CHAPITRE IIL Une ^vcxitnxc ie gvûnîr cljemtn
l'effaré. — De l'ordre de Cîteaux je suis un pauvre Père. TRAKCHE-MOKTAGNE. — Donc tu paieras.
l'effaeé. — Ah ! seigneur, je ne suis qu'un vieil apothicaire. TRANCHE-MONTAGNE. — Donc tu mourras.
— Comédie de la Foire. —
• — Par la barbe de saint Hugon ! dit Gaspard en riant, nous voilà chevauchant par monts et par vaux, à peu près comme les quatre fils Aymon sur le cheval de Renaud de Monlauban, avec celte
différence toutefois que Bayart était un fier cheval , comme j'ai toujours souhaité d'en avoir un , tandis que Pacolet est plus maigre et plus efflanqué qu'un ministre protestant! Mais, vive Pacolet! je suis aussi heureux sur son dos de dromadaire, que si je montais la haquenée ferrée d'argent de M. le cardinal de Tournon. Etes-vous comme moi, Aymé? Depuis que j'ai mis le pied sur la terre de Dauphiné, j'ai*le cœur aussi léger qu'un plaideur qui vient de gagner son procès.
— Il est doux, en effet, dit Aymé avec une sorte de tristesse, de revoir son pays après une longue absence. Mais, quant à moi, je ne serais pas revenu de sitôt dans nos montagnes, si je n'eusse pensé que ma présence pourrait vous être utile pendant le cours de votre voyage. Puisque vous faites une folie, je veux être là pour en prévenir les suites, et mettre du baume sur les blessures que vous allez vous faire à vous-même.
— Bah! dit Gaspard, vous voyez toujours les choses sous leur côté sombre. Quel mal croyezvous qu'il puisse arriver à un fils qui va embrasser sa mère? N'ai-je pas obéi assez longtemps à Tordre qui m'interdisait l'entrée du château ? Vous avez épuisé tous les trésors de votre sa-
gè^se, toutes les subtilités de vôtre esprit, poui* trouver l'ombre d'une raison à cette étrange défense, et vous n'avez pu y réussir. Puisque nous n'avons pas deviné cette énigme, n'est-il pas tout naturel que nous allions en chercher le secret* à Montmaur?
— Une mère veut être obéie, répondit Aymé Verd, et il me semble que si j'avais là mienne, un seul mot de saijouche, une ligne de sa main, me retiendrait prisonnier au bout du monde
— Merci de moi! s'écria Gaspard, vous consentiriez à vivre loin d'elle, lorsqu'en deux jours de marche vous pouvez venir vous asseoir au coin dé son feu !
— J^attendrais, au moins, avec patience, reprit Âyrné, qu'elle m'eût pardonné mes sottises et m'eût rappelé sous son toit. Madame de Montmaur ne pouvait tarder à le faire.
— C est ainsi que parle la sagesse, dit Gaspard ; elle n'est jamais pressée ; elle a toujours le temps d'attendre. Mais, morbleu ! si je vous connais bien, mon bel ami, tout prudent que vous êtes, je ne sais si vous auriez eu autant de patience que moi. Je gagerais même que vous auriez fait SI y a longtemps la folie que vous me reprochez. Le
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cœur a aussi ses raisons qui ne sont pas toujours celles de la prudence, que diable !
— Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites, mon ami, repartit Aymé Verd. Aussi, tout en vous blâmant, vous ai-je laissé partir, quoique je ne sache pas trop comment vous serez reçu dans la maison de votre père.
— Eh! que m'importe! s'écria le jeune Montmaur en éperonnant la mule. Je ne viens pas demander une part d'héritage à mon aîné. Je sais bien que les cadets de ma province n'ont droit qu'à leur pécule castrant ^, et qu'en parlicuHer monsieur mon frère, tout chasseur qu'il est, ne vendrait pas, comme Ésaû, son droit d'aînesse pour un plat de lentilles. Mais, tout bien considéré, et sauf le respect que je dois à ma mère, je trouve que c'est bien assez d'avoir vécu quinze ans loin de Montmaur. On m'en a éloigné un soir, par une pluie battante, en me promettant que j'y reviendrais bientôt. Je n'oublierai jamais ce moment-là, Aymé, et le serrement de cœur que j'éprouvai, lorsque j'entendis le bruit des portes qui se refermaient derrière moi. M'a-t-on tenu parole? Répondez, homme sage.
■ — J'avoue, dit Aymé, qu'à ne considérer qu«
les apparences, vous auriez quelque sujet de vous plaindre de celte façon d'agir à votre égard. Mais il ne faut pas se hâter de juger une mère. Elles ont comme Dieu leurs voies secrètes que nous ne pouvons pénétrer. D'ailleurs, la vôtre a eu à se plaindre de vous. Vous avez contrarié ses projets sur votre avenir. Au moment où elle vous croyait chez son frère de Normandie,, tout occupé d'études sérieuses, vous aviez pris la clef des champs et vous vous enrôliez, sans même la consulter, dans notre illustre compagnie, où, avouez-le, il y a plus de cerveaux fêlés que de prud'hommes et de capitaines.
— - Ta! ta! la! nous y voilà, s'écria Gaspard. Vous allez me prouver en quatre points que j'étais né pour faire un conseiller à la grand'chamhre. Ne vous en déplaise, sage Minos, je n'en crois rien. Je ne me suis jamais senti plus d'inclination pour les longues robes et les longues plaidoiries que pour les longs sermons, et je rends grâce au ciel du parti que j'ai pris, ne serait-ce que pour le plaisir de vous avoir rencontré. Vertudieu ! si j'avais écouté le vieil oncle, au lieu de vivre librement comme un joyeux archer, sans m'inquiéter d'autre chose que de savoir si mon cheval a du
foin dans son râtelier, il me faudrait passer le jour à peser la conscience des plaideurs et les subtilités des avocats dans les balances fausses de la justice. Cela vous aurait convenu, à vous, Aymé, qui n'êtes jamais plus content que lorsque vous pouvez faire une bonne remontrance et reprocher leurs fautes à vos meilleurs amis. Je vous vois d'ici avec une robe fourrée sur le dos, un bonnet carré sur la tête, jugeant le tiers et le quart, et mettant toute la sagesse du roi Salomon au service de deux paysans bas-normands. Avec les idées que vous avez, vous ne manquerez pas de plaire à ma mère. Quant à moi, ce n'était pas là mon affaire. Je n'ai jamais su de ma vie démêler un écheveau embrouillé. Et si deux de ces sots qui plaident dix ans pour une tonne de cidre ou un quartaut de vin blanc fussent venus devant moi, je leur aurais dit tout simplement : Votre vin est-il bon? Ça, mettez-le en perce et vidons-le ensemble. Est-il mauvais ? Que le plus sot de vous deux l'emporte et le boive jusqu'à la lie.
— Peste ! dit Aymé, voilà un jugement qui vous eut fait honneur. Il ne vous manque vraiment que la toge pour être aussi sensé que la plupart de nos graves magistrats. Mais, pour parler plus sérieu-
sèment, les répugnances que vous avez pour celte honorable profession ne vous justifient pas complètement de'Tavoir abandonnée. En ce nîonde, on ne doit pas toujours consulter son goiit et ses caprices. Le premier des devoirs, c'est d'obéir à ses parents, surtout lorsqu'ils n'exigent de vous rien qui soit contraire à Ihonneur et à la conscience.
— Vous croyez donc bonnement, dit Gaspard, que c'est pour avoir envoyé au diable les sacs de procédure, et faussé compagnie au vieux procureur, que ma mère m'a gardé rancune? Mais possédât-elle à elle seule tout l'esprit vindicatif qu'à tort ou à raison l'on reproche à notre famille, j'aurais peine à être de votre avis. Punir son fils en se privant de le voir, c'est, vous en conviendrez, une singulière façon de punir, et qui, d'ailleurs, jurerait un peu avec la tendresse que madame de Môntmaur me témoigne dans ses lettres.
— Nous ne pouvons faire à cet égard, dit 4ymé Verd, que d'inutiles conjectures. Bientôt nous saurons à quoi nous en tenir, et je souhaite que vous n'ayez pas à vous repentir de votre démarche.
— Me repentir! dit Gaspard, y pensez-vous, Aymé? Quoi ! mon frère a passé sa jeunesse dans
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noire maison; il a grandi au milieu des serviteurs de mon père, qui le connaissent et qui l'aiment, et moi, lorsque j'arrive pour quelques jours, après une absence de quinze ans, je craindrais de frapper à la porte, de me présenter à ma mère et de lui dire : Me voilà! Allons donc! c'est impossible. Je soutiens, moi, qu'on tuera le veau gras à notre arrivée. Tout le monde nous fera fêle, depuis ma petite cousine qui, je suppose, est une grande et belle fille à présent, jusqu'au curé de Môntmaur, lequel, depuis plus d'un demi-sièclé, baptise, marie, confesse et enterre tous les gens de notre famille. Vous verrez que je n'aurai pas même besoin de me nommer.
— Ah ! dit Aymé, vous avez un peu changé depuis qu'on ne vous a vu là -bas. Vous portez des moustaches longues, une barbe pointue; vous avez une belle balafre sur la joue. L'archer d'aujourd'hui ne ressemble guère au petit cadet de l'an 1546.
— Palsambleu! dit Gaspard, je leur chanterai la ronde de chez nous :
N'eid dormion ou mieis d'oun pra,
OU une autre chanson du pays, et vous verrez qu'ils n'auront pas envie de me renier. — Allons,
Pacolel, mon ami! trotte de ton mieux! mange le chemin, comme si c'était un boisseau d'avoine. Je voudrais déjà entrer dans l'avenue de Montmaur. Mais, le diable m'emporte ! nous n'arriverons pas avant la nuit.
En parlant ainsi, Gaspard fouettait les flancs de sa monture avec une branche de chêne qu'il venait de couper au-dessus de sa tète, en passant sous un endroit couvert de la forêt. Mais, malgré cette double exhortation, Pacolet crut ne devoir rien changer à son allure pacifique. Gaspard renonça donc à presser le pas de son guide, et continua à entretenir son ami des projets qu'il formait pour le temps de leur séjour à Montmaur. Les deux archers suivaient en ce moment le penchant boisé des collines qui bordent l'Isère. Le brouillard était devenu moins épais; cependant il l'était encore assez pour donner à tous les objets environnants une forme vague et indécise. Il semblait qu'on n'aperçut la vallée qu'à travers un voile de gaze.
Cette partie de la contrée n'a rien de trèspittoresque. Ce sont encore aujourd'hui des collines grisâtres, des taillis de chênes noirs, semés çà et là de quelques bouleaux. Des rochers eu
forme de pyramides s'élèvent de distance en distance, avec une régularité qui les a fait prendre par les antiquaires de la province pour de vieilles pierres druidiques. Au seizième siècle, les bois dont nous parlons étaient peut-être un peu mieux fournis, les futaies étaient moins rares. Mais l'aspect général du paysage devait être à peu près le même. Il avait cela de particulier qu'aussi loin que la vue pouvait s'étendre, même à travers les éclaircis de la forêt, on n'apercevait aucun village, ni aucune espèce d'habitation. C'était pourtant un lieu de passage assez fréquenté, il n'était pas rare d'y rencontrer des colporteurs, de petits marchands, des fermiers du Vivarais ou du Valentinois, s'en allant^, en divers équipages, aux foires et marchés du pays. Mais plus d'un accident arrivé sur la route avait donné un mauvais renom à ces bois, et les voyageurs n'y passaient qu'en frissonnant et en disant leurs patenôtres. Ils eussent évité sans doute cet endroit mal famé , s'il n'eût fallu, pour cela, faire un long détour par la plaine et se risquer dans les marais qui existaient à cette époque sur la rive gauche du Rhône. Sachant combien le temps est chose précieuse, ils se résignaient à courir la chance d'une mauvaise
rencontre, et se fiaient à Dieu ou à ses saints pour la sûreté de leor voyage. Ils avaient de plus la précaution de se réunir en troupes, afin d'intimider par l'aspect imposant d'une caravane les malfaiteurs toujours un peu couards. Nos deux amis n'étaient pas gens à user de pareils stratagèmes. Loin de s'effrayer du danger, ils étaient accoutumés à le regarder toujours en face, et, en ce moment, ils avaient même complètement oublié les avis officieux du pontonnier. Pacolet attirait toute leur attention. Le vieil aveugle semblait connaître tous les détours de la forêt; il choisissait avec une rare sagacité les sentiers les moins raboteux, trottait d'un pied sûr au penchant des ravins, évitait les fondrières, et, s'il se présentait devant lui un cours d'eau un peu profond, il savait trouver l'endroit guéable, sans que les deux archers eussent besoin de lui imprimer une direction. C'était là une véritable merveille. Cependant Pacolet n'en était pas plus fier. Il ne paraissait s'enorgueillir ni de son propre mérite, ni du noble poids qu'il portait, et marchait, la tête baissée, à peu près comme s'il eût porté sur son échine deux outres pleines de vin, ou deux paniers chargés de provisions rustiques. Gaspard n'était pas trop crédule; cependant,
il ne put s'expliquer l'étrange perspicacité de son guide qu'en l'attribuant à un sortilège.
^- Je gagC; dit-il, que ce vieux batelier, avec sa mine sournoise, est en commerce avec le diable. Je n'aime pas les gens qui font deux métiers, qui vivent dans l'eau et dans le feu , et dont les deux mains ne sont pas occupées à la même besogne. Voulez-vous parier avec moi, mon bel ami, que ce vieux damné nous a mis sur le dos de quelque lutin, et que, si je faisais tant seulement un signe de croix , nous le verrions disparaître et nous trouverions tout à coup à califourchon sur une branche desséchée ou sur quelque vieux balai?
-^ Vous nous placez là dans une fâcheuse position, dit Aymé Verd en souriant. Je crois, cependant, que vous pouvez être tranquille. Je n'ai vu dans le pontonnier qu'un vieillard bizarre et grondeur, qui n'est si mécontent des autres, que parce qu'il n'est guère content de lui-même. Quant à sa bêle, si elle connaît si bien sa route, c'est qu'elle l'a parcourue sans doute plus d'une fois avant d'avoir perdu le bienfait de la lumière. Il n'y a donc rien que de très-naturel dans ce que vous êtes disposé à prendre pour un prodige.
— J'aime à le croire, dit Gaspard ; cependant
\ous ne m'ôterez pas de l'idée que le vieux péager a quelque cLose de suspect, et que son mulet lui ressemble. Comme le dit notre maréchal ferrant : tel maitre, telle monture. Mais, ajouta l'archer en prêtantroreillé au vent, que viens-je d'entendre? Sur mon âme! voilà qui est aussi singulier que les allures de Pacolet. Si je ne me trompe, ce sont bien là les sons d'une mandoline. Entendez- vous, Aymé ?
Aymé Verd prêta l'oreille à son tour, et crut distinguer en effet les sons un peu criards d'une mandoline, mêlés aux accents d'une voix vibrante.
— Qui diable peut chanter à celte heure et en pareil lieu? s'écria Montmaur en sautant sur la mule, comme s'il eût entendu l'archet du ménétrier. C'est peut-être quelques bohémiennes au pied léger qui essayent sur le gazon les rondes et les passes qu'elles préparent pour la ville prochaine. Si vous voulez m'en croire, nous irons danser avec elles.
— Vous avez peur des nécromans, des lutins et des farfadets, dit Aymé Verd, mais vous danseriez, j'en suis sûr, avec des sorcières. Heureusement, je suis là pour vous rappeler que nous n'avons pas demandé un congé pour courir après les filles vagabondes de la Bohême ou de 1 Egypte, et
— Ah ! dit-il, tu fais la sourde oreille, maraud ! nous allons voir si quelques coups de plat d'épée te rendront l'ouïe et la parole.
— Par saint Thomas ! dit l'étranger, en s'arrétant tout à coup , je suis connu dans les écoles pour n'être ni sourd ni muet. Arrive, gibier de potenpe î ce serait bien le diable si tu avais la peau plus dure que les carabins de Montpellier.
L'archer exaspéré se précipita l'épée haute sur le prétendu brigand; mais celui-ci, qui ne semblait pas homme à se laisser déconcerter, leva son bâton et fit voler en l'air d'un seul coup l'arme et le chapeau de son agresseur. Gaspard demeura stupéfait, et Aymé Verd ne put retenir un éclat de rire, car il venait de reconnaître dans le vigoureux antagoniste de son ami un modeste étudiant en théologie. Ce dernier n'était autre en -effet que notre joyeuse connaissance Placide Gouttenoire.
— Est-ce ainsi, s'écria-t-il, en tenant toujours son bâton levé, est-ce ainsi que vous respectez les ordonnances du roi notre sire, et que vous tirez l'ëpée sur les grands chemins contre les paisibles serviteurs de la sainte Eglise?
— Peste ! l'ami ! lui dit Aymé Verd en souriant, pour un paisible serviteur de la sainte Église, vous
ee • AYME VERD.
n'y allez pas de main morte. Connaissez mieux votre monde , et regardez-y à deux fois avant de frapper si dru : une pareille manière d'agir ne va guère à la robe que vous portez.
— Distinguo, messire, dit Placide , avec une vivacité toute scholastique; vous remarquerez qu'en jetant bas le couvre-chef de votre ami et sa redoutable épée , j'ai usé à la fois de courtoisie et de prud^ence. Primo, je dis de prudence ; car cela m'a permis de voir à qui j'avais affaire , et en outre d'épargner à un honnête gentilhomme un meurtre inutile. Secundo^ je dis de courtoisie, car j'aurais pu aussi bien briser le crâne qu'enlever le chaperon ; d'autant mieux que le crâne d'un archer est souvent assez vide, et assez fragile par conséquent : vacuum et fragile,
Aymé Verd hocha la tête en signe d'assentiment. Cependant Gaspard^ désarmé d'une manière si inattendue, était resté, comme nous l'avons dit , immobile et muet de surprise. Son amour- propre n'avait jamais éprouvé un pareil échec. Bientôt le rouge lui monta au visage, et il s'écria en sautant à bas de Pacolet :
— Vertudieu ! sire clerc, vous êtes bien heureux que le brouillard m'ait empêché de vous voir ve-
nir j je vous aurais reçu d'une belle façon. Mais, ajouta-t-il en ramassant son épée, vous allez me rendre compte de votre conduite. Mort de ma vie ! jamais personne n'a levé la main sur moi sans s'en repentir.
— Là! là! comme vous êtes susceptible, dit le clerc; vous devriez porter un bouchon de paille à votre chaperon , comme on en met à la crinière des chevaux vicieux afin d'avertir les passants. J'arrive tranquillement, suivant mon habitude, dans l'espoir de trouver de braves compagnons de route que j'aurais pu édifier par mes discours, et du plus loin que vous m'apercevez, vous tirez votre sabre et fondez sur moi , en criant comme un routier qui demande la bourse ou la vie ! Est-ce ma faute, à moi?
— Le bonhomme vous a pris pour un voleur, dit Aymé Verd à son ami; c'est un prêté pour un rendu ; ne lui faisiez-vous pas le même compliment?
— Sans doute, dit Montmaur, mais du moins avant de frapper j'ai crié gare, tandis que ce prétendu clerc est tombé sur moi comme un boucher qui veut assommer un taureau.
— Un prétendu clerc? dit Placide piqué au vif
a AYMÉ VERD.
par ce doute injurieux. Dites un clerc, messire, et, qui plus est, un bachelier.
— Quand vous seriez Fëvéque de Valence en personne, reprit Gaspard, il faudra que vous me rendiez raison. Mais je ne ferai pas comme vous, je ne vous attaquerai pas à l'improviste; j'ai toujours joué franc jeu et me suis toujours battu à armes égales.
— Qu entendez-vous par là? dit Aymé Verd; vous voyez bien que ce paisible voyageur ne porte à son côté qu'une écritoire.
— Eh bien! reprit Moirtmaur, prètez-lui votre flamberge, et nous verrons si ce belitre sait se servir d'une arme courtoise aussi bien que de ce méchant bâton de porte-besace.
— Vous savez déjà que ce méchant bâton ne craint pas de rencontrer une bonne lame, dit Placide. Quant au combat que vous me proposez, mon maître, je suis fâché de vous le dire, mais vous m'avez l'air de ne pas mieux connaître les canons que les ordonnances du roi ; car, les canons défendent à tous clercs, tonsurés ou non tonsurés, de se servir d'armes piquantes ou tranchantes, si ce n'est à table, bien entendu.
— Ainsi tu refuses une rencontre loyale? dit Gaspard.
— Distinguo, dit le subtil bachelier; je n'ai jamais refusé de faire raison à personne, et si vous voulez que nous argumentions en trois, six ou neuf points, sur le droit de légitime défense que les conciles ont reconnu à tout homme injustement assailli, je suis prêt àvous répondre en bon français, ou en latin si vous l'aimez mieux. Voila ce que j'appelle un combat loyal et digne d'avoir un honnête homme pour témoin. Du reste, ajouta-t-il en faisant la roue avec son bâton, pour peu que cela vous plaise, avancez et vidons bravement notre querelle comme Enéas et ïurnus.
Aymé Verd, voyant que les deux partis s'échauffaient peu à peu, jugea prudent d'intervenir, Il usa si bien de son empire sur Gaspard, que bientôt le brave archer tendit la main à son adversaire.
Aymé ne songea plus alors qu'à remoiitei* sur le dos de Pacolet et à continuer le voyage que cet incident avait interrompu; maisPacolet, profitant de la liberté qu'on lui avait laissée, avait sans doute repris le chemin de Confolens, comme Bruno l'avait prédit. Il fut du moins impossible de le retrouver dans la clairière et dans les taillis voisins.
ro ' AYMÉ VERD.
— Qu'est devenue cette mule du diable ? dit Gaspard.
— Ce qui m'inquiète, dit Aymé Verd, ce n'est pas le sort de Pacolet, mais bien le nôtre. Tout aveugle qu'il est, il trouvera sa! route, tandis que j'ignore à cette heure comment nous pourrons arriver jusqu'à Romans.
— Bah! s'écria le clerc, n'y a-t-il que cela qui . vous gène?. Sur mon âme! je puis vous servir de guide tout aussi bien que ce vieux mulet. Je connais ces bois comme les rues de Montpellier. Quant à vous, je pense que des archers de M. de Beaumont n'ont pas besoin d'une chaise à porteur pour voyager, comme le doyen des chanoines de Saint-Barnard pour aller à l'office. Vous devez savoir faire usage de vos jambes aussi bien que de vos bras. Allons, mes maîtres, en route et au pas de charge !
Les deux gentilshommes, charmés de la franchise et de îa bonne humeur de leur nouveau compagnon de route, se mirent gaiement en chemin.
— Oui, mes chers amis, reprit le clerc, qui en quelques, minutes se trouva avec eux aussi à son aise qu'il l'eût éié avec son ami Jacques Sauzéas,
UNE AVENTURE DE GRAND CHEMIN. Yl
de Saint-Etienne en Forez, oui, marcher à pied est nn exercice salutaire; c'est pour cela que les anciens étaient si amoureux de la danse, qui n'est qu'une marche plus rapide et plus cadencée: I^unc est bibendum^ dit Horace, nunc pede libero pulsanda kllus : Maintenant il faut boire, maintenant il faut frapper la terre d'un pied léger.
— Aimeriez-vous la danse, sire clerc? demanda Gaspard, qui eût fait dix lieues pour entendre le son d'une viole.
— La danse ! dit Placide, de quelle danse parlez-vous? S'agit-il de la danse pyrrhique, de la danse Cretoise, de la ronde des bacchanales ou des prêtres de Cybèle, et de cent autres danses gracieuses que nous avons remplacées par la bourrée, la gigue et le rigaudon? Je suis trop bon chrétien pour m'associer à ces joies toutes païennes; mais si vous me parlez de la danse grave de Moïse, des pas mesurés de David devant l'arche aux accords du psaltérion et des cymbales, je vous avoue que j'ai toujours regretté que la liturgie n'ait pas conservé de trace de ces pieuses évolutions dans lesquelles j'aurais pu jouer mon rôle tout comme un autre. Heureusement la promenade à pied nous offre absolument les mêmes avantages. Elle
ouvre Tappëtit ; elle met en mouvement les esprits animaux, qui, ainsi que vous le savez, ne sont autre chose que nos idées : mentis nostrœ cogitationes. C'est en me promenant, deambulando, que j'ai composé les plus beaux passages de ma thèse, entre autres le septième point dans lequel je compare Jean Calvin à Satanas, à la grande confusion de ce dernier.
— Ah! ah! dit Gaspard, vous venez de soutenir une thèse? Je suppose que vous y avez franchement arboré le drapeau de la vieille religion que tout le monde aujourd'hui se mêle d'attaquer, même ceux qui devraient la défendre,
— Vous pourrez en juger par vous-même, messire, dit le clerc en se hâtant de tirer de son bissac deux feuilles de parchemin qu'il offrit à ses compagnons de route, car voilà un exemplaire de la thèse en question. Vous pourrez lire cela à tête reposée, et la lecture vous en sera profitable. Le latin est du plus pur Cicero. Mais un auteur a toujours mauvaise grâce à parler lui-même de ses ouvrages. Je vous demanderai donc, mes chers maîtres, comment il se fait que vous soyez à cette heure à courir les chemins au lieu d'être dans vos quartiers.
La conversation une fois engagée ne devait pas larir de sitôt entre les nouveaux amis. Placide se fut chargé à lui seul d'en faire les frais, si Gaspard ne lui eût disputé de temps à autre le dé qu'il maniait si bien.
Il fut résolu, cela va sans dire, que les deux archers iraient prendre gîte à l'auberge du Dauphin pour le peu de temps qu'ils avaient à passer dans la ville.