CHAPITRE XXXVL lltne ïlencotttre îranô
Tout beauî chers compagnons, j'ai peur d'une surprise^ La lune éclaire au loin, de sa lumière grise,
Tous les sentiers de la forêt.
Mais le plus brave archer, cette nuit, tremblerait.
Shakespeare.
Quatre mois environ après le meurtre de Lamotte-Gondrin, c'est-à-dire au plus fort de la guerre , trois hommes d'assez mauvaise mine étaient assis à la même table dans une taverne de la petite ville de Saint-Marcellin, sur la route de Romans à Grenoble. L'un d'eux portait le costume des frères quêteurs de l'ordre de Saint-François, la robe de bure et le cordon noué autour de la taille, près de lui était posé son havre-sac assez mal rempli et d'où l'on voyait sortir les canons de deux pistolets chargés jusqu'à la gueule. Les autres
étaient vêtus de telle sorte qu'il était assez difficile de deviner à quelle classe de la société ils appartenaient. A leurs moustaches retroussées, à leurs longues rapières il était permis de les prendre pour des soldats, mais, dans cette hypothèse, il devenait malaisé d'expliquer le reste de leur accoutrement, car ils étaient affublés de pourpoints et de manteaux tout semblables à ceux qu'endossaient d'habitude les paisibles bourgeois du Dauphiné. Quoi qu'il en soit, ils ne semblaient pas indifférents à l'opinion qu'on pouvait se former sur leur compte, car, tout en vidant une grande dame-jeanne placée devant eux^ ils jetaient de temps à autre des regards inquiets dans la salle et se communiquaient ensuite leurs observations.
— Dieu nous soit en aide, capitaine Contran! dit l'un d'eux en voyant entrer une escouade d'arquebusiers portant chacun une large croix blanche sur l'estomac; s'ils viennent à nous reconnaître, nous ne tarderons pas à aller voir la ville et ses environs du haut de cette maudite potence que j'ai aperçue en venant ici.
— Sapredié! répondit le capitaine, ce serait plaisant; c'est justement nous qui l'avons plantée cette potence, il y ahuit jçurs, et je t'ai vu rire
comme un bienheureux en voyant gambader ce pauvre vicaire que nous avons envoyé chanter sa messe chez le Père éternel. Allons ! je crois que tu as peur, grand flandrin. Est-ce que cela est digne d'un homme qui a été crucifié plus de deux cents fois en sa vie sans pousser le moindre petit soupir ? A ta santé, mordieu ! et occupons-nous de nos affaires.
— Oui, c'est cela, dit le moine en versant à boire à la ronde, occupons-nous de nos affaires, et décampons au plus vite. On peut mettre le doigt dans l'eau bouillante, mais, foi de Philibert! il ne faut pas l'y laisser trop longtemps. Qu'as-tu à me dire? voyons! je t'écoute comme si tu allais m'apprendre le secret du petit Albert pour gagner à tout coup à l'hombre et au lansquenet.
— Révérend Père, répliqua Contran, je suis à vous comme si vous étiez la plus jolie fille de Graisivaudan. Quant à ce que j'ai à vous dire, apprenez que je suis chargé par le vieux des lacs de vous demander si vous avez réussi à retrouver l'enfant prodigue, cet archer du diable qui nous a fait faire plus de pas inutiles qu'on n'en ferait en dansant trois mois de suite sans s'arrêter depuis la pointe du jour jusqu'à la nuit close.
UNE RENCONTRE DANS LES BOIS. 5<f
— Si j'ai trouvé le jeune homme? répondit Philibert en hochant la tête, tu en parles bien à ton aise, compère, et le vieux ne se gêne pas ; il doit pourtant savoir que la chose n'est pas facile ; autant vaudrait aller prendre une mouche à miel dans la ruche. On ne peut faire un pas sans rencontrer des sentinelles; ces gueux de papistes deviennent comme le baron à présent. Autrefois ils allaient se prendre à tous les filets comme des étourneaux, maisà cette heure ils font aussi bonne garde que les maltôtiers qui courent après les fraudeurs.
— Bah! dit le bon larron, avec la robe que tu portes, qu'as-tu à craindre? Rien qu'en rabattant ton capuchon, tu pourrais aller droit au ciel, si la fantaisie t'en prenait, et monsieur saint Pierre n'oserait te refuser la porte.
— Sans doute, sans doute! dit Philibert, ma robe m'a déjà rendu plus d'un service. Quand je suis chez les papistes, elle me donne l'air d'un révérend; et quand j'arrive chez les huguenots, je n'ai qu'à la retourner : madame Cicindelle Ta doublée de noir; on me prendrait pour le saint des saints et pour Jean Calvin lui-même. Mais je suis comme le diable, qui prit un jour le froc de Saint-
Benoît et s'en fut dans un monastère. Par malheur, il regardait toujours derrière lui si sa queue ne dépassait pas le bord de sa robe, et cette maudite frayeur le fit découvrir juste au moment où on allait le nommer abbé. Mais, pour en revenir à ce que nous disions, je suis bien fâché, capitaine Gontran, de ne pouvoir te donner de meilleures nouvelles à porter à ce bon M, de Sassenage. Âhl si j'avais eu quelque argent à mon service, pour voyager tout à mon aise, pour payer à boire aux gens par-ci par-là, les choses auraient pu prendre une autre tournure. Si, au lieu d'avoir des bénédictions et des oremus plein mes poches, j'avais eu tant seulement une vingtaine de belles petites pistoles...
En entendant ces derniers mots, sur lesquels Philibert appuya avec affectation, Gontran et le bon larron partirent d'un éclat de rire.
— Qu'avez-vous donc, camarades? demanda Philibert; quelle mouche vous pique? Je ne vois pas ce qui peut vous égayer ainsi.
— Le renard a senti les poules, dit Gontran en se tenant les côtes.
— Qu'est-ce que cela signifie, messire? reprit le prétendu moine. Expliquez-vous.
— Je gage que tu as quelque cliose à nous apprendre, répliqua Gontran , et que tu te fais tirer l'oreille afin de voir si le vieux a encore des pistoles au fond de sa cassette. Sapredié ! entre amis, on joue cartes sur table.
— Soit! dit Philibert, je ne sais ce que c'est que les cartes biseautées, les cartes doubles et les fausses coupes; ainsi je vous dirai tcjut simplement ma pensée. Je gage que vous avez de l'argent pour moi, et que vous le gardez dans votre poche, de peur qu'il ne se perde dans la mienne.
Philibert avait deviné juste. L'aventurier tira gaiement de sa ceinture une bourse, et la lui remit.
• — Allons donc! dit Philibert, il y a une heure que cela devrait être fait. Il n'est que de s'entendre. Combien as-tu mis de côté pour ta peine?
— J'ai partagé en frère, dit Gontran, sans éprouver la moindre honte de ses aveux. Le comte m'a remis soixante écus pour les beaux yeux; j'en ai gardé trente. Qu'en penses-tu?
— J'en aurais fait autant, et je m'en moque, pourvu que tu joues tes trente écus contre les miens, à reniguebeau ou autrement.
— Quand tu voudras, répliqua Gontran.