CHAPITRE XXVI
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Vous venez à propos car sans vous, mes amis. Le plus noir des forfaits allait être commis. John Drydew.
La position des protestants était des plus délicates. Une querelle avec les bandits pouvait avoir des suites fâcheuses : outre l'effusion du sang, elle amènerait infailliblement quelque trahison, car d'un seul mot le bon larron ou le changeur étaient à même de livrer les proscrits au sénéchal de la province. D'un autre côté, si on les laissait
faire, n'était-ce pas se rendre complice de leurs infamies? Les plus jeunes et les plus exaltés d'entre les gentilshommes étaient d'avis de se débarrasser sur-le-champ d'un voisinage odieux, et de chasser à coups de plat d'épée tous ces lâches coquins, quelles que pussent être les conséquences d'une semblable mesure. Mais les gens prudents firent observer qu'il valait mieux, pour le moment, user de patience, qu'on s'était mis, pour ainsi dire, à la discrétion des aventuriers, et qu'une rupture violente serait, à coup sûr, une plus grande maladresse que l'association inconsidérée qu'on avait formée. Malgré sa répugnance, Montbrun fut obligé de se rendre à ces raisons : ce qui le détermina surtout, ce fut de penser qu'une lutte à main armée pourrait devenir fatale à la jeune fille qui était venue se mettre sous sa garde. On convint donc d'entrer en négociation avec les aventuriers, pour obtenir d'eux la mise en liberté des captifs , et les engager à mieux exécuter à l'avenir les conventions qu'ils avaient souscrites.
Les personnes qui voulurent bien se charger de cette démarche scabreuse étaient assurément les gens les plus pacifiques de la troupe. C'étaient en effet l'honnête bourgeois de Valence, et le di-
gne ministre , rival de Barbantane. Le premier s'ëtant avancé au milieu des bandits, commença par réclamer un peu de silence.
— Mes bons amis, leur dit-il, écoutez-moi! c'est dans Tintérét commun que je viens vous parler! Si vous continuez à faire ce vacarme, nous ne tarderons pas à voir venir ici les archers .
— Paix! s'écria le bon larron. Laissez parler ce sénateur! Il vient nous trouver de la part de Caïphe et de Pilate. Écoutons ses propositions. Moi^ qui vous parle, je sais qu'il n'y a rien de plus fâcheux, pour un comédien qui est en scène, que de voir les auditeurs distraits.
— C'est très-bien ! dit le joueur, en remplissant un gobelet, mais avant de savoir quelle carte il retourne , il faudrait inviter ces braves gens à s'humecter le lampas.
; — Merci , mon brave homme , répondit le ministre en repoussant le gobelet. C'est aujourd'hui jour de jeûne, entendez-vous? vous auriez dû vous en souvenir; les choses n'en auraient pas été plus mal. Mais passons. Je suis de ceux qui ont provoqué une alliance avec vous; ce n'était pas dans des vues mondaines, comme le capitaine Hartman et quelques autres : que nous feront en effet
quelques bras de plus ou de moins au jour du combat ? Notre Dieu est le Dieu des batailles et il n'a besoin de personne pour faire triompher sa cause. Mais je suis venu à vous pour votre bien , pour vous appeler à une vie nouvelle, comme Christ notre divin maître qui, au grand scandale des pharisiens, se faisait suivre par des filles de mauvaise vie et par des voleurs, ceci soit dit sans vous offenser. Nous venons briser les chaînes des esclaves, reformer les mœurs de l'Eglise, appeler tous Jes homnjes au même banquet. Nous voulons vous donner la robe de lin, vous invitera la noce, et vous faire asseoir à la table du père de famille. Vous êtes les enfants prodigues de la maison , et je veux tuer le veau gras pour votre retour.
— Vous prêchez, confrère, dit l'autre vieillard en tirant l'orateur par la manche; vous prêchez! Il s'agit bien d'enfant prodigue ! Le moindre de ces honnêtes gens a, pour le moins, tué son père et battu sa mère. C'est le figuier stérile qui ne portera point de fruits. Messieurs, ajoula-t-il tout haut, en acceptant le verre que lui tendait le joueur, réglons nos petits comptes amicalement. Je bois à votre sanlé et à celle de madame votre épouse (en parlant ainsi, le bourgeois faisait un
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salut à Cicindelle). Je ne vous dirai pas, comme mon voisin, que je suis ravi de me trouver parmi vous. La vérité est que j'aimerais mieux, être dans ma boutique à vendre mes épiées. Mais le repentir vient toujours trop tard.
— Au fait, dit le changeur, venez au fait !
— M'y voilà, reprit le bourgeois. Nous avions fait un marché ensemble : vous l'avez rompu , par des raisons de force majeure, j'aime à le croire; aussi, suivant la coutume de Valence, nous ne vous demanderons aucuns dommages -intérêts. Mais faites-nous l'amitié d'exécuter à l'avenir votre engagement, sans autre avis.
— Au diable les engagements ! dit Contran. 11 n'y a pas d'engagement au monde qui puisse m'empêcher de vivre à ma fantaisie, de boire à mes heures, de chanter quand cela me plait et de courtiser les filles. Vous seriez tous des lâches, si vous souffriez qu'on se mêlât de vos affaires et qu'on vînt vous faire la loi.
Le changeur, qui avait abandonné le frère de Saint-Gôme , et s'était rapproché de ses camarades, ne put s'empêcher de témoigner son mécontentement, en entendant ces paroles.
— Malheureux que vous êtes! dit-il, vous cassez