‹ Aymé Verd (volume 3)Chapitre 36 sur 39 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Devions-nous, cher cousin, nous quitter de la sorte l

Les deux Griffith.

Le châtelain de Beauséjour, privé, comme nous l'avons vu, de la société d'Ai^mé Verd, avait passé une assez triste nuit au poste qui lui avait été assigné. Sa mauvaise étoile lui avait précisément donné pour compagnon d'affût un gentilhomme engagé depuis longtemps dans les liens du mariage, et qui, par conséquent, devait goûter assez peu les éloges que M. de Jarniost, par suite d'une longue habitude, ne cessait de prodiguer à l'hyménée. On conçoit donc que le vieux seigneur dut éprouver un vif contentement, lorsque, au point du jour, il vit paraître tout à coup, à quel-

que distance du lieu où il se trouvait, le jeune archer qu'il croyait en embuscade au col de l'Epervier. Aymé Verd, en effet, guidé par le jeune pâtre, s'approchait à grands pas du rocher dans l'angle duquel étaient' tapis les deux chasseurs. En apercevant le bon châtelain, il ne put retenir un geste de surprise. Il s'arrêta, et, se tournant vers son guide, et lui demanda s'ils étaient bien arrivés au col de TÉpervier. Mais l'agile Seipolet, obéissant sans doute aux ordres secrets de Blanche, avait déjà tiré ses gtègues et décampait à toutes jambes à travers la vallée, en sautant comme un chamois sur les cimes des roches les plus aiguës. La première pensée d'Aymé VerJ fut de courir après le pâtre, pour lui demander une explication de sa conduite; mais il n'en eut pas le lamps. Déjà M. de Jarniost l'avait saisi par une des aiguillettes qui attachaient son pourpoint, et le tenait captif, à peu près comme un pécheur qui a saisi un carpillon par une de ses nageoires, et tremble de voir le poisson rebelle lui échapper. Le digne seigneur serrait si fort, que l'aiguillette ne tarda pas à se rompre et lui resta dans les mains. Cette circonstance, néanmoins, ne le déconcerta aucunement; il y trouva même un sujet d'exorde

parfaitement approprie à son genred'éloquenceetà la matièie délicate qu'il allait enfin aborder, avec quelque espoir de trouver un auditeur complaisant.

— Je suis désolé, messire, s'écria-t-il en saisissant le bras de l'archer, je suis désolé d'avoir brisé cette attache. Mais ce petit accident vient à l'appui de ce que je vous disais hier, lorsque nous causions ensemble des ennuis du célibat. Qui va, je vous prie, réparer ce léger échec qu'a subi votre toilette? Allez-vous prendre vous-même, en rentrant au logis, du fd et une aiguille, et, mettant habit bas, vous asseoirez-vous sur vos talons pour recoudre votre aiguillette?

Aymé Verd ne put s'empêcher de sourire de l'observation du vieillard.

— Ferez-vous, reprit celui-ci, le voyage de Romans tout exprès pour aller trouver un tailleur, ou courrez-vous de village en village après le couturier ambulant qui ravaude, à trois sous par jour, les bardes de nos fermiers? Autant vaudrait, sur ma foi, courir après le juif errant!

— J'avoue, dit l'archer, sans trop savoir où voulait en venir M. de Jarniost, j'avoue que le cas est embarrassant.

— Eh bien ! reprit le châtelain de Beauséjour

avec vivacité, si vous aviez femme au logis, moti cher enfant, vous ne seriez pas expose à ces extrémités fâcheuses. Ce soir, en rentrant chez vous, vous trouveriez une personne aimable qui viendrait se jeter à votre cou et qui, tout en vous cajolant, réparerait, d'une main délicate, l'accroc que j'ai eu le malheur de faire à votre pourpoint. Mais, ajouta le vieux seigneur, sans lâcher sa proie et en l'attirant doucement vers le petit recoin où il avait allumé du feu pendant la nuit, suivez-moi; nous causerons ici plus à notre aise, tout en savourant quelques gouttes du ratafia , dont Sigolène a eu soin de remplir ma gourde. C'est elle, mon cher enfant (comme nous l'avons vu , le cliâtelain de Beauséjour se plaisait déjà à donner ce nom à l'archer); c'est elle qui a distillé, de ses propres mains, cette liqueur déhcieuse, qui est un merveilleux cordial pour la chasse. Soit dit en passant, il n'y a pas, dans toute la province, de fille qui puisse en remontrer à Sigolène dans tout ce qui regarde les soins de Toffice. Vous en jugerez par vous-même, quand vous viendrez me voir à Beauséjour, comme vous me l'avez promis.

L'archer ne se rappela pas le moment précis où

une pareille promesse avait pu lui échapper; cependant la politesse l'obligea à faire un signe de léte approbatif. Il ne prêta, toutefois, qu'une oreille distraite aux éloges que M. de Jarniost donnait à Sigolène, car la conduite du petit pâtre à son égard lui avait paru assez étrange pour qu'il cherchât à s'en rendre couîpte.llfne pouvait croire qu'il eût été simplement le jouet de Serpolet, et se demandait si Blanche n'était pour rien dans cette nouvelle aventure. Il l'avait vue parler tout bas au jeune pâtre, et avait même cru remarquer un léger sourire sur ses lèvres, au moment où il lui avait dit adieu en lui annonçant qu'il allait regagner au plus vite le Col de l'Épervier. Quel dessein pouvait-elle avoir en l'égarant ainsi? Cette question était aussi difficile à résoudre que toutes celles que notre ami s'était posées depuis la veille. Aussi fit-il de vains efforts pour percer ce mystère. Il ne trouva dans son esprit que trouble et incertitude.

Cependant le jour se faisait peu à peu. Bientôt le soleil parut à l'horizon. La matinée était froide, l'air vif; aucun nuage , aucune vapeur n'obscurcissait la sérénité de l'atmosphère. De l'endroit où se trouvaient les trois chasseurs-, on pouvait voir

une grande partie de la vallée dans laquelle étaient renfermés les chamois. C'était un vaste bassin, dont les flancs étaient couverts d'alps ou pâturages, tandis que les hauteurs n'offraient qu'un assemblage bizarre de rochers informes.

— Eh bien! mon cher enfant, dit M. de Jarniost en contemplant l'astre du jour qui montait resplendissant à l'autre extrémité de la vallée, voici, comme dirait du moins maître Gaschet le savant précepteur de Sigolène , voici le blond Phébus qui sort radieux de la couche de Thétis, sa femme légitime, son épouse en tous biens et tout honneur. Aussi, voyez comme il est rouge et fleuri, comme il a l'air bien portant. Vous nous êtes apparu à ppu près à la même heure, mon jeune ami, mais avec une mine bien différente. Ah ! voilà ce que c'est que d'être garçon : on porte les ennuis du célibat écrits sur son visage. On n'a personne qui mette la main à votre toilette, peigne votre chevelure et rappelle les roses sur votre teint, soit en vous donnant un gros baiser, soit en vous préparant, chaque matin, un julep fortifiant ou un lait de poule. Mais il me semble que j'entends là-bas les chiens qui se mettent en route. Alerte! à notre poste et l'œil tendu! Je suppose,

voisin GhaiTost, ajouta-t-il en se tournant vers son compagnon de nuit qui s'était dressé sur ses jambes dès que les aboiements de la meute s'étaient fait entendre, je suppose qu'il y a assez de feu sous la cendre pour allumer nos mèches. Allons, c'est bien ! Couchons-nous ventre à terre, et si vous voulez voir le museau des chamois, ne faites pas un mouvement. Ils seront là aussitôt que la bise qui agite là-bas les mélèzes. Surtout ne tirez pas avant de pouvoir distinguer nettement la cambrure des

cornes, et visez les robes noires : ce sont les bêtes les plus grasses.

Les chasseurs virent bientôt, en effet, déboucher

dans la vallée la troupe éperdue des fauves , qui

avait laissé les chiens bien loin derrière elle.

Elle s'avançait le nez au vent, espérant trouver un

passage dans le défilé étroit que gardait M. de Jar-

niost. Mais elle fut accueillie par trois coups de feu,

et se vit forcée de rebrousser chemin , à peu près

comme un escadron de mousquetaires qui, n'ayant

pas réussi à forcer les lignes de l'ennemi, tourne

bride et s'enfuit ventre à terre pour échapper à

la fusillade. Un seul des chamois était resté

sur le champ de bataille, et gisait sans vie au

milieu de l'alp où la veille, peut-être, il errait encore

584 AYAJÉ VERD.

en liberté. Le sire de Beauséjour et son voisin Charrost furent en même temps Tun que l'autre au fond de la gorge où était tombée la pauvre béte.

— Mais, voisin, dit M. de Jarniost, à quoi bon vous déranger ? Cela ne vous regarde pas. Dieu merci ! je n'ai pas besoin de votre aide.

— Comment l'entendez-vous? s'écria Charrost d'un air de mauvaise humeur; est-ce que vous prétendriez avoir tué l'animal? Vous savez, voisin, que vous n'avez pas la main plus heureuse à la chasse des chamois qu'à la chasse des gendres. Us passent devant votre nez, sans que vous ayez jamais pu en attraper un par les cornes. Ainsi, remontez là-haut, je vous le conseille, si vous ne voulez pas que l'étourneau qui est tombé dans vos filets prenne sa volée.

A ces mots de fâcheux augure , M^ de Jarniost, jeta un regard inquiet vers le point élevé où il avait laissé Aymé Verd; mais, voyant que l'archer était assis paisiblement sur la cime du roc, il reprit son assurance et apostropha vivement son compétiteur. Celui-ci n'était pas homme à abandonner ses prétentions. H tira de sa ceinture un lingot, et, le montrant à M. de Jarniost :

— Puisque vous êtes si sûr de votre fait, voisin,

lui dit-il, montrez-moi votre plomb; nous allons ouvrir la béte, et nous verrons bien qui l'a frappée.

— Soit! dit M. de Jarniost, en exhibant de son côté un lingotmarquéà ses armes ;nous allons voir.

Quand le chamois fut éventré et qu'on eut retiré de ses entrailles le projectile qui l'avait arrêté dans sa course, les deux chasseurs se regardèrent d'un air stupéfait. Le lingot n'appartenait ni à l'un ni à l'autre. Il était marqué aux armes de Montmaur; c'était celui qui chargeait l'arquebuse d'Aymé Verd. Après cette découverte, il ne restait plus qu'à emporter le fauve, ce que les gentilshommes firent d'assez bonne grâce, mais en niant tous les deux qu'ils eussent eu la moindre prétention à l'honneur de l'avoir tué, et chacun se moquant de la vanité de son voisin.

Cependant la chasse continuait sur les autres points de la vallée. On entendait toujours les chiens donnant de la voix sur la piste des fauves, et de temps à autre des coups de feu qui annonçaient que partout les chasseurs faisaient leur devoir. Mais tout à coup, comme par enchantement, les aboiements de la meute, le bruit des arquebuses et le sifflement aigu des chamois cessèrent d'arriver jusqu'aux oreilles de nos amis.

58ô AYMÉ VERD.

— Que signifie cela? dit M. de Charrost, en tendant sa tasse de cuir pour recevoir un coup de ratafia, gage de reconciliation entre lui et le sire de Beauséjour; que signifie cela? les chiens auraient-ils fait défaut? Hé! hé! hum! hum! ajouta-t-il, après avoir savouré la précieuse liqueur, quoique les fumées des chamois soient fortes et tenaces, et qu'un chien de garde pût les suivre, cela ne m'étonnerait point. Nous n'avons jamais su chasser cette béte-là dans le bas pays. Parlezmoi des gentilshommes du Gapençais! Ils paitenl tout au plus au nombre de trois, laissent les chiens au chenil et les femmes à la maison, d*où elles ne devraient jamais sortir. Ils s'approchent à petit bruit des glaciers et luttent d'adresse et d'agililé avec les fauves pour les surprendre, tandis que nous courons ici le chamois avec la trompe et la meute, comme s'il s'agissait de daims ou de chevreuils. Il est vrai que cette chasse ne vous plairait guère, voisin; le plus grand silence doit régner pendant toute la poursuite. A cinq cents pas de distance, le chamois entend une parole qui se dit à voix basse, et la femelle qui est en vedette donne l'alarme à tout le troupeau.

— Ah! oui, dit le châtelain de Beauséjour avec

ironie, oui, voilà une belle chasse, et qui fait honneur a la galanterie des gentilshommes gapençais! Vraiment, voisin, on voit bien que vous avez habité longtemps ce pays-là, car je n'ai pas aperçu hier madame de Charrost parmi les dames. Je ne sache pas que son absence vous ait rendu l'œil plus juste et la main plus sûre, et que vous en abattiez plus de chamois. Quant à nous autres, vrais gentilshommes du bas pays, ajouta M. de Jarniost, qui n'avait vu dans la dissertation de son voisin, sur la chasse, qu'un moyen de rentrer, par une transition plus ou moins habile, dans son sujet favori, quant à nous, habitants d'une contrée où la politesse n'est pas inconnue, nous croyons que les dames ne sont déplacées nulle part. Tout le vin de nos vignes ne suffirait pas pour nous mettre en gaieté, si elles n'étaient assises à table auprès de nous, si leurs mains blanches ne' remplissaient nos verres. Tous les violons et toutes' les cornemuses du pays ne nous feraientpas remuer un pied, si leurs doux yeux ne nous invitaient à la danse. Une épouse jeune, belle, bien élevée....

En cet endroit, M. de Jarniost fut interrompu par l'arrivée d'un nouveau personnage qui descendit tout à coup du haut des rochers qui do-

minaient le poste, et se jeta au milieu du groupe en jurant et en tempêtant comme un damné. Le sire de Beauséjour, qui avait été d'abord désagréablement surpris par cette brusque apparition, sourit avec délices lorsqu'il eut j-econnu, dans le visiteur importun , son autre futur gendre , Gaspard de Montmaur.

— Eh ! mon cher enfant, lui dit-il en le saisissant de la main droite, tandis que de la main gauche il retenait Aymé Verd , quel bon vent vous amène? vous arrivez fort à propos. J'allais justement expliquer à votre ami, qui est un homme de sens, mes idées sur le véritable bonheur, lequel, comme vous le savez, est fort rare, et ne se trouve qu'en ménage, entre des époux assortis.

— Mille tonnerres! dit Gaspard en secouant vivement son bras pour faire lâcher prise au vieillard; vous me rompez la tête avec vos sornettes ! Le bonheur, c'est de vivre en paix, de chasser tout le jour et de faire ses quatre volontés; pour cela on n'a pas besoin d'une femme qui vous contredise du matin au soir, et d'un beau-père qui vous sermonne quand la femme commence à se taire. Mais, par saint Hugon ! il ne s'agit pas de cela. Savez-vous ce que vous faites ici? vous entourez

le fort, quand la garnison a décampé. Les chamois sont partis, et, pour le présent, la chasse est close. Pardieu ! ajouta l'archer en considérant Aymé Verd, je comprends tout à cette heure. C'est comme cela que vous gardez le Col de l'Epervier, mon bel ami ? Je vous en fais mon compliment ! Il est bon de vous confier un poste. Mais répondez*moi donc! que faites-vous ici? où est Landry ?

— Calmez-vous ! dit Aymé Verd, un peu embarrassé pour répondre, car il ne savait trop corn* ment excuser sa présence auprès de M. de Jarniost.

— Me calmer! s'écria Gaspard. Vous êtes, ma foi, plaisant! vous n'avez qu'un refrain pour toutes vos chansons. Vous ressemblez à ces médecins qui, pour toutes les maladies, vous mettent à la diète. Me calmer ! si je tenais ce coquin de veneur, je saurais bientôt s'il a la tête aussi dure que la crosse de mon arquebuse.

En entendant ces mots, M. de Jarniost jugea prudent de lâcher le bras de Gaspard. Il s'éloigna même de quelques pas, en donnant pour excuse qu'il apercevait au loin les dames, et en ajoutant tout bas : — Diable! diable! le vin qui bout le plus fort dans la cuve est souvent le meilleur ; mais ce

n'est pas le moment qu'il faut choisir pour le boire. Cependant Aymë ne comprenait rien à la colère de son ami. H le laissa un instant exhaler sa bile; mais voyant qu'elle était loin de s'apaiser, il lui demanda d'un ton plus sérieux ce qui pouvait l'avoir mis dans un pareil état.

— Palsambleu! dit brusquement Gaspard, jepuis bien vous le dire à vous, puisque vous êtes mon ami, mon seul ami; et que j'ai besoin d'ailleurs de le dire à quelqu'un. Tenez, là, sans détour, j'ai passé une mauvaise nuit. Je ne sais trop comment vous vous êtes arrangé, vous, avec ce veneur du diable; mais j'ai fort regretté de n'avoir pas pris votre place.

— Quoi ! n'étiez-vous pas avec votre frère ?

— Oui, sans doute, j'étais avec Renaud, et à Dieu ne plaise que je dise du mal de lui î c'est le fils de ma mère, après tout, et mon atné ! Mais, voyezvous, les longs téte-à-téle ne m'ont jamais rien valu ; d'ailleurs, la nuit est faite pour dormir, et non pour philosopher, à moins qu'on ne médite sur les ennuis de la vie avec un joyeux camarade, en face d'une bouteille pleine, ou avec quelque bonne fée de garnison, dans une chambre bien close.

— Croix Dieu! dit Aymé^que s'est-il donc passé?

— Oh! rien, rien, reprit Gaspard en cliercliant à se modérer. Les choses se sont passées à merveille, au moins pendant le premier quart de la faction. Vous savez, Aymé, que ce quart-là est toujours le plus court. Mais ne voilà-t-il pas que tout à coup, au moment où j'y pensais le moins, mon* sieur mon frère s'avise de me faire la morale, à peu près comme vous auriez pu me la faire. Je n'y prenais pas garde; car, grâce au ciel! vous m'avez habitué depuis longtemps à ces beaux discours sur la vertu : cela me fait aujourd'hui le même effet que le son des cloches qui appellent à la messe tant de gens qui les laissent sonner, et ne s'en por*tent pas moins bien. Mais, petit à petit, j'entends nions Renaud qui change de ton ; il fait comme le ministre, me reproche mes beaux habits, me gourmande sur ceci, puis sur cela; prétend que j'ai tort de jurer par les saints. Par saint Hugon! par saint Maurice! par saint Leufroy ! par saint Baboleiti! par tous les saints du paradis! est-ce que cela le regarde? est-ce que je ne suis pas le maître de m'habiller à ma guise? est-ce qu'il faudra lui demander la permission, quand je voudrai invoquer mon saint patron? C'est ma coutume, à moi, et j'y tiens.

— A la bonne heure! dit Aymé; mais je ne vois pas là un grand sujet de colère.

— Comment donc! s'écria Gaspard d'un air irrité. Allez- vous être de son avis, maintenant? Le ministre vous aurait-il déjà converti ? Je n'en serais pas étonné, car les philosophes se laissent prendre aux mauvaises raisons, comme les oiseaux à la glu. Pour moi, qui suis plus simple, il m'en faut de bonnes. Aussi, lorsque j'ai vu où il en voulait venir, je lui ai dit tout net ma façon de pensée.

— Et où voulait-il en venir?

— Par saint Hugon! ne vous l'ai-je pas dit? A quoi rêvez-vous donc? est-ce que vous ne m'écoutez pas? Où il voulait en venir ? Parbleu ! il ne me l'a pas caché : il voulait tout simplement faire de moi un huguenot. Pendant trois heures au moins il m'a battu les oreilles de ses prêcheries, il s'est mis à attaquer le pape, la messe, les sacrements, et j'ai eu la patience de l'écouter sans mot dire, en me tenant à quatre pour ne pas éclater. Mais à la fin, morbleu ! je n'ai pu y tenir et j'ai lâché l'écluse ; je l'ai envoyé à tous les diables, lui et son ministre ; je lui ai dit que j'étais catholique et que catholique je mourrais, dussent en crever de dépit tous les réformés de France, de Suisse et d'Aile-

magne. Là-dessus, mon homme s'est enveloppé dans son manteau, et ne m'a plus adressé la parole de tout le reste de la nuit.

— Je crains, Gaspard, que vous ne soyez allé un peu vite, dit Aymé, et que vous n'ayez montré dans cette rencontre votre brusquerie ordinaire.

— Pas le moins du monde! repartit Gaspard; je l'ai laissé faire^ et pour me désennuyer j'ai entonné la complainte de Pierre Buis :

Venez tous, pécheurs misérables. Entendre la fin lamentable De Pierre Buis le prêcheur, etc.

— Il ne manquait plus que cela! s'écria Aymé. Vous savez que cette chanson est en horreur parmi les réformés. Je ne puis vous cacher, Gaspard, que vous avez mal agi et que tous les torts sont de votre coté. Votre frère se trompait sans doute, mais vous deviez respecter au moins ses bonnes intentions, et ne pas chercher à le blesser.

Cette sage réflexion, au lieu d'apaiser le courroux de l'archer, ne fit que l'enflammer davantage, comme cela arrive souvent en pareil cas.

— Allez-vous, à votre tour, me faire un sermon?

dit-il. Prendrez-vous toujours le parti des autres contre moi? Avez-vous envie que j'aille au prêche et que je chante les cantiques de MarotPPar saint Médard! j'aime mieux chanter ses chansons.

- — Eh! pour Dieu ! dit Aymé Verd avec un peu de vivacité, chantez-les tout à votre aise quand vous êtes avec des fous de votre espèce. Mais ici, mais sous le toit de votre frère, gardez plus de mesure, et ne répandez pas la tristesse dans les cœurs, sous le prétexte d'y faire naître la joie.

— Je vous admire! repartit Gaspard, rien ne vous émeut, rien ne vous étonne. On vous proposerait de vous faire turc ou païen, que cela vous paraîtrait tout naturel. Jour de Dieu ! je ne suis pas dévot, et use plutôt les genoux de mes hautsde-chausses contre les tables des cabarets que sur les dalles des églises. Je n'ai de ma vie pu souffrir les moines, de quelque couleur qu'ils fussent, et de toute la gent encapuchonnée, il n'y a que les jeunes nonnains qui aient jamais su me plaire. Mais, par saint Barnabe! je tiens à ma religion, je tiens à la messe, je tiens aux sacrements, et tous les docteurs de Genève ne viendraient pas à bout de me convertir. J'aimerais mieux, d'ailleurs, me faire juif ou musulman que de me faire huguenot.

LA CHASSE AUX CHAMOIS. 39i»

— Il y a plus de passion que de véritable zèle dans votre langage, dit Aymé d'un ton de mécontentement.

— Vous pouvez donner à mes sentiments le nom qu'il vous plaira, monsieur Caton. Je ne m'inquiète guère plus de votre avis que des neiges d'antan. Ce qui est certain, c'est que, depuis mon enfance, je me défie de ces faces pâles de huguenots. La servante de mon vieil oncle, le président^ les haïssait; Dieu la bénisse! je crois que je tiens d'elle quelque chose.

Aymé Verd regarda son ami d'un air étonné.

., — Oh! reprit Gaspard, je ne dis pas cela pour mon frère; quoique je ne m'attendisse pas plus à le voir protestant qu'à voir le vieux château de Montmaur descendu de lui-même au bas de la montagne. Cependant je me suis enfin accoutumé à cette idée, et pourvu qu'il me laisse tranquille, nous vivrons en paix. Un frère est un frère après tout. Ainsi gardez vos discours pour une meilleure occasion. Je suis très-calme. Je ne conserve de cette nuit aucun ressentiment. Mais , par saint Hugon ! ce boute-feu de ministre aura affaire à moi!

— Il faut donc absolument, dit Aymé, que vous cherchiez querelle à quelqu'un ?

— Allons! s'écria Gaspard impatienté, vous disposez-vous encore à prendre sa défense, à celui-là? C'est à n'y pas tenir, et franchement, vous me supposez trop de ]3atience. Je ne puis plus dire un mot, faire un mouvement, que vous ne soyez là, comme un vérificateur des poids publics, pour peser mes paroles et mesurer mes pas. Cette contrainte commence à me fatiguer, et en vérité, je l'ai supportée trop longtemps. Il faut que cela finisse.

— Gaspard ! dit Aymé Verd en pâlissant ; c'est la première fois que vous me parlez sur ce ton.

— Et moi, j'espère que ce sera la dernière, reprit Gaspard d'un ton brusque et sans faire attention au trouble de son frère d'armes. Je veux être libre, entendez-vous? libre comme l'air. Quand un habit est trop juste et m'empêche de respirer, je le quitte. Vous êtes sans cesse autour de moi comme une guêpe qui bourdonne à mes oreilles et cherche à me piquer.

— Gaspard ! répéta Aymé Verd d'une voix altérée, vous vous oubliez 1

— Non, non ! je sais ce que je dis, reprit Gaspard. L'amitié n'est pas un mariage; et, grâce à Dieu, il n'y a pas eu entre nous d'épousailles. Je ne vous ai point promis obéissance devant le ta-

bellion ; et je n'ai pas besoin d'être mené, comme un enfant, parles lisières. D'ailleurs, qu%st-ce que votre prétendue sagesse, je vous prie? A quoi m'at-elle servi jamais? Vous ne vouliez pas que je vinsse à Montmaur; et, sans vos bons conseils, il y a deux ans que j'aurais embrassé ma mère î Dispensez-vous donc à l'avenir de me donner des avis, car je vous déclare queje ne les suivrai plus. — Mais j'ai perdu assez de temps ici, ajouta Gaspard en se tournant vers M. de Charrost. Avez-vous vu, messire, passer par ici une espèce de bête fauve, aux jambes tortes, aux yeux louches, connue dans le pays sous le nom de Landry ?

— Mon jeune ami, répondit M. de Charrost sans s'approcher, car le ton de voix de Gaspard n'avait rien d'engageant, vous voulez parler du veneur de votre frère? Je ne l'ai point vu, et le diable seul pourrait dire où il est, puisqu'il n'est pas au Col de l'Epervier.

— Merci! répliqua Gaspard. Je saurai bien le trouver.

En disant ces mots, l'archer descendit rapidement la montagne, sans adresser un salut à per- , sonne, même à son ami. Celui-ci le suivit des yeux, espérant qu'il reviendrait sur ses pas, selon

sa coutume, pour lui serrer la main et lui demander pardon de sa vivacité. Mais il attendit vainement : bientôt il le vit disparaître derrière les rochers.

— Croix-Dieu ! se dit-il à lui-même avec émotion ; je ne croyais pas que les choses pussent aller si loin. Mais, après tout, ajouta-t-il en faisant un geste d'insouciance, j'en suis bien aise! La patience est une vertu ; cependant elle a ses bornes. J'étais las moi-même de vivre côte à côte avec ce cheval indompté.

Une rupture entre deux amis est une chose commune en notre siècle où, de tous les liens qui unissaient entre eux les hommes, l'amitié est celui qui s'est le pi js relâché. On renonce aisément à des relations que l'intérêt seul ou la commodité a formés, et cela n'entraîne même ordinairement, de part et d'autre, ni reproche, ni violence, m colère, ni regrets. Mais deux cœurs joints par une ïorle cousture, pour nous servir d'une expression de Montaigne, ne peuvent guère se séparer sans une sorte de déchirement. Telle fut, du moins, la sensation qu'éprouva Aymé Verd, en voyant disparaître son frère d'armes. Il ne songea pourtant ni à le rappeler ni à courir après lui. Blessé à la fois, comme il l'avail été, et dans son affectrofi

et dans son amour-propre, il eût plutôt laissé son cœur se briser, que de faire une pareille démarche. Malgré ses habitudes graves et son bumeur sensée, il avait quelque chose de rentétement montagnard, et, nous pouvons le dire, de la fierté des Montmaur. Toutefois, ses sentiments personnels ne le préoccupèrent pas exclusivement. Il aimait trop Gaspard, pour ne pas voir avec tristesse le développement fâcheux que prenait son caractère, naturellement violent et emporté. Il frémit même à la pensée des excès auxquels la passion pourrait entraîner un homme qui, pour de simples contradictions, se mettait en lutte ouverte avec un frère et faisait si bon marché d'un ami. Le souvenir des généreuses qualités de son ancien compagnon d'armes put à peine dissiper ces funestes pressentiments.

La main appuyée sur le canon de son arquebuse, Ayméétaitencoreplongédansses noires réflexions, lorsque des cris perçants vinrent frapper ses oreilles. Il tourna vivement la tête, mais n'aperçut rien qui pût lui expliquer la cause de ce tumulte. Il distingua seulement à quelque distance un groupe de dames et de jeunes filles qui appelaient du secours, agitaient leurs mouchoirs, et donnaient

tous les signes de la plus extrême frayeur. Quelques-unes montraient du doigt une des parties du mont sur lequel se trouvait x\ymë Verd, comme pour indiquer que là était le danger. Mais c'est dans le chapitre suivant que nous verrons la suite de cette aventure.

Page 1