‹ Aymé VerdChapitre 16 sur 32 · II · texte numérisé non relu

II

rière elle qn h^yxiii qui la fi|^ frissonner. Un cavalier s'avançait vers le château de toute la vitesse de sa monture. L'honnête fille, qui ne rêvait que fantômes , commençait à se repentir du courage qu'elle avait montré, lorsque le cavalier étant arrivé jusqu'à elle, elle reconnut avec satisfaction maître Jérôme Gaschet, Tescholier du pays et le pédagogue en titre des dempiselles de Jarniost. Il était juché, comme de coutume, sur son fidèle Pégase, mais il avait tellement couru, qu'il en était tout essoufflé et avait perdu en route son chapeau. Monique comprit aussitôt que l'honnête magister apportait quelque nouvelle importante, et, malgré ses préocupations, ne put résister au désir d'apprendre ce dont il s'agissait. Maître Gaschet, pour la première fois de sa vie, fut aussi laconique qu'un Spartiate. Il annonça à Monique qu'un événement terrible se passait en ce moment dans Iç pays; le château de Beauséjour était assiégé depuis deux heures par une troupe de bandits, que le savant maître d'école compara tour à tour aux Scythes et aux Lydiens, ces guerriers f^rpjuches qui mirent tant de fois le royaume de Cyrus à deux doigts de sa perle. Jérôme avait eu grand'peinç à percer leurs rangs fgivfpidables pom* v^pir

chercher du secours à Montmaur, landis que le char teJainetsonfutur gendre, Aymé Verd? défendaient courageusernent 1^ place. Dans le récil; un peu diffus de Tescholier, dame Monique ne vit qu'une chose vraiment fâcheuse, c'est que l'arrivée 4"Ui^ pareil message allait compromettre la réussite des plans qu'elle avait formés. Elle salua donc son compagnon de route, et, doublant le pas, tâcha de le devancer au château, afin d'avoir tout le temps d'entretenir Gaspard 5 mais Pégase, la voyant trotter de la sorte, se piqua d'h^onneur, et, prenant le galop, laissa bientôt derrière lui la gouvernante désespérée.

La famille de Montmaur était réunie dans le tinel, lorsque maître Jérôme se présenta. On ne comprit pas d'abord ce qu'il voulait dire avec ses Scythes et ses Lydiens qu'il mêlait, Dieu sait comriie, aux détails de sa narration ; Gaspard même ne put s'empêcher de rire en contemplant la mine effarée et les cheveux en (désordre du pédagogue. Mais tout à coup Blanche poussa u^ cri de terreur.

— Gaspard, dit-elle d'une voix ^Itérée, partez à l'instant; vous n'avez pas une miuMit^^ k perdre.

— ViM^! Dieu! belle cousine > v^QUs y^^^^^ W^"

troublée, dit le jeune archer en \idant son verre et en se levant ; faut-il en croire cet homme ? Est-ce que quelque danger menacerait le châtelain et sa maison?

Blanche saisit vivement le bras de son cousin, et, se penchant à son oreille, lui dit à voix basse : — Voulez-vous revoir celui que vous appeliez autrefois votre ami et avec qui vous avez fait vos premières armes ?

— Aymé? dit Gaspard.

— Oui, cousin, partez, volez, car c'est lui, lui seul, entendez- vous, qu'ils veulent lâchement assassiner. Je le sais, j'en ai la preuve.

« — Mille tonnerres ! s'écria Gaspard en brisant son verre sur la table, où sont mes armes? Jolyot, Peyronnet, André, Jacques, tous, achevai. Jour de Dieu l si nous arrivons à temps, jamais Notre- Dame d'Embrun n'aura vu brûler sur son autel un si beau cierge que celui que je lui promets.

En ce moment Monique entrait dans le tinel toute essoufflée; elle s'avança d'un air discret vers l'archer et, le saluant d'un mouvement de tête amical, lui fit entendre qu'elle voulait lui parler en particulier,

—Veux-tu bien me laisser passer, vieille pécore?

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dit Gaspard en la repoussant avec violence , car il ne l'avait pas même reconnue.

Avant que Monique fût revenue de son élonnement, l'archer était parti et courait bride abattue sur le chemin de Beauséjour. La vieille fille poussa un soupir et se résigna à s'adresser à la baronne; mais, au moment où elle allait lui (aire la révérence, dame Bethsabé , reconnaissant sa rivale, pria aigrement un valet de la mettre à la porte, ce que le zélé calviniste exécuta à l'instant, sans s'inquiéter des clameurs el*des protestations de l'infortunée gouvernante.

Tandis que ces événements se passaient au château, maître Eustache Bénevent, resté seul au coin de son feu, en proie aux douleurs aiguës que lui causait la goutte, s'abandonnait aux plus tristes réflexions. Quitter son troupeau, renoncer à ses habitudes, aller mourir loin des lieux où il avait vécu, c'était là une chose pénible à son âge. Il s'efforçait en vain, pour se consoler, d'appeler à son secours tous les textes qu'il avait appris dans son bréviaire, sur le peu d'attachement qu'il faut avoir aux choses de ce monde, lequel n'est luimême qu'un lieu de passage. Il ne pouvait réussir à chasser de son esprit les idées noires qui s'en

in AYMÉ VERD.

ëtâietit emparées. Par moments, il se flattait que dame Monique rapporterait du château de bonnes nouvelles, et se sentait renaître à cette pensée. Mais, lorsque la gouvernante arriva, il découvrit sur-le-champ à son visage qu'elle n'avait pas réussi. Cependant il ne dit pas un mot et se contenta de passer sa main sur la jambe malade, en poussant un faible gémissement. La servante était loin de partager la résignation chrétienne de son maître. Elle prit sa place au coin du feu, tira ses aiguilles et sa laine, et, tout en tricotant avec plus de vitesse que jamais, se mit à excommunier et à maudire tous les Inbitants du château, les accusant d'impiété, de sacrilège^ de sorcellerie, d'endurcissement, et disant qu'ils brûleraient tous en enfer comme des damnés qu'ils étaient. Le curé essaya vainement de l'interrompre; minuit sonnant, elle fatiguait encore le ciel et ia terre de ses imprécations contre la maison de Montmaur. Cela aurait duré sans doute jusqu'au matin (caries deux vieillards n'avaient guère envie de dormir), si maître Bénevent, quiavait cru entendre les pas d'un cheval sur la place du village, n'eût tout à coup ordonné à Monique de se taire. Il le lui ordonna d'un ton si ferme; que la gouvernante n'osa plus souffler mot.

1>i?:àipitik. Vgi

-^ Paix ! dit-il , il me semble que quelqu'un appelle du secours sur la place. IN'entendez-vous rien, Monique?

La servante, ti*ahsîe'aë peur, prêta l'oreille et distingua en effet, au milieu du bruit que faisait le vent, une voix forte qui cherchait à réveiller les gens du village et demandait un gite pour la nuit, en accompagnant sa prière de gros jurons, qui firent bondir la pieuse fille sur son escabeau.

■'VIV i )

-^ Dieu nous protège! dit-elle, voilà les Scytries qui sont ici! Qu'allons-nous devenir?

— Taisez-vous, vieille folle, répliqua le cure : c'est un voyageur égare qui demande un asile.

— Qu'il aille à l'auberge! dit Monique; elle n'est qu'à deux pas d'ici. Est-ce l'heure où les honnêtes gens sont en route? Non, monsieur le fcuré, non, je ne bougerai pas, et, si vous m'en croyez, nous allons éteindre la lampe, afin que l'on n'en voie pas la lumière à travers la porte.

' -^ Monique, reprit le curé d'un ton suppliant,

je vous en prie, allez ouvrir. Vous savez ce qui est

arrivé, il y a dix-sept ans, par votre faute. Oui, le-

Vézles épaules; c*est Poncé IV lui-même que vous

avez laisse partir. Allons, hatez-vous î laul-il que

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j*y aille moi-même? Nous n'avons plus que quelques heures à passer en ce logis; et au lieu de faire la sourde oreille, ne devriez-vous pas remercier Dieu avec moi de la grâce qu'il nous fait de pouvoir encore une fois y exercer l'hospitalité ?

Monique ne redoutait pas moins les voleurs que les revenants; aussi laissa-t-elle crier son maître el le voyageur, et continua-t-elle à tricoter. Heureusement l'étranger, qui allait frappant à toutes les portes du village, s'arrêta enfin devant celle du presbytère. Malgré les signes expressifs et les regards irrités de la gouvernante, maître Bénevent, élevant la voix, dit au voyageur que la porte était ouverte et que, pour enlrer, il n'avait qu'à soulever le loquet. Aussitôt le battant tourna sur ses gonds, et permit au curé d'apercevoir les champs couverts de neige, et, devant le perron, un gentilhomme de haute taille qui attachait son cheval à un anneau de fer destiné à cet usage.

— Là! là! Rosamonde, dit-il en caressant le cou fumant de la bête, nous voilà arrivés au gîte! Ventre-mahom ! je ne sais quel démon a mis sur nos traces tous les huissiers du pays.

En parlant ainsi, le gentilhomme jeta son manteau sur l'échiné de sa jument, et, après lui avoir

promis de la mener bientôt à Técurie, entra d'un pas lourd dans la chambre.

— Soyez le bienvenu, messire, dit le curé en se soulevant à demi sur son fauteuil, et excusez-moi si je ne suis pas aile au-devant de vous; mais la goutte m'en a empêché. Monique, ajouta-t-il, jetez un fagot au feu, tirez le gigot du buffet, et courez à la cave chercher une bouteille de vin vieux.

Le voyageur remercia son hôte, prit place en face de lui, et la table fut bientôt couverte de toutes les provisions que pouvait renfermer Foffice du presbytère. Tout en buvant, tout en mangeant avec un appétit que, dans son admiration, dame Monique ne put comparer qu'à celui de Placide, l'étranger se mit à parler des abus du temps présent, de l'affaiblissement de la foi, de l'oubli qu'on faisait des véritables lois de l'honneur, prétendit que l'on ne respectait plus rien, et que les huissiers n'avaient pas plus d'égards pour un gentilhonmie et un chevalier, que pour un bourgeois et un manant.

Tandis qu'il parlait de la sorte, le curé le considérait avec attention. Le plaisir de pouvoir encore une fois héberger un voyageur dans sa demeure le rendait si heureux, qu'il prit à peine garde aux

« ventre-mahom! » et aux autres jurons énergiques don t celui-ci assaisonnait tous ses propos.Darife le ravissement où il était, il ne refusa même pas de trinquer à la santé du chevalier et au succès de toutes ses entreprises. Le ton un peu licencieux de l'étranger annonçait un vieux soldat, et une grande balafré qu'il avait sur la joue confirmait cette hypothèse. On pouvait dès lors lui pardonner ce qu'il y avait de peu édifiant et dé Jièb ascétique dans ses discours, surtout en considération de quelques bons sentiments qui se faisaient jour parfois entre un juron et une rasade. La figure du voyageur offrait le même mélange de bonté, de loyauté, et, s'il faut le dire, de cynisme. Mais, en somme, on voyait qu'il était de ces hommes francs et rudes dont tous les défauts sont en dehors, et frappent d'abord la vue, mais qui cachent qtiélquefois, sous cette enveloppe, beaucoup de nobles qualités; espèce de gens bien préférable à ces sépulcres blanchis, tout brillants à la surfdce, tandis qu'à l'intérieur ils ne sont que vices et souillures.

Le curé faisait tout bas ces réflexions, lorsqlië son hole, ayant fini de souper, mit sur la cheminée un Verre et une bouleille pleine, se tourna du

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côté de Tâtre, et pria poliment dame Monique de vouloir bien le laisser seul avec son maître. La gouvernante fit d'abord la sourde, puis elle se leva, mit un bon quart d'heure à allumer sa lampe, à ramasser sa laine et ses aiguilles, et sortit enfin de la chambre, en grommelant contre l'incivilité des chevaliers errants et des vagabonds. Lorsqu'elle eut disparu, le gentilhomme se versa à boire et commença par demander au curé, d'un ton important, l'état des biens de la maison de Montmaur. Il entra, à cet égard, dans les plus minutieux détails, et parut fort satisfait lorsqu'il apprit que toutes les terres de la baronnie étaient libres d'engagements, en plein rapport, et constituaient une des plus riches seigneuries de la province. Il vida un autre verre et s'informa ensuite si les seigneurs actuels faisaient du bien à leurs vassaux et étaient aimés dans le pays. A cette question, le curé demeura un moment embarrassé, car il craignait d'écouter ses ressentiments et d'accuser injustement son prochain. Il répondit donc avec réserve que madame de Monthiaur était une sainte femme, son fils cadet un bon et généreux gentilhomme, et que, quant au baron, il eût fait un excellent mailre si, par malheur, il

n'eûl ëtë atteint de la gangrène de l'hérésie. — Mais, ajouta-t-il, il se fait tard, messire, et vous avez peut-être besoin de repos.

-— Non, répliqua le voyageur, j'ai d'autres questions à vous faire et celte bouteille à vider. Ventre-mahom! nous n'avons pas peur des huissiers; le soleil est encore à tous les diables, et plût à Dieu qu'il y demeurât toujours : cela ferait faire une fière grimace à maître Bonnefoy et à tous les coquins qui, depuis huit jours, ne me laissent pas un instant de repos. Vive la nuit, mordieu ! ajouta-t-il en vidant un troisième verre, la nuit propice aux belles et même aux laides ; car vous savez le proverbe, monsieur le curé : la nuit, tous les chats sont gris. Vive la nuit! le jour des amants, l'amie la plus fidèle des débiteurs, et la bête noire des huissiers. La nuit, on ne pense qu'à la joie, qu'aux plaisirs et à la bombance !

— Parmi les partisans de madame la Nuit, sire chevalier, dit maître Bénevent, vous oubliez de compter les larrons et les malfaiteurs de toute espèce. La nuit, crovez-moi, cache plus de péchés et plus de crimes que le jour ne voit de vertus.

— Ventre-mahom! murmura l'étranger en pre-

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nant tout à coup un air chagrin, vous m'y faites penser. C'est justement d'une œuvre de ténèbres que j'ai à vous entretenir, maître Eustache , car c'est pour avoir le plaisir de causer avec vous que je suis venu à Ladvieu. N'avez-vous jamais entendu dire que Jean de Montmaur eût assassiné son frère ?

En entendant ces mots, le curé tressaillit et regarda le voyageur , comme pour deviner où tendait une pareille question.

— Parlez-moi franchement, reprit le gentilhomme. Ce bruit-là n'a-t-il pas couru dans le pays ?

— Sans doute ! messire, sans doute ! repartit le curé; mais ce n'est point un de ces bruits qu'on puisse accueillir légèrement et sans preuves.

— Des preuves? dit le gentilhomme; on en trouvera quand il en sera temps. Par malheur, en cette affaire tout au rebours du commun, il y a plus de preuves que de témoins. Mais vous-même, à ce qu'on m'a assuré, mon digne hôte, digne à tous égards, car votre vin est excellent, vous êtes à même, dit-on, de faire une déposition qui aura bien son poids dans la balance lorsque viendra le grand jour.

— Moi ! dit le curé; je vous ai annoncé, niessire, que je ne savais rien, absolument rien.

Le gentilhomme se versa un quatrième verre et le vida tout d'une haleine, suivant son habitude.

^- Il y a dix-sept ans, reprit-il en essuyant sa moustache, par une affreuse nuit de décembre, n'avez-vous pas entendu Ponce de Montmaur frapper à cette porte, où je grelottais moi-même tout à l'heure?

— Oui, dit le curé en soupirant , cela est vrai ; et quoique ma gouvernante, qui est bien la fille la plus entêtée qu'il y ait à dix lieues à la ronde (à ces mots un léger bruit se fit entendre à la porte de la chambre voisine; mais aussitôt tout rentra dans le silence), quoique ma gouvernante assure que ce n'était qu'une ombre, je suis certain que c'était lui, et je le soutiendrai encore au tribunal de Dieu.

, v,,atT Par conséquent, dit le gentilhomme, vous en prêteriez serment devant justice?

- .1 — Sans doute, si cela était nécessaire.

,1» — Yentre-mahom! s'écria le voyageur en frappant du pojng sur la table, les coquins ne l'échapperont pas.

— Hélas! messire, reprit maître Bénevent un peu surpris de la joie de son hôte, je ne sais quel intérêt vous prepez, à cette affaire; mais il me semble qu'il vaudrait mieux la laisser dans l'oubli ; s'il y a encore des cowpables, Dieu les connaît et il les jugera; peut-être ont-ils eu le temps de se repentir. Quoi qu'il en soit, il y a des innocents qu'il faut épargner. La veuve et le fils de Jean de Montmaur ne sont pour rien dans le crime, si véritablement le crime a été commis, et je suis sûr que si Ponce pouvait se faire entendre, il nous ordonnerait de nous tairç. Le baron Renaud de Montmaur est l'héritier de ses biens, de ses armes, et il ne voudrait pas souiller en sa personne le nom qu'il a laissé pur et sans tache.

— Croix-Diçu! il serait plaisant que les fils de l'assassin fissent les gros seigneurs dans le château, tandis que le véritable maître recueillerait pour tout héritage les dettes d'un vieux soudard. Ventre- ^laho^l ! cela ne se passera pas ainsi ; et malgré les huissiers et les recors qui me pourchassent, je saurai bien mener les choses à bonne fin, dussé-je demander un sauf-conduit pour me présenter à la barre du parlement. ^ "o<s t)b Jj

—r-Mon bon ami, dit le curé qui ne pouvait

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attribuer qu'à l'ivresse l'enthousiasme et les projets de son convive, ce vin est capiteux, je crains bien qu'il n'ait jetë quelque trouble dans vos idées.

— Yentre-niahom! répliqua Hugues Verd, car il est temps d'appeler le voyageur par son nom, vous pouvez demander à Jean Gouttenoire, votre neveu, et à tous les hôteliers du Dauphiné, chez lesquels j'ai compte ouvert, si le chevalier Verd a jamais laissé sa raison au fond de son gobelet. Brissac et moi, mon révérend, nous aurions enterré toute une compagnie de reîtres, qui passent pourtant pour bien boire et sont, à vrai dire, de véritables éponges. Jour de Dieu ! ajouta-t-il en remplissant son verre jusqu'au bord et en le portaiit à ses lèvres, voyez si ma main tremble 5 je bois à votre santé et à celle de tous mes créanciers, car il faut être poli envers tout le monde. Mais pour en revenir à mon dire, vous saurez d'abord que Renaud de Montmaur n'est pas le véritable héritier de cette baronnie; m'enlendez-vous ? S'il a hérité de quelque chose, c'est tout simplement de la huguenoterie de son père et de son crime, mordieii! par-dessus le marché.

— Je ne sais ce que vous voulez dire, repartit le

curé; Ponce IV n'ayant pas eu d'enfants, il me seinble que ses héritiers naturels sont ses neveux.

— Et qui vous dit que Ponce n'ait point eu d'enfants, maître Eustache? s'écria le chevalier Verd. Ne vous rappelez-vous pas qu'il en avait un avec lui lorsqu'il est venu frapper à votre porte?

— C'est vrai! dit le curé. Je me souviens d'àvoir vu ses petits pieds sur la neige et d'avoir même entendu ses cris; mais qui sait au juste quel étaitcet enfant^ etsurtoutce qu'il est devenu?

— Voulez-vous le savoir? reprit Hugues, je puis vous le dire, moi! Écoutez bien. La même nuit où Ponce IV s'est arrêté devant cette maison, je revenais d'un voyage avec Rosamonde et je passais sur le minuit à la Roche-du-Loup. Tout à coup j'entends des cris au loin ; je presse le pas de ma bête, et j'aperçois quatre gommes qui prennent la fuite en laissant sur la neige un pauvre diable percé de coups, et auprès de lui un petit enfant qui pleurait. Je saute à bas de mon cheval, je m'approche et je reconnais...

— Ponce de Montmaui! s'écria le curé.

— Vous l'avez dit, reprit le siie de Ciiambéon^

c'était lui. Il respirait encore, mais il n'avait que le

soufQe sur les lèvres ; et comme je le soulevais dans II. u

mes bras, il rendit le dernier soupir en me disant : Sauvez mon fils. Ventre-mahom! sans cet enfant, quoique les lâches fussent au nombre de quatre, je leur aurais donné une leçon d'escrime dont ils se seraient souvenus; mais il fallait sauver le marmot qui tremblait de froid et de peur ; je les laissai et partis au galop.

Le curé était si ému, qu'il resta longtemps sans pouvoir prononcer une parole. Enfin il demanda en balbutiant au gentilhomme ce qui était arrivé à Tenfant depuis cette nuit fatale, ^'il vivait encore, s'il pourrait le voir, le bénir et luib^ser les mains comme à son seigneur et maître. Sans attendre la réponse du vieux chevalier, il se hâta de lui faire plusieurs autres questions pour savoir si l'orphelin ressemblait à son père, s'il était bon catholique, généreux, en un mot s'il était digne de ses ancêtres.

— Ventre-mahom, ! dit Hugues Verd avec orgueil, c'est moi-même qui l'ai élevé, et je vous réponds que je lui ai donné de bons principes.

Après ce pelit mouvement d'amour-propre, le vieux chevalier s'empressa de satisfaire sur tous les points la curiosité de son hôte. Il fit le plus pompeux éloge de* vertus de son fils adoptif, raconta les circonstances singulières qui l'avaient lié

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avec son cousin Gaspard et Tay^ient amené sous le toit de ses aïeux, où, dit-il en finissant, le brave archer devait dormir, à cette heure, d'un meilleur somme que les assassins de son père.

En ce moment, la porte de la chambre voisine, qui avait gémi plus d'une fois pendant l'entretien que nous venons de rapporter, s'ouvrit brusquement, et dame Monique se précipita dans l'appartement en poussant des cris de terreur. La digne femme, qui, depuis une heure, avait l'oreille collée au trou de la serrure, n'avait pas perdu un seul mot des confidences du vieux chevalier; elle avait passé avec son maître par tous les ravissements de la joie la plus vive en apprenant qu'il existait un héritier de Ponce IV. A la vérité, il se glissait peut-être à son insu, dans cette béatitude, le secret espoir de voir tjientôt ses ennemis confondus par l'apparition d'u||nouveau maître, et sa quenouille replantée triomphalement dans la cuisine du presbytère. Ce qui nous porte à le croire, c'est que, oubliant soudain Topinion qu'elle avait toujours soutenue, elle eût joint volontiers son témoignage à celui de maître Eustache, pour prouver que c'était bien Ponce de Montmaur, en chair et en os, et non son âme, qui avait paru au village, dix-sept

ans auparavant. Quoi qu'il en soit, toute son allégresse disparut aussitôt qu'elle apprit que Tenfant sauvé par le baron de Rochelerpt n'était autre que l'ami de Gaspard, le même jeune homme qui, en cet instant, défendait le château de Beauséjour contre une bande de malCaiteurs. Sans s'inquiéter des reproches que pourrait lui adresser son maître, pour avoir écouté aux portes, elle s'élança dans la chambre et répéta tout au long, en poussant des hélas! le récit que lui avait fait maître Gaschet. A. peine eut-elle achevé, le vieux chevalier fit entendre un juron formidable qui fit tressaillir le curé sur son fauteuil, se précipita vers l'écurie où Monique avait conduit sa jument, et partit au galop dans la direction de Beauséjour, en annonçant à maître Eustache qu'il aurait bientôt de ses nouvelles.

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