‹ Aymé VerdChapitre 27 sur 32 · II · texte numérisé non relu

II

su AYMÉ VERD,

La pauvre femme, un peu confuse, se retira avec ses enfants en jetant un regard éplorë sur un homme de chétive apparence^ qui se faisait remarquer au milieu des prisonniers autant par la souquenille noire toute rapiécée qui tombait de ses épaules que par l'enthousiasme avec lequel il exhortait ses compagnons à se montrer digne de leur sainte foi, et à mourir le front haut comme les martyrs de la primitive Eglise. Grâce à l'obscurité de la chambre, il était assez difficile de savoir quel effet produisait sur les auditeurs les discours du zélé calviniste. Hugues Verd, d'ailleurs^ ne tenait guère à réprimer les écarts de cette fougueuse éloquence; il avait coutume de dire qu'autant il était prêt à empêcher le bon vin de couler inutilement, autant il voyait avec indifférence déborder ou tarir les puits, les citernes et les fontaines ; il entra doncsan^s plus tarder dans la seconde pièce, où se trouvait réunie en ce moment une assez nombreuse compagnie. 11 ne reconnut d'abord aucun des personnages qui s'offrirent à sa vue. C'étaient pour la plupart des capitaines d'aventure qui jouaient aux cartes le butin qu'ils avaient fait durant la journée ou se préparaient, par de copieuses libations, au combat du lendemain. Lin pa-

reil spectacle n'avait rien de fâcheux pour le vieux chevalier qui eut volontiers pris sa part d'un broc de vin, et ne refusait pas d'ailleurs, quand l'occasion s'en présentait, de confier le sort d'une pistole ou d'un ëcu au soleil à la chance incertaine d'une partie d'hombre ou de lansquenet. Mais avant qu'il eût répondu à l'une des nombreuses provocations qui lui furent adressées de toutes parts, il aperçut autour d'une table quelques personnes qui attirèrent plus particulièrement son attention, et au premier rang le jeune et fougueux ami d'Aymé Verd, Gaspard de Montmaur. Comme on pouvait le deviner à l'étendard qui était fiché en terre auprès de lui, l'ancien archer de la compagnie noire était le chef des volontaires qui occupaient en ce moment le village. Il avait posé son casque sur la table, ce qui permettait de voir ses cheveux en désordre, ses yeux vifs et perçants et ses traits prononcés qui avaient pris pendant la guerre une expression plus sombre et plus farouche.

— Ventre-mahom ! pensa Hugues Verd, c'est pourtant à cause de cet ours mal léché que mon nigaud de fils me tient la langue clouée depuis quatre grands mois! Dieu me damne! je crois que Bayard lui-même n'aurait pas poussé la sottise si

loin. Je suis bien votre serviteur, messire Josserand, ajouta- t-il tout haut en saluant le châtelain de Beauséjour qui était assis, les jambes croisées, auprès de Gaspard, comment se portent vos charmantes filles? faisons-nous bientôt sonner les cloches pour le grand jour? la robe est-elle terminée? Vive Dieu! je n'ai jamais bu de meilleur Yin d'épices que celui dont votre aimable Gondolaine m'a régalé.

M. de Jarniost, au lieu de répondre, se contenta de saluer le vieux chevalier. Ce n'était pas la première fois qu'il le rencontrait depuis le commencement de la guerre, et malgré le bandeau épais des illusions paternelles, il avait fini par s'apercevoir que le digne baron de Rochelerpt était un peu goguenard de sa nature et ne voyait pas toujours dans la gravité d'un sujet une limite obligée à ses plaisanteries. Il lui attribuait en outre le brusque départ d'Aymé Verd du manoir de Beauséjour, et avait conçu de cette conduite désobligeante un tel ressentiment, qu'il avait été sur le point de lui envoyer un cartel dans toutes les formes. Heureusement maître Jérôme Gaschet, chargé d'écrire et de porter le redoutable message, fit entendre à son maître qu'il ne fallait pas semer la division

dans les rangs de l'armée catholique déjà assez maltraitée par le sort des combats, et qu^il valait beaucoup mieux employer sa valeur à châtier l'ennemi commun, sauf à vider ses querelles personnelles après la guerre. Messire Josserand avait cédé à de si sages remontrances, mais il n'en avait pas moins gardé une profonde rancune contre Hugues Verd et même contre Aymé qui avait trompé tout à coup ses plus chères espérances. Aussi affecta-t-il un peu de dédain en saluant le vieux chevalier. Mais celui-ci n'y prit point garde; il venait de découvrir à côté du châtelain de Beauséjour la taille athlétique et le visage fleuri de notre joyeuse connaissance, Placide Gouttenoire. Il ne s'attendait guère à trouver le clerc en pareil équipage, car le digne Placide portait sur la tête un armet d'acier trempé. Sur sa robe, retroussée fièrement sur les côtés, de manière à laisser en pleine liberté ses deux longues jambes, était passée une cotte de mailles; enfin il portait sous son bras un bâton qui, pour la force et la pesanteur, ne devait guère différer de la lourde massue avec laquelle Hercule assomma Geryon et les bœufs anthropophages.

— Tétedieu ! s'écria le vieux chevalier, n'est-ce

pas là le fils de mon ancien créancier Jean Gouttenoirp, l'aubergiste delà grand'jilace de Romans? Qu'est ce que cela signifie? je croyais qu'il était destiné à porter toute sa vie le bréviaire et l'ostensoir, et non la cotîe d'armes et le heaume.

Le bachelier, faute de mieux, avait entamé avec le savant Jérôme Gaschet une discussion sur la métempsycose. En entendant la voix bien connue du baron de Rochelerpt, il se retourna vivement.

— Salve y pater Anchises! salut, sire chevalier! lui dit-il. Grâce à Dieu, mon bréviaire ne m'a pas quitté, et j'espère bien tenir un jour l'ostensoir haut et ferme dans notre bonne église de Romans. Ex bello pax, de la guerre vient la paix; et c'est pour que nous arrivions plus tôt à ce résultat souhaitable que j'ai mis au service de l'Eglise mes deux bras et mon bâton , comme j'y ai mis depuis longtemps mon savoir et le peu d'éloquence que le ciel m'a départi. Du reste, je connais les canons, messire, et ce n'est pas à moi qu'on apprendra la vieille maxime : Ecclesia abliorret à sanguine. Aussi vous pouvez croire que je ne me suis jamais servi d'armes contondantes, telles qu'épées, flamber-

ges, espadons et autres, ni d'escopettes ou de bâtons à feu, lesquels font à peu près le même office que ces instruments meurtriers.

Sur ce dernier point Hugues Verd n'était pas du même avis que son ami Placide Gouttenoire; cependant il était si charmé de voir lejoyeux visage du bachelier, qu'il garda pour un autre moment les réserves qu'il avait à faire sur la véritable utilité des armes à poudre et à balle. Il l'invita à vider avec lui quelques pintes de vin vieux, et, pour se débarrasser d'abord du souci des affaires^ lui demanda tous les renseignements dont il pouvait avoir besoin pour conduire en lieu sûr le convoi qu'il escortait. Il apprit ainsi du brave clerc que la rive droite de l'Isère était à peu près libre, et que, comme cette rivière avait considérablement grossi, par suite de la fonte des neiges dans les hautes Alpes, les ennemis ne pourraient guère la traverser de quelques jours. Le pont situé à peu de distance du village leur offrait un passage commode; mais ce pont était miné^ et l'on était bien décidé à le faire sauter en l'air, s'il ne restait pas d'autre moyen d'arrêter les huguenots. Satisfait de ces nouvelles, le vieux chevalier ne songea plus qu'à profiter delà rencontre qu'il ve-

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liait de faire, et sortit de la chambre avec son compagnon, en jurant que, depuis Brissac, il n'avait connu personne qui sût vider plus lestement une cruche pleine, et mêler au bruit des verres des propos plus réjouissants.

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