‹ Aymé VerdChapitre 28 sur 32 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

La mort ne surprend point le sage.

La FOHTAIKE.

Lorsque les deux amis se furent éloignes, M. de Jarniost, qui partageait les idées de Jérôme Gaschet sur les agréments ineffables du sommeil, se hasarda à faire remarquer au futur époux de Gunégonde que l'heure était déjà avancée et que l'on n'attendait plus que son bon plaisir pour tenir conseil. Gaspard, qui écrivait en ce momentau duc de Nemours, général en chef de l'armée catholique , et lui rendait compte des opérations de la journée, se fît répéter deux ou trois fois la même observation; mais à la fin il leva la tête, et, après avoir ordonné qu'on amenât les prisonniers, chargea messire Josserand de procéder à leur interrogatoire. Aussitôt les capi-

taines (l'aventure et les autres officiers (|uitlèrent les cartes et les dés et vinrent se ranger en cercle autour de la table occupée par le jeu ne chef; pendant ce temps on faisait entrer les huguenots et on leur faisait prendre place en face de leurs juges. Ces malheureux étaient, pour la plupart, des soldats pris les armes à la main , et qui devaient espérer peu de merci. Aussi, malgré les efforts de M. de Jarniost pour améliorer leur situation, les premiers qui se présentèrent furentils condamnés sans pitié et livrés' sur l'heure au prévôt de la troupe. Le bon châtelain avait obtenu, à la vérité, que ceux qui voudraient abjurer leurs erreurs et servir dans les rangs de l'armée calholique fussent épargnés; mais, grâce aux exhortations du docteur Enoch Baibantane qui, ainsi que le lecteur l'a déjà deviné, se trouvait au milieu des prisonniers calvinistes, le plus grand nombre d'entre eux étaient prêts à subii* le dernier supplice plutôt que de renoncer à leur foi. •- La ! la ! voyez-vous ce que vous avez fait, Enoch? dit Bethsabé à son mari ; voilà une troupe de braves gens dont il ne restera pas un seul avant que ce sablier ait marqué seulement cinq minutes.

— Taisez-vous, femme, taisez-vous! repartit le docteur d'une voix aigre; je ne suis pour rien làdedans. A Dieu ne plaise que je me glorifie de ce triomphe remporlë sur l'esprit du mal. C'est au Seigneur seul que l'honneur doit en revenir. Je ne suis qu'un vil instrument de sa volonté!

— Ah! juste ciel! dit Belhsabé, voilà que vous prêchez maintenant. Voulez-vous bien garder vos sermons pour une autre fois? Vous avez donc juré de me désespérer et de nous faire tous massacrer, moi, vos enfants et vous-même? Ah! ne croyez pas que nous puissions en réchapper; nous l'avons manquee belle plus d'une fois depuis que cette maudite guerre a commencé ; mais, pour le coup, ils ne nous feront pas la moindre grâce.

Malgré les supplications de sa moitié, le docteur ne crut pas devoir écouter les conseils d'une vaine prudence. Il se mit à criei plus fort que jamais, et chaque fois qu'un des prisonniers s'avançait vers le prétoire il l'encourageait du geste et de la voix à imiter ses glorieux compagnons. Bethsabé était sur des charbons ardents. Voyant qu'elle ne pouvait fermer la bouche à son époux, elle songea à employer une autre tactique pour arriver à ses fins. Elle se plaça devant lui de manière à le

dérober entièrement aux soldats et aux juges, puis elle appliqua un vigoureux soufflet à Reuben, un autre à Isaccbar, un troisième à Noëmi, marclia sur le pied de Jeanne et pinça fortement Thamar. Les pauvres enfants, surpris de ces marques singulières de tendresse , regardèrent d'abord leur mère avec ètonnement, mais bientôt, suivant la coutume, ils éclatèrent en sanglots, en pleurs et en gémissements, de telle sorte qu'ils couvrirent la Yoix de leur père. Celui-ci essaya vainement de lutter contre cette tempête; il fut bientôt obligé de reconnaître que ses efforts étaient inutiles, et se résigna au silence.

Mais riionnéte Bethsabé n'était pas au bout de ses peines. Les juges ne tardèrent pas à avoir les oreilles fatiguées des cris de la jeune famille, et M. de Jarniosl lui-même, quelque patient qu'il fut dans ces sortes de rencontres^ ne put s'empêcher de témoigner tout haut son mécontentement.

— Faites avancer cette femme, dit-il avec humeur. Ne pourrait-elle clore le bec à ses petits hiboux; on se croirait au sabbat. Qui êtes-vous? ajouta-t-il en s'adressant à Bethsabé; on dit que vous avez frappé brutalement ces enfants. Pourquoi vous conduiie ainsi, madame? D'ordinaire,

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votre sexe se fait remarquer par sa douceur et ses bons procédés.

— Hélas! messire, répliqua Belhsabé en faisant ranger ses fils et ses filles sur une seule ligne devant la table, de iiianièie à ce qu'on pût apercevoir, à la lueur des flambeaux, les larges croix blancbes qu'elle avait eu la précaution de coudre un moment auparavant sur leurs vestes et sur leurs robes, il faut qu'il y ait eu quelque méprise, sans cela on ne nous aurait pas arrêtés. Vous devez bien voir qui nous sommes, de pauvres diables qui ont beau^couiir, la misère court encore plus vite qu'eux.

— Ah ! ail ! dit le châtelain de Beauséjour d'un ton radouci, car la vue des croix avait fait sur lui une impression favorable, vous êtes, à ce qu'il parait, des catholiques?

Cette question embarrassa un peu Bethsabé; car la digne femme craignait, d'un coté, de blesser les juges, et, de l'autre, de provoquer quelque brusque sortie du docteur Barbantane, lequel lui avait toujours recommandé de se montrer digne de la mère des Machabées, et épiait sans doute ses moindres paroles. Elle toussa donc à plusieurs reprises avant de répondre.

— Bonté céleste! dit-elle enfin; Dieu seul, messire, peut savoir quel est au juste le nom que Ton doit porter. Qui osera dire : Je suis ceci, je suis cela? Certes, je me suis toujours fait gloire d'être chrétienne; mais je n'ose pas prétendre que j*aie toujours rempli mes devoirs commeje l'aurais dû.

La réponse parut assez satisfaisante au châtelain de Beauséjour et surtout aux capitaines d'aventure qui, n'étant pas très-sévères eux-mêmes sur les points de doctrine, ne pouvaient manquer d'être édifiés des scrupules de la digne matrone. Ils échangèrent un regard de satisfaction. Mais le docteur Enoch était loin de voir du même œil les réticences et les circonlocutions de sa moitié.

— Belhsabé! s'écria-t-il en se faisant jour jusqu'à la table, que dites-vous là? Est-ce vous que j'entends? est-ce la mère de mes enfants qui vient de parler? Où avez-vous donc appris la langue du mensonge et de l'hypocrisie? Est-ce moi qui vous en ai donné l'exemple? Ah! l'Apôtre avait bien raison quand il imposait silence à la femme^ car la bouche des filles d'Eve ne s'ouvre que pour tenter, duper et tromper. La femme n'est que faiblesse et que ruse ; elle a reçu les leçons du serpent, notre vieil ennemi, et il ne faut pas avoir plus de

confiance en elle que dans l'esprit malin ou dans un moine' qui vous promet le rachat de vos fautes pour un petit écu.

Après avoir parlé ainsi, et sans attendre qu'on l'interrogeât, le docteur Enoch déclina d'une voix ferme ses noms-, prénoms et qualités, s'annonça hautement comme ministre du saint Évangile et se disposa à entamer un discours contre la prostituée de Babylone et l'Antéchrist; c'est ainsi qu'il nommait l'Église romaine et le pape; mais il voulut d'abord demander l'assistance du Très-Haut.

— Nous allons, dit-il, réciter le psaume 33, Réveillez-vous, peuple fidèle, page 25 de l'édition de Leyde. Allons, Reuben, Isacchar, Noémi, chantez fort et avec assurance.

Les pauvres enfants, plus morts que vifs, s'empressèrent d'obéir à leur père et entonnèrent avec lui le psaume qu'il venait de leur indiquer. Mais la crainte ôtait sans doute à leurs voix leur justesse ordinaire, car ils firent entendre des accords semblables à ceux que pourrait produire un jeu d'orgues fêlé et démanché dont on mettrait les touches en mouvement. A ce concert imprévu l'assemblée toute entière fut prise d'un fou rire; M. de Jarniost lui-même, malgré la tournure cha-

grine de ses pensées, céda à la contagion , mais au même instant Gaspard de Montmaur, que la Yoix aigre du ministre avait déjà fiût tressaillir deux ou trois fois, leva la tête et aperçut Enoch debout devant lui, les bras étendus en l'air et chantant à gorge déployée.

— Par saint Hugon î dit- il en se frappant le front, j'allais l'oublier! Qu'avez-vous décidé sur cet homme, messire? ajouta-t-il en regardant le châtelain de Beauséjour; on ne l'a pas épargné, je suppose.^

— Eh ! que voulez-vous qu'on fasse d'un pareil insensé, mon cher enfant? répondit M. de Jarniost; à coup sûr le bonhomme n'a jamais causé le moindre mal à âme qui vive. Il chante comme un hérétique, cela est vrai, mais regardez la croix qu'il porte sur le dos. Ne pensez-vous pas qu'une dose d'ellébore, comme pourrait parler maître Gaschet , qu'une dose d'ellébore conviendrait mieux pour guérir un pareil fou qu'une corde de chanvre ou une arquebusade ?

Bethsabé, en effet, avait profité d'un instant où le ministre était tout occupé à haranguer ses compagnons, et lui avait aussi cousu. sur les épaules, avec adresse, la croix blanche qu'elle regardait

comme un talisman tout-puissant clans les circonstances présentes. Enoch portait ainsi sans s'en douter ce qu'il appelait l'infâme livrée de la Béte, mais cette précaution ne pouvaient tromper Gaspard.

— Ah ! c'est là votre avis? dit Gaspard avec emportement, car la vue d'Enoch avait réveillé au fond de son cœur toute la haine qu'il n'avait cessé d'y nourrir conlre le persécuteur de sa mère et le conseiller de Renaud de Montmaur. Ah! vous appelez ce suppôt de Satan un bonhomme ? Par saint Hugon ! vous le reconduiriez vous-même avec politesse jusqu'aux portes du village! Ce bonhomme, messire, ajouta-t-il d'une voix émue parla colère, ce bonhomme a bouleversé de fond en comble la maison de mon père, il a fait verser à ma mère plus de larmes qu'il n'a vécu d'instants en sa vie; j'ai été chassé, oui, clïassé comme un mendiant du château de Montmaur. Savez-vous qui m'a valu cet affront? savez-vous qui m'a fait passer le pontlevis le front baissé et la rage dans le cœur? c'est l'homme que vous avez sous les yeux, entendezvous ?Jean Calvin, lui-même, n'est pas unebéteplus malfaisante que ce vieux singe; carjel'ai vu au milieu des batailles, dans les assauts, partoutoù le sang

des catholiques devait couler; je l'ai vu au plus gros de la mêlée, tenant en main ses Évangiles et criant comme les vautours qui suivent les armées au moment d'une bataille. Vertudieu! monsieur mon frère, dont il est l'aumônier, tient à lui comme à la prunelle de sesyeux. Il a mis à sac, il y a quatre mois, la ville de Romans, pour le sauver du bûcher, et aujourd'hui j'ai justement reçu un message par lequel il me mande delà mettre en liberté et de le lui renvoyer sur l'heure. Il ajoute que, s'il tombe un cheveu de la tète de l'honnête ministre, j'aurai à en répondre sur ma vie. Gela ne vous semble-t-il pas un peu Fort, capitaines? Avons-nous coutume de consulter le bon plaisir de M. de Montmaur pour savoir comment nous devons traiter nos prisonniers? Vous pouvez m'en croire, pourlant, car le messager est encore là attendant la réponse, et il vous est loisible de l'interroger. Avance ici, maraud! ajouta le gentilhomme en s'adressantà un jeune valet qui se tenait prudemment à l'écart; tu viens chercher maître Enoch Barbantane, n'est-ce pas ?

— Messire, dit Jolyot, car c'était lui que Renaud avait chargé de cette mission, je ne fais que remplir les ordres de monsieur le baron ; quant à moi...

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