‹ Aymé VerdChapitre 17 sur 32 · CHAPITRE XXXllI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXllI

Or, adieu; j'en suis hors,

Tiichë de t'en tirer, et fais tous tes efforts;

Car, pour moi, j'ai certaine affaire Qui ne me permet pas d'arrêter en cliemin.

JEA^ DE LA Fo^TAI^E.

Le digne genlilhomme, tout en galopant vers

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Beauséjour, s'entretenait amicalement avec Rosamonde. — Allons ! ma mie, lui disait-il, du courage ! il y a vingt ans que nous n'avons été ensemble dans une mêlée, cela va nous rajeunir. Ventre-mahora ! fais feu des quatre pieds, hennis et dévore l'espace, comme si tu sentais derrière nos talons maître Bonnefoy et tous ses acolytes. Va, ma belle, encore quelques mois, et nous ne verrons plus nos ennemis qu'en face, au lieu de leur tourner le dos comme des gens sans cœur.

Tandis qu'il parlait ainsi, Rosamonde semblait comprendre ses paroles, car elle dressait les oreilles, ouvrait ses naseaux, et ses jambes avaient retrouvé la vitesse qu'elles avaient montré jadis dans les champs de Cérisolles. Enfin, Hugues Verd aperçut à l'horizon les murs d'un vieux château éclairé par des torches de résine qu'on semblait promener sur les remparts. Mais il eut beau prêter l'oreille, il ne put ouïr, contre son attente, ni les cris des combattants ni le bruit de la mousqueterie.

— Ventre - mahom ! dit- il en éperonnant sa monture, que le diable emporte cette vieille servante; elle m'a averti trop tard, et tout sera fini quand nous arriverons.

ta ' AYMÉ VERD.

En effet, lorsque le baron de Rochelerpt s'arrêta sous les murs du château, il s'aperçut que le combat avait déjà cessé depuis longtemps. Mais on en voyait encore les traces sur la neige qui, en plusieurs endroits^ était foulée et teinte de sang. Plus ému qu'un soldat ne l'est ordinairement en face d'un pareil spectacle, car il tremblait sur le sort de son fils, il traversa le pont-levis, malgré les sentinelles qui voulaient l'arrêter, et, prenant au hasard la première porte qui s'offrit à lui, pénétra dans l'intérieur des appartements. La première personne qu'il rencontra fut le châtelain luimême qui, aidé d'un valet, déposait le casque et la cuirasse qu'il avait endossés pendant le combat. Dès qu'il se fut nommé, messire Josserand lui sauta au cou, l'embrassa avec effusion, et ordonna au domestique d'apporter sur-le-champ une cruche dé vin de l'Ermitage.

— Non, dit le vieux chevalier, je ne toucherai pas à la bouteille que je ne sache auparavant €e qu'est devenu mon fils. t

— Vous lé reverrez bientôt, repartit le châtelain dont la figure était rayonnante; soyez sans ifiquiétude ; mais, par saint Joseph î vous nfe salirez rien

que vous ne vous soyez assis devant cette table et que nous n'ayons trinqué ensemble.

Rassuré par les paroles, et surtout par Tair radieux du châtelain, Hugues Verd ne fit plus aucune résistance et laissa remplir son verre jusqu'au bord. Il demanda ensuite à son hôte ce qui s'était passé dans la soirée.

— Par saint Joseph ! répondit M. de Jarniost, c'est une aventure singulière et à laquelle je ne comprends rien. Il était environ sept heures lorsque nous nous sommes mis à table; nous avions vu rôder toute la semaine, autour du château, des gens de mauvaise mine qui s'enfuyaient aussitôt qu'on cherchait à s'approcher d'eux. Ce soir donc, au moment où nous nous mettions à table, maître Gaschet, le précepteur de mes chères filles, qui ne manque jamais d'arriver juste à l'heure des repas, — à votre santé, messire! — maître Gaschet, dis-je, nous annonce qu'il a rencontré dans une auberge du voisinage une troupe de coquins qui parlaient entre eux de venir m'assiéger dans mon château. Après nous avoir donné cette agréable nouvelle, il s'esquiva en homme prudent, sous prétexte d'aller chercher du renfort à Montmaur. Dans le fait, pour lui rendre justice, le savant Je-

2iG AYMÉ VERD.

rome s'est acquitté à merveille de la mission, car bientôt nous avons vu arriver le jeune Gaspardàla tête des gens de la baronnie, et je puis dire, en vérité, que son secours ne nous a pas été inutile. Mais n'anticipons pas sur les événements.Tandis que maître Gaschet trottait vers Montmaur^ je fais apporter mes armes, sonner le tocsin, et, en moins d'une heure, nous avions réuni sur les remparts une trentaine de mes vassaux. Mon opinion était qu'il fallait rester sur les murailles et attendre les drôles de pied ferme; mais votre fils, qui a plus de bravoure que d'expérience, et qui ne connaît pas encore comme nous l'art de la guerre, votre fils qui, à la vérité, tremblait pour Sigoiène, en a pensé autrement. Il a prétendu que nous n'avions pas de canons et pas assez de soldats pour garnir les remparts. H a mieux aimé, malgré mes conseils, prendre la moitié de nos hommes et aller attendre en rase campagne les bandits qui nous menaçaient. — Humbert, apportez une autre cruche; notre hôte me paraît très-altéré. — Pour moi , je suis resté bravement dans le forl, et vous allez voir bientôt, sire chevalier, combien mes prévisions étaient justes. En effet, quelques heures après le coucher du soleil, nous avons aperçu au loin une

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troupe (le pendards dont la plupart auraient assez bien figuré sur une potence et qui s'avançaient en désordre vers le château. Notre cher fils, — je vous demande pardon de me servir de cet expression, — s'était blotti derrière un taillispour les attendre, et il les a reçus par unearquebusade bien nourrie. J'ai fait faire en même temps une décharge du haut des murs, ce qui les a si fort intimidés, qu'ils ont commencé à se mettre en déroute. Mais, au même instant, le bouillant jeune homme, au lieu de les laisser partir, comme la prudence l'ordonnait, a découvert sa petite troupe et a voulu se

mettre à leur poursuite. — Voilà 1 archer! voilà l'archer! se sont écriés les marauds en faisant volte-face, et notez, je vous prie, qu'ils étaient au moins cinquante.

— Ventre-mahom ! interrompit le chevalier Verd, et vous n'êtes pas sorti avec vos gens pour l'appuyer.

- — Ahl dit le châtelain, je ne reconnais pas à ce langage un vieux militaire^ un franc compagnon de Bayard. Si j'étais sorti du château, qui donc l'aurait défendu? IN'y aurais-je laissé pour toute garnison que mes filles armées de fuseaux ? Sans la belle contenance que j'ai faite sur les remparts,

la maison de mes pères serait à cette heure pillée et dévastée, et il n'y resterait pas pierre sur pierre, tandis que les gaillards n'ont pas seulement osé en approcher à la portée d'une flèche, quoique, comme je vous le disais, ils fussent en force suffisante pour le faire, et que les murs aient ça et là plus d'une brèche.

' — Continuez, messire, dit le chevalier. Qu'est devenu mon fils?

— Le cher enfant ! il s'est défendu comme un lion; il s'est vu entourer plus de dix fois par les coquins qui semblaient s'être acharnés après lui ; mais il a toujours réussi à se dégager et en a étendu plus d'un sur la neige

Le vieux chevalier essuya une larme de joie.

— Il n'y a rien à cela de bien étonnant, reprit le châtelain, et il n'est personne qui n'en eût fait autant à sa place, car son courage était centuplé par la vue de Sigolène, qui m'avait suivi sur les murailles, tout en faisant de la charpie, et qui, de temps à autre, agitait en l'air son mouchoir, pour lui donner du cœur.

— L'aimable fille! Il faudra que je l'embrasse, dit le baron de Chambéon en viciant son verre.

— Vous la verrez bientôt, reprit messire Josse-

rand ; elle est occupée, à cette heure, à panser nos blessés, car les bandits ont eu soin d'emporter les leurs, et nous n'avons pu faire aucun prisonnier. Mais je reprends le fil de ma narration. — Je bois à la santé des belles. — Je vous disais donc, sire chevalier, que notre cher fils se défendait comme un vrai paladin de Charlemagne. Par malheur, il eût fini par succomber sous le nombre, si tout à coup son ami Gaspard de Montmaur, arrivant avec une centaine de paysans, n'eût changé la face des choses. En moins de quelques minutes, il parvint à dégager son ami et força les coquins à prendre la fuite.

— Et Aymé n'a pas été blessé ?

— Pas plus que moi , grâce à sa cotte de mailles.

— Et où est-il à cette heure ?

— Par saint Joseph ! ne vous l'ai-je pas dit ? Il s'est mis avec Gaspard à la poursuite des fuyards, et je vous jure qu'ils ne leur feront pas de quartier. Mais ils ne tarderont pas à revenir.

— Et que pensez -vous de cette aventure? demanda le vieux chevalier.

— 4 vous parler franchement, répondit le châtelain, je suis porté à croire, avec ma fille Cuné-

gonde, que, sans les sages précautions que j'ai prises en défendant le château, les drôles lesauraient enlevées elle et sa sœur. C'était là, au fond, le but de l'entreprise. Us agissaient pour le compte d'un gentilhomme que Cunégonde a vu très-distinctement, pendant la bataille, passer sous les fenêtres du manoir.

Le vieux Hugues hocha la tête en souriant, car il avait deviné, d'après toutes les ciiconstances du combat, que l'expédition des bandits n'était pas véritablement dirigée contre le château, mais bien contre A.ymé Verd lui-même. Sassenage exécutait sans doute ainsi les menaces qu'il avait faites à son fils dans l'auberge du Dauphin.

— Ventre-mahom ! dit-il entre ses dents , n'étaient ces gredins d'huissiers, il y a longtemps que j'aurais découvert ta piste, vieil assassin, et que tu serais sous les verrous. C'est la première fois de ma vie que j'ai regretté d'avoir des dettes. Maïs, ventrebleu ! tu ne l'échapperas pas! J'ai déjà manqué deux fois tes traces , mais je saurai bien les retrouver, en dépit de maître Bonnefoy. Ah! si Aymé pouvait nous amener quelques prisonniers, peut-être aurions-nous bientôt tiré au clair toute cette affaire.

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Le digne chevalier fut interrompu dans ses réflexions par la voix du châtelain qui^ depuis un instant, avait commencé, selon sa coutume, le panégyrique des innombrables qualités de Sigolène. Le bon Josserand n'avait pw?J §i effet, s'expliquer l'arrivée subite du père de^^^utur gendre, qu'en supposant qu'il était d^^^^^JWu de ses montagnes pour lui demander,4fc&tt?toutes les formes, la main de sa fille. Le croyant d'ailleurs plus instruit à cet égard qu'il ne l'était réellement, il aborda bientôt la question délicate de la dot, fit valoir avec adresse certaines espérances qu'il était permis de concevoir sur la succession d'une cousine au cinquième degré, laquelle pouvait mourir sans enfants, bien qu'elle eût récemment convolé à ses troisièmes noces. Lnfin il demanda au vieux gentilhomme, abasourdi de toutes ces confidences, ce qu'il était disposé à porter lui-même sur Je contrat de mariage.

— Hum! hum! repartit Hugues en se versant une rasade, mon fils sera dans un mois, s'il plaît à Dieu, un des plus gros barons du Dauphiné, sire châtelain. Ainsi, puisqu'il a jeté les yeux sur une de vos demoiselles, vous ne pouvez que vous féliciter. Quant à moi, je ne serai pas difficile sur

la dot, pourvu que la fille soit jolie; car, ventremahoin ! je veux que mon garçon ait de beaux enfants. Voyons! où est la future?

Le châtelain se hâta d'envoyer chercher Sigolène. pV

— Vous avez ra^^, sire chevalier, dit-il, et je puis vous assurer d'aV^/'^'^que cela fera un couple charmant. Dans le fait, vbs>^^ez droit d'être difficile; car, par saint Joseph! votre fils est un beau gentilhomme. Il ressemble trait pour trait, comme je le lui ai répété souvent, à Ponce de Montmaur, ceci soit dit entre nous, sans allusion fâcheuse à la vertu de feu la baronne de Rochelerpt.

La plaisanterie fut loin de déplaire à Hugues Verd. Il nota même avec soin cette circonstance dans sa mémoire, car elle pouvait^ dans une instruction judiciaire, venir à l'appui des autres preuves qu'il se proposait de fournir en faveur des droits du jeune orphelin. Il riait encore, lorsque Sigolène, avertie par une servante, entra dans la chambre et vint lui faire la révérence.

— Voilà la future, lui dit le châtelain.

— Ventre-mahom! murmura le chevalier en considérant la jeune fille, est-ce que mon fils a la berlue? Sur ma parole, je lui aurais cru, meilleur

goût. Ça! ajouta-t'il tout haut, la bouteille est finie; Aymé ne revient pas^Mvais aller à sa rencontre.

Aussitôt il se leva, alla à Tëcurie, monta sur Rosamonde, et sortit du château, après avoir demandé dans quelle direction étaient partis les fuyards. Il ne lui fut pas difficile de suivre leurs traces, car elles étaient profondément marquées sur la neige. Toutefois il marcha longtemps sans rencontrer sur son chemin âme qui vive. Il désespérait de les atteindre, et allait revenir sur ses pas, lorsqu'il aperçut dans le fond d'une vallée un cavalier enveloppé dans un manteau, et qui venait de s'engager sur la route de Romans. Fl piqua des deux et s'approcha de lui, pour lui demander s'il n'avait pas rencontré une troupe d'aventuriers poursuivie par des paysans. Le voyageur tourna vivement la tête, répondit sèchement qu'il n'avait rencontré personne, et lui souhaita le bonsoir. Mais le chevalier, au lieu de continuer ses recherches, mit sa jument au pas de la monture de l'étranger, et se disposa à faire route avec lui. Il venait de reconnaître l'homme qu'il cherchait depuis si longtemps, le comte François de Sassenage, et était bien résolu à ne plus le quitter qu'il ne l'eut livré

aux mains de la maréchaussée^ quoique, clans le fond de son cœur, il fût souvent tenté de tirer sa rapière et de lui faire vider les arçons. Les deux cavaliers cheminèrent donc ainsi à côté l'un de l'autre sans s'adresser la parole. Le comte paraissait assez mécontent de la compagnie du gentilhomme, qui semblait s'être attaché à lui comme son ombre. Cependant, soit qu'il s'efforçât de prendre une allure dégagée pour éviter d'être reconnu, soit qu'il voulût simplement abréger les ennuis du voyage, il fut le premier à rompre le silence et se mit à parler des affaires du temps du ton d'un seigneur catholique, ami des Guise et fort mécontent des huguenots. Lorsqu'il courait les grands chemins, c'était assez sa coutume de prendre un rôle semblable, afin de dérouler les espions et de s'attirer des confidences qui pouvaient lui être utiles pour ses ténébreuses intrigues.

Ils arrivèrent ainsi jusqu'aux portes de Romans. Déjà le jour se levait, l'on entendait les cloches des couvents appelant à la première messe, les tambours de la gariiison sonnant l'aubade, et les portes de la ville venaient de s'ouvrir. Au moment de passer le ponl-levis, le comte de Sasse-

nage parut hésiter; mais Hugues Verd l'ayant invite poliment à venir boire un verre de vin blanc à Tauberge du Dauphin, il sembla craindre d'attirer les soupçons en refusant cette offre obligeante, et suivit le chevalier chez maître Jean Gouttenoire.

— Ventre-mahom ! si le coquin m'échappe, il sera bien fin, pensa Hugues Yerd, lorsqu'il le vit attablé en face de lui. Holà! maître Jean, une pinte de Condrieu ! C'est moi qui régale ; ne fais pas la grimace, vieilfe outre percée, et prépare ton compte, car, sur mon âme, tu seras payé avant la Saint- Jean prochaine. Qui saluez-vous donc là-bas, messire? ajouta-t-il en regardant le comte qui venait de faire un léger signe de tête à une espèce de paysan qui, en ce moment, passait devant la porte. Allons ! videz votre verre et buvons à la santé des honnêtes gens, comme je suppose que nous le sommes tous ici.

— Pâques-Soles! dit le comte en riant et en approchant son verre de celui du chevalier qui le retira aussitôt, par un mouvement involontaire, et s'empressa de le porter à ses lèvres, afin de dissimuler son dégoût. Pâques-Soles! vous avez raison, sire chevalier, buvons à la santé des bonnes gens ! le monde en est plein, car, entre nous soit dit, il y n. 45

â beaucoup de brebis qfiW pointent des peaux 3e loiip, ce qui ne les empêche pas de se laisser tondre.

— Sans doute! dit Hugues Verd avec une secrète malice, et beaucoup de loups qui portent des peaux de brebis, ce qui n'empêche pas qu'on ne les reconnaisse et qu'on ne les prenne au traquenard.

— Mais non pas avant qu'ils n'aient mangé quelques moutons, ajouta le comte de Sassenage en élevant son verre et en ricanant selon son habitude.

Cependant Hugues Verd, tout en remplissant et en vidant son gobelet, jetait les yeux de temps à autre sur la grand'place, afin de voir si le marché se remplissait ut s'il ne passerait pas bientôt quelque escouade de la maréchaussée, car il ne voulait laisser à son ennemi aucune chance de salut. Après un quart d'heure d'attente, il entendit enfin des pas mesurés retentir sur le pavé de la place.

— ^ Les voilà ! dit- il tout bas.

Au même instant quatre hommes vêtus^ de noir, à la mine longue et à l'air patelin, portant à la main des baguettes d'ébène, parurent à Tentrée de l'auberge. Ils étaient suivis d'une troupe de gens affamés, portant un costume non moins sinistre que celui de leurs patrons.

;— Je désirerais parler à messire le chevalier Hu-

gues Verd de Cliambéon, seigneur de Rochelerpt, de Rocheplate, de Rocheblaine et de maints autres lieux, dit tiandement celui des quatre personnages qui paraissait le plus hardi de la troupe.

En entendant ces paroles, et en voyant la phy* sionomie de celui qui les prononçait, Hugues Verd sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. 11 se trouvait en face de maître Bonnefoy et de trois de ses confrères, lesquels s'étaient fait assister par une bande de recors assez formidable pour rendre toute résistance impossible au plus brave chevalier de la chrétienté.

— Ventre-mahom ! où est Rosamonde? s'écria le baron de Rochelerpt désespéré. Ah! maître Jean, c'est vous qui m'avez trahi!

— Moi ! dit Jean Gouttenôire ; pouyez-vous parler ainsi, messire? Ne vous ai-je pas fait évader vingt fois, quoique vous me remettiez toujours de la Saint-Jean d'hiver à la Saint-Jean d'été, depuis tantôt quinze ans.

^^Hugues Verd, frappé d'une idée subite, tourna vivement la tête vers la place qu'occupait un instant auparavant le comte de Sassenagé^ rtiàU celui-ci avait disparu, et l'on pouvait déjà entendre dans le lointain le galop de son cheval/ ^'^"^''^

Cependant les huissiers avaient aperçu leur victime et s'avançaient d'un air modeste, après avoir recommandé aux recors de se tenir prêts à faire respecter les arrêts de la justice.

— Messire, dit Bonnefoy du ton le plus déchirant, vous me voyez désolé de remplir mon oiïice vis-à-vis d'un gentilhomme aussi recommandable que vous l'êtes sous tous les rapports.

— Recommandable! dit le chevalier^ je le crois bien ! depuis tantôt quinze ans^ je fais vivre tous les huissiers et tous les sergents de la province. Mais dépêche-toi d'instrumenter, et épargne-moi les paroles inutiles.

— Voici, dit maître Bonnefoy, trente-cinq prises de corps en bonne forme, enregistrées au greffe du parlement, et revêtues de la griffe de messire le lieutenant du roi... Croyez bien^ messire, que je suis désolé de causer la moindre peine à un personnage tel que vous; mais le soleil vient de se lever, et, par malheur, nous ne sommes point dans un jour de franchise. Je vous somme donc, messire, quoique avec le plus grand regret, de me suivre à l'instant, et cela par exploit à votre personne, en l'hôtel de maître Jean Gouttenoire,

déclarant que si refusez y serez contraint par la force et que main sera mise sur vous.

Durant la dernière partie de sa harangue, maître Bonnefoy reculait d'un pas vers sa troupe à chaque mot qu'il prononçait. Mais le vieux chevalier ne songeait pas à faire la moindre résistance.

— Ventre-mahom! dit-il, tu vas bientôt verser des larmes, vieux crocodile, comme si tu ne me poursuivais pas depuis quinze jours sans prendre un moment de repos! Allons! vous avez vaincu, mes maîtres, et je suis prêta vous suivre; mais permettez-moi d'achever cette bouteille. Jour de Dieu! ajouta-t-il en serrant les dents, dire que je l'avais là, sous la main, etquejeneluiai pas tordu le cou plutôt que de le laisser échapper. ïl m'a joué comme un enfant ; mais, ventre-mahom ! rien n'est désespéré. Ma langue est encore libre, et,» du fond de ma prison, je saurai bien me faire entendre des juges, s'il y en a encore en ce monde.

Après ce monologue, le pauvre chevalier se résigna à son sort et fut conduit par maître Bonnefoy, avec les égards dus à son rang, jusqu'à la prison de la ville. Quelques instants après, Aymé Verd et Gaspard, qui avaient couru toute la nuit sans pouvoir atteindre les aventuriers, arrivèrent

dans l'auberge. Aussitôt que notre aaii eut appris la mésaventure de son père, il se hâta d'aller lui rendre visite dans sa prison. Il passa environ une heure avec le vieux chevalier, et, lorsqu'il le quitta, il était pâle et agile comme si une révolution se fût opérée en lui II retourna à l'auberge; mais en apercevant son ami qui venait à sa rencontre, il frissonna de la tête aux pieds, et recula avec un mouvement d'horreur involontaire. Mais, Finstant d après, il lui serra la main avec effusicn, et, après avoir déjeuné avec lui, ils reprirent insemble le chemin de Montmaur.

Il était environ midi lorsqu'ils arrivèrent àLadvieu, où un spectacle assez étrange les attendait. En approchant du village, ils virent une, grande foule de paysans et de serviteurs du château rassemblés sur la place. Au milieu de la place, et devant la porte du presbytère, étaient épars sur la neige des meubles, des ustensiles de ménage, des livres. Les protestants, qui se trouvaient la en grand nombre, et parmi lesquels on remarquait au premier rang dame Bethsabé et ses enfants, avaient un air radieux, et chantaient à haute voix des cantiques. Les paysans catholiques, au contraire, semblaient contempler ce spectacle avec

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un visage morne et abattu; quelques-uns même pouvaient à peine cacher les larmes qui de temps en temps mouillaient leurs yeux.

.^— Qu'est-ce que cela signifie? demanda Gaspard à Jolyot qu'il aperçut auprès de lui. , rrr- Messire, répondit Jolyot avec embarras, je crois que c'est M. le curé qui déménage.

ij— Eh bien I s'écria une femme sèche et maigre qui causait avec d'autres commères non loin des deux archers, quand sortira-t-il donc de sa tanière, ce vieux suppôt de Satan? Qu'est-ce qu'il fait là-bas? dit-il la messe? confesse-t-il sa gouvernante ?

— Tais-toi, malheureuse! lui répondit une de ses voisines. As-tu oublié qui t'a nourrie quand ton mari était malade et que tu crevais de faim? fil fi! iVIargueri te, j'irais me cacher au fond d'un puits plutôt que de parler de la sorte.

-^, Bah! dit Bethsabé, qui courait d'un groupe à un autre comme un général qui passe ses troupes en revue, croyez-vous que maître Bénevent ait donné son bien? On sait où il prenait l'argent qu'il faisait sonner si fort dans la main des pauvres, quoique le plus gros de la somme restât toujours dans la sienne.

— Cela est possible, mademoiselle Bethsabë, répliqua la villageoise en faisant une révérence à la femme du ministre, mais nous autres pauvres gens nous étions contents de ce qu'il nous donnait; et lorsqu'il sera parti, Dieu sait à qui il faudra nous adresser quand l'hiver sera rude ou que nos enfants seront malades, car il fera beau jour avant que nous voyions la couleur de votre argent !

— J'ai mes enfants à élever, dit Bethsabé.

— Tant pis! repartit la paysanne. Pourquoi un curé a-t-il des enfants? Maître Eustache Bénevent n'avait pour fanille que les pauvres.

— Décidément, s'écria un des villageois qu'avaient exaltés les sermons d'Enoch Barbantane, ce

^ vieux prêtre de Baal ne veut pas s'en aller. Il faudra que nous allions l'enfumer dans son trou comme un renard!

^y <i— Il désire peut-être qu'on aille chercher le dais à l'église pour lui faire honneur. Pourquoi monseigneur le baron n'a-t-il pas pensé à cela?

Tandis que l'on tenait ces propos et d'autres semblables autour des deux archers, quelques protestants, plus impatients que les autres, entrèrent dans le presbytère. Le curé était seul, étendu

sur son fauteuil, où le retenait la goutte. On l'invila à sortir; il répondit avec douceur que son neveu et sa gouvernante étaient absents, et qu'il ne pouvait faire un pas sans leur aide.

— Et où sont-ils tes deux acolytes?

— Je les ai envoyés à Saint-Jean-Soleymieu, chez mon confrère; mais ils ne tarderont pas à revenir.

— Eh bien ! dit un des huguenots, tu les attendras sur la place.

Aussitôt les paysans soulevèrent le vieillard dans son fauteuil, et l'amenèrent, aux applaudissements de leurs camarades, jusqu'au milieu de la place, où ils le déposèrent sur la neige, sans avoir égard ni à ses cheveux blancs ni à la rigueur de la saison. Le bon vieillard grelottait de froid, mais il avait un air calme et résigné, et promenait autour de lui un regard bienveillant. Tout à coup ses yeux parurent se fixer sur Aymé Verd. Aussitôt tout son teint s'anima, sa figure prit une expression de joie, et il se leva à demi en étendant la main pour le bénir. Mais l'archer, qui s'était rapproché de lui, porta un doigt à ses lèvres, comme pour le prier de garder le silence; et le bon curé, retombant sur son fauteuil, se mit à murmurer à

demi-voix une prière que Dieu seul entendit, mais dont nos lecteurs n'auront pas de peine à deviner le sens. Aymé revint ensuite auprès de son ami, et le trouva debout, immobile, à la même place où il l'avait laissé.

— Gaspard, lui dit-il, que faites-vous là, mon ami? Il me semble que vous êtes pâle et que vous tremblez. Voulez-vous mon manteau?

Gaspard, pour toute réponse, lui prit la main, la serra avec force, en murmurant avec une colère concentrée : — Oh ! mon frère, mon frère! Puis il s'élança comme un trait vers le château.

Aymé l'y eut sajis doute suivi, mais, en ce moment, il craignait d'abandonner le vieux curé aux injures de la populace qui l'entourait. Il regarda comme un devoir de veiller sur lui ; et, après avoir réclamé l'aide de quelques catholiques, il se hâta de le faire emporter hors du village, dans une caha^ne de paysan, en attendant que le bachelier pût le conduire chez son père.

^^; 4 peine fut- il parti, dame Bethsabé entra au presbytère, et examina avec soin tous les appartements, depuis la cave jusqu'au grenier. Ses enfants la suivaient, selon leur coutume.

.1 — Tenez! dit Paschale qui traversait la place

en ce moment, voilà le coucou qui vient déposer sa couvée dans le nid du ramier. , -hq^

Cependant Gaspard était arrivé au château. Il traversa rapidement les salles désertes, et entra sans frapper dans l'appartement de son frère. Celui-ci était assis auprès du feu, et lisait attentivement un chapitre de la Bible.

— Renaud, dit Tarcher avec émotion, savez-vous ce qui se passe? savez-vous qu'on jette en ce moment le vieux curé de Ladvieu à la porte de sa maison? Parlez. Est-ce vous qui en avez donné l'ordre? On me l'a dit, mais je n'ai pas voulu le croire. Je suis même sûr que vous allez envoyer quelqu'un pour mettre à la raison cette canaille.

— Vous parlez comme un aveugle et comme un insensé, dit Renaud : Jéhu ne fit pas seulement chasser du Temple les prêtres de Bélus, il les fit encore massacrer sur les marches du parvis.

-—Voilà un bel exploit à imiter, dit Gaspard avec dédain, et bien digne du fils de vos pères! Chasser un vieillard qui n'a plus que le soufïle sur les lèvres, le faire insulter par une plèbe vile et lâche; un homme qui a béni votre berceau, le dernier ami de votre mère! Vraiment, cela est digne du baron de Montmaunin ^ raob é

— Gaspard ! dit Renaud, avex-vous envie de voir jusqu'où peut aller ma patience? Malgré ma tendresse pour vous, malgré la charité qui est le premier devoir du chrétien, je suis homme, et si de pareilles scènes doivent se renouveler souvent...

— Assez! interrompit Gaspard, assez! Donnezmoi votre main, Renaud, et ne parlons pas sur ce ton. Accordez-moi une grâce; je vous la demanderai à genoux s'il le faut. Ce sera la première que vous m'ayez accordée, et la dernière peut-être que je vous demanderai jamais.

— Parle, dit le baron.

— Eh bien! mon ami, reprit le jeune archer, révoque les ordres que tu as donnés; laisse rentrer chez lui maître Eustache, laisse-le mourir tranquille sous ce toit où il a si peu de temps à vivre.

— C'est impossible! répliqua Renaud, Dieu le défend.

— Eh ! quel mal t'a-t-ildonc fait, cet homme? Il a prié pour loi tous les jours de sa vie. Songes-y bien, Renaud, ce n'est pas lui seulement que tu frappes, ce sont encore tous les pauvres catholiques de tes domaines qu'il nourrissait de ses au-

mènes et fortifiait de sa parole; c'est la famille^ c'est Blanche, c'est notre vieille mère.

— La main qui frappe n'est pas toujours armée par la colère, répondit le baron; c'est pour leur bien, c'est pour leur salut que j'ai agi.

— Pour leur bien ! s'écria Gaspard, jour de Dieu! on ne s'en douterait guère. Voyons! ajouta-t-il en s'efforçant de contenir son impatience, je vous en supplie, Renaud, si aucune autre considération ne peut vous toucher, faites cela pour moi. Permettez-moi d'aller prendre ce vieillard parla main et de le reconduire chez lui.

— Non! dit Pienaud, jamais!

A c^s mots, Gaspard sentit bouillonner son sang dans ses veines. Cependant il réussit à se contenir, car il venait de se rappeler les promesses qu'il avait faites à madame de Montmaur. Il se contenta donc de saluer froidement son frère, et se retira le cœur ulcéré.

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