‹ Aymé Verd (volume 3)Chapitre 6 sur 39 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le bon cheval que j'eus de votre grâce î ÎS'en saurait-on recouvrer de sa raceP En le menant par bois et par taillis.

Mes yeux n'estaient débranches assaillis; Et il semblait que les pierres s'otassent De tous les lieux où se» pieds se boutassent. — Clément Marot. —

En arrivant sur la grève, le pontonnier détacha son bateau, et, sans trop se hâter, se mit

en devoir de répondre à l'appel des voyageurs. Le Rhône, enicet endroit, s'est déjà grossi par les eaux de plusieurs rivières importantes, parmi lesquelles il suffit de citer la Saône, l'Ain et ITsère, pour donner une idée de la majesté du cours de tous ces affluents réunis. Il s'écoula donc une forte demi-heure avant que maître Bruno fût de retour dans la petite anse où il abritait sa barque. L'accueil qu'il reçut à l'autre bord contribua naturellement à ralentir son voyage. Il trouva à l'embarcadère deux jeunes gens de bonne mine, vêtus comme les arcli^ers des compagnies d'ordonnance, et qui faisaient grand tapage, comme c'était l'habitude de ces soldats privilégiés. On sait que les compagnies d'ordonnance étaient des corps d'élite attachés à la personne des gouverneurs de province et des autres grands dignitaires de l'Etat. C'étaient en quelque sorte de petites gardes prétoriennes auxquelles leurs patrons ne mesuraient pas les faveurs. Du reste, elles étaient composées de la meilleure noblesse, et se distinguaient à la guerre par leur bravoure aventureuse, comme dans la paix par leurs folies et leurs manières hautaines. Il ne faut donc pas s'étonner si nos deux voyageurs témoignèrent un peu rudement à maître Bruno le déplaisir qu'ils

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avaient éprouvé à l'attendre. L'vin d'eux surtout, celui qui paraissait le plus âgé et qui était sans doute le moins endurant^ ne parlait de rien moins que de jeter le pontonnier dans le fleuve, pour lui apprendre à vivre. Heureusement Bruno était accoutumé à braver de semblables orages; son caractère irascible lui avait attiré sans doute plus d'une mésaventure qui lui avait servi de leçon. Aussi, désormais avait-il toujours à son service une foule de bonnes raisons qu'il déclinait avec plus de souplesse et de savoir-faire qu'on n'aurait pu l'attendre de lui. Cette fois, il se plaignit d'une malheureuse surdité qu'il devait, disait-il, comme tant d'autres infirmités^ à son grand âge, et qui l'exposait à mécontenter les plus honorables pratiques. Il ajouta que le vent soufflait du nord, et qqe sa maison était à l'est ; mais toute cette rhétorique eut été en pure perte si le second voyageur n'eût conjuré la colère de l'archer impatient, et n'eût sauvé de ses mains le malheureux pontonnier. Celui-ci , en homme prudent, ne souffla plus mot, et après que les étrangers eurent pris place dans sa barque, il se disposa à regagner le temps perdu, en imprimant au lourd esquif toute la vitesse dont il était susceptible. Sa surdité improvisée le servit à

merveille pour l'empêcher d'entendre les injures que ne cessait de lui adresser son redoutable antagoniste. Enfui; la colère de ce dernier se calma peu à peu, et lorsqu'on aborda à l'auli e rive, ce n'était plus que les derniers éclairs d'un orage qui s'éteint.

— Malepeste! disait l'archer, j'ai envie de lui faire attendre le prix du péage jusqu'à ce que nous retournions au corps. Vous verrez la belle grimace que fera à son tour ce vieux, cormoran.

— Mon bail porte que je ne dois pas faire de crédit, répliqua Bruno, retrouvant comme par miracle la faculté de l'ouïe qu'il avait perdue naguère.

— Ah! s'écria le voyageur, je le savais, le vieux triton faisait le sourd. Voyez-vous comme il a dressé les oreilles aussitôt qu'il a entendu parler d'argent. Cela sonne mieux que le bruit de la cloche, n'est-ce pas, maraud?

— Ne vous déplaise, mon gentilhomme, dit le pontonnier, Jeannette se fait vieille, elle a la voix un peu fêlée.

— Jeannette? Qu'est cela? ta femme, sans doute? demanda l'archer.

— Ne vous déplaise, mon gentilhomme, Jeannette, c'est ma cloche. Comme vous avez pu le voir.

elle n'est plus jeune à présent, elle branle sur ses gonds, et je ne nie prends plus guère à ce qu'elle dit. Il lui arrive souvent, voyez-vous, de parler toute seule, de bavarder comme une pie quand le vent souffle un peu fort. Elle me fait lever de grand matin, comme si une douzaine de voyageurs demandaient à passer l'eau; je m'habille en toute hâte, je me presse d'arriver, et je ne trouve là-bas que des hirondelles qui n'ont pas besoin de moi pour traverser la rivière. Quant à ce qui est de ma femme, ajouta Bruno, habile à faire oublier aux voyageurs leurs justes sujets de plainte, et à profiter de la moindre ouverture pour arriver à ses doléances favorites, il y a longtemps qu'elle est morte et que son corps fume les mauves de M. le curé; elle est tombée dans l'Isère un jour qu'elle lavait la lessive, car vous saurez qu'il n'y a pas de meilleure eau que l'eau d'Isère pour blanchir le linge. De méchantes langues ont prétendu que je la rendais malheureuse, et qu'elle avait fait là un

coup de désespoir; mais Dieu m'est témoin

Maître Bruno s'aperçut' en ce moment que ses auditeurs ne lui accordaient plus aucune attention. Us avaient mis pied à terre, et semblaient s'orienter pour choisir ensuite, au milieu du

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brouillard qui était encore fort épais, le chemiti qu'ils devaient prendre. Le pontonnier jugea à propos de renvoyer à un moment plus opportun le reste de ses confidences. 11 se mit à rattacher son bateau au tronc d'un vieux saule, tout en observant les deux étrangers. Cet examen ne leur fut pas défavorable. Ils étaient bien faits de leur personne, et leur costume faisait valoir tous lea avantages qu'ils avaient reçus de la nature. Bruno les suivit des yeux tandis qu'ils arpentaient le rivage, et passa en revue les diverses pièces de leur ajustement, le pourpoint de drap vert, la chemise de mailles, le haut-de-chausse collant, et les longues guêtres de cuir. — Pardieu, dit-il en lui-même, ce bonl là, à coup sûr, de vrais archers, et, je le gage, de la compagnie noire de M. de Beaumont. Ce rustaud qui tempêtait tout à l'heure lie ferait-il pas mieux de prendre soin de son équipage et de nouer ses aiguillettes? Parlez-moi de son compagnon. On dirait le grand saint Maurice comme il est peint sur la bannière de l'église de Vienne.

Cependant les deux amis, qui n'avaient pu réussir à trouver leiir route, revinrent bientôt sur leurs pas, et celui des deux qui s'était attiré naguère

par son intervention charitable les bonnes grâ-. ces du pontonnier, lui demanda avec urbanité s'il ne serait pas possible de trouver un guide qui les conduisît jusqu'à Romans.

— Un guide! répliqua Bruno, vous voulez donc passer à travers les bois? Si c'est la route la plus courte, ce n'est pas la plus sure. Mais vous êtes jeunes, bien armés, vous ne craignez pas les mauvaises rencontres. Allez donc, mes gentilshommes! Puisque vous voulez un guide, ajouta-t-il en faisant mine de s'éloigner, vous en trouverez un sûrement à Confolens, là-bas, à votre droite.

— Mais écoutez donc, brave homme, il faudrait d'abord un guide pour aller à Confolens, dit le jeune archer, en rappelant Bruno. Nous ne voyons pas même d'ici l'aiguille du clocher, et j'ai aperçu là-bas un marais où il ne ferait pas bon se risquer. N'auriez-vous personne dans votre maison <jui connût un peu la montagne?

— J'avais mon fils autrefois, répondit le pontonnier, mais le drôle est parti et m'a laissé tout seul, au moment où il pouvait m^être utile à quelque chose.

— Pardieuî s'écria l'autre voyageur, nous pouvons bien nous passer de lui. Quand nous allions

sa AYMÈj,VERD.

en éclaireurs sur les bords de la Manche, nous n'avions personne qui portât le fallot devant nous, et nous ne nous perdions pas pour cela.

— Sans doute, sans doute, dit Bruno, je vous' conseille de partir. Vous demanderez votre chemin aux mauvais garnements qui hantent la forêt. Vous n'aurez qu'à donner un coup de sifflet, et vous aurez bientôt une douzaine de ces videgoussets à consulter. Mais des archers de maître François n'ont jamais peur. Ils demanderaient l'heure qu'il est au diable en personne.

— Palsambleu ! dit l'archer, le drôle qui me volerait un écu serait bien fin ! J'ai laissé le dernier aux mains de madame Lancelot, ma digne hôtesse. Quant à mon ami, il est comme le philosophe Bias qui n'avait au monde pour tout bien que son manteau et sa sagesse. Nous ne serons donc pas embarrassés par notre bagage, si nous avons le plaisir de rencontrer les honnêtes gens dont vous parlez. Ce sera de plus une excellente occasion de dérouiller un peu ma flamberge.

— Vous voilà bien, Gaspard ! dit en souriant Tau- Ire voyageur. Pourvu qu'il y ait quelque bon coup d'épée à donner ou à recevoir, vous vous jetteriez les yeux fermés au milieu d'un fourré sans issue.

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Trouvez bon que j'insiste auprès de ce bonhomme pour qu'il nous serve de conducteur. Je veux arriver de bonne heure à Romans où mon père doit m'attendre, et je ne me soucie pas de perdre mon temps à battre les taillis pour trouver un chemin.

— Oh ! dit le pontonnier, vous conduire moimême, c'est impossible.

— Si l'on vous offrait cinq sous viennois , dit le jeune archer, cela ne lèverait- il pas bien des difficultés?

— Nenni, répliqua Bruno, je suis attaché à ma barque comme le mendiant à la besace, et ne dois pas la quitter de plus loin qu'à l'ouïe de la cloche. Il m'est arrivé une fois pour mon malheur de m'en éloigner, mais Dieu me pardonne, on ne m'y reprendra plus. Toutefois, si vous étiez raisonnable, ajoula-t-il d'un air d'indifférence, si, comme vous le dites, vous retrouviez au fond de votre escarcelle quelque pièce épargnée par le jeu de l'hombre, j'ai bien un vieux compagnon qui pourrait vous mettre dans le droit chemin ; il se nomme Pacolet pour vous servir. C'est le seul être qui ne m'ait pas abandonné, et quoiqu'il ait la tête un peu dure, on peut avoir en lui toute confiance. Il connaît le chemin mieux que moi, et

VOUS mènera sans faute jusqu'au pont de Romans.

— Eh ! que tardes-tu, maraud, à l'aller quérir? ii'écria Gauthier.

— Peste ! comme vous êtes vif! mon gentilhomme, dit Bruno sans se déconcerter. Pacolet vous pourra donner une bonne leçon en route. Il a une vertu qui vous manque et qui est bien nécessaire en ce monde, la vertu de patience.

En achevant ces mots, le pontonnier se dirigea d*un pas lent vers sa maison. 11 revint bientôt tenant par la bride un mulet de haute taille qui, comme son maître, était blanchi par l'âge, mais qui paraissait encore plein de vigueur.

Les deux voyageurs, en voyant paraître ce nouveau personnage, ne purent retenir un éclat de rire.

— Est-ce là le guide que tu nous as promis ? demanda Gaspard.

— - Je n'en ai connu de ma vie de plus sûr ni de plus discret, répondit gravement le pontonnier.

— Que veux-tu dire par là ? reprit le voyageur. Lui as-tu fait confidence de quelque secret? Tu lui sais gré sans doute de ne dire à personne combien tu bois de pintes par jour, tandis qu'il jeune.

— !- Pacolet est fidèle comme la nuit, dont il avait jadis la couleur, répondit Bruno qui semblait être retombé dans une de ses quintes. Mais je n'ai pas de temps à perdre. Vous allez monter tous les deux sur la bête; yous lui laisserez la bride sur le cou, et elle fera le reste.

-^ Si tu n'avais la mine si sérieuse, s'écria Gautbier, je croirais que lu veux encore te moquer de nous avec ton guide. T'imagines-tu, d'ailleurs, que nous veuillons nous cbarger de te le ramener ?

— Ne vous mettez point en peine de cela. Quand vous serez arrivés à la tète du pont, vous descendrez et vous laisserez Pacolejt se tirer d'affaire comme il pourra. Seulement, je vous avertis de ne pas descendre avant ce moment, quoi qu'il arrive.

— Soit! dit Gaspard. Tu l'entends, Aymé? A cheval donc, et à la garJe de Dieu!

— Un instant, mon gentilhomme, s'écria le pontonnier. Il me faut un écu aii dauphin, si vous l'avez, autrement il n'y a pas de marché conclu.

> Le plus jeune des archers tira de sa poche une pièce d'argent et la donna au pontonnier.

Il se préparait déjà à enfourcher le bidet, lorsque Gaspard, qui, depuis un moment, examinait avec l'œil d'un connaisseur le guide de nouvelle espèce qu'on venait de leur donner, s'écria gaiement :

— Sur mon âme! Pacolet me regarde de travers! Qu'a-t-il donc dans l'œil gauche? Je ne me trompe pas, l'ami ; votre mulet est borgne comme Horatius Coclès.

— Vous lui faites bien de l'honneur, mon gentilhomme, repartit le pontonnier; sauf votre respect, Pacolet est aveugle.

— Cest ma foi vrai, dit l'archer.

— Il est aveugle comme le crime et comme la justice, reprit Bruno; aveugle des deux yeux comme l'amour^ comme l'homme qui se marie, comme les jeunes archers qui bâtissent deS châteaux en l'air. Cependant il vous mènera où vous voulez aller. Ce n'est pas toujours lorsqu'on y voit bien que l'on marche le plus sûrement au bord des précipices.

— Le bonhomme radote , dit Gaspard à son ami en montant après lui sur le dos complaisant de Pacolet; mais nous allons voir comment un aveugle peut en conduire deux autres.

Quelques minutes après, bêle et gens étaient

en campagne, trottant au milieu de la brume, sur

un terrain inégal où l'on voyait à peine les traces

d'un chemin.

Le lecteur ne sera peut-être pas mécontent de suivre les deux amis dans leur chevauchée, et de faire d'abord avec eux plus ample connaissance.

Celui des deux qui tenait en main la bride de Pacolet, et que nous avons déjà nommé Gaspard, était un garçon de belle venue, d'une figure mâle et pleine, et d'une tournure dégagée. A la manière dont il portait son chapeau, à son poing fièrement appuyé sur la hanche, au laisser-aller de son ajustement, on devinait sans peine qu'il avait vécu au milieu des camps et mené en maint endroit la joyeuse vie de garnison. C'était, en effet, un des ai'chers les plus aventureux de la compagnie d'ordonnance de messire François de Beaumont, colonel général des légions de Dauphiné, Auvergne , Lyonnais et Provence. Il jouissait dans son corps d'une certaine considération qu'il devait autant à sa franchise et à sa bravoure qu'au vieux renom de sa famille. Il n'avait pourtant pas été destiné dès son enfance à la carrière des ar-

mes. Selon les habitudes de la maison de Montm2^ur, à laquelle il appartenait, il avait été obligé de céder à son aîné la gloire militaire avec l'héritage paternel, et avait été envoyé de bonne heure chez un vieil oncle de Normandie pour y faire l'apprentissage des lois. Les Montmaur comptaient parmi leurs ancêtres plusieurs présidents au parlement, et chanceliers des dauphins. Gaspard pouvait donc espérer de tenir un rang honorable dans la haute magistrature; mais il eut à peine passé quelque temps chez son oncle, que son aversion pour tout ce qui sentait la robe ne tarda pas à se déclarer. Au lieu d'étudier Accurse, les Coutumes et l'Infortiat, il s'esquivait par-dessus les murs de l'hôtel, et allait se mêler aux querelles des apprentis, des étudiants et des clercs de la basoche. C'était là qu'il apprenait le peu de termes de droit dont il se faisait honneur à table, auprès du vieux président. Celui-ci s'imaginait qu'il allait faire de son neveu un émule des Duprat et des L'Hôpital ; mais un beau jour le futur garde des sceaux décampa, n'emportant avec lui qu'un vieux casque rouillé et une épée sans fourreau, oubliée dans les greniers depuis le temps de la Pucelle. Gaspard alla tout d'un trait jusqu'à Clermont, en

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Auvergne, où sa bonne mine et son air résolu le firent accueillir par M. de Beaumont comme un jouvenceau qui donnait les plus belles espérances. Il paraît toutefois que cette équipée ne fut pas vue du même œil par sa ftimille; car sa mère, qui était veuve, lui fit entendre d'une manière trèsclaire qu'il ferait bien de ne pas se présenter chez elle, jusqu'à ce qu'elle le rappelât. L'esprit de rancune paraissait être un des caractères dislinctifs des Montmaur. Depuis ce temps, en effet, Gaspard eut beau solliciter son pardon, sa mère fut inflexible, et tout en lui prodiguant mille marques d'amitié, elle lui renouvela sans cesse l'ordre de ne pas mettre le pied au château.

Le compagnon de Gaspard n'avait pas mené une vie aussi orageuse, avant d'arriver sous les drapeaux. C'était un jeune homme d'une taille avantageuse, et dont la physionomie grave et douce n'était pas exempte de mélancolie. Il y avait en lui moins du soldat que du gentilhomme. Sa mise était plus soignée que celle de Montmaur, mais elle n'annonçait que des habitudes d'ordre et de propreté, et non des mœurs efféminées. C'était, en un mot, un cavalier accompli, et qui aurait pu se faire remarquer, même à la cour du

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jeune roi Charles ÏX. Cependant il portail tout simplement sur son écusson les armes rl'un pauvre seigneur des Alpes dauphinoises, appelé Verd de Chambéon, dont il était le fils unique. Il n'avait pas trop, disait-on, à s'enorgueillir d'une pareille origine. Hugues Verd avait une réputation équivoque et était même sous le coup de plusieurs condamnations juridiques. Aymé ne l'ignorait pas, et quoiqu'il ne fût pas très-rare de rencontrer, en ce temps-là, des barons de haut lignage en guerre ouverte avec les juges, les liuissiers, les sergents et les autres suppôts de dame justice, notre jeune héros en éprouvait une secrète humiliation. C'est en partie à cette circonstance qu'il faut attribuer l'air de tristesse qui lui était familier. Il avait été élevé dans le château de son père, mais par un de ces précepteurs à gages qu'on trouve encore de nos jours dans les vallées des Alpes, et qui sont les derniers débris d'une secte rigide, connue dans l'histoire sous le nom de Vaudois. Il en avait reçu des principes simples et clairs sur la religion et l'honneur, et tout en restant attaché au catholicisme, qui était la religion de ses pères, il s'était imprégné de l'esprit puritain de son maitre. Le lieu où s'était écoulée son

enfance avait contribué aussi à donner une teinte un peu sombre à son caractère. C'était un ancien château fort situé dans la région la plus élevée des montagnes du Briançonnais, et auquel étaient adossées quelques cliétives masures, semblables aux nids de chaume que les oiseaux suspendent aux flancs des maisons. Il avait soutenu plus d'un siège contre les seigneurs des montagnes, et même contre les gens du roi. Aussi gardait-il de noml^reuses traces des injures que lui avaient faites le temps et la guerre. Les salles, mal éclairées par des fenêtres étroites ou par de longues meurtrières, étaient noires et humides. Des armes de toute espèce pendaient aux murs que ne recouvrait aucune tapisserie, et lorsque le vent venait à s'engouffrer dans les corridors, elles s'agitaient dans l'ombre et rendaient des sons lugubres. C'est au milieu de ces tristes images que grandit Aymé Verd. 11 dut lui en rester une impression d'autant plus profonde qu'il n'eut, pour en adoucir l'effet, ni les soins ni la tendresse d'une mère. Il n'avait jamais connu la sienne. Entouré de paysans rudes et grossiers, voyant à peine son père, si ce n'est au gros de l'hiver, quand les chemins, devenus impraticables, ne

permettaient plus au gentilhomme montagnard ni la chasse ni les \oyages, il n'eut d'autre ami que son pédagogue et d'autre passe-temps que ses leçons. Il sut bientôt assez de latin pour lire couramment la Vulgate et même un peu les auteurs profanes. Mais au moment où il goûtait le plus les charmes de l'étude, M. de Chambéon parut désirer qu'il quittât ses livres pour aller apprendre le métier des armes. Le magister dit donc adieu à son élève, lui fît promettre de respecter toute sa vie Dieu, les enfants et les femmes, et s'éloigna en cachant quelques pleurs. Quant à Hugues Verd, il donna à son fils une lettre de recommandation pour le baron des Adrets, qui avait, disait-il, servi autrefois sous ses ordres, mit dans sa main une épée bien trempée avec une bourse assez mal remplie, et le congédia sans verser une larme, après une allocution qui ne ressemblait guère à celle du vieux Vaudois. C'est avec ces moyens de fortune qu'Aymé Verd arriva dans la petite ville d'Apt, en Provence, où la compagnie d'ordonnance de M. de Beaumoiit tenait garnison depuis quelques mois.

Les archers de cette époque n'élaient pas, ainsi qu'on serait tenté de le croire, des soldats portant

des arcs. Ces armes^ toutes primitives, étaient abandonnées depuis longtemps aux mains innocentes des bourgeois qui s'en servaient, comme leurs descendants le font encore aujourd'hui, pour se disputer entre eux, aux jours de fête, l'oie domestique, le gobelet d'argent et le titre glorieux de roi de la cible. On appelait archers déjeunes soldats qui faisaient l'apprentissage de la vie militaire et étaient attachés aux hommes d'armes des compagnies d'élite, à peu près comme les écuyers aux chevaliers du moyen âge. C'étaient pour la plupart des cadets de famille ou de pauvres gentilshommes qui préféraient aux loisirs du cloître ou aux dignités de l'Église la vie agitée du soudard, et les joyeuses veilles des quartiers d'hiver. Ils ëlaient tous riches de jeunesse et d'espérance. L'exemple de Montluc , devenu maréchal de France; après avoir passé les monts sous le baudrier de simple archer, la fortune de tant de pages étourdis, devenus capitaines, c'étaient là autant de sujets d'émulation pour ces jeunes disciples du dieu Mars. En attendant l'occasion de se distinguer sur quelque champ de bataille, ils ne laissaient pas de dépenser gaiement les heures, chacun suivant son humeur. Les uns destinaient leur

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paye à s'acheter des rubans ou des habits de velours, pour plaire aux jolies filles qu'ils rencontraient, le malin à la messe, et le soir sur le mail; les autres passaient le jour à boire et à jouer autour d'une table, en prêtant l'oreille aux récits des vétérans, dont les souvenirs sur les vieilles guerres et les anciennes garnisons étaient aussi intarissables que les tonnes des taverniers et la gaieté des auditeurs. Quelques-uns, c'était en effet le plus petit nombre, faisaient leur grande affaire des questions tliéologiques, combattaient Rome ou Genève, et préludaient ainsi au singulier spectacle que devait donner bientôt la France, d'un peuple tout entier tenant la Bible d'une main, et de l'autre l'épée. Mais comme une dispute entre gens de guerre finit rarement ailleurs que sur le pré, il n'était pas rare d'entendre dire que deux archers s'étaient coupé la gorge pour un dissentiment sur la transsubstantiation ou les indulgences, les discussions religieuses ou métaphysiques étant, pour cette milice oisive et turbulente, un passe-temps tout comme un autre, une cause de duel aussi raisonnable que les caprices d'une femme coquette, ou que les préférences de la Fortune, cette femme la plus inconstante de toutes.

Telle était la milice dans laquelle nos deux amis s'enrôlèrent l'un après l'autre. Le hasard les réunit sous le même homme d'armes, ce qui fut la première cause de leur liaison. Aymé Verd reçut, à son entrée dans le corps, d'utiles conseils et d'autres bons offices de la part de son frère d'armes, qui l'avait précédé d'un an dans la compagnie. Une certaine intimité ne devait donc pas tarder à s'établir entre eux; l'habitude la rendit de jour en jour plus étroite. Il fallait pour cela que Gaspard de Montmaur eût des qualités bien solides sous son enveloppe un peu rude, car Aymé avait l'humeur peu communicative. Son éducation lui avait appris à se défier des entraînements d'une amitié frivole. Il repoussa même, d'abord, les avances cordiales de Gaspard, et ce ne fut qu'après l'avoir bien éprouvé qu'il se livra à lui sans réserve. Celui-ci était pourtant digne de son affection. Ce n'est pas qu'il menât une conduite trèsrégulière et qu'il ne se compromît parfois dans les aventures nocturnes, dans les rencontres des archers en goguette avec la garde bourgeoise ou les soldats du guet. Il était aussi plein de fougue qu'on peut l'être à son âge, et, comme il avait coutume de le dire, il ne savait pas plus reculer devant une

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bouteille pleine que devant une épée nue. Cependant leur amitié ne cessa pas de grandir, depuis le jour où ils se connurent, à tel point que l'aumônier de M. de Beaumont les comparait, avec une érudition toute païenne, à Castor et à Pollux, ces deux enfants j umeaux de la pudique Léda. Pour en venir a cette espèce de fraternité, Gaspard avait renoncé un peu à ses habitudes turbulentes. Aymé, par reconnaissance, le suivait parfois au cabaret. Ils n'avaient, ni l'un ni l'autre, la bourse bien garnie, et, quoiqu'ils missent leurs revenus en commun, ils avaient grand'peine à contenter leur hôtesse, au bout de chaque mois. La solde ne venait pas toujours à l'heure dite; elle était, d'ailleurs, fort maigre, et passait par tant de mains avant d'arriver jusqu'à eux, qu'elle perdait dans ce voyage la moitié de son poids primitif. Le père Cliambéon était, il est vrai, assez généreux ; mais, comme le dit un vieux proverbe, a a beau se saigner qui sang n'a. » Il n'envoyait donc à son fiU que des bénédictions et des conseils. Gaspard était plus heureux ; il recevait de temps à autre, de sa mère, de petits cadeaux, des dentelles pour sa toilette, des épingles d'or, des vêtements de prix. C'était là une ressource contre la disette. Gaspard

profitait d*un moment où Aymé Verd était endormi; il descendait doucement l'escalier de leur gîte, et courait chez un prêteur sur gages troquer ^u beaux atours contre quelques ëcus au soleil, qui brillaient aussi, mais duraient peu. C'est ainsi que plus d'une fois Gaspard avait apaisé les clameurs de ses créanciers qui, en venant réclamer leur du, révélaient au grave disciple du Vaudois les équipées de son ami. Gaspard promettait toujours de changer de conduite en changeant de garnison j mais l'habitude l'emportait sur les résolutions les plus fortes. Dans chaque ville, notre archer trouvait de nouvelles pierres d'achoppement; ici, c'était un vin sans pareil; là, une hôtelière avenante; ailleurs, un crédit illimité, piège charmant, dont on ne découvre la perfidie qu'après y avoir succombé. Gaspard était obligé d'avoir recours à mille expédients pour cacher ses peccadilles. Les deux archers*, en effet, logeaient ensemble, couchaient côte à côte, mangeaient à la même table, et n'allaient jamais Tun sans l'autre aux exercices. Montmaur ne pouvait donc longtemps faire un mystère de ses aventures et des querelles qui en étaient la suite inévitable. La ville tout entière le^ savait Et puis Aymé était si bon I II se fâchait d'à-

bord un peu, mais il finissait toujours par s'apaiser, et par offrir le secours de son bras et de son épée à son incorrigible compagnon. Les amis de ce temps-là

Valaient bien, dit-on, ceux du nôtre.

Si VOUS êtes de notre avis, indulgent lecteur, et de l'avis du bon La Fontaine, vous trouverez peutêtre quelque intérêt dans le chapitre suivant, où nous allons reprendre les deux frères d'armes causant de leurs affaires, tout en se prélassant sur le dos de Pacolet.

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