CHAPITRE IV
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Croyez-moi, mes dignes amis :
Lorsque vous sortez d'un logis , Si vous ne voulez faire assez triste figure, Ne collez pas l'oreille au trou de la serrure. ( Le Spectateur.)
Cinq heures sonnaient à l'église de Saint-Barnard, lorsque les trois amis aperçurent enfin les tours de Romans, rangées en forme de fer à cheval sur les bords de l'Isère, et entrèrent dans le bourg du Péage, qui n'est séparé de la ville que par un pont jeté sur l'Isère. Comme on était à la veille d'un jour de foire, la plupart des
habitants étaient sur le devant de leurs portes, occupés à dresser des tentes, à rouler des tonneaux, pour faire un accueil honorable aux étrangers que la Saint-Martin attirait dans le pays de tous les points de la province.
Quelque désir qu'eût le bachelier de revoir au plus tôt ses pénates, il ne pouvait rester insensible aux hommages dont ses cousins de tous les degrés, l'entouraient au passage. Il ne dédaignait pas d'ailleurs de trinquer avec un ami, et conmie l'heure du repas était arrivée, il pouvait accepter sans rompre le jeûne un léger à-compte sur le dîner qui l'attendait au logis. Les archers virent donc le moment où ils allaient être forcés de tenir compagnie au jeune clerc qui les présentait à tout son monde comme ses meilleurs camarades. Cependant ils réussirent à se dégager, et, prenant les devants, ils arrivèrent sans encombre devant la porte de l'hôtellerie du Dauphin.
On sait ce qu'était une auberge à cette époque reculée. Elle ne ressemblait guère, surtout dans la petite ville de Romans, aux somptueux hôtels de nos cités modernes. C'était, pour l'ordinaire, une grande maison assez sombre, plus vaste que commode, et dont les chambres nues contenaient
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chacune un ou deux lits, inoccupés pendant les trois quarts de l'année. Ce n'était qu'aux jours de foire et de fêtes solennelles que ce désert commençait à se peupler;mais alors il y régnait un désordre et un tumulte dont on aurait peine à se faire une idée. Les lits, d'une largeur démesurée, recevaient alors pêle-mêle des gens qui ne s'étaient vus de la vie et ne devaient .jamais se revoir. On faisait du feu sous le manteau glacé des cheminées, et bientôt des marchands et des voyageurs de tous pays venaient y prendre place.
Là maison de Jean Gouttenoire ne se distinguait pas des autres tavernes de la ville, si ce n'est qu'elle était nouvellement bâtie sur les dessins du Philibert de Lorme romanais, et qu'elle avait pignon sur rue, au grand scandale de Bruno et de maint hôtelier des environs, ku moment où les deux archers y entrèrent, la grand'salle était déjà pleine, et ils éprouvèrent quelque difficulté à pénétrer jusqu'à l'endroit où se tenait le maître du lieu. Ce dernier était près de la cheminée, assis dans un grand fauteuil de bois, comme un homme d'importance qui n'a plus besoin de se donner de peine pour s'attirer les faveurs de la fortune. Ce-
tait un homme gras et fleuri , et qui était bien à lui seul la meilleure enseigne que pût avoir une auberge. Il reçut les deux gentilshommes sans se lever de sa place, et leur exprima en peu de mots, avant même qu'ils eussent ouvert la bouche, le regret qu'il avait de ne pouvoir loger leurs seigneuries dans sa maison.
— Ne vous tourmentez pas de cela , maître Gouttenoire, dit Aymé Verd en souriant, nous ne venons pas vous demander un gîte; je voudrais savoir seulement si vous connaissez le baron de Rochelerpt. .
— Le baron de Rochelerpt? dit Jean Gouttenoire; comment donc! vous pouvez m'en croire, jeune homme, je suis payé pour le connaître. C'est une de mes plus anciennes pratiques, si l'on peut appeler pratique un homme qui vient chez vou^une fois toutes les saisons, prend le meilleur lit, fait tirer le meilleur vin, se carre comme un prélat à la plus belle place du foyer, et le lendemain s*en va comme il est venu, c'est-à-dire sans payer son écot.
— Vous vous trompez sans doute? reprit kymé avec quelque embarras. Je veux parler de messire Hugues Verd deChambéon.
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— Par les bonnes coutumes! s'écria Thôtelier, nous nous entendons au contraire à merveille, mon jeune maître; nous chassons, comme on dit, la même bête. Vous voulez parler du vieux Hugues, et moi aussi. C'est une espèce de géant Goliath , qui a le nez rouge comme Bacchus sur renseigne de mon voisin Tempier, et qui porte une balafre sur la joue comme une barre d'illégitimité sur un écusson.
A ces traits caractéristiques, Aymé Verd ne pouvait manquer de reconnaître son père. Il demanda donc à maître Gouttenoire si le baron était descendu des montagnes et se trouvait à Romans. Il ajouta que le seigneur de Chambéon lui avait donné rendez-vous dans rhôtellerie du Dauphin, — Ah ! il vous a donné rendez-vous ici? s'écria maître Jean en regardant l'archer des pieds à la tête; eh bien! vous pouvez l'attendre, car il viendra, soyez en sûr, quoiqu'il ne soit pas encore arrivé. Le vieux montagnard ne manque jamais une foire, et il va ainsi de Valence à Romans, de Die à Saint-Paul-ïrois-Châteaux, manger à crédit dans les meilleures auberges, sous le prétexte de vendre quatre maigres vaches qui, depuis tantôt dix ans, n'ont pu trouver un acheteur.
— Vous pourriez parler du sire de Ghambéon en termes plusmesurés, maître Gouttenoire, dit Aymé; je suis son fils, ajoula-t-il en promenant les yeux autour de lui comme pour arrêter le sourire sur les lèvres des mauvais plaisants, et je ne permettrai pas qu'on dise devant moi du mal de celui dont je porte le nom.
A ces mots, une jeune fille, qui était assise à l'écart auprès d'un vieux gentilhomme , tourna vivement la tête et regarda Aymé Verd avec curiosité.
— Connaissez-vous cet archer? dit Je gentilhomme en rabattant sur ses yeux son large chapeau à plume verte, de manière à cacher son visage.
— Non, mon oncle, répondit la jeune fille avec précipitation, je ne l'ai jamais vu.
— Eh bien ! dit le vieillard, sans s'apercevoir qu'un incarnat assez vif avait coloré subitement ' les joues de sa nièce, tournez donc la tête de mon côté. Ne voilà-t-il pas un beau muguet pour atti-' rer les regards des jeunes dames l
Cependant l'hôtelier, après avoir toussé légèrement^ reprit la parole :
— Vraiment ! dit-il à l'archer, vous êtes lé fils
du vieux Hugues? Peste! c'est le cas de dire : le bon bonhomme a fait mieux que lui ; mais vous éles un brave garçon de prendre la défense d'un père absent. Au fait, le vieux Hugues, tout diable qu'il est, est un bon diable, et je serais fâché qu'il fit à d'autres qu'à moi l'honneur de descendre chez eux. Dieu merci, j'ai de quoi faire de longs crédits aux gentilshommes de ma connaissance, et je sais bien qu'après tout je ne perdrai pas un denier de ce que me doit votre père.
Jean Gouttenoire ne pensait pas un mot de ce qu'il venait de dire, mais il était bien aise de ménager l'araour-propre d'un jeune homme qui avait si bonne mine et venait de montrer un si bon cœur. Cependant l'archer fut médiocrement flatté de l'amendement que l'hôte faisait à sa pensée. Il jura intérieurement d'acquitter sur ses épargnes, aussitôt qu'il serait devenu capitaine, les dettes du vieux gentilhomme , et cette résolution l'ayant à demi consolé, il se résigna à attendre son père. Il prit donc son ami à l'écart et lui annonça ses intentions.
— Nous serons obligés de rester ici jusqu'à demain, lui dit-il.
— Rien de plus juste, mon cher Aymé, repartit
Gaspard; vous allez rester à Romans. Je me reprocherais de vous faire manquer à votre devoir. Mais moi, qui suis loin d'avoir les mêmes raisons pour y demeurer, je vais me remettre en route, et, dans deux heures, je serai à Montmaur.
En entendant ces mots, Aymë regarda son frère d'armes d'un air de doute, comme s'il n'eût pu en croire ses oreilles. Mais voyant à la physionomie de Gaspard que celui-ci avait parlé sérieusement, il ne put cacher la peine qu'il en ressentait.
— Y pensez-vous, mon ami? lui dit-il. Est-ce là ce dont nous étions convenus?
— Non, sans doute, répondit Gaspard; vous deviez venir avec moi, et quoique je ne partage pas vos craintes sur la réception qui m'attend làbas, j'aurais été charmé de vous avoir pour compagnon de route et pour ambassadeur de paix auprès de ma mère. Mais quoi! nous n'avions pas prévu l'obstacle qui nous retient ici.
— Ne saviez-vouspas, reprit Aymé, que je devais voir mon père à Romans, et n'étiez-vous pas résolu à m'attendre?
— Distinguo, comme dirait notre joyeux ami le bachelier, à qui je vous prie de faire mes adieux, répliqua Gaspard. J'aurais volontiers attendu une
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heure ou deux que vous eussiez termine vos affaires avec le baron de Roclielerpt; mais toute une nuit? Je n'y ai jamais pensé.
— Après avoir attendu quinze ans , allez-vous maintenant compter les minutes?
— Je vous l'avoue, mon ami, chaque minute me semble un siècle.
— En vérité, vous n'étiez pas si pressé d'arriver quand vous avez cherché querelle à ce digne bachelier.
— Cela est possible, mais h cette heure je sens que je ne pourrais rester ici un moment de plus, même en votre chère compagnie.
— Ainsi, reprit Aymé , vous voulez partir ! vous irez sans précaution, sans ménagement, vous présenter à Monlmaur en dépit des ordres sévères qui vous en interdisent Fentrée! Puissiez-vous ne jamais vous repentir de cette imprudence ! Pour moi, je serai inquiet jusqu'à ce que je vous aie revu.
— Bah! dit Gaspard, croyez-vous que j'aille comme un paladin de Charlemagne dans un manoir enchanté, gardé par un géant, et où l'on ne puisse faire un pas sans tomber dans quelque trappe ou dans quelque souterrain ? Vous vous
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trompez, mon ami. Si j'en crois mes pressentiments je ser^i bien reçu par ma mère, et toutes vos belles conjectures s'évanouiront là-bas comme de la fumée.
Aymé Verd insista, mais il ne put calmer l'impatience de son ami, et se résigna à le laisser partir. Les deux archers quittèrent donc l'auberge, car Aymé voulut au moins accompagner Gaspard à quelque distance hors de la ville, afin de lui donner en route quelques conseils sur la manière dont il devrait se comporter en arrivant au château. Cependant le vieux gentilhomme à la plume verte n'avait pas un seul instant perdu de vue le fils du seigneur de Chambêon. Lorsqu'il le vit prêt à s'éloigner, il se pencha à l'oreille d'un valet qui était assis à côté de lui, lui dit quelques mots à voix basse, et aussitôt le serviteur, laissant son verre plein, suivit les deux jeunes gens.
La porte était à peine refermée, lorsque Jean Gouttenoire prit sur la cheminée un gobelet d'étain, et s'approcha d'une table, autour de laquelle étaient assises quelques-unes de ses meilleures pratiques, entre autres maître Prunelle, l'apothicaire de la grand'place, et Benoit Trablaine, un des plus gros marchands drapiers de la ville.
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' — Je bois k votre sanlë, maître Benoît, dit-il en vidant son gobelet. Que pensez-vous de ce digne jeune homme qui vient de sortir? A.vez-vous vu comme il a pris feu quand je lui ai parlé de son père? Pour mon compte, j'aime les enfants respectueux, qui, à l'exemple de Sem, jettent un manteau sur les vilenies de leur père au lieu d'en rire.
— C'est singulier, dit le marchand de draps ; je croyais que la femme du vieux Hugues était morte sans laisser d'enfants à son mari. La bonne dame! elle valait mieux que ce rustaud de baron ; je l'ai vue souvent dans ma boutique; elle n'achetait pas ce qu'il y avait de mieux et marchandait de telle sorte que j'étais obligé de surfaire mes étoffes du double pour en avoir un prix raisonnable. Mais il y a bien des années de cela, et, comme je vous le disais, je la croyais morte sans enfants.
— Vous vous trompiez, mon maître, dit un des buveurs qu'à son accent il était aisé de reconnaître pour un montagnard des Alpes. Le vieux Hugues, un jour que nous chassions ensemble, m'a dit à moi-même que sa femme était morte en accouchant d'un gros garçon.
— 'Je voudrais bien savoir, dit l'apothicaire d'un ton nasillard, quelle est la sage-femme quia
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assisté madame de Chambëon. La défunte habitait, au moment de sa fin, le château de Riotor, et je lui ai fourni des herbes que le vieux Hugues me doit encore, par parenthèse. Je puis vous assurer que la chère dame est morte d'une pleurésie qu'elle avait gagnée en courant après son mari, pour l'avertir que les huissiers étaient sur ses traces et allaient l'attei ndre.
— Voilà bien les opinions des hommes! dit un petit vieillard chauve, employé depuis trente ans au plumitif de la prévôté. Quand on insti iiit une affaire, il en arrive toujours de même. Un lomoin dit oui, un autre dit non, un troisième ne dit ni oui ni non, et le juge prononce au hasard la sentence.
Nonobstant cette judicieuse observation, les buveurs continuèrent à disputer sur la naissance de notre héros, mais sans répandre beaucoup de clarté sur la question. Le vieillard qui a déjà attiré l'attention du lecteur s'était accoudé sur la table, comme pour mieux écouter ce qui se disait auprès de lui. Il sembla prendre un intérêt non moins vif à la conversation, lorsqu'il entendit un des interlocuteurs prononcer le nom de Gaspard de Montmaur, et demander si ce jeune
homme était le fils de Jean de Montmaur.
— Vous êtes fatiguée, ma chère, dit-il à sa nièce; rentrez dans voire apparlemeot , j'irai vous y rejoindre bientôt.
La jeune fille parut un peu contrariée ; elle obéit cependant sans prononcer une parole.
— Oui, maître Jean, répondit un colporteur; j'étais le mois dernier à la foire d'Apt, où la compagnie d'ordonnance du baron des Adrets tient garnison , et c'est là que j'ai appris ce que j'ai l'honneur de vous dire. Ce grand garçon qui sort d'ici n'est autre que le second fils de Jean de Montmaur, qui fut pendu à Grenoble il y a quelques années, avec son beau-frère, François de Sassenage.
— Vous vous trompez, jeune homme, dit Gouttenoire, Jean de Montmaur fut bel et bien décapité; j'ai vu de mes yeux sa tête tomber sur le billot; car j'étais ce jour-là sur la place Notre- Dame avec ma femme et le petit Placide qu'elle tenait dans ses bras. Cela donne de fières leçons aux enfants, voisins, de voir exécuter les criminels. Quant à François de Sassenage, il fut seulement pendu en effigie, car avant le jugement il a^ait eu la sa^e précaution de gagner la frontière,
et depuis ce temps-là, on n'a plus entendu parler Me lui.
A ces mots, le vieux gentilhomme, qui était demeuré seul, baissa la tête et s'enveloppa avec plus de soin dans son manteau. Cependant le greffier ne semblait pas disposé à laisser ternir la réputation de Jean de Montmaur.
— Quel crime avait donc commis le condamné? dit-il avec amertume; avait-il volé sur la grande route? avait-il dissipé les finances de l'Etat? non à coup sûr, il était protestant et voilà tout: il voulait la liberté de conscience pour lui et pour les siens. Il ne manquait pas à un conventicule, soudoyait les pauvres ministres, et, n'était le jeûne auquel il n'avait jamais pu s'astreindre, il était digne d'être cité comme le modèle du chrétien.
— Vous perdrez votre place, maître Fournier vous perdrez votre place si vous continuez à parler de la sorte, dit l'apothicaire à l'oreille de son ami.
— D'autres m'en donneront une meilleure, répondit le greffier en remplissant son verre. Ce qui est certain, c'est que le pauvre homme mourut en martyr. J'ai lu les dossiers de la procédure, et je sais à quoi m'en tenir là-dessus.
— Que nous chantez-vous là? dit Trablaine, vous faites des martyrs à bon marché. Tous les jours de foire on en pend sur la grand'place, des martyrs de celle étoffe.
— J'avais toujours dit qu'il finirait de la sorte, reprit l'hôtelier ; c'était un homme violent et emporté, qui ne levait jamais son chapeau aux petites gens et était toujours en procès avec ses voisins. Il aurait dû pourtant être un peu moins fier; je l'ai connu, moi, avant qu'il eût succédé à son aîné; il portait des pourpoints troués, avait autant de dettes que le vieux Hugues lui-même, et n'eût pas trouvé à épouser la fille d'un hobereau montagnard, soit dit sans vous offenser, messire Hostun.
— A coup sûr, dit le drapier, il ne valait le petit doigt de Ponce de Montmaur, son frère aîné; mais la mort est aveugle , elle prend les bons et laisse les ma»uvais.
— Pauvre jeune homme ! dit Gouttenoire. Il n'avait pas changé de religion, celui-là, et ne songeait pas à accaparer les revenus des abbayes et des prieurés; il ne voulait pas oter le pain de la bouche à ces pauvres chanoines qui ont tant de peine à vivre, et qui font tant de bien.
— Sans doute! sans doute! interrompit le greffier en ricanant, c'est là que le bât vous blesse, maître Jean. Vous voyez déjà votre fils assis dans une stalle du chapitre de Saint-Bernard, et quand on parle de toucher aux biens de l'Eglise, vous criez comme une oie à qui l'on arrache ses plumes.
— Mon fils? reprit Jean Gouttenoire avec vivacité, mon fils? il ferait à coup sûr un meilleur chanoine que votre parent, le cure de Saint- Paul-Trois- Chàteaux ^ , qui s'apprête , dit-on , à épouser sa gouvernante, sous le prétexte de faire revivre dans sa paroisse les mœurs de la primitive Église.
— C'est bien! c'est bien! dit Fournier, quand votre fils sera chanoine, et tant seulement bachelier, je serai, moi qui vous parle, président du parlement de Grenoble.
— Eh! qui sait? dit l'hôtelier d'un ton railleur, si messieurs les huguenots se mettent en campagne, comme ils parlent de le faire, vous pourrez vous élever très-haut, maître Fournier, très-haut, ajouta-t-il en regardant d'un air goguenard la potence qu'on avait dressée sur la grand'place.
— Commenl donc? dit le drapier, les huguenots ne sont pas des gens si difficiles : quand ils
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n'ont pas de pois, ils mangent des fèves. D'un méchant prêtre de Noyon, ils ont fait un petit pape; * d'un clerc du prévôt, ils sauront bien faire un président; il suffira de changer sa robe, et c'est une affaire qui me regarde : avec six aunes de drap rouge et une peau d'hermine, je me charge de faire un chancelier, ni plus ni moins.
— Oui, dit le greffier, à peu près comme vous faites des saints, avec un morceau de bois doré et une chappe de velours.
— Là! là! dit l'apothicaire, effrayé du tour séditieux que prenait l'entretien ; ne vous fâchez pas, maître Jean! les édits ont défendu de parler de ces matières-là. Allez plut')t nous chercher un autre broc, car je vois que messire Hostun, qui ne dit mot, a déjà vidé le fond de celui-là. Dans le fait, ajoula-t-il, lorsque l'hôtelier fut sorti, qu'estil besoin, maître Fournier, de mettre sur le tapis des questions plus irritantes cent fois qu'une double dose de gentiane et de noix vomique. Je suis de l'avis de Jean Gouttenoire, et du vôtre aussi, maître Fournier; mais que chacun garde pour soi son opinion et .vende paisiblement ses herbes! Bon Dieu! les choses ne vont-elles pas bien comme elles vont? Manque-t-il de procès à
la prévôté, maître Fournier ? Il y en aura toujours, croyez-moi. Manque-t-il de jeunes étourdis qui, en une année, fripent plus de manteaux et de hauts-de-chausses que vous n'en pouvez fabriquer, maître Trablaine ? Non, à coup sûr, car la jeunesse est plus folle que jamais. Quant à moi, je suis loin de me plaindre : personne ne songe à me faire du tort.
— Eh ! qui pourrait vous en faire, docte Hippocrate? s'écria Fournier. L'hiver donne des rhumes; Tété, des pleurésies; l'automne, des fièvres; le printemps, des coups de sang. La bonne chère donne la goutte, la mauvaise débilite l'estomac. Tout conspire en votre faveur, et il n'esl pas un plaisir de ce monde qui, en fin de compte, ne vous envoie une pratique et dont le dernier mot ne soit dans votie échoppe, servant d'étiquette à quelque abominable drogue.
En ce moment l'hôtelier rentra tenant à la main une espèce d'amphore semblable à celles qu'Homère fait servir sur les tables de ses héros. Cette vue rétablit la bonne harmonie parmi les voisins, et Jean Gouttenoire, à qui !a température fraîche du cellier avait refroidi le cerveau, se hâta de ramener la conversation sur un sujet moins épineux
LNE HISTOIRE DE REVENANT. t%
que les discussions religieuses : mais nous renvoyons la fin de l'entretien au chapitre suivant que nous recommandons au lecteur distrait avec autant d'instances qu'en fit sans doute Ariane à Thésée, en lui confiant le fil qui devait le guider au milieu des détours ténébreux du labyrinthe crétois.