‹ Aymé Verd (volume 3)Chapitre 35 sur 39 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

ffa iJlabou t^u bonl)amme Hoc.

Reviens à la maison, reviens, charmante fille. Il est temps de rentrer au sein de ta famille ; Le brouillard de la nuit va mouiller tes cheveux.

RlDDELL.

Les trois voyageurs gravirent pendant quelques minutes le seul sentier qui fût ouvert devant leurs pas, et qui menait, comme on sait, au Col del'Épeivier; mais bientôt Serpolet fit un détour, et, abandonnant le chemin battu , s'engagea à travers la montagne dans une direction tout opposée à celle qu'il avait suivie jusqu'alors.

Aymé Verd marchait auprès de Blanche sans oser rompre le silence qu'elle l'avait invité à garder. Le silence convenait du reste à merveille à la situation de son esprit, car toutes ses idées avaient été , en quelque sorte , bouleversées par l'apparition inattendue de la jeune fille dans un lieu où il devait être bien éloigné de soupçonner sa présence. H l'avait laissée au chalet, et

il la retrouvait tout à coup, à deux lieues de là, au milieu d'une contrée inaccessible, où elle n'avait pu parvenir qu'à travers les plus grands dangers. Dans quel but avait-elle entrepris un pareil voyage et brave de semblables périls? Cette question était pour lui un véritable problème. Il eut beau mettre son imagination en campagne, il ne fit qu'échafauder les unes sur les autres de vaines hypothèses que le moindre raisonnement faisait crouler comme ces palais que l'on croit voir dans les nuages , et qui tombent en ruines aussitôt qu'on change de point de vue.

Quant à mademoiselle de Sassenage, ce n'était plus à cette heure l'intrépide héroïne que nous avons vue, marchant au bord des précipices avec la hardiesse d'un chasseur. Depuis qu'elle avait atteint le but de son excursion, et qu'elle était rassurée sur le sort d'Aymé Verd, la timidité, si naturelle à son sexe, avait repris le dessus dans son âme. La pensée d'errer au milieu de la nuit, à travers ces dangereuses vallées, lui causait un effroi insurmontable. Elle hésitait à chaque pas, tremblait au moindre bruit, et, plus d'une fois, elle eut besoin d'accepter la main de l'aicher pour traverser les endroits difficiles. Enfin, épuisée par

les émotions delà nuit et par la fatigue du voyage, elle sentit ses genoux fléchir et un frisson involontaire s'emparer de ses membres. Elle Jvoulut continuer de marcher, mais elle fut bientôt obligée de s'arrêter et de s'appuyer contre un arbre, car, sans cette précaution, elle fût tombée inanimée sur le chemin.

— Grand Dieu! s'écria Aymé Verd en recevant Blanche dans ses bras. Revenez à vous, mademoiselle ! Que faire? Blanche ! qu'avez-vous? répondezmoi.

— Pardine ! répliqua le pâtre, vous voyez bien qu'elle est rendue. Cela ne m'étonne pas : voilà trois heures que nous courons la montagne comme si nous avions voulu gagner le prix de la course.

Cependant Aymé Verd ne savait à quel saint se vouer. Il avait beau appeler Blanche à grands cris, la noble jeune fdle était évanouie et ne l'entendait pas. A la clarté de la lune qui brillait alors dans tout son éclat, il put contempler sa figure pâle, ses lèvres décolorées, et tous les symptômes qui accompagnent ordinairement la mort. Saisi d'épouvante, il posa la main sur le cœur de mademoiselle de Sassenage. Heureusement une faible pulsation vint lui annoncer que la vie ne

s'était pas encore retirée tout à fait. Il ôta aussitôt son manteau, enveloppa soigneusement la jeune fille pour tâcher de ramener la chaleur dans ses membres glacés, et demanda ensuite au petit pâtre s'il n'y avait pas quelque chalet dans le voisinage.

— Sauf votre respect, dit Serpolet, il y a tout près d'ici la maison du bonhomme Roc. Si vous voulez je vais vous y conduire. Sa porte est toujours ouverte comme devrait l'être celle de tout bon chrétien; nous n'aurons pas de peine à entrer, et nous trouverons chez lui tout cadont nous aurons besoin.

Aymé, heureux de cette bonne nouvelle, ordonna au pâtre de le conduire, par le plus court chemin, jusqu'au logis de maître Roc, et après lui avoir promis une récompense pour stimuler son zèle, le suivit à grands pas sur les flancs de la montagne, portant, avec précaution, dans ses bras Blanche toujours évanouie.

— Nous voici arrivés, dit bientôt Serpolet en s'arrêtant au pied d'un rocher.

— Mais, dit Aymé, je ne vois ici aucune trace d'habitation.

— Oh ! soyez tranquille, reprit le pâtre en écartant quelques broussailles qui cachaient une es-

LA MAISON DU BONHOMME ROC* Sl5

pèce de crevasse que le temps, plutôt que la main de l'homme, avait pratiquée dans le rocher. Il ne faut pas juger une maison sur la porte, pas plus qu'un homme sur la mine. Suivez-moi, vous n'en serez pas fâché. «

— Tu me conduis dans la tanière d'un ours, dit Aymé ; mais prends garde à toi si tu me trompes.

En parlant ainsi, l'archer, qui n'avait pas le choix d'un meilleur asile, se décida à pénétrer dans l'étroit passage où l'avait précédé Serpolet.

— Arrélez-vous là, dit ce dernier au bout d'un instant, et ne tirez peine; car je suis sûr que le bonhomme Roc a tout préparé pour nous recevoir.

Bientôt Aymé entendit Serpolet frottant l'une contre l'autre deux branches de bois sec, à la manière des bergers lorsqu'ils veulent se procurer du feu. Une flamme incertaine ne tarda pas à jaillir sous les doigts du pâtre. La lueur n'était pas assez vive pour dissiper entièrement les ténèbres; elle permit néanmoins à l'archer de découvrir une pierre, taillée en forme de banc, sur laquelle il put déposer son précieux fardeau.

Cependant, Serpolet avait recueilli quelques fagots de bois mort, les avait disposés en forme de

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bûcher, et y avait mis le feu. Une fumée épaisse s'éleva en tourbillons et remplit l'atmosphère de la caverne.

-r- Eh bien ! dit Serpolet, comment va cette belle demoiselle? Ah! elle n'est pas encore revenue à elle? Par saint Ghaffrey! cela ne me surprend pas. Croyez-vous que vous allez la guérir en la regardant comme vous faites? Tenez! je vais vous donner un conseil. Déchaussez-vous le pied droit, prenez votre soulier à la main , dites un Pater et un Ave, en tournant cinq fois à cloche-pied autour de la malade^ et tout à coup vous la verrez aussi alerte que vous et moi. On dit que c'est un remède qui gué'it toujours les femmes; il y en a qui prétendent qu'il suffirait même de danser une bourrée devant une morte, pour la faire revenir, sans avoir besoin de Pater ni à' Ave,

Aymé Verd n'eut pas besoin d'essayer l'efficacité du remède que lui proposait le petit pâtre. Comme il l'avait prévu, la douce chaleur du feu ranima bientôt les membres engourdis de la voyageuse, et la ramena peu à peu au sentiment de l'existence. Elle poussa un soupir, ouvrit les yeux, et regarda autour d'elle d'un air étonné. Elle avait oublié, pendant sa léthargie, tous les événements

(le la nuit, et ne comprit pas d'abord dans quel lieu elle pouvait se trouver.

L'antre dans lequel Aymé l'avait conduite présentait, en effet, dans ce moment, un spectacle extraordinaire. C'était une de ces grottes ou haïmes que l'on rencontre avec admiration sur plusieurs points du Dauphiné. La nature, qui l'avait creusée au sein de la montagne, l'avait embellie avec tant de profusion, que les paysans superstitieux mettaient ce chef-d'œuvre sur le compte des sorciers, comme si la nature n'était pas elle* même la sorcière la plus puissante qui ait jamais manié la baguette d'ivoire. La fumée, qui avait d'abord rempli l'espace, s'était enfuie par l'ouverture, et l'on pouvait contempler les moindres détails de l'édifice souterrain.

Des colonnes fines et déliées, formées de stalactites bizarres, s'élevaient de tous côtés et montaient jusqu'à la voûte qui, semblable à celle d'une cathédrale gothique, était garnie de lustres et de pendentifs étincelants. A la lueur du bûcher, les parois, couvertes de cristaux, brillaient de toutes les couleurs du prisme, et remplissaient de clartés magiques l'intérieur de la balme. Enfin, comme pour doubler l'effet de ce tableau, une nappe

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iH AYMÉ VF.RD.

d'eau limpide s^ëtendail au milieu de la caverne qui s'y réfléchissait dans tout son éclat. Blanche, en promenant les yeux sous ces arceaux resplendissants, put s'imaginer un instant qu'elle faisait un rêve ou qu'elle avait été transportée par son aïeule Mélusine dans un de ces palais merveilleux, asiles des enchanteurs et des fées. Lorsqu'elle aperçut, ensuite, Aymé Verd à genoux près d'elle, cette vue ne fit que la confirmer dans son illusion.

— Vous, ici ! lui dit-elle avec un air de surprise mêlée de joie. Mais où suis-jedonc?

— Pardine ! s'écria le pâtre, vous êtes chez le bonhomme Roc.

Blanche tourna la tête et vit Serpolet qui, assis auprès du feu qu'il attisait avec soin , tenait ses grands yeux attachés sur elle. Elle se rappela alors, mais vaguement, qu'elle avait déjà vu ce jeune garçon .

— Le bonhomme Roc! dit-elle; qu'est-ce que cela signifie?

— Par saint Chaffrey ! ne le connaissez- vous pas? C'est le maître de céans, ni plus ni moins; et vous voyez qu'il est assez bien logé, quoique sa maison n'ait ni cheminées ni fenêtres.

— Mais 011 est-il? demanda mademoiselle de

Sassenage qui n'avait pas encore secoue entièrement les voiles du sommeil dans lesquels ses sens étaient comme enveloppés.

' — Où il est? répliqua le pâtre. Bien fin serait celui qui pourrait le dire. Jamais personne ne l'a vu, et moi-même, qui le connais depuis longtemps, j'en suis encore à apercevoir le bout de ses oreilles. Cependant, ajouta Serpolet d'un air convaincu, si vous voulez faire la conversation avec lui, il vous répondra; seulement, il faut parler un peu haut, car à présent il est si vieux, qu'il a l'oreille dure.

— Dis-tu vrai ? interrompit Aymé Verd. Je vais l'appeler. Il pourra nous être utile. Holà! bonhomme, ajouta-t-il tout haut, levez-vous et venez

Un écho sonore répéta aussitôt mot pour mot les paroles de l'archer. Celui-ci comprit que maître Roc n'était qu'un de ces êtres imaginaires dont nos aïeux avaient peuplé les antres et les bois, et qui au moyen âge avaient remplacé les faunes, les dryades et les autres demi-dieux du paganisme. Maître Roc, en effet, est un des génies les plus populaires du Vercors. Les bonnes gens lui attribuent un pouvoir presque aussi étendu que celui de l'enchanteur Merlin. Ils le font intervenir dans

tous les événements dont la véritable cause leur est inconnue, et cela ne laisse pas d'accommoder leurs esprits paresseux qui craignent de chercher une explication naturelle aux choses les plus simples. Les pâtres de nos jours croient encore si fermement à ce bienfaisant génie, qu'ils auraient une triste opinion de l'intelligence *du voyageur qui oserait, devant eux, mettre en doute son existence. On ne sera donc pas étonné de l'air de triomphe que prit Serpolet, lorsque l'écho eut répondu.

— L'entendez-vous? dit-il en riant, mais d'un ton de bonne foi qui désarma Aymé Verd. Il n'en fait jamais d'autres. C'est tout ce qu'on peut tirer de lui. Il n'est pas comme les fées qui, en leur qualité de femmes, cherchent toutes les occasions de se faire voir. Mais soyez tranquille, c'est lui qui a mis là le bois que nous avons trouvé, et il ne nous fera rien payer pour la chose. Seulement, si cette belle demoiselle veut lui chanter un petit air, quand elle sera remise, cela le réjouira fort, et il en dira le refrain dans le coin où il se cache. Oh! il me connaît depuis longtemps aussi bien que tous les bergers de la montagne de Saint-Chaffrey. Il a soin de jeter des ponts sur les torrents-

où nous devons passer. Quand nous avons perdu une de nos chèvres ou une de nos vaches, c'est lui qui nous la fait retrouver. Il se contente pour sa peine de traire de temps à autre un peu de lait quand il est altéré, et de ramasser la laine des brebis que nous laissons pour lui sur les buissons.

Pendant que le pâtre faisait l'éloge de son ami Roc, Blanche avait eu le temps de se recueillir, et de retrouver dans sa mémoire quelques-uns des souvenirs qui lui avaient échappé. Elle se rappela alors qu'elle avait quitté le chalet, en compagnie de Serpolet et qu'un grave danger planait sur Aymé Verd. Mais il lui fut impossible de se rendre un compte exact des motiliS et des incidents de son voyage, ni surtout de s'expliquer comment elle était entrée dans la grotte. Son premier mouvement fut de se lever, et de s'envelopper dans sa pelisse, en laissant tomber sur le banc le manteau de l'archer. Elle ne songeait qu'à sortir d'une position qui pouvait sembler équivoque, et à regagner au plustôt la grangeoù elle se souvenait d'avoir laissé ses compagnes. L'archer comprit l'intention de mademoiselle de Sassenage.

— Vous devez être encore bien fatiguée, mademoiselle, lui dit-il d'un ton respectueux ; je crois

que VOUS feriez bien de prendre ici quelques instants de repos avant de vous remettre en route.

— Vous m'excuserez, messire, répondit Blanche avec inquiétude, mais je ne comprends pas bien comment il se fait que nous soyons ici tous lesdeux.

L'archer rappela alors, en peu de mots, à mademoiselle de Sassenage, qu'il l'avait rencontrée au Pas de Miserere, qu'elle lui avait fait signe de la suivre, et qu'il avait quitté Landry pour obéir à cet ordre. Il lui apprit ensuite qu'elle s'était trouvée indisposée en chemin, et qu'il s'était fait un devoir de la mettre à l'abri du vent et du froid dans le premier asile que lui avait indiqué le pâtre.

La seule pensée de s'être trouvée un moment dans les bras d'Avmé Verd causa à mademoiselle de Sassenage un trouble involontaire. Elle rougit et baissa les yeux , mais cette émotion fut de courte durée. Blanche avait déjà retrouvé toute sa mémoire, et, avec elle, les angoisses que devait lui inspirer sa situation. Le nom de Landry avait fixé ses incertitudes, ravivé ses souvenirs. Telle fut la sensation que lui causa ce réveil, qu'elle fut obligée de se rasseoir.

— Croix Dieu! dit Aymé en la voyant pâlir, vous trouvez-vous plus mal, mademoiselle? Voulez-vous

que je parle à l'instant et que j'aille quérir du secours au chalet?

— INon ! non ! répondit Blanche avec vivacité, ce n'est rien. Mais de grâce! ne sortez pas d'ici, je n'ai besoin de personne.

— Au nom du ciel! madenioiselle, reprit l'archer alarmé de l'état d'agitation où elle se trouvait, tirez-moi de l'incertitude où je suis ! Quelque dangei' vous menacerait-il, vous ou quelqu'un des vôtres? C'est pour cela sans doute que vous m'avez appelé; car il vous a fallu, je suppose, de bien puissants motifs pour vous déterminer à faire un pareil voyage au milieu de la nuit et à travers tant de périls. Mais, de grâce ! instruisez-moi ! Mon épée, mon bras, ma vie sont à votre service.

En entendant ces mots, Blanche chercha rapidement dans son esprit de quelle manière elle devait aborder la terrible confidence qu'elle avait à faire. En sauvant l'archer au Pas de Miserere, elle n'avait rempli que la moitié de sa tâche ; elle devait encore l'avertir du ténébreux complot formé contre ses jours. Le premier nom qui s'offrit à elle fut celui de M. de Sassenage, l'artisan véritable d'un crime, dont le veneur n'était que l'instrument. Ce nom expira sur ses lèvres. Le

comte de Sassenage était son parent Je plus proche : il était le frère de son père, il était le frère de sa bienfaitrice, madame de Montaïaur. — Est-ce à moi, pensa-t-elle, est ce à moi de porter contre lui une pareille accusation et de déshonorer un vieillard que la reconnaissance, la religion, tous les sentiments de la nature m'ordonnent de respecter? Non, non! Je ne puis, je ne dois nommer que Landry. Et je le nommerai, poursuivit-elle; car il faut que ce jeune homme connaisse son ennemi, afin de pouvoir éviter ses embûches ou se défendre contre lui.

Mais à peine eut-elle formé cette résolution, qu'elle retomba aussitôt dans sa perplexité. Grâce aux confidences queGenest avait faites à Paschale et aux indiscrétions de la chambrière , Blanche avait appris ce qui s'était passé à Romans entre l'archer et M. de Sassenage. Elle savait aussi que le vieux Hugues de Chambéon avait averti son fils de se défier des mauvais desseins du capitaine Hartman, et n'avait mis Genest à son service que pour lui servir de renfort dans le cas d'une attaque imprévue. D'après ces notions, elle voyait clairement qu'il suffirait de donner l'éveil à Aymé pour le mettre sur la trace du véritable coupable. Nom-

mer Landry, c'était dénoncer, c'était désigner du doigt M. de Sassenage. A cette pensée, Blanche sentit de nouveau son courage défaillir.

Cependant Aymé Verd attendait une réponse. Debout auprès de Blanche, il la considérait avec inquiétude et ne savait à quelle cause attribuer son silence. Le trouble de la jeune fille croissait de moment en moment et semblait présager une nouvelle crise. Blanche était, en effet, dans une de ces situations qui, si elles se prolongeaient, porteraient le trouble dans la raison la plus ferme. Elle ne pouvait dénoncer son oncle, et, si elle se taisait, elle abandonnait l'archer à tous les périls auxquels elle venait de le soustraire. Elle l'exposait à tomber dans quelque nouveau piège, et devenait ainsi elle-même la complice des assassins. Une inspiration soudaine vint la tirer enfin de cette pénible position. Il lui sembla qu'elle pouvait concilier ces devoirs contraires et sauver l'archer sans l'avertir. L'entreprise était difficile et demandait autant de courage que de prudence. Quoi qu'il en soit, mademoiselle de Sassenage, levant les yeux vers le ciel, prit la résolution de garder pour elle son redoutable secret, se réservant de protéger elle-même les jours de l'archer, et

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sure, avec l'aide de Dieu, de ne pas laisser tomber un seul cheveu de sa tête. Pour cela, il fallait d'abord le retenir auprès d'elle jusqu'à l'aube. Le lieu était propice, la caverne à l'abri du vent ; il y avait une provision de bois suffisante pour entretenir le brasier, et la compagnie du petit pâtre, bien que ce dernier se fut déjà endormi au coin du feu, attéiuiait, dans la circonstance, ce qu'un semblable téle-à-téte pouvait avoir d'inconvenant. Blanche résolut donc tout d'abord de profiter de l'occasion et de prolonger jusqu'aux approches du matin son séjour dans la grotte. Elle aviserait ensuite à l'exécution du projet cju'elle avait conçu.

— Messire, dit-elle, excusez-moi si j'ai tardé à vous répondre; mais il y a des circonstances dans la vie où le silence est la seule réponse qu'on puisse faire à des questions,je ne dis pas indiscrètes, mais généreuses et amicales. Je vous ai appelé, je vous ai prié de me suivre, et maintenant je dois rester muette, je dois me taire absolument sur les motifs de ma conduite ; car, si je parlais, je serais réduite à cacher la vérité sous le voile odieux de quelque mensonge. Qu'il vous suffise donc, messire,de savoirqu'aucundangerne menace vos amis.

Aymé s'attendait si peu à un pareil langage,

qu'il demeura slupëfait. La nouvelle la plus affreuse l'aurait moins surpris peut-être , car il y était préparé. Il chercha en vain à se rendre maître de lui-même et à se donner quelque raison plausible de l'étrange discrétion de mademoiselle de Sassenage; il ne put y réussir. Comment fallait -il désormais expliquer la présence de Blanche dans les montagnes, à une heure si avancée de la nuit? Comment une jeune fille, élevée pieusement sous les yeux de madame de Montmaur, s'était-elle hasardée au milieu de cette contrée sauvage? Elle n'avait pu faire cette démarche qu'à l'insu de sa famille et des compagnes qu'elle avait laissées au chalet. Qu'était-elle donc venue chercher sur les cimes de Saint-Chaffrey ? Quelle était la cause de son trouble, de son émotion et surtout de son silence? A cet instant le rouge monta au visage de l'archer; un soupçon pénible venait de traverser son esprit.

— C'est bien ! mademoiselle , dil-il avec une courtoisie affectée, c'est bien! Je ne vous en demande pas davantage; je n'ai pas le droit de vous interroger. Ce n'est pas moi qui suis chargé du soin de veiller sur votre conduite.

— Vous êtes étonné, messire...

— Comment donc! dit Aymé, et de quoi, s'il vous plaît? Qu'y a-t-il de si surprenant à voir une fille, jeune et belle, se promener au clair de lune, errer au milieu des bois, chercher la solitude, et tout cela sous la garde d'un enfant. Oh ! il n'y arien là qui doive me surprendre.

Ces mots allèrent droit au cœur de mademoi^ selle de Sassenage. Elle frémit involontairement de la tête aux pieds, baissa le front et retint à grand'peine une larme qui vint rouler dans ses yeux. Si elle eût été moins intéressée dans cette question, ou qu'elle eut eu un peu plus d'expérience et de ruse féminine, elle eut compris qu'il •y avait dans le langage de l'archer plus de jalousie que de véritables soupçons. Dans sa candeur, elle n'imagina qu'une chose, c'est qu'elle avait perdu l'estime d'Aymé Verd. Cependant elle n'était pas femme à reculer devant les conséquences de la généreuse détermination qu'elle avait prise. Elle ne songea même point à se défendre, dut Aymé Verd interpréter cruellement la réserve qu'elle était obhgée de garder. La seule fierté, à défaut d'autres raisons, lui eût dicté cette conduite. Ses paroles durent même trahir un peu ce sentiment de fierté blessée.

-^ Le champ des conjectures est immense, ditelle, après avoir retrouvé assez d'assurance pour accompagner ces mots d'un sourire; on peut aisé* ment s'y égarer: mais que cette observation ne vous arrête pas, messire.Vous êtes, m'a-t-on dit, un homme sage et prudent, et n'avez pas coutume de juger les autres à la légère. Pour moi, je compte assez sur votre courtoisie pour oser exiger de vous la promesse d'un silence absolu sur notre rencontre et tous les incidents qui l'ont marquée*

— Je vous le promets, mademoiselle, répondit l'archer sur qui le chagrin de Blanche avait fait une vive impression, mais qui, tout en se repentant de lavoir causé, ne put se décider à mettre dans sa réponse d'autre sentiment qu'une politesse froide et mesurée; je vous le promets; vous pouvez compter sur ma discrétion.

— C'est là tout ce que je demande, dit Blanche ; cependant, ajouta-t-elle, après un moment d'hési*tation, je vais mettre votre courtoisie à une nou* velle épreuve. Je désirerais, messire, ne rentrer au chalet qu'au point du jour. Toute aventureuse que je paraisse, j'ai peur de la nuit et du mauvais chemin. Seriez-vous assez bon pour me tenir compagnie ?

L'archer répondit par un si^ne de tête et s'assit en face de Blanche, sur le banc où le jeune ()âtre dormait. Il y eut quelques instants de silence, pendant lesquels on n'entendit que le pétillement des branches et le bruit des gouttes d'eau qui tombaient, de temps à autre, de la voûte sur le lac. Nous n'avons pas besoin de dire quelles étaient les pensées de notre héros. 11 n'est guère de position plus triste pour un amant que celle où il se trouve, lorsqu'une circonstance plus ou moins significative vient de lui révéler qu'il a un rival, et un rival préféré. Si quelque chose pouvait ajouter à la douleur d'une pareille découverte, ce serait, à coup sûr, de voir tomber ses illusions, au moment même où tout semblait vous sourire, où l'occasion, longtemps cherchée, se présentait à vous; au sein de la nuit et de la solitude, dans un de ces téte-à-téte charmants que l'on eut achetés, la veille, au prix de sa vie. Telle était pourtant la situation d'Aymé Verd. Abusé par des apparences trompeuses et, comme nous l'avons dit, par son amour plus encore que par ces apparences, il se tourmentait à plaisir, et croyait déjà n'avoir plus qu'à chercher dans son esprit quel était l'heureux mortel qui faisait courir

ainsi à travers champs la romanesque jeune fille. Après quelques minutes de réflexions, néanmoins il ne tarda pas à revenir à des sentiments plus dignes de lui et delà personne qu'il aimait. Il s'aperçut qu'il avait été plus prompt à juger qu'il n'aurait dû l'être, et que son cœur avait égaré sa raison. Il sentit qu'il était impossible que mademoiselle de Sassenage, quand même elle aurait voué à un autre quelque affection, se fût oubliée au point de braver toutes les convenances^ de donner des rendez- vous nocturnes, et de compromettre ainsi une réputation sans tache. Soulagé par cetle pensée, il leva les yeux et contempla à la dérobée le visage noble et pur de sa compagne. Cette vue acheva ce que la réflexion avait commencé, et il ne resta plus à l'archer que le repentir amer d'avoir pu outrager Blanche par ses soupçons. On voit que cette fois encore notre sage et prudent ami avait fait beaucoup de chemin en peu de temps; s'il avait été trop vite dans ses accusations, si, pour avoir rencontré Blanche seule sur la montagne, il avait été prêt à se désespérer, d'un autre côté, sur la seule garantie de la bonne renommée et de la mine candide de la jeune fille, il *

détruisait son ouvrage et oubliait ce qu'il y avait I. 24

d'équivoque dans la situation où il l'avait trouvée. Nous disons cela, afin que nos jeunes lecteurs apprennent de nous deux vérités vieilles comme le monde, et qu'on ne saurait connaître trop tôt, à savoir: d'abord, que les gens les plus sensés doivent se défier de leurs jugements , car les plateaux de la balance où Ton pèse les actions des autres montent ou descendent selon les mouvements variables de notre cœur; ensuite, que l'amour, ce dieu changeant, a tantôt les yeux perçants du lynx, tantôt les yeux fermés de la taupe. Renonçant donc à pénétrer le mystère dont Blanche avait voulu s'entourer, et plein de confiance dans la sagesse de la jeune fille, Aymé Verd ne songea plus qu'à réparer les torts qu'il croyait avoir envers elle. Il n'osa point, d'abord, lui adresser la parole ; mais, comme c'est assez l'habitude en ces sortes de cas , il lui témoigna, par un redoublement d^attentions et d'égards, ce que sa bouche ne pouvait dire. Il releva le manteau qui était resté sur le banc, et rétendit sous ses pieds , afin de leur éviter le contact d'un sol humide. Il alla ensuite remplir dans le bassin une tasse de cuir qu'il portait à sa ceinture, et, après y avoir versé quelques gouttes

Lk MAISON DU BONHOMME ROC. 574

de genièvre, liqueur favorite des chasseurs alpestres, roffrit à mademoiselle de Sassenage. Celle-ci approcha à peine le vase de ses lèvres et le rendit à Aymé, en le remerciant par un sourire, dont l'expression n'était pas exempte de tristesse. Après ces précautions oratoires, l'archer crut qu'il pouvait enfin élever la voix pour demander le pardon dont il avait besoin.

— Vous avez dû, mademoiselle, dit-il d'un ton soumis, vous avez dû me trouver bien indigne de la confiance que vous m'avez accordée; mais je vous ferais une nouvelle injure si j'entreprenais de me justifier : je ne l'essayerai donc pas. Je ne vous demanderai qu'une chose, c'est d'oublier des paroles dont je ne garderai moi-même le souvenir que pour me repentir de les avoir prononcées. Quel que soit, d'ailleurs, le parti qu'il vous plaise de prendre à cet égard, que vous me punissiez ou non d'un égarement involontaire, croyez bien qu'il n'y a personne au monde qui soit plus convaincu que moi de la noblesse de vos sentiments, de la dignité qui préside à toutes vos actions. Malgré l'épaisseur du voile qui cache à mes yeux les motifs de votre conduite, je douterais plutôt de la lumière du jour que de la pureté de votre âme.

Blanche ne répondit rien ; mais son sein battait avec force, et son éiiiolion parlait pour elle. Elle leva sur son compagnon un regard tranquille, mais plein de reconnaissance, et dans lequel l'archer crut lire un muet pardon. A partir de ce moment, la contrainte qui régnait entre eux fit place à une douce liberté. Un entretien, moitié grave, moitié enjoué, mais toujours renfermé dans les bornes des plus délicates convenances , permit à Blanche de déployer un peu de celte gaieté qui faisait le fond de son caractère, et à l'archer de montrer la prudence et le tact dont la nature l'avait doué. Les instants s'écoulèrent avec une rapidité dont les amants seuls peuvent se former une idée. Enfin Aymé Verd se décida à aborder un sujet qui, depuis quelques jours, le préoccupait vivement. Plus il voyait mademoiselle de Sassenage, plus il écoutait plus il se croyait certain d'avoir sous les yeux la jeune fille de Romans. Il résolut d'éclaircir ses doutes.

— Si je ne me trompe, dit-il à sa compagne d'une voix un peu émue, ce n'est pas la première fois que nous nous sommes rencontrés à une heure si avancée de la nuit et dans un lieu où je ne devais guère espérer de vous voir.

LA MAISON DU BOiNHOMME ROC. 5T5

— Je ne sais ce que vous voulez dire, messire^ repartit Blanche, avec embarras.

— Avez-vous déjà oublié votre voyage à Romans, la veille de la Saint-Martin, et ne vous rappelleriez -vous pas que nous nous sommes vus dans la grande salle de- maître Goultenoire?

— En vérité, messire , repartit Blanche avec effort et en rougissant, je ne sais ce que vous voulez dire; il y a plus d'un grand mois que je n'ai mis le pied à Romans.

Le lecteur comprendra aisément le mensonge de mademoiselle de Sassenage : révéler sa présence à l'auberge du Dauphin, c'était mettre précisément l'archer sur les traces de son oncle, et défaire d'une main la toile qu'elle ourdissait de l'autre. On juge quelle dut être la surprise d'Aymé Verd lorsqu'il entendit ces paroles. Elles renversaient une seconde fois toutes les idées qu'il s'était faites, et le rejetaient de plus belle dans la mer immense des conjectures.

— Quoi ! s'écria-t-il, nous n'étiez pas à Romans il y a huit jours, avec votre père?

— Mon père? dit Blanche étonnée de la méprise de l'archer. Vous ignorez sans doute, messire, que je suis orpheline. J'étais bien jeune lors-

5r; AYMÉ VERD.

que je perdis mes parents, et j*ai été élevée, comme Gaspard aurait pu vous l'apprendre, par ma tante la baronne de Montmaur.

Cette réponse acheva de porter la confusion dans l'esprit de notre héros. Sur la foi de dame Gudule, il avait pris le racoleur pour le père de Blanche, et n'était pas encore revenu de cette erreur. Il demanda à la jeune fille si du moins elle n'avait pas une sœur dont la ressemblance aurait pu le tromper.

— Je n'en ai pas, répondit Blanche»

— Me voilà donc forcé d'admettre une opinion de nos paysans que j'avais toujours traitée de folie, c'est votre double ^® que j'ai vu à Romans.

— Pourquoi non? dit la jeune fille en souriant à demi; on ne peut pas douter des merveilles dans la maison du bonhomme Roc.

— Cela est étrange ! reprit Aymé en considérant mademoiselle de Sassenage avec plus d'attention, j'aurais juré que c'était vous. La personne que j'ai vue vous ressemblait autant que pourrait le faire votre image, si vous vous penchiez sur ce . bassin. Elle était belle comme vous, et pâle comme vous l'êtes en ce moment. Elle avait vos yeux et

ce regard si pur qui n'appartient qu'à vous. La

bonté, l'esprit, h grâce, et, si j'ose le dire, la malice , étaient répandus dans tous ses traits. Eh quoi ! je m'étais trompé, ce n'était pas vous! Cette voix touchante que j'entendis si peu, mais qui m'émut jusqu'au fond de l'âme, ce n'était pas la vôtre. Je m'étais figuré que cette inconnue était pour moi comme un ange tutéiaire, et qu'elle m'avait suivi jusqu'au château de Montmaur. Mais je vois bien maintenant que ce n'était là qu'une illusion! Blanche de Sassenage vit et respire, court les monts, la nuit et le jour, sans penser au pauvre archer qui dormait, il y a une semaine, dans la grand'salle du Dauphin.

— Hélas!. reprit l'archer, après avoir attendu un moment une réponse qui ne vint pas, pourquoi m'avez-vous détrompé? Je m'étais accoutumé à retrouver en vous cette inconnue dont les regards s'étaient reposés sur moi avec intérêt. Elle s'était même embellie dans mon souvenir de tous les charmes que lui prêtait votre ressemblance, et je lui avais voué dans mon cœur un culte sans partage.

Le ton chaleureux d'Aymé Yerd, le regret profond qu'exprimaient ses paroles, causèrent à Blanche un embarras visible. Elle baissa les yeux, et, pour se donner une contenance, se mit a remuer

les tisons du brasier. Enhardi par le silence de la jeune fille, notre héros allait continuer avec plus de feu, lorsqu'une voix claire et argentine retentit tout à coup à son oreille.

— Là! là! Clochette, disait-elle, là! ne t'impatiente pas, ma mie, je me lève; tu es pressée comme Nanette quand elle sent l'odeur des pognes ** et voit fumer de loin la poêle à frire.

Aymé Verd, un peu surpris par cette désagréable interruption, tourna la tête et aperçut à côté de lui le petit pâtre qui bâillait et se frottait les yeux tout en adressant à sa chèvre favorite ces admonitions familières. L'espiègle Serpolet s'imaginait avoir passé la nuit au chalet, et se réveillait à son heure habituelle, c'est-à-dire au moment où l'étoile duberger, disparaissant à l'horizon, appelle les troupeauxaux pâturages. Blanche neluisutpasaussi mauvais gré qu'Aymé Verd de cette exactitude. Elle s'enveloppa de dans sa mante de manière àcacher l'émotion qu'elle éprouvait et se tournant vers Tarcher :

— Oserai-je, messire, lui dit-elle, vous prier de m'accompagner jusqu'aux abords du chalet? Nous nous séparerons ensuite, et comme vous ne sauriez regagnerseulvotie poste, Serpolet vous y conduira.

En parlant ainsi, Blanche sortit la première de

la grotte, regarda avec inquiétude dans toutes les directions, et, rassurée par cet examen, se mit en route d'un pas ferme et rapide en causant tout bas avec Serpolet, tandis que l'archer se demandait si tout ce qui venait de se passer n'était pas unréve.

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