AYMÉ TEUp
— Quanta toi, interrompit le jeune chef catholique, tu mériterais d'aller danser la gigue au haut de l'arbre le plus proche pour avoir osé mettre le pied dans mon camp, mais je réglerai ce compte-
, là plus tard. Pour le moment tu peux partir, et, comme je n'ai rien à refusera monsieur mon frère, tu emmèneras avec toi l'homme que tu es venu réclamer. Tu as sans doute amené un coursier fringant pour servir de monture à ce nouveau Mardochée ?
— Monseigneur, dit Jolyot, j'ai, à deux pas d'ici, un char pour le docteur et sa famille.
-—A la bonne heure! reprit Gaspard, ils voyageront plus commodément. Prévôt, ajouta-l-il en se tournant vers un soldat qui était debout près de la porte une corde sur l'épaule, et en lui désignant Enoch Barbantane à qui Bethsabé avait enfin réussi à imposer silence en mettant une main sur sa bouche, de manière à lui faire perdre la respiration, vous allez pendre cet homme à l'instant, et quand il aura fait sa dernière grimace, vous remettrez son coips au messager de M. de IVlontmaur.
A ces mots, un frémissement de terreur partcourut Içs rangs de l'assemblée. Aucun des mem-
bres du conseil ne songea néanmoins à arrêter l'exécution d'une pareille sentence , si ce n'e&t M. de Jarniost, qui s'emporta vertement contre son futur gendre et le menaça même de lui refuser la main de Cunégonde s'il ne rétractait pas les ordres qu'il venait de donner. On conçoit qu'une pareille menace ne dut pas produire un grand effet sur l'esprit de Gaspard. Aussi le châtelain quitta brusquement la chambre en répétant qu'il aimerait mieux garder encore sur les bras pendant dix ans sa fille ainée que de la marier à un homme qui envoyait ainsi à la mort le père de sept enfants.
Cependant Bethsabé, en entendant l'arrêt qui venait de frapper son époux , s'était mise à jeter de hauts cris et à s'arracher les cheveux. Elle avait compris qu'il n'y avait aucune pitié à attendre de Gaspard, et que nulle puissance au monde ne pouvait, enlever Enoch au sort qui le menaçait. Le ministre, loin de chercher à attendrir son juge, se montrait plutôt disposé à l'irriter en lui prodiguant toutes les injures dont un prophète juif eût pu accabler le roi des Amorrhéens ou le général du roi Néglatphalazar. Il l'invita ensuite à ouvrir les yeux à la lumière, à lire les saints Evangiles et les commentaires du docteur Schwenbazen.
— Hâte-toi, malheureux! ajouta4-il, hâte-toi I car l'ange de la mort a déjà imprime sur ton front le signe dont il marque ceux qui doivent périr d'une manière violente. Tu paraîtras devant ton juge avant que la lune nouvelle ait fini sa carrière, et je te souhaite d'y paraître avec une conscience aussi peu troublée que ne l'est mon âme en ce moment. Et vous, femme, poursuivit-il en se tournant vers Bethsabé, qui continuait à se désespérer, taisez-vous; les larmes viennent d'un cœur faible et chancelant. Laissez-moi mourir tranquille et comme un chrétien doit mourir. J'ai prêché assez longtemps aux autres comment il fallait envisager notre passage de celte vie à une vie meilleure, pour savoir de quelle manière on doit se comporter à ce dernier moment; mais l'homme est fragile, et il ne faut pas le tenter. Allons! sans adieu, Bethsabé! je demanderai pour vous la grâce sans laquelle nous sommes plus chancelants qu'une maison minée par les eaux. Elevez nos enfants comme je les aurais élevés moi-même. Beuben est assez grand pour me remplacer. Je l'ai déjà fait prêcher deux ou trois fois, et il sait par cœur tout son Apocalypse. Vous prendrez ma robe, Bethsabé; grâce à vos soins elle est encore fort mettable. Je
la laisse à ce cher enfant, comme le prophète Elie laissa son manteau à Elisée. Seulement vous la raccourcirez un peu, car elle serait trop longue pour lui : il pourra ensuite évangéliser toutà son aise et marcher sur les brisées de son père. Puisse-t-il avoir les mêmes succès que vous m'avez vu obtenir depuis le commencement de ma prédication.
En disant ces mots, le docteur embrassa tendrement sa femme, et, sans montrer la moindre faiblesse, se livra au prévôt, qui le pressait d'en finir. Bethsabé était muette de douleur et d'épouvante. Elle ne sut d'abord si elle devait suivre Enoch qui s'éloignait en faisant une harangue aux soldats^ ou si elle irait se jeter aux pieds de Gaspard pour lui demander grâce. La pauvre femme s'arrêta à ce dernier parti. Elle s'élança vers le jeune chef, et, d'un ton déchirant, le supplia de pardonner à Enoch. — Je l'emmènerai à Genève, messire, ajouta-t-elle; il reprendia sa boutique, et vous ne le verrez plus de votre vie. Je vous le promets, laissez-le aller. Il n'y a pas une minute à perdre, car ces soldats l'entraînent, et tout à l'heure il ne sera plus temps.
Mais Gaspard resta sourd à ces cris. Il avait repris sa plume et continuait les lettres qu'il avait
commencées. A cette vue Bethsabë, hors d'ellemême, passa tout à coup des larmes à la fureur; « elle s'élança, le poing levé, sur le farouche gentilhomme.
— Ah! monstre que tu es! s'écria- t-elle, en faisant pleuvoir sur lui une grêle de coups, tu ne veux pas me rendre mon pauvre homme? tu veux qu'ils le tuent comme un chien enragé? Tiens! tiens 1 il ne mourra pas seul. Voilà vingt ans que je vis avec lui, scélérat; je dois le connaître. C'est le mari le plus honnête et le plus doux qui ait jamais porté les chausses. Ah! tu le fais assassiner! Tiens, bourreau d'enfer! pourquoi ne suis-jé pas forte comme Samson pour t'étrangler, toi et les tiens, et pour sauver le père de mes enfants?
Gaspard, surpris de celle attaque soudaine, ne put retenir d'abord un mouvement de colère. Il saisit Bethsabé par les deux bras, et fut sur le point de lui briser la tête sur le carreau ; mais, revenant tout à coup à un sentiment plus digne de lui, il se contenta de la repousser, et ordonna froidement qu'on la jetât dehors. Les soldats chargés d'exécuter cet ordre eussent sans doute éprouvé une vive résistance de la part de la matrone, si, en ce moment, la voix d Enoch n'eût cessé de se faire
LE CONSEIL DE GtERRE. lYS
entendre. Bethsabé^ éperdue, sortit comme un trait de la maison, et se précipita sur la place, vers le lieu où s'élevait la potence. Mais quelque diligence qu'elle eut faite, tout était consommé lorsqu'elle arriva : le ministre était suspendu à la corde fatale et ne prononçait plus une parole. Bethsabé l'appela à plusieurs reprises d'une voix altérée, sans qu'il pût répondre et sans qu'il montrât, par aucun signe, qu il entendait les cris de sa femme. Celle-ci chercha alors ses enfants autour d'elle, et, ne les voyant pas, car ils n'avaient pas eu le temps de la suivre, ne put résister à tant d'émotions. Elle tomba sur la terre, privée de sentiment. Lorsqu'elle revint à elle-même, on avait déjà placé le corps d'Enoch sur le char. Le ministre était étendu tout de son long, la face tournée vers le ciel :il tenait encore dans une main son livre de cantiques, que les soldats n'avaient pu lui arracher, même après sa mort, tant il le tenait fortement serré.
— Allons! en route, brave femme, dit Jolyot, voilà vos enfants; dépêchons-nous de partir, si vous ne voulez pas qu'il leur arrive mal comme à leur père. Les papistes sont rentrés chez eux ; mais ils pourraient bien avoir un remords de conscience et revenir km lëtirs pas.
Bethsabé obéit machinalement à la voix du veneur; elle chargea, comme d'habitude, deux enfants sur son dos, en prit ensuite deux autres dans ses bras, et, conservant à peine sa raison, s'éloigna rapidement sur les traces du char funèbre, tandis que Jolyot murmurait entre ses dents : — Allons, ça va bien ! ca va bien î Monsieur le baron va être enchanté de revoir le docteur; mais, du diable si je me charge de lui conter cette histoire.