‹ Aymé VerdChapitre 26 sur 32 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

Suite hn prccé^eltt.

Est-ce vous que je vois? Est-ce vous que j'entends? Vous que j'ai dû fuir si lonp,temps,I

YOUKG.

— Venlre-mabomî dit le vieux Hugues après que le premier moment d'effusion fut passé, je ne suis pas fâché de te rencontrer, mon garçon. Une bonne épée de plus n'est pas à dédaigner en ce moment, car j'ai vu rôder dans les bois des drôles d'une mine suspecte qui pourraient bien nous chercher noise. Jour de Dieu! je ne m'en inquiéterais pas plus que d'une giboulée de mars, s'il ne

me fallait veiller sur ce tîoupeau de colombes comme les paysans de la plaine veillent sur les dindons qu'ils conduisent au marché; ils ont toujours peur que les chiens n'en happent quelqu'un sur la roule. Ah çîi 1 rustaud, ajouta-t-il en apercevant Genest, qui avait recouvré toute sa présence d'esprit depuis qu'il était sur de n'avoir plus affaire à des ombres, es-tu prêt à dégainer, toi aussi? m'as-tu fait honneur depuis que je ne t'ai vu?

— Par saint Genest ! dit le montagnard, vous n'avez qu'à examiner mon espadon, messire; il est tout épointé et tout ébréché, et vous pouvez croire que ce n'est pas en taillant ma soupe ou en fauchant les prés que je l'ai mis en si bel état.

— A. la bonne heure! reprit le vieux Hugues, en voilà un au moins qui suit les vieilles coutumes, et qui ne se bat pas avec ces bâtons à feu que, sauf votre respect, ma révérende, je comparerai, soit pour l'honneur qu'ils font à celui qui ose s'en servir, soit pour l'utilité dont ils sont dans la bataille, aux armes redoutables que manient d'habitude messieurs les apothicaires; mais depuis le commencement de la guerre, j'ai suffisamment exprimé mon opinion à cet égard. En route donc, mes enfants, et garde à vous!

Aymë Verd hésita un moment avant de suivre le vieux chevalier; il avait hâte d'arriver à Saint- Donat, et voyait avec peine reculer l'instant où il pourrait revoir le comte. Mais le vieux Hugues prétendit que l'escorte pouvait être attaquée d'un moment à l'autre, pria son fils de l'accompagner au moins jusqu'au premier poste catholique, et insista tellement, que le jeune gentilhomme fut obligé de céder et de se joindre au cortège, mais en se promettant bien de le quitter aussitôt que sa présence ne serait plus nécessaire. Philibert, comme on le pense, fut vivement contrarié d'un pareil contre-temps; mais, en homme sage et habitué à ne pas faire violence à la fortune, il se résigna, et suivit Aymé Verd en se promettant, de son coté, de le ramener le plus tôt possible sur le chemin de Saint-Donat. Il espérait d'ailleurs que les bandits seraient assez nombreux et assez hardis pour attaquer le convoi, et que les choses pourraient arriver de la sorte au dénoûment même qu'il était chargé de préparer.

— Que devenez-vous donc, mon beau fds? reprit Hugues Verd lorsque la troupe se fut remise en marche; voilà plus d'un mois que je n'ai eu le plaisir de vous voir. Sur mon âme ! j'ai cru qu'il

SUITE DU PRÉCÉDEÎNT. 545

VOUS était arrivé quelque malheur, et je commençais à trouver le vin mauvais, ce qui, entre nous, ne m'arrive guère que lorsque je bois de la pi? quelle ou que j'ai quelque gros souci; mais vous voilà, ventre-mahom! n'y pensons plus. Comment trouveZ'Vouslaguerre, mon garçon, depuisque vous y avez goûté? N'est-ce pas un heureux temps que celui où nous sommes? Pour mon compte, il me semble que j'ai rajeuni de vingt belles années. Je marche à ma guise, de jour comme de nuit, sans craindre les huissiers, les recors et les sergents; je passe partout la tête haute, et maintenant c'est maître Bonnefoy qui se cache où il peut, qui ne sort plus qu'à la brune, et qui a peur de mettre le nez à la fenêtre. Ah ! vive-Dieu ! voilà un temps de franchise où il fait bon vivre et qui devrait durer longtemps. Les chers créanciers redoublent de politesse, et, à les voir, on dirait qu'ils sont dix fois vos débiteurs; ils tremblent que vous ne vous souveniez du petit compte que vous avez avec eux, et, quand vous entrez dans une ville, c'est à qui vous fera fête et vous hébergera. Mais, ajouta le vieux chevalier, j'ai à ce sujet une belle remontrance à vous faire, mon garçon. Qu'ai-je donc ap' pris? vous paye?^ mes dettes! Oui, ne t'en défepç}^

pas : tu as soldé le compte de Jean Goultenoire et de deux ou trois de ses confrères. Ab cà! tu veux donc ma mort?

— Moi! mon père, dit Aymé en souriant.

— Je te préviens, reprit Hugues Verd, que tu n'auras pas un gros héritage a recueillir, et que tu pourras fouiller le château de Rochelerpt depuis la cave jusqu'au grenier sans y trouver un louge liard; tu ne gagneras donc pas grand'chose à me voir expédier ad patres, et j'y perdrai, morbleu, dix ou quinze années de belles vendanges. Ainsi, je t'en prie, garde ton argent pour toi, et laisse-moi tous les bons amis que j'ai dans la province.

— A Dieu ne plaise, mon père, dit Aymé, que je veuille vous causer le moindre chagrin! mais je vous dois assez pour faire ce que j'ai fait, et il me semble...

— Venire-mahom ! interrompit Hugues Verd, tu ne sais donc pas que sans mes créanciers il y a longtemps qu'il m'aurait fallu te dire adieu ainsi qu'à la dive bouteille? Eh, sans doute! J'ai été fait prisonnier trois ou quatre fois par ces chiens d'hérétiques ; sais-tu qui m'a tiré de leurs griffes, qui m'a ouvert la porte des geôles et m'a donné la clef

SLH K DU PUECKDLNT. 5^

des champs? Jour de Dieu! qui serail-ce donc, si ce n'étaient nies chers créanciers? Heureusement j'en ai un peu partout; et aussitôt qu'ils savent que je suis arrêté et qu'on va me faire un mauvais parti, ils ne dorment pas qu'ils ne m'aient tiré du bourbier. A Valence, un hôtelier à qui je devais dix écus m'a fait passer une lime pour scier les barreaux de la prison ; à Die, un vigneron à qui j'en devais le double m'a fait cacher dans une grande tonne que les hérétiques venaient de vider et dont, grâce à Dieu, j'avais bu ma part, et il m'a roulé ainsi hors de la prison, où l'on n'attendait plus que l'aube pour me dépécher à coups d'escopetle vers notre grand créancier à tous, le seul qui soit sur d'être payé tôt ou tard. Enfin à Saint-Paul-Trois-Châteaux, j'étais déjà sur la potence, car les scélérats me faisaient pendre comme un vilain ; mais ne voilà-t-il pas que le prévôt se trouve être justement un ancien cordonnier chez lequel je m'étais longtemps fourni de chaussures en oubliant toujours de le payer! — Eh bien! me dit-il en me passant la corde autour du cou, mes chausses, messire, quand donc me les payerez vous? — Ventre-mahom ! répliquai-je, ce sera au jugement dernier, à ce qu'il paraît, car, au train

546 AYMÉ VEaD.

dont tu vas, nous ne nous reverrons guère avant cette époque. — Et si je vous sauvais, messire? reprit-il. — Ah! pour le coup, m'écriai-je, tu pourrais préparer ton compte pour la Saint-Jean prochaine, et je te promets de l'acquitter jusqu'au dernier sou. Mon homme n'en demanda pas da* vantage ; le nœud coulant était achevé : il me laissa tomber, et je crus que j'allais faire une dernière campagne dans l'éternité sans le secours de ma chère Rosamonde. Mais le drôle avait arrangé le nœud de telle manière qu'il me restait encore un peu d'espace pour respirer; et le soir, quand tout le monde fut parti, il vint couper la corde en tapinois, de telle sorte que je gagnai au large et échappai encore une fois à ces coquins de parpaillots. wSainte-Vierge! que serais-je devenu s'il t'avait pris fltntaisie de payer cet honnête cordonnier une heure avant ce moment fatal? Je gage qu'il m'aurait serré le cou à tour de bras pour me faire payer les intérêts de la somme. Ainsi, mon garçon, encore une fois, si tu tiens à me voir vivre jusqu'au bout de la campagne, garde ton argent.

Après cet avertissement singulier, le vieux Hugues commença à raconter à son fils et à la mère abbesse les prouesses de Rosamonde, laquelle avait

SUITE DU PRÉCÉDKNT. 347

d'abord pris les protestants pour des huissiers^ et s'enfuyait ventre à terre aussitôt qu'elle apercevait leurs habits noirs et leurs mines longues; mais qui s'était ensuite accoutumée à ses nouveaux ennemis, et se montrait digne de la gloire qu'elle avait eue de combattre et de vaincre à Cerisolles. Aymé Verd, quelque respect qu'il eût pour le baron, ne lui prêta qu'une oreille distraite. Il avait cru remarquer qu'une des Bernardines tournait parfois la tète de son côte , et, soulevant le voile qui la couvrait, posait un doigt sur sa bouche, comme pour lui recommander la discrétion. Bien qu'il n'eût pu, à cause de l'obscurité, reconnaître dans la nonne mademoiselle de Sassenage, il ne douta point que ce ne fût elle qui lui donnait cet avertissement mystérieux. Sa surprise redoubla lorsqu'il vit la même religieuse sortir peu à peu des rangs de ses compagnes, et marcher à l'écart dans l'ombre épaisse de la foret en ralentissant le pas d'une manière marquée. La pensée du jeune gentilhomme fut que Blanche n'agissait ainsi que parce qu'elle désirait de lui parler. Il redoutait sans doute une pareille entrevue, parce qu'elle ne pouvait avoir pour lui d'autres résultats que d'augmenter encore ses regrets et de raviver une blessure

qu'il avait déjà tant de peine à guérir. INéanmoins, comme on n'a guère yu d'amant, quelles que soient d'ailleurs ses espérances, refuser de se trouver un instant près de la femme qu'il aime, d'entendre encore sa voix et de respirer Tair qu'elle respire, notre héros sauta à bas de son cheval, et, laissant le baron de Rochelerpt continuer auprès de l'abbesse le panégyrique de Rosamonde, se rapprocha du sentier couvert que suivait la religieuse. Il était profondément ému lorsqu'il arriva auprès d'elle, et qu'il entendait le frémissement de ses pas sur les feuilles qui jonchaient la terre. La religieuse ne semblait pas moins troublée que lui; enfin elle écarta légèrement son voile. Aymé Verd jeta les yeux sur elle avec timidité, mais il demeura muet et confondu en reconnaissant dans la nonne aventureuse la fille cadette du châtelain de Beauséjour.

— Messire, dit Sigolène sans s'apercevoir de l'embarras de son prétendu, je ne m'attendais guère à vous rencontrer ici, et j'avoue que je suis profondément touchée de ce procédé chevaleresque. J'espère vous en récompenser un jour en vous donnant tous les soins ((u'une bonne ménagère doit à son époux, et en veillant sur votre maison

de manière à la faire prospérer. Quoi qu'en puisse dire ma sœur Cunégonde, si vous pensez que nous devions nous-mêmes faire valoir nos domaines, avoir une basse-cour, un pressoir, je crois que nous y trouverons certainement une grande économie. D'ailleurs il n'y aurait là lien de déshonorant. Vous n'ignorez pas, messire, que le baron Ulysse, dans ses voyages, rencontra les filles du roi de Naxos lavant leur linge à la rivière et coulant la lessive, ce qui me semble répondre d'une manière victorieuse à tous les exemples de princesses et de grandes princesses que ma sœur m'oppose continuellement.

Un pauvre diable qui s'est vu transporté en songe sous le ciel riant des îles Fortunées, et qui, éveillé par le vent qui souffle à travers les carreaux brisés de sa fenêtre, se retrouve tout à coup dans sa mansarde froide et obscure, n'éprouve pas un désappointement plus vif que celui qu'éprouva notre héros en entendant les paroles que nous venons de rapporter. Il eut besoin de toute sa philosophie et de tout son savoir-vivre pour ne pas montrer son désenchantement. Nous ne savons même pas s'il eût réussi à le cacher; mais, par un bonheur inespéré, le convoi arrivait sur le bord

de l'Isère et allait traverser un pont qui conduisait au hameau de Sorbiers occupé en ce moment par un corps assez nombreux de catholiques : le qui-vive des sentinelles, les tambours battant aux champs, le cri de halte prononcé d'une voix forte par Hugues Verd vinrent interrompre l'entretien des deux fiancés. Aymé, profitant du tumulte, balbutia quelques excuses et prit congé de Sigolène, qui commençait déjà à le presser vivement sur certaines questions d'économie domestique qu'elle disait nécessaires à résoudre lorsqu'on se disposait à entrer en ménage.

— Ventre-mahom ! dit Hugues Verd en apercevant son fils, où te cachais-tu donc, mon garçon ? Nous avons besoin de toi ici. Ma révérende, ajoutat-il en se tournant vers l'abbesse, voilà un brave gentilhomme qui va vous conduire vous et vos chères filles jusqu'au moulier qu'on aperçoit làbas à la droite du pont , et qui est notre étape de ce soir.

Aymé Verd regarda son père avec surprise, mais le vieux seigneur montagnard lui expliqua qu'il était obligé de s'arrêter un moment dans le village pour prendre langue, et savoir si le convoi pourrait continuer sa route le lendemain sans craindre

les partis qui couraient la campagne; il le pria en même temps de prendre le commandement de l'escorte jusqu'au monastère.

— Tu nous feras préparer à souper là-haut, mon garçon, poursuivit-il; car je veux avoir Thonneur de vider une bouteille ou deux avec madame l'abbesse. J'ai encore quelques bonnes histoires à lui conter, entre autres une aventure qui nous arriva à Brissac et à moi dans la Marche d'Ancône. Nous étions campes tout près d'une petite maison de plaisance qu'habitait une jeune veuve, une Vénitienne, je crois; oui, une Vénitienne : car je me rappelle qu'à ce propos Brissac, qui était aussi grand clerc que vert galant, m'apprit que dame Vénus, ou, si vous l'aimez mieux, ma révérende, la mère abbesse de Cythère, était née sur les bords de l'Adriatique du plus léger flocon d'écume que la mer eût jamais porté, ce qui, disait-il, explique peut-être l'inconstance et la fragilité des belles. Mais, pour en revenir à notre veuve, un soir, -^ nous avions passé la journée à nous battre contre les impériaux, ce qui nous avait mis en belle humeur; quelques pots de vin de Chypre achevèrent de nous monter la tête, — nous résolûmes...

Aymé, jugeant par ce début que l'histoire de la

Marche d'Ancône pourrait bien n'être pas plus orthodoxe que la plupart des anecdotes dont le \ieux chevalier avait une si ample provision, s'empressa de donner l'ordre du départ, et s'éloigna avec les nonnes en faisant signe à Philibert de le suivre. Le digne moine ne trouvait pas trop son compte à ce nouveau retard; mais, connue il voyait qu'Aymé Verd ne désirait pas moins que lui de reprendre au plus tôt le chemin de Saint- Donat et ne cédait qu'à regret à la force des circonstances, il prit gaiement son parti, et s'achemina vers le monaslère en murmurant entre ses dents : — Diable d'homme, va! autant vaudrait tenir le loup par les oreilles. Mais, comme dit mon père, à quoi bon sa plaindie? a-t-on jamais empêché la pluie de tomber, le jour de luire et le vent de souffler? selon le vent la voilà. Tout ce que je crains^ c'est que Contran ne se soit lassé de nous attendre et n'ait joué ses trente écus avec un autre.

Cependant Hugues Verd, tout en rêvant à ses aventures d'autrefois, s'achemina vers le village, au milieu duquel de nombreux bivouacs étaient établis, et arriva bientôt devant la chaumière où étaient lassemblés les chefs de la division catholique qui oc-

SUITE DU PRKCÉDKNT. 555

cupait le village. Il reconnut aisément au costume des soldats qu'il avait affaire non à un corps de l'armée régulière, mais à une troupe de partisans comme il s'en était formé un grand nombre sur tous les points de la province. La troupe avait sans doute pris part durant la journée à un engagement sérieux; car les chars de l'ambulance étaient remplis de blessés, et la première chose qui s'offrit aux regards du vieux chevalier lorsqu'il eut pénétré dans la maison fut une vingtaine de prisonniers qui étaient entassés pêle-mêle, les mains liées avec des cordes, dans la première pièce de Ja maison. Accoutumé à de semblables scènes, il n'eût donnéaucuneattentionàcellequi seprésenlaità lui si, au moment où il passait à travers les rangs des huguenots, une femme sèche et maigre, vêtue d'une robe bleue, et derrière la(juelle se pressaient dans toutes les attitudes de la.crainte six ou sept enfants de différents âges, ne se fût avancée et ne lui eût fait une profonde révérence.

— Ventie-mahom! dit-il, vous perdez votre temps, la mère; ce n'est pas moi qui suis votre juge; ainsi adressez-vous à un autre. J'aime à croire que vous n'aurez pas affaire à des ogres qui mangent les petites filles et les petits garçons.

Page 1