HUIT JOURS S'ÉCOULENT
Je croyais Jeanneton
Aussi douce que belle,
Je croyais Jeanneton
Plus douce qu’un mouton.
Vieille chanson.
Le lendemain, avant le jour, Gaspard réveilla son | frère d'armes, en lui annonçant que déjà Renaud À élait sur pied et la chasse prête à partir. Aymé s’ha- | billa à la hâte et dans les ténèbres; car, soit à des- | sein, soit dans la précipitation qui lui était familière, D le jeune Montmaur avait éteint le flambeau de cire 2 qu’un valet avait apporté dans la chambre. Des cheà vaux attendaient les amis dans la cour, et maitre 2 Landry, accompagné de nombreux serviteurs, tenait 2 les chiens en laisse, tandis que Jolyot s’essoufflait à ® sonner de la trompe.
— En route, dit Renaud; le temps est sec, la 2 chasse sera bonne.
} Les gentilshommes, après avoir vidé un hanap de B vin blanc, s’élancèrent sur les pas de Renaud, qui avait pris les devants, sans vouloir rompre le jeûne.
L’aube commençait à blanchir la crête des collines, lorsqu'ils arrivèrent sur les hauteurs. Ce fut alors seulement qu’Aymé Verd s’aperçcut que la toilette de Gaspard avait subi, depuis la veille, une complète métamorphose. Le joyeux archer avait quitté son uniforme pour endosser un pourpoint de velours garni de dentelle, et un justaucorps de soie. Le reste de son costume était à l’avenant.
— Est-ce là votre habit de chasse? lui demanda Renaud en fronçant le sourcil. — Oui, mon frère, répondit Gaspard. Le trouvez-vous à votre goût? J'en suis bien aise. Si vous voulez, je vous en ferai venir un semblable de Romans, où Jolyot est allé me le chercher cette nuit. Je suppose qu'il vous irait mieux que ces habits qui vous donnent l'air d’un huissier.
Renaud, au lieu de répondre, tourna le dos à son frère, sous le prétexte de donner quelques ordres à Landry, et s’éloigna brusquement.
— Votre frère n’est pas content, dit Aymé.—Bah! vous trouvez? repartit Gaspard; cela m'étonne. — Je ne vous connaissais pas des goûls si prononcés pour la toilette. — Comment donc! reprit Gaspard, j'ai toujours aimé à suivrela mode, et je trouve qu’un bel habit fait la moitié d’un gentilhomme. — Allons! ça va bien, ça va bien! dit Jolyot, qui marchait à quelque distance des deux amis; je vois que notre cadet a profité des leçons du docteur Barbantane.
La chasse dura tout le jour, et les équipages ne rentrèrent qu’à la cloche du souper, lequel avait lieu
en ce temps-là à la sixième heure du soir. On rapporta au château un sanglier et plusieurs autres pièces de gros gibier qui étaient tombées sous les coups des chasseurs. Ce succès ayant mis chacun en haleine, il fut décidé qu’on retournerait le lendemain battre les bois dans une autre direction, en attendant que les chamois fussent descendus des hautes vallées et qu’on pût se donner le plaisir de la chasse la plus attrayante que connussent alors les seigneurs dauphinois.
Une semaine s’écoula de la sorte, pendant laquelle il ne se passa rien qui mérite d’être longuement rapporté. Aymé put à peine entrevoir deux ou trois fois mademoiselle de Sassenage, et chercha en vain l’occasion de lui parler sans témoin. Il ne put avoir avec elle que des entretiens agréables sans doute, mais qui, loin de satisfaire la juste curiosité de notre héros, ne faisaient que la rendre plus vive. Gaspard continua de porter ses beaux habits, et rompit à ce sujet deux ou trois lances avec le ministre, dont l’aigreur croissait chaque jour, grâce aux nombreux mécomptes qu’éprouvait, sous le toit des Montmaur, son zèle évangélique. Du reste, la bonne harmonie qui régnait entre l’archer et son frère ne fut pas autrement troublée. Divisés, comme nous l'avons vu, d'opinions, de mœurs et de caractère, ils s’efforçaient de se faire l’un à l’autre de mutuelles concessions, pour éviter de pénibles froissements. Si Gaspard ne s'emportait pas jusqu’à la colère à chaque discussion qu’il avait avec Barbantane, il n’en fallait savoir gré qu’à son amitié pour Renaud ; et si ce dernier, de
son côté, souffrait sans mot dire les chansons, les propos joyeux de son cadet, ce n’était point à coup sûr qu’il prit à les entendre le même plaisir. que Jolyot et quelques autres habitants du manoir. Cette contrainte de leur part avait quelque chose de touchant; mais, par malheur, il était difficile qu’elle pôt longtemps se prolonger. Quoi qu'il en soit, depuis l’arrivée de son jeune fils, madame de Montmaur paraissait plus triste qu’elle ne l’avait été jusqu'alors; mais on pouvait attribuer ce surcroit de mélancolie à la présence d'Enoch Barbantane, dont l'arrivée avait précisément coïncidé avec celle de Gaspard. Quant à Blanche, elle menait une vie assez retirée, soit pour éviter le tête-à-tête qu'Aymé Verd semblait rechercher, soit pour se soustraire aux exhortations du pieux ministre, qui avait résolu de la convertir. Ce dernier, en effet, ne laissait pas échapper une occasion de montrer ses talents oratoires. Mais les deux personnes qu'il avait à cœur de persuader demeuraient aussi sourdes à ses discours qu’un débiteur insolvable aux instances de son créancier. Mademoiselle de Sassenage surtout le fuyail avec une adresse et un bonheur désespérants; il avait beau la guetler au passage, l’arrêter par le pan de sa robe, elle lui glissait entre les mains, comme autrefois les chalands qui passaient devant sa boutique. La tante, moins ingambe, et souvent clouée sur son fauteuil par les souffrances et les infirmités de l’âge, était obligée de soutenir à elle seule les attaques de l'intrépide missionnaire. La pauvre dame n’avait d’au: tres armes pour se défendre que la résignation et la
palience; car elle craignait qu'une résistance trop ouverte maigrit le docteur et ne le rendit plus dangereux. Un jour cependant, poussée à bout par les invectives qu’il n’épargnait jamais à l'Eglise romaine, elle le pria gravement de changer de sujet de conversation. Enoch continua de plus belle.
— Maitre Barbantane, lui dit alors la baronne, je dois vous déclarer que vous perdez votre temps. J'ai eu jadis auprès de moi un prédicateur dont la voix était mieux faite encore que la vôtre pour me convaincre ; je veux parler de mon mari. Pendant dix ans, j’ai résisté à ses prières et je l'ai vu mourir pour sa cause sur un échafaud, sans être ébranlée dans ma foi. Epargnez-moi done, je vous prie, de nouveaux discours, ou tâchez du moins de mettre dans votre langage, à l'égard des personnes que je vénère, un peu de cette charité que vous prêchez tant aux autres.
Le ton ferme et légèrement hautain de la baronne
| déconcerta un moment le ministre. Il se leva, ra- | Massa son chapeau, et prit congé de la châtelaine.
Mais il n’était pas encore au bas de l’escalier, qu'il avait déjà retrouvé toute sa confiance ct préparait un
| assaut plus vif pour le lendemain. Heureusement | pour ces dames, Bethsabé arriva sur ces entrefaites javec sa nombreuse famille, Cet incident donna au } bonhomme assez d’occupalions pour le distraire de
tout autre soin. Bethsabé, en effet, malgré ses excel
| lentes qualités, n’était pas d’une humeur très-accom }modante. Bien qu'elle fût accoutumée aux privations
et les supportät avec courage, elle n’avait pas abdi ] 15
qué pour cela les prérogatives de son sexe, dont la
plus douce, sans contredit, est de conduire l’autre
par le bout du nez. Elle savait même, comme toutes les filles d’Eve, se faire de ses vertus un thème large et commode, pour gourmander son époux. En arrivant à Montmaur, elle trouva d’abord que son cher mari, selon sa louable habitude, s'était beaucoup trop occupé des affaires spirituelles de ses hôtes, et avait complétement oublié les intérêts qu’un père de famille devrait toujours avoir devant les yeux. Il n’avait pas songé à avoir dans son logis autant de lits qu'il avait d'enfants; il s'était laissé reléguer dans une aile délabrée du château, au lieu d’avoir exigé un bel appartement dans les bâtiments neufs, ce qui eût permis de surveiller, à travers la fenêtre et sans quitter l'aiguille, les jeux des enfants sur l’esplanade. Bref, l’honnête matrone ne trouva rien dans son nouveau domicile qui ne füt à critiquer.
— Mais, Bethsabé, lui dit enfin Enoch, vous n’avez pas toujours logé dans un palais, soit dit entre nous je vous ai vue coucher à la belle étoile ou dans des chambres si bien closes, que le vent éteignait la chandelle sur la table et que la pluie mouillait les draps. — A votre grande honte, Enoch! répondit Bethsabé. Vous devriez rougir de rappeler ces choses: là. À quoi est bonne votre science, si elle ne vous sert pas à nourrir vos enfants et à les loger d’une manière convenable ? J'aimerais mieux avoir épousé un àne
bâté qu’un savant comme vous. — Mais, ma chère Bethsabé, nous sommes bien ici; regardez ce fauteuil rembourré où vous pourrez vous asseoir pendant les
veillées d'hiver. Regardez... — Ta! ta! ta! chansons que tout cela! Ce qu’il nous faut, ce n’est pas le bien des autres. Vous êtes ici comme un mendiant à qui on donne asile pour la nuit et qu’on peut chasser le lendemain. Vous n’êtes pas chez vous; rien ne vous appartient; vous ne pouvez dire ni ma chaise, ni mon lit, ni ma table, ni ma maison. Si vous aviez à marier une de vos filles, lui pourriez-vous donner en dot ce buffet ou cette armoire? Non, à coup sûr. Ah! continua Bethsabé, en voyant son époux tout interdit, je sais bien ce qu’il nous faudrait. En traversant le village qui est au bas de ce château, j’ai passé devant une maison qui ferait juste notre affaire. Elle a deux étages, trois marches pour arriver à la porte, un jardin et un verger sur le derrière. C’est la cure, à ce que l’on m'a dit, et, comme vous êtes appelé à être le pasteur de cette seigneurie, c’est votre propre bien, votre patrimoine. Il est à vous comme la France est au roi.
— Mais, ma chère, le curé y est encore. — La belle raison ! répliqua à Bethsabé. Qu’il en sorte. Si vous aviez du cœur, cela serait déjà fait.
Ces querelles domestiques entre Enoch et sa prévoyante moitié se renouvelaient sous toutes les formes et à tous les instants du jour. Elles eurent cela d’avantageux qu’elles tinrent le ministre occupé de ses propres affaires, et laissèrent par contre-coup un peu de répit à madame de Montmaur et à sa nièce.
Ce fut dans un de ces moments de trêve que les deux dames reçurent la visite d’un vieux gentil-
homme du voisinage, nommé Josserand de Jarniost, lequel mérite d’être distingué au milieu des rares amis qui venaient de temps à autre sonner à la porte du manoir. Messire Josserand habitait à deux lieues de Montmaur un château assez mal bâti, qui, malgré les injures du temps et l’aridité de ses environs, portait le nom décevant de Beauséjour. C'était un petit vieillard sec et maigre, à l’allure encore vive et dont la figure ne manquait ni de malice ni de bonne humeur. Il était très-fier de ses ancêtres, très-fier de lui-même, et plus fier encore de deux grandes filles qu’il avait eues de sa défante moitié, Catherine de La Rochechinard. Lesdites demoiselles méritaient à coup sùr les éloges qu’il leur prodiguait. Cependant, comme elles avaient déjà atteint depuis longtemps l’âge où une fille est bonne à marier, les voisins riaient dans leur barbe, chaque fois qu’ils entendaient parler de leurs merveilleuses qualités, et prétendaient qu’un marchand ne vante jamais plus sa marchandise que lorsqu'il trouve moins de chalands. Ce qui est certain, c’est que le digne gentilhomme était assez embarrassé pour doter autrement les deux belles personnes dont il avait l’honneur d’être le père. Aussi demandait-il parfois à un savant clerc de ses amis, comment s’y était pris le roi Danaüs pour venir à bout de marier ses cinquante filles. Quant à lui, son unique expédient consistait à se tenir pour ainsi dire à la piste de tous les jeunes gens de bonne famille, dont la main et lecœur étaient envore libres.
Dans cette situation, en comprend que la nouvelle
AYMÉË VERD. 195 de l’arrivée de Gaspard avait dû être pour lui une véritable aubaine. De peur que quelque voisin ne le gagnât de vitesse, 11 s'était hâté de mettre ses plus beaux habits et était accouru à Montmaur, sous le prétexte innocent de faire à la baronne, son ancienne amie, une visite longtemps retardée. Dans le fait, il n'avait pas remis le pied au château depui; le jour où, sur des ouvertures formelles, Renaud avait nettement refusé de faire un choix entre Cunégonde et Sigolène. Le choix, il est vrai, était difficile, et à en croire messire Josserand, c'était cet embarras fatal qui avait jusqu’à ce jour découragé les nombreux prétendants de la contrée et des contrées voisines, car le vieux seigneur avait poussé assez loin ses recherches matrimoniales. Qu’on juge de sa joie, lorsqu’il apprit que Gaspard n’élait pas arrivé seul au château, et qu’au lieu d’un prétendant, il allait d’un seul coup en prendre deux dans ses filets. Sigolène élait un parti tout trouvé pour Aymé Verd, dans le cas où Cunégonde ferait l'affaire du jeune Montmaur. Aussi adressa-t-1l à la douairière mille questions sur les deux archers, et fit-il tomber adroitement la conversation sur le mariage, et sur l’agrément incontestable que présente cet état à ceux qui l’embrassent de bonne heure, La baronne, loin d'entendre malice à tous ces discours, approuvait fort les sages maximes de son vieil ami; mais Blanche, qui assistait à l’entretien, ne put s'empêcher de rire sous cape. Le gentilhomme s’en aperçutt
— Vous riez, belle fée? lui dit-il avec#urtoisie. Je suis charmé de vous voir si gaie; car il n’y a rien
qui me déplaise comme ces péronnelles qui, à la veille de leurs noces, font semblant de pleurer et de regretter le couvent. — Que parlez-vous de noces, messire? repartit la jeune fille dont le sourire disparut aussitôt. IL n’en est pas plus question ici qu’à Beauséjour. Je suis comme Cunégonde, ajouta-t-elle avec un peu de malice, je ne-suis pas pressée. — Vous avez en effet toutes deux le temps d'attendre, répliqua Josserand, qui savait pourtant que sa fille avait presque deux lustres de plus que sa gracieuse ennemie. Cependant on ne sait ce qui peut arriver ; les Montmaur sont gens impatients. On dit d’ailleurs que l'exilé est de retour, et tout le monde sait qu'il mène les choses rondement. — Mon frère est en effet rentré en France, dit madame de Montmaur, mais je ne l'ai pas encore vu et ne connais pas ses intentions. __ Eh! mon Dieu! reprit le seigneur de Beauséjour, quand on trouve un parti convenable, une parente, une voisine dont on puisse bien connaître la lignée et le caractère (messire Josserand oubliait toujours de parler de la fortune), lorsque les grands parents sont d'accord, je ne vois pas de raison pour différer sans cesse. M. de Sassenage ne lardera pas à venir vous voir, On dit qu’il veut à tout prix des petitsneveux, puisqu'il n’a pu avoir d’héritier direct. Je m'apprête donc, ma belle Mélusine, à danser bientôt à votre mariage, car je suppose que maitre Rénaud, quoique un peu sauvage, n’épousera pas une aussi jolie fille que vous sans faire venir les ménétriers.— Je ne veux pas me marier avant Sigolène, messire, repartit Blanche, que les plaisanteries du vicillard
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