoir l'air d'un saint.

— Dieu me juge, dit Enoch , et il jugera les têtes folles qui tournent à tout vent.

— Eh! par saint Eloi ! reprit Gaspard^ avezvous entrepris d'empêcher les femmes de varier? Vous n'y réussirez pas, mon compère, car autant

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vaudrait régler le cours des vents! Laissez-les donc changer, puisque changer est leur nature; et quand leurs pensées varient, n'empêchez pas leurs robes de varier de même. D'ailleurs, le monde où nous sommes n'a-t-il pas ses modes aussi? Le ciel est blanc le matin, bleu à midi, et gris le soir. La terre avait hier un manteau vert semé de fleurs, elle aura demain un manteau plus blanc que l'hermine. Quel mal y a-t-il à cela? Allons! compère, ayez un peu plus de charité : si vous empêchez les dames de changer de parures, vous mettrez sur le pavé les ouvriers de Venise, les orfèvres de Paris , les tisserands de Tours et de Lvon? Ne fautil pas que tout le monde vive?

Le ministre allait repondre d'une manière péremptoire, mais Renaud se leva en ce moment et donna à ses hôtes le signal du départ. Enoch Barbantane espéra d'abord qu'il conserverait quelques auditeurs bénévoles , mais son attente fut trompée, car il ne resta bientôt auprès de lui qu'un seul serviteur ; c'était maître Landry. Il annonça au ministre qu'il était prêt à le conduire dans la chambre qui lui était réservée. .^^ui , .i,.^- Nous remédierons à tout cela, dit Enoch en » installant dans un des larges fauteuils qui gar-

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nissaient son appartement; j'ai touché des cœurs plus endurcis que ceux dont la conduite vous scandalise, maître Landry. Mais, ajouta-t-il en regardant autour de lui, où donc va loger Bethsabé avec ses enfants? où mettra-t-elle Thamar, Jeanne et Lia?

— Il y a ici près deux autres pièces qui vous sont destinées, saint docteur, répliqua Landry. C'est moi qui les ai préparées pour vous.

— Ce n'est pas que je m'inquiète de ces détails, reprit Enoch; nous avons été à l'aise dans des gîtes plus étroits. Mais Bethsabé ne sera pas fâchée de se reposer un peu dans ce fauteuil de velours; nous avons fait deux cents lieues à pied, et quoiqu'elle en dise, elle doit être fatiguée du voyage. J'espère qu'elle arrivera bientôt.

— Dieu soit loué! dit le veneur. Elle pourra donner de bons exemples aux femmes de cette maison; car ici, comme partout, les femmes ne sont guère que des occasions de scandale et des pierres d'achoppement.

— Je vois, dit le ministre, que vous êtes un saint homme, maître Landry, et que nous nous entendrons à merveille. Je vous souhaite une bonne nuit. "'1 Quelques instants après, Enoch Barbantaue dor-

mait dans le meilleur lit qu'il eût eu depuis quinze ans.

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